Flux
Métropolis

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 4 à 12
doi: en cours

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Dossier : Services en réseaux, services sans réseaux dans les villes du Sud

n° 56-57 2004/2-3

« Et un jour, un homme est venu pour couper l’eau dans la gare qu’ils habitaient. Il a vu la femme, silencieuse. Le mari n’était pas là. La femme un peu arriérée avec un enfant de quatre ans et un petit enfant d’un an et demi. L’employé était un homme apparemment comme tous les hommes. Cet homme, je l’ai appelé le coupeur d’eau. Il a vu que c’était le plein été. Il savait que c’était un été très chaud puisqu’il le vivait. Il a vu l’enfant d’un an et demi. On lui avait ordonné de couper l’eau, il l’a fait. Il a respecté son emploi du temps : il a coupé l’eau. Il a laissé la femme sans eau aucune pour baigner les enfants, pour leur donner à boire.
Le soir même, cette femme et son mari ont pris les deux enfants avec eux et sont allés se coucher sur les rails du TGV (…) ».
Marguerite Duras, La vie matérielle, Gallimard, 1994, p. 115-116 (coll. Folio)
Branché à volonté, ayant accès à une gamme sans cesse croissante de services personnalisés, telle s’esquisse la figure de l’individu contemporain, étayée par un certain nombre d’évolutions économiques, juridiques, politiques et sociales peu contestables. On ne saurait pour autant affirmer qu’elle concerne chaque individu, chaque groupe, chaque espace, l’ensemble des sociétés : partout demeurent des non-branchés. À quoi renvoie leur situation ? A-t-elle la même signification pour tous et dans toutes les circonstances ? Est-elle vécue de façon identique ? À partir d’études optant pour différents points de vue (analyse des cadres d’action collectifs, des choix et modes de gestion des opérateurs, des pratiques et comportements des ménages) ce numéro de Flux explore et questionne l’opposition binaire entre branchés et non-branchés dans des villes dites du Sud.
 
Branchés, mal-branchés, débranchés, non-branchés : un continuum de situations
 
 
Les articles ont privilégié trois services en réseau essentiels à la vie quotidienne : l’eau, l’assainissement et l’électricité. Ils constituent, avec un logement, le téléphone (fixe ou mobile), un compte bancaire, une automobile, une norme sociale dans les sociétés industrielles. En France, comme dans d’autres pays, elle est d’ailleurs de plus en plus souvent énoncée par la loi, sous la forme de droits sociaux. Est-ce pour cette raison qu’il n’est plus guère envisageable de survivre au débranchement dans nos sociétés, comme l’évoque le récit de Marguerite Duras ? Sur un mode allégorique, l’histoire du coupeur d’eau déroule le drame des exclus et souligne l’abandon de ceux que les aléas de la vie placent en marge des normes et des modes conventionnels d’accès aux services essentiels.
Il y a peu, une telle histoire eût été impensable dans de nombreux pays en développement où le don de l’eau, forme élémentaire de contribution au vivre ensemble, assurait une redistribution minimale envers les non-branchés. La marchandisation des services a toutefois mis à mal ce partage gratuit et les tensions, dans les villes, se sont accrues. Néanmoins, on ne meurt pas, dans ces sociétés, d’une déconnexion : sans dissimuler les difficultés des ménages, le dossier fait très clairement apparaître les variations géographiques et culturelles de la notion de non-branchement, l’inégale intensité du sentiment d’exclusion, l’ampleur diverse des carences qui s’ensuivent en lien avec la diversité des solutions « alternatives » et des arrangements façonnés par les sociétés locales.
