2005
Flux
Dossier : « Clefs pour les réseaux »
Les réseaux : des spéculations morphologiques aux applications pratiques
Gérard Brun
Chargé de mission à la DRAST
« Contemplant ces paysages essentiels, Kublai réfléchissait à l’ordre invisible qui régit les villes, aux règles auxquelles répondent leur surgissement, leur façon de prendre forme, de prospérer, de s’adapter aux époques, de s’étioler et de tomber en ruines. Il lui semblait parfois qu’il était sur le point de découvrir un système cohérent et harmonieux existant sous l’infinité des difformités et disharmonies ».
Italo Calvino,
Les villes invisibles
[1]
Si les rabattements sur des hubs ou la suppression des branches jugées non rentables des réseaux soulèvent des protestations, le parti pris de lancer des lignes concentriques dans la périphérie des agglomérations, pour « mailler les réseaux », a en revanche bonne presse. Et s’il s’agissait de fausses évidences ? Mais comment trancher en évitant de s’en tenir à des considérations morales ou à des impressions subjectives ? Une réflexion sur la morphologie des réseaux peut être de quelque secours en plaçant les débats en matière de réseaux sur un terrain objectif, le seul vraiment fécond. Le recours à la double métaphore du filet et de l’arbre va nous servir de guide dans ces spéculations introductives.
Filet homogène ou plan centré ?
Un réseau de transport a pour fonction de desservir le plus efficacement possible un territoire, par exemple un territoire urbain (les considérations qui suivent seraient mutatis mutandis les mêmes pour l’espace interurbain). Il s’agit de remplir tendanciellement une surface (deux dimensions) avec des lignes (une dimension). Cela revient à chercher une figure ayant une dimension intermédiaire non entière, en d’autres termes une figure fractale, en gardant présent à l’esprit que les fractales sont aptes à rendre compte des irrégularités.
Depuis toujours, pour essayer de donner accès méthodiquement à tous les « points » d’un territoire urbain, on se propose de le quadriller le plus finement possible : c’est
grosso modo le plan hippodamien de l’Antiquité, le plan en damier, avec ses avatars ultérieurs qui ne changent rien au principe
[2]. On le rapproche volontiers du filet, terme généralement synonyme de réseau, comme y invite d’ailleurs l’étymologie dans bien des langues. Ce type de réseau est même censé être idéal, homogène et acentré, mettant tout et tout le monde sur un pied d’égalité, comme on l’a assuré pour
Internet, et censé éviter la congestion inhérente au centrage
[3].
De fait, dans presque toutes les villes, on peut observer soit des quadrilatères parfaits (Barcelone, New York,…), soit au moins des pâtés de maisons entourés de quatre rues. Mais, à y regarder de plus près, on s’aperçoit que le plan hippodamien prévoyait une place centrale et des fonctions centralisées. Au reste, on ne connaît guère de ville un tant soit peu ancienne, c’est-à-dire parvenue à une certaine maturité, qui soit totalement dépourvue de centre, si diffus soit-il. On pourrait même dire que, sinon, une telle ville ne mériterait pas pleinement cette dénomination qui suppose un lieu de convergence : agora, forum, place de la mairie ou de l’église. L’âme de la ville en quelque sorte : le centre est d’ailleurs qualifié d’« animé ».
Cela conduit à remettre en question le modèle du filet, au profit d’une seconde conception, on pourrait même dire une hypothèse explicative générale : une figure cette fois résolument centrée. Il serait loisible d’imaginer une forme extrême, une figure étoilée, avec un nombre de branches infini couvrant presque toute la surface, atteignant une dimension proche de 2 et permettant ainsi de desservir directement n’importe quel point depuis le centre. Dans la réalité, on est loin de cette fantaisie géométrique : les réseaux centrés ne sont évidemment pas aussi vertigineusement exhaustifs. Ils n’ont au demeurant pas à l’être, à la fois parce que les unités à desservir (habitations, bureaux, magasins, usines…) occupent une grande partie de la surface concernée, sinon il n’y a rien à desservir, et parce que la mise sur pied d’un réseau (routes, transports en commun…) se heurte inévitablement à des limites d’ordre matériel faciles à comprendre et essentielles dans la genèse de la morphologie des réseaux : un principe d’économie, spontané ou calculé, incite à rechercher l’optimum plutôt que le maximum. Enfin, précision capitale, il ne suffit pas de relier chaque point au centre : il s’agit aussi de relier les points entre eux, d’intégrer les interactions qui sont au cÅ“ur de la notion de réseau.
