2003
Flux
Repères bibliographiques
Notes de lecture
Ingénieurs et fortifications avant Vauban, l’organisation d’un service royal aux XVIe-XVIIe siècles, David Buisseret. Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, Paris, 2002, 140 pages
L’Å“uvre construite des ingénieurs français fait l’objet, depuis de nombreuses années, de recherches diversifiées. Mais, constate David Buisseret, ces études s’attachent, pour la plupart d’entre elles, aux années qui marquent le début du règne de Louis XIV. Son ouvrage, Ingénieurs et fortifications avant Vauban, l’organisation d’un service royal aux XVIe-XVIIe siècles, vient donc comme une sorte de « prélude » à ces travaux en s’intéressant aux commissaires des fortifications et aux ingénieurs du roi qui ont travaillé à une période peu étudiée jusqu’à présent.
Le livre de David Buisseret — enseignant à l’université du Texas, il a effectué de nombreux séjours en France qui lui ont permis de travailler dans les bibliothèques et dans des archives françaises et qui lui ont donné l’occasion de visiter les ouvrages fortifiés qu’il nous fait découvrir — est divisé en trois parties qui présentent successivement les ingénieurs royaux au XVIe siècle, les ingénieurs du roi sous Henri IV (1589-1610) puis le service des fortifications entre les années 1610-1650. Chacune de ces parties est organisée selon un plan identique : après un exposé des sources et une analyse de caractère institutionnelle, l’auteur nous propose des promenades au travers des provinces françaises — de la Picardie à la Provence et de la Bretagne à la Champagne — complétées par des informations biographiques fort utiles sur un certain nombre d’ingénieurs qui y ont travaillé. De nombreux plans et photographies illustrent agréablement cet ensemble.
Le livre de David Buisseret retient l’attention dans la mesure où il bouscule un certain nombre de certitudes.
Il nous montre d’abord que, contrairement à une idée largement répandue, il existait un service royal des fortifications en France dès le début du XVIe siècle — l’auteur croit même pouvoir en discerner les prémices avant 1494 — que ce service a connu une expansion relativement forte jusqu’au milieu du XVIIe siècle — d’une douzaine dans les années 1600, les ingénieurs sont au nombre d’une cinquantaine dans les années 1650 — et qu’il a continué de croître sous le règne de Louis XIV. Il met également en évidence la place importante occupée, auprès des rois de France, dans les années 1530-1560, par les ingénieurs italiens, en raison de leur grand savoir-faire. Il rappelle en outre utilement l’apport remarquable des ingénieurs dans un domaine essentiel : celui de la cartographie.
On retiendra enfin la conclusion de David Buisseret sur le rôle unificateur des fortifications. « Si les églises représentaient — a-t-on dit — la France agenouillée en prière, les forteresses rappelèrent à toutes les Françaises et à tous les Français qu’ils étaient les sujets de monarques gouvernant un royaume fort et apparemment uni ». Cette remarque est fondamentale du point de vue de l’histoire territoriale et devrait amener à plus de prudence ceux qui stigmatisent la soi-disant uniformisation de l’architecture et de l’urbanisme contemporains.
Frédéric Seitz
La rue. Essai sur l’économie de la forme urbaine, Jean-Loup Gourdon. Éditions Charles Mayer, l’Aube-Essai, 2001, 287 pages
L’ouvrage de Jean-Loup Gourdon est de ceux qui remettent les pendules à l’heure. Sa lecture est un exercice très sain, qui peut être conseillé sans hésitation à tous les concepteurs et décideurs dont l’action a quelques conséquences — aussi minimes paraissent-elles au premier abord — sur les formes ou les pratiques urbaines. Il prémunira utilement l’architecte contre la tentation de l’individualisme, de l’originalité à tout prix, d’une innovation mâtinée de tubards
[1] qui conduit aux
tabula rasa de triste mémoire. L’ingénieur territorial y trouvera également matière à réflexion, en prenant conscience des conséquences spatiales des pratiques françaises de conception de la voirie et de production de normes. De même l’administrateur pourra réfléchir à la pertinence de l’action publique dans un domaine où elle paraît avoir conduit — c’est un comble ! — à la disparition de l’espace public.