Ces écarts d’interprétation et de résultantes, sociales et matérielles, ont conduit à une sélection rétrospective des contributions. Le dossier avait été initialement ouvert à toutes les aires géographiques et à l’ensemble des services en réseaux. Il était aussi centré sur la notion de débranchement. La cohérence du numéro a paru a posteriori bien meilleure avec les seuls articles sur le Sud et les trois services essentiels que les auteurs proposaient d’y étudier. Ce choix permet d’abord de rappeler l’importance cruciale qu’il convient d’accorder à l’état de développement des réseaux et au degré de généralisation des services dans l’interprétation des situations. Dans les milieux urbains du Nord, la diffusion des réseaux techniques d’eau et d’électricité est quasi universelle et considérée comme telle. Par contraste, lorsqu’elle n’est pas acquise, que l’accès demeure la préoccupation primordiale d’une fraction importante voire majoritaire des ménages, le non-branchement revêt une tout autre signification, de même qu’il révèle des enjeux — en termes d’extension de l’infrastructure et de diffusion du service — d’une tout autre ampleur. La collection de textes rassemblés ici permet ensuite de souligner, au sein de villes du Sud elles-mêmes très hétérogènes, la diversité des conjonctures locales, d’une part, l’existence d’un continuum de conditions transcendant les états de branchés et non-branchés, d’autre part.
L’ordre des textes souligne ces variations. Le dossier s’ouvre sur l’exemple du Cap en Afrique du Sud (Marie Plancq), où le raccordement privé à l’eau et l’électricité est considéré comme une norme universelle, ce qui alimente l’incompréhension à l’égard des retards d’équipement et, plus encore, des déconnexions punitives des mauvais payeurs dans un contexte de démocratisation politique. Le dossier se clôt avec la Zambie (Anne Bousquet) où, le robinet privé demeurant un privilège dans les villes, les modes alternatifs d’approvisionnement sont à la fois nombreux, divers et en perpétuelle réinvention. Entre les deux, trois exemples intermédiaires. Celui de Buenos Aires (Sarah Botton), en mettant l’accent sur une période de changement, souligne comment la privatisation de la gestion des services d’eau et d’électricité a modifié le statut des non-branchés et, inégalement, conduit à poser en des termes nouveaux la question de leur intégration au réseau et à la ville. À Rio de Janeiro et Salvador, Mauro Kleiman choisit de montrer comment les inégalités persistantes d’accès aux infrastructures d’eau et d’assainissement dans les grandes villes brésiliennes suscitent, dans les interstices d’une société urbaine « normalisée », des pratiques et une sociabilité d’adaptation à la précarité des services, cependant très largement ignorées. Enfin, dans le contexte de Cebu (Philippines), où à peine 40 % de la population sont desservis à domicile par le réseau, Véronique Verdeil questionne les logiques de développement et de fonctionnement de deux types de branchements collectifs (bornes-fontaines et revente de voisinage) en tentant d’expliquer comment ces dispositifs sont utilisés et pourquoi ils sont appréciés par les usagers.
À la suite de ces articles, le dossier propose également deux points de vue d’acteurs. Le premier (Alain Henry), membre d’une agence de coopération bilatérale, exprime sa vision des difficultés rencontrées par les opérateurs de services en Afrique pour recouvrer les coûts, cause selon lui de l’incapacité à réduire le nombre des non-branchés. Puis il s’interroge sur les conditions et moyens de construction d’une compétence locale dans ce domaine, en s’appuyant notamment sur l’exemple ivoirien. Le second (Antoine Malafosse), ingénieur d’un bureau d’études spécialisé dans l’environnement et le développement, relate des expériences d’approvisionnement en eau dans des configurations urbaines (bourgs ruraux et petites villes) dont les populations sont, et resteront pour longtemps encore, exclues du service conventionnel en réseau.
 
Etre branché ou pas : un fait social localement « construit »
 
 
Il est désormais communément admis que les infrastructures de service connaissent dans le monde en développement une « crise », que traduisent de médiocres performances des entreprises, une faible qualité des services et des taux de desserte insuffisants. La responsabilité de cette crise, analysée comme un échec de la gestion publique (state failure), est attribuée aux monopoles, nationaux ou locaux, qui ont assumé la gestion des réseaux techniques urbains (Banque mondiale, 1994). On ne peut toutefois faire abstraction du contexte.
Celui du croît démographique, d’abord : la réduction de la vitesse d’urbanisation, à la fin du XXe siècle, ne remet pas en cause l’élan constaté au cours du demi-siècle précédent. En 1950, moins de 20 % de la population des pays en développement vivaient dans les villes ; en 2030 ils seront 60 %. Cette population urbaine devrait, selon les estimations des Nations Unies, doubler dans les trente prochaines années et passer de 1,9 milliard en 2000 à 3,9 milliards en 2030. Cette croissance constitue à elle seule un formidable défi pour la gestion urbaine (Hugon, 2003), notamment en Afrique (Stren White, 1993).
