2003
Flux
Le sens de l’événement
Réseaux locaux sans fil : un outsider nommé Wi-Fi
Judith Goldschmidt
Journaliste TV, notamment pour des programmes liés à l’innovation et aux usages des NTIC. Ex-rédactrice aux Journaux internes du CNRS.
Les réseaux sans fil, dits Wi-Fi, semblent avoir brusquement émergé du néant cette année. Contrairement à l’UMTS (voir lexique en fin d’article), dont l’arrivée en fanfare avait enflammé les esprits dès sa mise aux enchères, le Wi-Fi a joué la modestie. Sa simplicité et son prix dérisoire l’ont longtemps fait passer pour un joujou de cibiste amateur, réservé aux activistes californiens
[1].
Mais le Wi-Fi est une technologie très souple, qui vient concrétiser, dès 2003, beaucoup des promesses de la troisième génération mobile. La démocratisation de l’ADSL a fait le reste. Car le sans-fil constitue l’ultime prothèse de la ligne à haut-débit, couvrant par ondes radio les derniers décamètres entre l’utilisateur mobile et la prise téléphonique. La folie Wi-Fi s’est emparée de tous, touchant les domaines les plus variés : applications domotiques, télévision par ADSL, réseaux locaux d’entreprise, développement numérique des communes, campus ou encore projets associatifs.
Comment cet outsider s’est-il finalement imposé ?
Souvenez-vous, lors des fêtes de Noël 2002, l’abonnement à l’ADSL s’est placé au panthéon des cadeaux offerts en France. Le pack d’accès à l’Internet rapide avec connexion illimitée, jusque là réservé aux usages professionnels et aux précurseurs, a été massivement déposé au pied du sapin. L’équipement au haut débit des ménages à fait un bond
[2].
Cet élan a éveillé la créativité de tout un secteur d’activité, opérateurs de télécommunications, industriels des réseaux et des terminaux, fournisseurs de contenus et éditeurs, actuellement frappés par une grave crise économique. Le déploiement de l’UMTS étant repoussé aux calendes grecques, il était urgent de se refaire une santé en surfant sur cette vague. Exit les solutions pour téléphonie mobile, on s’appuierait sur le réseau classique. Qu’importe le flacon, pourvu…
Une fois les abonnements souscrits en grand nombre, un marché prometteur s’ouvrait pour des prestations complémentaires destinées à une « cible » très large (le plan gouvernemental de développement de l’accès à l’Internet a fixé l’objectif de dix millions d’abonnés au haut débit d’ici 2007).
Sachant qu’une bande passante à haut débit est surpuissante pour un surfeur unique, les industriels ont vite compris l’intérêt d’offrir des solutions d’accès partagés. Parents et enfants pourraient se connecter simultanément, à condition d’acheter un ou deux PC supplémentaires (pour la fête des pères ?) et bientôt des téléviseurs équipés de décodeurs haut-débit (Noël 2003 ?), des appareils ménagers pourraient correspondre avec l’unité centrale (Journée de la femme ?). Chacun dans sa chambre et tous devant des écrans, reliés à l’immensité de l’Univers, évoluant dans la maison du bonheur. Le vieux fantasme domotique remis au goût du jour. Et des industriels renouant avec les bénéfices.
Cependant, le partage d’accès à la ligne ADSL devait avoir toutes les qualités : permettre aux membres de la famille de s’éloigner de la prise téléphonique, ne pas encombrer l’espace de fils de connexion disgracieux et dangereux, être peu onéreux et équiper des appareils divers. Le beau rêve avait trouvé son modèle économique, mais se heurtait à un os en forme de fil : personne n’aime voir traîner des câbles dans son living-room. Le chaînon manquant fut le modeste sans fil, opérant sur des fréquences radio ! La technologie dite Wi-Fi pouvait enfin déployer ses ondes.