Comment concilier simplement ces exigences, si ce n’est par un filet ? La réponse est suggérée par l’histoire, si l’on veut bien s’en tenir à une représentation simplifiée. On constate en effet que les villes naissantes se sont installées et développées à des carrefours, du moins à proximité d’un axe.
De fait, le premier moyen pour structurer un territoire urbain est d’aménager l’axe originel en rue, plus tard de lancer une ligne d’autobus, de tramway, ou encore de métro, traversant la ville de part en part. Cependant, de chaque côté de cet axe unique, de grands espaces vont rester à desservir de façon plus satisfaisante. La solution la plus opératoire, s’il n’y avait pas déjà un carrefour, donc quatre rues potentielles, est d’aménager un axe grosso modo perpendiculaire qui traverse les deux moitiés de territoire, en tenant compte des particularités topographiques. C’est le decumanus et le cardo des camps militaires et des villes de l’empire romain, dont le plan s’est perpétué dans nombre de cités actuelles. Ainsi, le plan hippodamien de l’Antiquité, le filet supposé homogène, cacherait en réalité un réseau centré, organisé autour d’une croix (ou, dans des cas moins achevés, un T par exemple, comme à Timgad).
On remarque que le problème de la desserte se pose de nouveau à l’échelle immédiatement inférieure pour les quatre secteurs délimités par la croix : il est résolu par le principe d’invariance d’échelle, constitutif de la notion de fractale, puisque l’on retrouve d’autres rues croisant les grands axes, et d’autres lignes de transport, elles-mêmes croisées, qui s’entremêlent autour de la croix centrale. Ce quadrillage ne ramènerait-il pas alors purement et simplement au filet ? Chaque point ouvrirait la possibilité de communiquer avec n’importe quel autre, dans un espace finissant par sembler réellement homogène.
Hippodamos à Paris ou l’arborescence latente
Il importe toutefois de rappeler un fait capital : un réseau a deux aspects. Nous envisageons ici le premier, l’aspect cartographique, statique, le plus visible, celui qui figure sur les plans. Or, il y a aussi un aspect dynamique, la circulation des flux : les trains sur des rails, les piétons ou les véhicules dans les rues. Si la structure apparemment en filet peut de prime abord passer pour homogène aux yeux de l’observateur, il n’en va pas de même pour les flux qui la parcourent. Ceux-ci sont hiérarchisés. En effet, la circulation la plus importante se concentre sur de grandes voies, les deux axes de la croix centrale pour les cas les plus conformes au type idéal. Ceux-ci structurent la ville et sont d’ailleurs généralement plus larges : la voirie est alors hiérarchisée de façon patente, elle aussi. Ensuite viennent des axes secondaires, avec des carrefours de moindre importance et une circulation réduite, puis, à une échelle encore inférieure, les plus petites rues, voire des impasses, ou les bouts de lignes de transport
[4]. Le filet n’est pas homogène, tant s’en faut.
Une figure fractale (de Peano) présentée par Benoît Mandelbrot peut en donner une idée
[5]. Gouvernée par l’invariance d’échelle, elle fait apparaître l’arborescence derrière le filet, plus exactement quatre arborescences (figure 1). Celles-ci sont représentées de façon rigoureusement orthogonale, mais il va de soi que le modèle envisagé est d’ordre plus topologique que géométrique. Le « tapis de Sierpinski » (figure 2) auquel recourt Pierre Frankhauser en matière d’urbanisme offre la même physionomie, avec une dimension de plus, adaptée à des considérations sur l’occupation de l’espace
[6]. Il est important de noter que la figure 1 représentait à l’origine un réseau hydrographique drainé par un quadruple cours d’eau et ses affluents, ce qui renvoie à une intuition de Le Corbusier : « Le trafic est une rivière. On peut considérer qu’il obéit aux mêmes lois que les rivières »
[7]. La métaphore hydrographique est une illustration supplémentaire du caractère transdisciplinaire de la notion de réseau. L’outil de compréhension que constituent les fractales permet de faire saillir ce fait dans toute sa généralité.
Figure 1
Figure de Peano représentant un réseau hydrographique (dans une ville, la structure hiérarchisée sous-jacente est analogue, mais la coexistence des échelles fait disparaître les solutions de continuité propres au type idéal du réseau arborescent, chaque point étant un centre à son échelle et recevant des rabattements, si minimes soient-ils, qui tendent à se superposer et comblent les vides)
Source : Mandelbrot 1984
Figure 2
Tapis de Sierpinski, figurant la surface desservie par un réseau de transport
Source : Frankhauser et Genre-Grandpierre 1998
Le réseau de transport en commun parisien, que nous utiliserons comme exemple car c’est un véritable cas d’école, se présente au premier abord comme un filet, avec un maillage serré, ouvrant la possibilité de multiples combinaisons de parcours. Il est d’ailleurs généralement considéré comme tel, sans plus d’examen, ce qui contredirait alors de façon flagrante l’hypothèse avancée. En réalité la mise en évidence de la croix est fort aisée : en effet, ce sont les deux principales lignes de métro et les deux principales lignes du réseau régional (RER) qui se croisent au centre de Paris. Celui-ci serait ainsi non seulement le centre de la ville, mais aussi le centre absolu de la région (les stations
Châtelet-Les Halles et leurs environs immédiats, où se croisent également les deux axes routiers historiques de la ville
[8]).