Celui de l’environnement macro-économique, ensuite : chocs pétroliers et dégradation des termes de l’échange, crise monétaire, surendettement, contraction des ressources fiscales nationales, déclin administratif… ont, ponctuellement ou de manière cumulative, presque partout affecté la croissance. Ainsi, dans un grand nombre de pays, l’essor démographique combiné à un contexte économique défavorable favorise une « urbanisation de la pauvreté » (Wratten, 1995 ; Ravaillon, 2001), caractéristique majeure des villes du Sud. Dans beaucoup d’entre elles, au moins un citadin sur quatre vit sous le seuil de pauvreté et, tandis que les marchés du travail sont de plus en plus hétérogènes et volatiles, la tendance est à une dispersion croissante des revenus urbains (NRC, 2003). Ajoutons que, dans le domaine des services, les effets de l’appauvrissement se cumulent à ceux des réformes de marchandisation, dont il demeure difficile d’évaluer les résultantes combinées. Il n’est pas douteux, néanmoins, que la généralisation de tarifs reflétant les coûts dans l’ensemble des réseaux auparavant massivement subventionnés et l’adoption, souvent concomitante, de redevances dans les services sociaux, tels la santé et l’éducation, pèsent considérablement sur les budgets des ménages pauvres, limitent leurs capacités de consommation et les contraignent à de difficiles arbitrages. Des mécanismes de subvention, d’exemption ou de gratuité sont certes aujourd’hui recommandés par les programmes d’évaluation de la pauvreté, mais leur mise en Å“uvre demeure imparfaite (Estache, Foster, Wodon, 2002), y compris dans les pays dotés d’une solide capacité administrative (Gomez-Lobo, Contreras, 2003), et leur financement est souvent très dépendant de l’aide extérieure (Brook, Smith, 2001 ; Marin, 2002) [1].
En outre, tandis que les indicateurs de performance témoignent à l’envi de la dégradation matérielle des réseaux et du déclin de leur fiabilité, ils n’épuisent pas la question de la crise, aussi marquée par une défiance croissante des citoyens-usagers envers les appareils politico-bureaucratiques locaux et nationaux. Autant que les problèmes financiers et techniques, cette crise de confiance explique la détérioration des relations entre les services publics et les usagers, la diffusion d’un sentiment largement partagé que les réseaux sont non seulement dans l’incapacité d’étendre à tous les citadins la gamme actuelle de services, mais aussi d’adapter l’offre aux nouveaux besoins des couches moyennes et supérieures.
Ainsi, tandis que les opérateurs publics et leurs tutelles sont ébranlés, les arrangements techniques et politiques qui avaient jusqu’alors stabilisé les relations entre service conventionnel, offres alternatives et espaces urbanisés sont progressivement disqualifiés. Les taux significatifs de non-branchés, que soulignent tous les articles, sont évocateurs du désajustement qui en résulte : moins de 20 % au Cap, Buenos Aires, Rio et Salvador, plus de 60 % à Cebu, plus de 80 % à Lusaka, 100 % dans les bourgs africains étudiés par Antoine Malafosse. Cette dernière situation est évocatrice des conditions de vie d’une large proportion de la population citadine du monde en développement, majoritairement localisée dans les échelons inférieurs des armatures urbaines (World Bank, 2000 ; NRC, 2003).
Au-delà de cette appréhension statistique, les articles s’intéressent à l’origine directe du non-branchement et insistent sur des raisons urbanistiques (l’illégalité foncière souvent, la définition de « niveaux d’accès » territoriaux aux Philippines), économiques (pauvreté des ménages dans toutes les villes) et politiques (la marchandisation du service et la rigueur accrue du recouvrement des factures au Cap). Ils en décrivent aussi les modalités : absence de branchement en raison d’une infrastructure lacunaire et déficiente à Lusaka et Cebu, inégalités d’accès dans des villes largement équipées à Rio, Salvador et Buenos Aires, débranchement dans un contexte de quasi-universalisation des réseaux au Cap.