Les absents ont toujours tort. Ainsi, après avoir combattu avec vigueur les initiatives de déploiement du Wi-Fi, voyant dans cette technologie un concurrent potentiel à l’UMTS, les industriels et l’ART (Autorité de Régulation des Telecom) se sont unis dans un concert de louanges pour vanter les mérites de ce nouveau venu, dont l’une des qualités, et non des moindres, était d’être immédiatement opérationnel.
L’ART, qui interdisait l’utilisation des fréquences empruntées par Wi-Fi, sous peine de lourdes poursuites, a assoupli la réglementation à la veille de Noël : « La décision n° 02-1008 de l’Autorité, qui conduit à libéraliser l’usage des réseaux RLAN (plus communément appelés Wi-Fi) en étendant celui-ci au public a été homologuée le 23 décembre 2002. L’Autorité se réjouit de cette nouvelle étape… » (Communiqué de Presse de l’ART du 03.02.2003).
Comment ça fonctionne ?
Le Wi-Fi (pour wireless fidelity) est le nom commercial pour la technologie du réseau local Ethernet sans fil (Wireless LAN), qui permet à deux ordinateurs de se connecter par ondes radio et ainsi de communiquer sans fil.
Pour créer un réseau, un premier ordinateur, relié à la ligne ADSL par une connexion classique et muni d’une antenne Wi-Fi, va faire office de point d’accès central (Access Point). Plusieurs PC ou appareils équipés de cartes Wi-Fi pourront pointer sur le point d’accès pour se connecter sans fil à Internet, ou échanger directement en mode local avec d’autres membres du réseau.
C’est une solution simple et pratique pour relier des personnes distantes de quelques dizaines de mètres : plus de câblage, pas d’emplacement fixe, chacun se déplaçant librement au gré de ses besoins avec son ordinateur portable sous le bras, pour un investissement de quelques centaines d’euros par réseau. On peut partager un disque dur, l’accès Internet, ou une imprimante.
Autre avantage, le débit entre deux utilisateurs directs d’un même réseau (qui ne transitent pas par Internet) est environ vingt fois supérieur à celui de l’ADSL classique (512 K/Bits), ouvrant la voie aux applications gloutonnes telles que, les jeux, la visiophonie, la vidéo et l’échange de fichiers lourds (musique et films).
En revanche, la faible puissance de ses ondes restreint la portée d’un réseau local urbain sans fil à environ trente mètres, lorsque les ondes doivent traverser des obstacles
[3].
Solution miracle ou nouveau gadget ?
Dès l’annonce de l’ART autorisant l’utilisation de ces ondes, les appareils pré-équipés Wi-Fi se sont mis à fleurir à un rythme vertigineux.
Commençons par les usages domestiques, en citant à titre d’exemple l’argumentaire promotionnel de la tablette sans fil Smart Display
[4] de Microsoft, lancée en janvier 2003 aux États-Unis (arrivée en France quelques mois plus tard) :
« Découvrez comment Smart Display peut vous apporter des expériences informatiques décontractées et sociables sous Windows XP, n’importe où à la maison »
[5].
Cette vision de la vie de famille, imaginée par le Grand Ordinateur, est ainsi détaillée :
« - Avant de vous endormir, vérifiez le cours de vos actions en ligne depuis votre lit ;
- Surveillez vos enfants qui jouent tout en travaillant ;
- Regardez la TV et envoyez des mèls simultanément ;
- Attablés avec vos amis pour le dîner, montrez vos photos de vacances sur l’écran de l’ordinateur ;
- Téléchargez des recettes sans quitter la cuisine ».
À n’en pas douter, cette convivialité nouvelle aura des effets relaxants et sociables !
Mais le sans-fil n’est pas réservé au temps libre, les oWni (objets « wifisés » non inventoriés) se multiplient dans les contextes professionnels, pour des applications diverses : sécurité routière, surveillance, télépaiement…
Les PME/PMI le plébiscitent, trouvant là une solution peu onéreuse et évolutive, car indépendante de la restructuration des locaux… ou des effectifs. En disposant quelques bornes aux points-clés de l’entreprise, réseau interne et Internet sont accessibles à tous, au prix néanmoins d’une sécurisation du réseau très imparfaite. En effet, les ondes radio ont une fâcheuse tendance à jouer à saute-muraille et peuvent être « écoutées » sans difficulté même par des « wifistes » amateurs.