Hiérarchie des flux et invariance d’échelle
Mais quid des autres rues, des autres lignes ? Dès lors que l’on prend en compte les deux aspects du réseau, les flux et la cartographie, l’arborescence émerge, avec ses irrégularités (dues par exemple, à Paris, à la boucle de la Seine ou aux collines). Il apparaît que les voies et lignes secondaires ont une double fonction, toutes deux à une échelle inférieure par rapport aux deux grands axes :
- ces lignes s’analysent d’abord comme des ramifications rabattant le trafic sur les deux grands axes, de part et d’autre : les lignes est-ouest rabattent sur l’axe nord-sud et les lignes nord-sud sur l’axe est-ouest. Chacun des grands axes peut en outre se ramifier lui-même avec ses diverticules propres, comme le fait le RER ;
- mais, et c’est leur seconde fonction, ces lignes et rues parallèles aux grands axes, ou en rocade, forment aussi des croix entre elles, déterminant ainsi des centres secondaires et assurant, principalement ou uniquement, des déplacements locaux hiérarchiquement inférieurs aux déplacements de masse drainés par la croix centrale
[9].
Les deux fonctions ne se distinguent pas visuellement. Les déplacements s’additionnent et les lignes s’entrecroisent, pour produire finalement une morphologie donnant l’impression d’un filet. Pourtant, lorsque l’on s’éloigne du centre, on aperçoit de plus en plus clairement la structure ramifiée et les diverticules tentant de diviser l’espace qui s’agrandit avec la distance (avec une « dimension d’étalement » croissante
[10]). Cette fois, il n’est plus question d’y voir un filet, mais bien une arborescence hiérarchisée fractalement. La voirie, de même, se ramifie et les culs-de-sac se multiplient à mesure que l’on s’éloigne (zones pavillonnaires, voire
gated communities, à une échelle encore inférieure)
[11].
Un autre rapprochement peut finir de démystifier la conception du filet homogène, c’est celui que l’on peut faire avec le réseau téléphonique (cela vaut évidemment pour
Internet). Lorsqu’on téléphone à un voisin, l’appel ne lui parvient pas directement comme est censé le permettre le filet, ce qui pourrait aller jusqu’à un câblage entre chacun des abonnés et chacun de ses correspondants potentiels, solution extravagante et d’un coût démesuré. Au contraire, en application du principe d’économie énoncé
supra, l’appel remonte à un central téléphonique et redescend la hiérarchie de l’arborescence vers le voisin. Malgré ce que l’on entend souvent dire, il en va de même dans les réseaux de transport : on rejoint un grand axe qui rassemble et distribue à la fois le trafic, c’est la logique du
hub dans le transport aérien, c’est le cas aussi dans les transports de marchandises. Le réseau de TGV l’a confirmé en utilisant des troncs communs. De même, un automobiliste qui veut aller du nord au sud de la France n’empruntera pas le lacis de routes départementales qui lui permettrait de faire le trajet en ligne droite : la succession de carrefours mineurs à franchir, parfois l’absence de tronçons directs et les bifurcations à ne pas manquer, de même que la vitesse nécessairement réduite et une vigilance de tous les instants, rendraient la tâche dissuasive. Il jouera naturellement le jeu de l’arborescence fractale en remontant la hiérarchie viaire, pour rallier une voie à grande circulation et en sortir le plus près possible du but de son voyage, finalement atteint en redescendant l’arborescence. La commodité et la vitesse compensent largement la longueur supplémentaire. Le mécanisme est le même pour le centre et les centres secondaires d’une ville : les trajets les plus proches de la ligne droite ne sont pas toujours les plus praticables, les sens interdits et les coupures urbaines ayant d’ailleurs encore éloigné la morphologie urbaine du filet homogène. Ainsi, comme on l’a noté, « le réseau arborescent est beaucoup plus prégnant qu’on le croit, étant en fait une des formes optimales susceptibles d’être réalisées »
[12].