Toutefois, l’opposition formelle entre branchés et non-branchés apparaît rapidement insuffisante pour décrire les réalités observées. D’un côté, il existe partout des solutions alternatives au branchement individuel enregistré, qu’elles dépendent du réseau (raccordements clandestins à l’eau et l’électricité, branchements collectifs et bornes-fontaines publiques pour l’eau) ou non (forages et sources d’eau gratuites, sources d’énergie alternatives, dons). D’un autre côté, on peut être branché mais mal servi : l’irrégularité de la pression, les coupures et pratiques de vannage, la mauvaise qualité de l’eau bref, l’inconstance du service (Zérah, 1999) ne mettent pas les abonnés brésiliens (Mauro Kleiman) et zambiens (Anne Bousquet) à l’abri du rationnement. Enfin, comme l’analyse Marie Plancq au Cap, on peut aussi être branché, bénéficier d’un raccordement individuel mais faire l’objet d’une déconnexion plus ou moins durable et n’être plus servi, bref, être débranché. Entre branchés et non-branchés apparaît ainsi un vaste ensemble hétérogène de mal-branchés. Or, on en connaît peu les effectifs, les pratiques et les demandes.
Une première explication tient à l’inadaptation de l’appareil statistique (Hardoy, Mitlin, Satterthwaite, 2001, p. 59 et sq.). Outre que ce dernier est souvent peu fiable, mal actualisé, aux séries incohérentes entre elles, il retient comme indicateur majeur le taux de connexion, c’est-à-dire la proportion officielle de ménages disposant d’un branchement domiciliaire. Cet indicateur, précis et fiable en apparence, perd de sa pertinence lorsque les dysfonctionnements du réseau annihilent la bonne marche des installations privées ou qu’il existe de nombreux branchements illégaux. Il est en outre très réducteur dans les villes où ce mode d’accès au service demeure minoritaire.
Pour dépasser ce fétichisme du raccordement privé, dans le domaine de l’approvisionnement en eau on lui préfère généralement le taux d’« accès à l’eau potable ». La définition internationale de celui-ci englobe à la fois le raccordement au réseau et divers modes de desserte collective (bornes-fontaines, points d’eau améliorés) disponibles à une distance raisonnable du logement, estimée à 150 m. En dépit de son intérêt, cet indicateur élargi demeure imprécis et ne fournit qu’une indication approximative des conditions réelles d’approvisionnement, en confondant des modes d’accès qui ont pourtant des incidences notables sur la pénibilité de la tâche, les quantités consommées et la qualité de l’eau (en raison des risques de contamination lors de l’acheminement et du stockage à domicile). Il masque également les contrastes en contribuant à établir les taux moyens de couverture de l’approvisionnement en eau partout au-delà de 80 % dans les villes en développement (WHO/UNICEF, 2000). Outre que de tels ratios sont difficiles à réconcilier avec les données empiriques locales (Hardoy, Mitlin, Satterthwaite, 2001, p. 63), ils nuisent à une juste appréhension des enjeux. Aucun ménage, que l’on sache, ne survit en ville sans eau, mais ce truisme ne règle pas la question du service aux non-branchés : quelles sont les quantités d’eau utilisées et pour quels usages ? À quels prix ? Quelle est la pénibilité de la corvée d’eau et combien de temps lui est consacré ? Quelle est la qualité de l’eau consommée ? Autant de questions que masquent des statistiques nationales trop englobantes et dont Véronique Verdeil montre pourtant qu’elles sont cruciales pour comprendre la demande des non-branchés et la formation de leur satisfaction, à Cebu comme probablement ailleurs [2].