Autre usage en vogue, le développement des réseaux de quartier. Cette fois, le talon d’Achille est d’ordre juridique, car le particulier qui a souscrit l’abonnement à la ligne ADSL sert de point d’accès à Internet, sur lequel vont se brancher ses voisins. Or lui seul est responsable devant la loi des informations qui transitent sur sa ligne. En cas de partage d’accès, il ne peut que faire confiance aux membres de son réseau et espérer qu’ils n’auront aucune activité illégale.
Le Wi-Fi est la solution de mobilité par excellence, il était naturel qu’il trouve ses premières applications dans les lieux de passage (hot-spots) accueillant une clientèle en transit, tels que, les gares, les aéroports, les cafés ou encore certains hôtels. Des bornes Wi-Fi ont été déployées dès le premier semestre 2003 dans plusieurs régions, le service étant tarifé à l’heure de connexion, sur carte prépayée. Quelques universités françaises ont également été pionnières, mettant à disposition de leurs étudiants une connexion sans fil à l’Intranet, accessible sur tout le périmètre du campus.
Enfin pour les collectivités locales, qui désespéraient d’entendre un jour le cri du haut-débit au fond des bois, la convergence numérique constitue véritablement une planche de salut. En conjuguant un accès bi-directionnel par satellite avec des liaisons Wi-Fi locales, la desserte à haut débit des villages excentrés devient envisageable dans des délais très courts, pour un coût raisonnable.
Demain, un accès au haut débit pour tous ?
Malgré ses erreurs de jeunesse, le Wi-Fi a séduit les industriels et le public. Le produit initial s’est progressivement amélioré, en terme de puissance, d’interopérabilité ou de sécurisation des données (normes désignées respectivement sous les sigles 802.a, g ou i). Cette technologie très récente est désormais qualifiée de « mûre ». Des appareils toujours plus variés sont équipés en série, pour des usages domestiques et professionnels, des solutions hybrides voient le jour.
Quant au public, qui considérait l’accès au haut débit réservé à quelques happy few urbains et aux professionnels, il s’est très vite habitué à l’idée d’une démocratisation des nouvelles technologies. Il s’est pris à rêver de surfer à grande vitesse au prix du bas débit, même du haut de son tracteur. Et les PME-PMI en Région à s’impatienter et à le faire savoir.
Hélas, le Wi-Fi ne constitue pas la solution universelle à lui seul. Mais il permet à d’autres technologies, qui restaient enfouies dans les cartons, d’éclore précocement. Complémentaires ou concurrentes, elles viennent renforcer le maillage du dispositif et laissent espérer une couverture conséquente du territoire dans les prochaines années.
Les collectivités locales et services publics, qui se retrouvent en première ligne pour relever ce défi, n’hésitent pas à mettre la main à la poche pour tester des solutions innovantes dès la phase expérimentale.
Dans cet esprit, signalons le tout nouveau Courant Porteur en Ligne (CPL), en cours d’expérimentation, qui permet d’utiliser le réseau électrique pour véhiculer tout type de signal, dont la voix et les données. En plaçant un modulateur dans le tableau électrique de l’habitation, on peut brancher son téléphone directement sur les prises de courant, et obtenir un débit environ trente fois supérieur à celui obtenu par le réseau télécommuté
[6].
La connexion via le CPL met ainsi le haut débit à la portée de tous les foyers reliés au réseau EDF : le rêve de petite maison high tech dans la prairie devient réalité. À une condition tout de même : souvenez-vous des débuts du Wi-Fi, freiné par une réglementation restrictive. Quasi-opérationnel sur le plan technique, le CPL doit encore surmonter un écueil réglementaire : en offrant ce nouveau mode d’accès à Internet, EDF deviendrait fournisseur d’accès à Internet (FAI), empiétant sur les prérogatives de France Telecom ; ce qui lui est interdit en vertu d’une loi datant de 1946 sur le « principe de spécialité ». Une décision est annoncée pour Noël 2003.