« Incertitude et discontinuité de la formation des valeurs, enclavements, ségrégations sociales, longueur des parcours à pied, à vélo et rollers, déséquilibre des transports collectifs, insécurité, formes peu adaptatives, coûts économiques, sociaux, écologiques… », la critique du fonctionnalisme que livre Jean-Loup Gourdon est sans concession. Des principes de planification énoncés dans la Charte d’Athènes à la mise en Å“uvre d’un capitalisme d’État ou privé sans limites en passant par la victoire du pouvoir technique et par l’absence de réalisme économique ou le gaspillage, la liste des dérives théoriques et pratiques de l’action publique (et privée) depuis le milieu du XXe siècle est longue. Bien que certains des dommages engendrés par ce système complexe soient aujourd’hui reconnus comme tels, il apparaît que les pratiques actuelles reproduisent souvent, en les accentuant, les principes de ségrégation fonctionnelle et de dilatation spatiale mis en Å“uvre à l’époque, comme si l’automobile avait accompagné, remplacé, voire supplanté, dans son entreprise de destructuration des espaces urbains, le Mouvement moderne !
Le modèle fonctionnaliste d’un espace « e-s-p-a-c-é » est opposé par Jean-Loup Gourdon à une forme urbaine — véritable figure symbolique — qui a su au fil des siècles faire la preuve de sa qualité à produire de la valeur, de l’intégration, de l’accord, du partage : la rue. Procédant par petites touches successives et faisant appel à de nombreuses références, l’auteur, qui ne dédaigne ni l’anecdote ni la métaphore, appuie sa démonstration sur la description d’un nombre impressionnant de situations — simples, complexes, graves, légères, quotidiennes, rares, réelles, issues de la littérature — qui mettent en valeur l’urbanité de la rue. Synthétisant les différents atouts de la rue comme système, l’auteur propose d’ajouter — et c’est là l’un des apports principaux de l’ouvrage — à la série des oppositions qui caractérisent la rue et sont déjà bien connues (mouvement-établissement ; renouvellement-durée ; public-privé) un nouveau couple : capital-patrimoine, qui enrichit beaucoup l’analyse, et permet à l’auteur, conformément à l’ambition annoncée dans le titre de l’ouvrage, de proposer « un essai sur l’économie de la forme urbaine ». Les procédures financières sont notamment très éclairantes pour comprendre la réussite ou l’échec des ensembles bâtis.
La rue de Jean-Loup Gourdon n’est pas une forme figée, qui aurait comme seul atout — comparée aux grands ensembles — la présence d’un parcellaire articulant public et privé, vide et plein, réseaux techniques passant sous la voirie et branchements particuliers. Elle est d’abord un processus, ce qui explique que l’auteur puisse proposer comme contre-modèles au développement de la ville par grands ensembles juxtaposés trois types d’urbanisation reposant sur une articulation claire entre investissement public et production de valeurs par une action privée : les lotissements défectueux français de l’entre-deux-guerres ; les villes de fondations américaines du XIXe siècle et du début du XXe ; certains bidonvilles. Dans les trois cas, le rapprochement d’avec les grands ensembles montre à quel point ce dernier modèle, peu ou pas flexible, intransformable, inappropriable, qui a privilégié le locatif sur la « petite propriété » est d’une faible valeur patrimoniale. Il montre aussi, que d’autres voies auraient été possibles, que d’autres sont encore possibles, peut-être, pourvu que les vraies questions soient posées, au-delà des idéologies.
Malgré quelques répétitions, quelques longueurs et le fait que l’on pourrait faire valoir à l’auteur des arguments en faveur de certains espaces publics modernes, la lecture de La rue s’avère donc fort instructive. L’ouvrage devrait intéresser le lecteur de Flux, non seulement parce que les choix initiaux d’implantations des réseaux techniques sont indissociables de la difficulté à évoluer des grands ensembles, mais aussi parce que la réflexion engagée par Jean-Loup Gourdon invite à mettre en question l’action publique urbaine dans son ensemble.
Agnès Sander
Le lien social à l’ère du virtuel, Gérard Dubey, PUF, octobre 2001, 259 pages
L’auteur du « Lien social à l’ère du virtuel » pose d’emblée un certain nombre de questions qui peuvent être les nôtres. À travers les techniques de simulation, nous assistons, en effet, pour lui à une transformation massive et profonde de notre représentation du réel. Le virtuel apparaît comme la manière dont la société technologique se pense, gère les tensions et les incertitudes qui la traversent. Ces changements vont-ils affecter nos relations au monde et aux autres ? Serons-nous capable de lire demain le monde avec d’autres altérités que celles autorisées par le modèle technologique ?
La définition du virtuel est nécessaire pour répondre selon lui à ces questions. Il est loin de l’imaginaire et tout entier de l’ordre du calcul, du côté des réalités ou idéalités mathématiques. Que l’on parle de simulation informatique, de réseau, de cyberespace ou d’interactivité qui sont autant d’attributs de la réalité virtuelle, ces réalités ont toutes en commun d’accorder au nombre ou au calcul une place déterminante.