Toutes les contributions du dossier, enfin, s’interrogent d’une manière ou d’une autre sur les défis ainsi posés aux politiques publiques en matière de fourniture de services essentiels. Toutes constatent que les réformes, parfois anciennes comme aux Philippines (les années 1970), ont ouvert des opportunités pour le développement de « nouvelles » modalités de desserte. Partant des situations concrètes, elles soulignent la diversité du leadership dans le changement (de grands opérateurs privés à Buenos Aires, un opérateur municipal au Cap, des opérateurs publics épaulés par des ONG et des groupements d’habitants ailleurs) et les trajectoires dissemblables empruntées pour réduire le mal-branchement (marchandisation mâtinée de garanties sociales au Cap et à Buenos Aires, marchandisation et co-production à Cebu comme à Lusaka, normalisation sous-normée à Rio et Salvador).
Si tous les textes remettent ainsi en question le « modèle conventionnel » du réseau et sa capacité à répondre aux spécificités de la demande dans les villes en développement, ils adoptent des points de vue différents sur les voies et moyens de réduire le mal-branchement. Articulant une analyse des pratiques individuelles et collectives des ménages à une critique des programmes réalisés par la puissance publique pour remédier aux carences de la desserte, l’article de Mauro Kleiman flirte avec la tentation basiste de redéfinir les services en fonction des pratiques « populaires » observées dont rien ne dit pourtant, et surtout pas les témoignages des habitants restitués dans les entretiens, qu’elles constituent un horizon souhaitable et souhaité. Les enjeux et limites de cette démarche sont en revanche clairement exprimés par Véronique Verdeil, lorsqu’elle s’interroge sur les modalités de régulation d’un système d’approvisionnement hybride replaçant les pratiques des usagers dans une « visée politique partagée de gestion collective des inégalités ». Enfin, certaines des difficultés soulevées par les formes actuelles de co-production impliquant les habitants sont illustrées par Anne Bousquet, qui souligne le poids des illusions communautaristes dans les modèles subsidiaires proposés et celui des préjugés sur le fonctionnement des sociétés locales africaines dans l’organisation de l’action collective. Observant des évolutions inverses, dans lesquelles deux puissants opérateurs cherchent à modifier les pratiques des usagers pour les réduire et les conformer aux exigences de leurs propres contraintes gestionnaires, Marie Plancq et Sarah Botton partagent un même constat : public ou privé, les opérateurs éprouvent des difficultés analogues à gérer la diversité de la demande au sein d’un système intégré et unifié de desserte, en dépit d’innovations technico-organisationnelles (compteurs à pré-paiement, spécialisation de la relation commerciale) et de mesures sociales (tarif social, gratuité).
Un des intérêts de ce dossier, outre celui de déconstruire le binôme branché/non-branché en révélant la multiplicité des situations intermédiaires, est ainsi de souligner le poids des facteurs locaux et de l’enchâssement spatial (Moss, 2003) dans les causes, manifestations et modes de traitement du non et du mal-branchement. Quels enseignements peut-on en tirer sur l’avenir des entre-deux dans ces villes ?
Borne-fontaine, Quartier Looc, Mandaue, Cebu, Philippines, 200Agrandir l'image Borne-fontaine, Quartier Looc, Mandaue, Cebu, Phil...
(photo : V. Verdeil)
 
L’idéal moderne des réseaux intégrés au Sud : modèle, parodie, dépassement
 
 
Dans les pays occidentaux, le déploiement des réseaux a été étroitement corrélé à la consolidation des États-Nations, leur diffusion et leur démocratisation ont été essentielles dans l’émergence d’un sentiment national de « cohésion » et c’est en tant que partie prenante de l’organisation des conditions générales de production qu’elles ont justifié l’intervention croissante des États (Graham, Marvin, 2001, p. 74). En France, rappellent Olivier Coutard et Géraldine Pflieger, l’universalisation a été réalisée « selon une logique d’offre, au nom d’une conception non marchande des services en réseaux ; le raccordement aux réseaux, davantage que le seul accès aux services, était conçu comme un symbole de l’égalité républicaine, comme un élément du lien social et comme un instrument de modernisation de la société » (Coutard, Pflieger, 2002, p. 141). Ce schéma rend-il compte des logiques de diffusion des réseaux techniques dans les villes en développement ?