À terme, lorsque les évolutions réglementaires et la redéfinition des acteurs du marché auront abouti, on peut imaginer que le Wi-Fi s’imposera sur le marché nomade (dans les aéroports, les gares, les halls d’hôtels…) et cèdera la place au CPL lorsqu’il s’agira d’équiper plusieurs dizaines de pièces d’un établissement, pour des usages sédentaires et en milieu rural.
Initialement lancé par quelques activistes californiens dans sa version libre et gratuite, le Wi-Fi aura réussi la prouesse de bouleverser durablement le paysage… sans fil !
Mais avant de s’extasier sur ces nouveaux outils de communication, il faudra se poser la sempiternelle question : quels contenus va-t-on faire transiter par ces canaux ? La vue de la plage d’Acapulco, filmée par une webcam et retransmise en temps réel, suffira-t-elle à nous faire croire au progrès ?
Petit lexique
ADSL : Asymetric Digital Subscriber Line. Cette asymétrie, qui réserve pour le flux central/abonné une bande passante supérieure au flux abonné/central, est tout à fait adaptée à la consultation de documents multimédia de type vidéo ou son en direct. De quoi attirer l’attention de tous les fournisseurs de contenus prêts à transformer l’Internet en canal télévisé.
CPL : Courant porteur en ligne. Technologie de transmission de données IP sur réseau électrique. Le CPL peut être utilisé dans le cadre d’un réseau local, pour partager une connexion ADSL, et ainsi représenter une alternative à Wi-Fi ou Bluetooth. Il utilise le réseau électrique pour acheminer l’ADSL dans les différentes pièces. L’utilisateur peut se brancher sur n’importe quelle prise électrique classique.
LAN : Local Area Network. Réseau situé dans une zone réduite ou dans un environnement proche.
UMTS : Universal Mobile Telecommunications System. Future norme de transmission pour les téléphones mobiles de troisième génération. L’UMTS pourrait atteindre des capacités de transmission bien supérieures à celles du GSM.
Wi-Fi : Wireless fidelity. Jeu de mots des premiers utilisateurs, en référence à la HiFi. Nom commercial pour la technologie de réseau local Ethernet sans fil (WLAN). Derrière ce nom se cachent trois technologies différentes, en fonction de la fréquence et du débit : le 802.11b (11 Mb/s sur la fréquence 2.4 Ghz), le 802.11a (50 Mb/s sur la fréquence 5 Ghz) et le 802.11g (50 Mb/s sur la fréquence 2.4 Ghz).
Photo Agnès Sander (juin 2003)
[1]
Cette norme a été popularisée en juin 2000, lorsqu’un groupe de Seattle a lancé la première communauté libre d’ordinateurs communiquant sous Wi-Fi.
[2]
Début 2003, plus de 1,4 millions d’abonnés en France.
[3]
Le Wi-Fi est nettement plus performant en terrain découvert. Une expérience menée dans le désert africain a permis d’établir une liaison sur une distance de 7 km. Des ONG travaillent sur plusieurs projets de développement de réseaux sans fil dans les pays en développement.
[4]
Smart Display est un moniteur sans fil à écran tactile, relié par liaison Wi-Fi au PC. Ce concept est à mi-chemin entre un PocketPC et un TabletPC. Des PC pré-équipés pourraient être commercialisés dans les prochains mois.
[5]
« Learn how a Smart Display can provide relaxed and social Windows XP computing experiences anywhere in your home ».
[6]
Une expérience est en cours au collège Louis Pasteur de Saint-Lô dans la Manche. Un programme d’expériences européen est prévu pour le début de l’été 2003 avec 500 points de connexions et en collaboration avec treize partenaires, dont France Télécom et quelques spécialistes allemands (EnBW, RWE), espagnols (Endesa) ou italiens (Enel) du courant porteur en ligne (CPL).