Le virtuel, c’est le principe d’une adéquation entre le signe et la chose qui est le fondement de l’imagerie scientifique. Parler du virtuel dans l’absolu revient donc à admettre la possibilité d’une réalité sans référence à ce qui existe ou ce qui a existé, ce qui est naturellement impensable. Les relations qui se tissent par exemple sur le web ont toujours pour modèle les relations sociales réelles. Chaque utilisation d’une technologie virtuelle s’inscrit dans un environnement, une mémoire, un monde qui la précèdent et la débordent de part en part.
Une nouvelle signification du virtuel émerge ici qui l’apparente à une vaste entreprise de dissimulation des liens qui nous attachent au monde sensible, nous relient à une tradition, un passé, une histoire singulière et des valeurs communes. Il s’agit dès lors de comprendre concrètement et presque empiriquement ce qui se passe au sein des situations engendrées par les technologies virtuelles, de repérer les lignes de fractures mais également les espaces de recomposition du sens qui s’y dessinent. Cela implique que nous sachions prendre en compte la manière dont le corps social résiste aux menaces de la société virtuelle et invente des solutions inédites.
Ce qu’il importe ainsi de penser pour l’auteur, c’est donc l’émergence d’une conscience de l’antériorité du social, de son caractère englobant, c’est-à-dire d’une nouvelle représentation de celui-ci.
Le terrain d’étude des changements induits par les technologies virtuelles sera pour Gérard Dubey en prolongation des travaux d’Alain Gras, l’aéronautique. Pour lui, la réussite attribuée au simulateur de vol qui fait autorité est moins le fait de la technique que du sens qu’ont su lui donner les utilisateurs. La réalité « virtuelle » exige une solide expérience du réel. Partout où l’on a tenté de substituer la simulation à l’expérience en prétextant une économie de temps, des faux semblants sans valeur ont été produits.
Le refoulement dont procède le virtuel le conduit à mettre en évidence la nature même de ce qui est refoulé, et par exemple sur l’apprentissage, la valeur et la nécessité d’expériences sensibles et affectives communes faites dans la réalité pour donner sens au virtuel. Le corps s’affirme alors comme le mode efficace de notre relation au réel dans un environnement fortement technicisé.
Le second volet de l’ouvrage procède au repérage des dynamiques qui émergent du décalage permanent entre le social figuré ou extériorisé dans les dispositifs techniques, le social simulé et la vie sociale. Les technologies du virtuel ne font, ni ne défont à proprement parler le lien social. Elles nous mettent en revanche en situation d’en réintégrer les fondements. La prise de conscience du caractère schizophrénique du rapport instrumental à la vie stimule la recherche de solutions nouvelles et place le corps dans une position « stratégique » assez centrale. Les simulations informatiques et les communications virtuelles témoignent de cette « transcendance de la chair » selon Merleau-Ponty à laquelle le lien social vient sans cesse se ressourcer pour se recomposer.
Ce que dévoile l’indigence du virtuel informatique, c’est alors simultanément le substrat affectif du social et de la technique, et le support existentiel et vital de l’efficacité technique. Technologies nouvelles ou pas, numérique ou pas, leur efficacité à produire ou à supporter du lien dépend toujours de leur capacité à s’inscrire dans l’expérience sensible.
Émerge en filigrane, la figure d’un sujet incertain de soi mais plus ouvert et responsable. La réalité de la société est reconnue mais plus sous la forme d’une contrainte indifférente et extérieure aux individus historiques qui la composent. La prise de conscience qui s’amorce, part et se maintient dans le giron de l’individu concret, de la reconnaissance de son incomplétude et de son historicité face aux autres.
Tout se passe comme si la technoscience et à la pointe de celle-ci les technologies virtuelles qui représentent sans doute la tentative la plus achevée de traduction mathématique du monde se heurtaient à l’infiniment autre de l’expérience sensible partagée. Les limites mêmes du virtuel, et surtout la conscience que nous en prenons, soulignent paradoxalement l’infinité du rapport incarné et sensible au réel.
Si l’affectivité, les émotions, le sens font figure de constituants fondamentaux du lien social irréductible à la logique formelle et au projet d’une société virtuelle, c’est en conclusion pour l’auteur au sein du monde technique et non hors de lui que cette conscience doit être recherchée et développée.
Carole Pourchez
LATTS-ENPC
[1]
Projet publié dans une revue d’architecture et qui est utilisé comme source d’inspiration pour un projet en cours d’élaboration.