Le modèle, assurément, en fut importé dans les pays du Sud avec les outils de la planification spatiale moderne et une certaine conception du logement public subventionné. Dans les ex-colonies d’Afrique et d’Asie, la littérature souligne cependant les échecs de l’urbanisme colonial, son incapacité à adapter les valeurs et représentations dont il était porteur, les décalages entre les ressources nécessaires à sa mise en Å“uvre et celles dont disposaient les administrations locales (Devas, 1993). Conçus, construits et gérés par les ingénieurs des métropoles et mis au service des intérêts d’une élite puissante et peu nombreuse, les réseaux ont été façonnés par les logiques de l’économie politique coloniale. Des conquêtes à la veille de la Seconde Guerre mondiale, le premier épisode, marqué par le mercantilisme et l’autoritarisme administratif, fut défavorable à l’équipement de territoires coloniaux exploités au sein d’une économie de traite à l’accumulation marchande divertie. Le second épisode, de 1940 aux indépendances [3], centralisateur et interventionniste, constitua une tentative de modernisation bureaucratique des sociétés locales, dans un nouveau contexte de « mise en valeur ». La Grande-Bretagne comme la France lancèrent alors d’ambitieux projets de réformes avec, pour la première, le Colonial Development Welfare Act (1940) et, pour la seconde, le Fonds d’investissement pour le développement économique et social, FIDES (1946). C’est de cette période que datent, le plus souvent, les premiers grands programmes d’investissement dans les réseaux urbains.
Visant à conforter le rôle moteur assigné aux élites urbaines, syndicales, politiciennes et administratives, ce programme n’eut cependant d’effets significatifs, en termes de modernisation des équipements et infrastructures, que dans les espaces vitrines du pouvoir. Dès les premières années des indépendances, il est en outre manifeste que les nouveaux États ne peuvent payer ni le prix de la modernisation bureaucratique ni celui de l’acclimatation de l’État-providence. Pour satisfaire les demandes des couches moyennes urbaines et préserver leurs alliances, ils perpétuent néanmoins l’héritage. Ces choix ont été justifiés par la croyance en un processus de diffusion du progrès, mais ils s’expliquent aussi par des contraintes : les compétences et savoirs professionnels disponibles (localement ou par le biais des liens privilégiés avec l’ancienne métropole) mais aussi la circulation des hommes, et notamment l’émigration vers l’Europe, ont puissamment contribué à alimenter la norme mimétique. Ce faisant, de nombreuses villes sont enfermées, et pour longtemps, dans des circuits de dépendance pour accéder aux financements, aux compétences, aux techniques, aux matériaux et biens manufacturés. Lorsque l’urbanisation s’accélère après 1950, la maîtrise publique sur des espaces urbanisés pauvres et non planifiés se distend. Au regard du décalage croissant entre une logique d’offre conventionnelle, confinant les services à des segments étroits des sociétés urbaines, et une demande insatisfaite croissante, il est alors patent que le modèle du réseau intégré n’est pas adapté aux conditions historiques de l’urbanisation dans ces pays. Il n’est pourtant pas remis en cause. Construits d’après des normes induisant des coûts non soutenables, les réseaux demeurent captifs de trajectoires socio-techniques dont les opérateurs publics, comme d’ailleurs les promoteurs des réformes de « privatisation » (Budds, Mc Granahan, 2003), peinent encore aujourd’hui à s’émanciper.
Sans doute, dans cet Extrême-Occident que sont les pays industrialisés d’Amérique latine, comme d’ailleurs aussi en Afrique du Sud, la genèse du mal-branchement est-elle différente. Là, le modèle du réseau a pu donner d’excellents résultats, comme dans le Chili des années 1990. Dans de très nombreuses villes pourtant, confronté à de puissants flux migratoires et à une urbanisation rapide, il n’est pas parvenu à l’universalisation, y compris dans la capitale argentine où, en dépit d’excellents réseaux dans les années 1940 (Dupuy, 1987), les politiques populistes ne sont pas parvenues à contenir une urbanisation dépourvue d’infrastructures, comme le rappelle Sarah Botton.
Quelles que soient leurs caractéristiques historiques propres, les modes de régulation antérieurs des services sont aujourd’hui ébranlés par la disqualification de l’État en tant qu’agent hégémonique du développement. Il n’est pas exclu que les réformes parviennent à des compromis plus favorables aux mal-branchés (Jaglin, 2001), mais au profit de quels services et de quels arrangements institutionnels ? Il est à cet égard intéressant de se pencher sur les représentations et pratiques dominantes. On sait dans quelles directions s’acheminent aujourd’hui certains acteurs, grandes firmes et bailleurs de fonds, en quête de partenariats associant des opérateurs privés et des collectifs « communautaires » qui permettent à la fois de réduire les coûts, pour faciliter l’accession au service, et de légitimer les dispositifs, pour en améliorer la gestion (Breuil, 2004). La participation, comme ressort de la responsabilisation et comme mode de co-production est ainsi au fondement d’un nouveau modèle de gouvernance des réseaux (Jaglin, 2004). Que sait-on en revanche des représentations des citadins ? Être raccordé au réseau a-t-il un lien avec l’idée de cohésion urbaine ? Le taux de non-branchement est-il perçu, dans les sociétés locales, comme un risque fonctionnel et socio-politique ? Pour leur part, les non-branchés se ressentent-ils comme exclus du service, de la ville, de la communauté politique ?
Il existe peu d’enquêtes susceptibles d’éclairer la perception des citadins à l’égard des réseaux techniques urbains dans les villes en développement. À la lecture des textes du dossier, qui n’abordent cependant pas frontalement cette question, l’impression prévaut qu’il n’existe pas de relation généralisable entre appartenance à l’espace du réseau et au collectif des sociétaires, d’un côté, intégration urbaine, de l’autre. Celle-ci reste façonnée par les conditions locales. Au Brésil, ce lien est établi selon Mauro Kleiman, qui valide aussi l’hypothèse de Stephen Graham et Simon Marvin sur « l’invisibilisation » croissante des exclus du réseau (Graham, Marvin, 2001, p. 302). Ce lien existe également en Afrique du Sud où, dans les villes d’apartheid, l’insertion urbaine a été historiquement fondée sur l’obtention d’un permis de travail et celle d’un logement équipé de branchements privés, ce qui explique sans aucun doute la nature des revendications contemporaines et des résistances à toute révision de la norme. Ailleurs en Afrique subsaharienne, cette relation demeure ténue, tant en raison de la diffusion limitée des infrastructures que des logiques patrimoniales [4] qui régulaient la redistribution des ressources urbaines (Jaglin, 2003). Les pratiques montrent ainsi que les registres de légitimation des pouvoirs publics reposaient moins sur la capacité à égaliser les services qu’à assurer un système clientéliste vivace de redistributions individualisées. Ce pacte social a connu une certaine longévité comme en témoignent la rareté de la contestation sociale et la faible intensité des conflits autour de ces enjeux, ce qui distingue les villes africaines (hors Afrique du Sud) de leurs homologues latino-américaines.
Outre ces raisons politiques, les différences de représentation ont aussi à voir avec l’ancienneté et l’ampleur de l’urbanisation, qui ont forgé des comportements très différents de part et d’autre de l’Atlantique. Elles sont enfin déterminées par l’état actuel de l’infrastructure. Dans les pays où l’horizon de la généralisation demeure très lointain, les réseaux ne sont pas pensés d’emblée comme les vecteurs de services ubiquistes, standardisés et universalisés. Si les ménages aspirent à un branchement, c’est moins en vertu d’un droit à un service universel que comme matérialisation d’un capital social et économique individuel, sanction d’une trajectoire socioprofessionnelle ascendante et d’un parcours résidentiel réussi. En conséquence, comme le montre Véronique Verdeil à Cebu, le non-raccordement n’est pas non plus vécu comme une exclusion mais comme la traduction matérielle d’une insertion urbaine sous forte contrainte monétaire. En outre, si l’inachèvement des réseaux crée de la différenciation dans les villes (être abonné conforte le statut social et donne accès aux solidarités officielles), les apparences sont parfois trompeuses. Du fait des dysfonctionnements de l’approvisionnement conventionnel, du dynamisme de l’offre informelle et des logiques patrimoniales, exclusion du réseau et exclusion du service ne coïncident pas toujours. On peut être raccordé mais mal servi, voire privé de service ; on peut aussi ne pas être branché mais bénéficier d’un service dont les relais informels assurent la diffusion dans la ville (Collignon, Vézina, 2000).
Dans ces conditions, la question demeure entière de savoir si la mise en Å“uvre du modèle de réseau intégré est aujourd’hui la meilleure réponse à la question du non-branchement et du mal-branchement. Qu’ils l’affichent explicitement (Sarah Botton, Véronique Verdeil, Anne Bousquet) ou non, les textes réunis dans le dossier suggèrent une autre voie, celle de la diversification des normes et modes d’accès aux services pour faciliter l’insertion des citadins pauvres dans des dispositifs de desserte améliorés. Les études empiriques pointent toutefois assez clairement les difficultés et limites de la démarche, notamment en contexte de grande pauvreté (Anne Bousquet) : les arrangements sont labiles, l’ingénierie mobilisée évolue constamment par bricolage institutionnel, les mécanismes de stabilisation des dispositifs n’apportent pas de réponse en eux-mêmes à la question de l’équité sociale. En améliorant l’accessibilité physique et sociale aux services, ils contribuent à forger une combinaison entre équité spatiale et équité horizontale [5] mais, en restreignant le périmètre des solidarités comptables à celui de collectifs déshérités, ils peuvent aussi limiter la redistribution et dédouaner les sociétaires du réseau de leur devoir de solidarité à l’égard des pauvres comme à l’égard des futures générations de citadins.
De fait, la construction de systèmes de fourniture différenciés voire composites est souvent considérée, en France (Kirszbaum, 2000) et ailleurs (Graham, Marvin, 2001), comme susceptible de contribuer à une spécialisation sociale accrue des espaces urbains et d’alimenter la fragmentation. Dans de nombreuses villes en développement toutefois, ce risque n’a rien d’inédit et doit être relativisé : si la différenciation rompt avec l’objectif d’une standardisation immédiate des services, force est de constater qu’elle facilite une intégration pour tous plutôt que l’unification pour quelques-uns, qui a été la logique dominante du service public antérieur. Elle pourrait ainsi, sous réserve d’une régulation d’ensemble, substituer une diversité « ordonnée » de branchés à une pluralité incontrôlée de mal-servis.
Pose de tuyaux, Zamboanga, Philippines, 2000Agrandir l'image Pose de tuyaux, Zamboanga, Philippines, 2000
(photo : V. Verdeil)
 
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NOTES
 
[1]Pour une analyse de l’échec des politiques d’exemption en Afrique subsaharienne, voir entre autres : Hanmer, Pyatt, White, 1999.
[2]Voir aussi : Verdeil, 2003.
[3]On fait ici référence aux indépendances politiques des colonies qui, dans les années 1960, accèdent à la souveraineté nationale.
[4]Régime d’autorité fondé sur la loyauté personnelle, des relations de clientélisme et la coercition, le patrimonialisme se caractérise surtout par l’absence de véritable distinction entre domaine privé et domaine public, relations de patronage et appareil administratif. Cette faible différenciation du public et du privé entraîne la confusion de l’économique et du politique, l’interchangeabilité des ressources et des logiques de « chevauchement » (straddling) entre positions génératrices de ressources. Extraire et distribuer des ressources, en s’appuyant sur une relation avec l’appareil d’État, est ainsi au cÅ“ur de la gouvernance patrimoniale. Rien d’étonnant dès lors que les services publics, parties prenantes de cet environnement, instruments directs de la redistribution, tant du côté de l’offre d’emplois que de l’offre en services, en aient été un puissant outil.
[5]Équité spatiale est ici entendue au sens d’accessibilité et de droit d’accès, tandis que l’équité horizontale est prise dans son acception économique de traitement égal des égaux.
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Voir aussi : Verdeil, 2003. Suite de la note...
[3]
On fait ici référence aux indépendances politiques des colo...
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[4]
Régime d’autorité fondé sur la loyauté personnelle, des rel...
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[5]
Équité spatiale est ici entendue au sens d’accessibilité et...
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Borne-fontaine, Quartier Looc, Mandaue, Cebu, Philippines, 200
Pose de tuyaux, Zamboanga, Philippines, 2000