Auto-organisation, émergence et investissements publics
Cela n’empêche pas que, pour un individu, sa résidence soit le centre du monde et qu’il existe de ce point de vue des déplacements en étoile, de point à point, centrés autour du domicile et qui accréditent l’idée du filet homogène, c’est-à-dire l’impression, et la volonté, d’aller librement droit au but. Mais cela peut s’interpréter de façon plus déterministe comme la subdivision ultime de la hiérarchie du centre et des centres secondaires : des « rabattements de proximité », en recourant à la réticulation commune, rues ou transports en commun. Sur le plan collectif, il semble bien en effet que l’agrégation des multiples mouvements individuels aboutisse,
nolens volens, à l’émergence d’un système hiérarchisé arborescent
[13].
Cela se vérifie à Paris pour le réseau du métropolitain, malgré le parti pris initial : on sait que le plan du réseau de départ était une ligne est-ouest (l’actuelle ligne 1) liée à une ligne de rocade (l’actuelle ligne 2, puis une ligne parallèle, la 3). Un siècle après, le système urbain, et tout particulièrement « l’urbanisme des réseaux »
[14] ont fait émerger un réseau hiérarchisé sous la forme décrite plus haut. Personne ne l’a voulu consciemment, mais tout le monde a contribué à son émergence. Les politiques et les ingénieurs, de concert avec les agents individuels, ont eux aussi concouru à cette dynamique systémique irrésistible, en appliquant à l’occasion le principe : « Ces choses nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ».
Il y aurait alors des lois d’airain gouvernant les réseaux, disons plus prudemment des principes de fonctionnement, d’auto-organisation, qui sont en réalité largement ceux des systèmes. On pense à cette remarque de René Thom dans ses « Songeries ferroviaires » : « un réseau, dans sa structure ‘ cybernétique ‘ d’éléments agissant les uns sur les autres, n’est jamais arbitraire. Il y a toujours une dynamique sous-jacente qui l’engendre et l’organise »
[15]. Ce type de mécanisme fonctionne comme un « mouvement d’horlogerie »
[16] ne faisant pas grand cas de l’aspiration utopique et rassurante au réseau-filet orthogonal et égalitaire.
Dans cette perspective, les trois questions prises comme exemples au début de cette introduction trouvent naturellement une réponse :
- pour ce qui est des hubs et pôles d’échanges : ceux qui les organisent constituent une constellation d’agents économiques divers, publics et privés, agissant symphoniquement, ce qui ne permet pas de donner un visage précis à la culpabilité imputée à cette polarisation. On peut penser que celle-ci est inévitable, compte tenu de l’impossibilité de réaliser la myriade égalitaire de liaisons de point à point qui serait, sinon, nécessaire face à l’augmentation du nombre de voyageurs. Ceux qui stigmatisent ce processus de structuration systémique seraient sans doute les premiers à critiquer la hausse vertigineuse des tarifs, et des nuisances, qui résulterait de l’application de la logique du filet homogène, pour des raisons d’équité sociale finalement peu convaincantes. Cela relativise aussi les ambitions des élus de grandes villes aspirant à ce que le trafic aérien de Paris, par exemple, soit partagé avec des agglomérations qui, certes, peuvent prétendre se constituer en hubs, mais seulement à leur échelle, au sein d’une hiérarchie réticulaire.
- les mêmes élus pourraient bien prendre leur revanche à propos du deuxième enjeu concernant la suppression systématique des branches isolément non rentables d’un réseau. En effet, chaque élément d’un réseau est solidaire des autres, chaque ramification supprimée est porteuse de trafic dans les deux sens, jouant un rôle de feeder. De suppression en suppression, il peut arriver un moment où même les ramifications les plus rentables, ainsi que le tronc commun, risquent de s’étioler sans l’apport de ces tronçons méprisés, très exactement comme un arbre amputé de ses racines. De bons esprits jugeront alors que ce qui subsiste ne mérite, logiquement, que l’élimination… Mais qui ne voit que cette logique est perverse ? Sans doute faut-il considérer, là encore, qu’un réseau est une totalité hiérarchisée au sein de laquelle chaque niveau a son rôle à jouer, irremplaçable même s’il est modeste. Bien entendu, cela n’empêche pas de rechercher un optimum dans le processus de ramification. Un réseau, comme un arbre, s’épuise lorsqu’il multiplie ses branches.
- pour ce qui est des lignes de transport en commun concentriques censées pouvoir faire face à « l’explosion du trafic » entre banlieues et dans les zones périurbaines, il faut voir que ladite « explosion » est considérée souvent de façon globale, sans que l’on aille débusquer la diversité dissimulée par les chiffres moyens. Il est probable que ces lignes, de même que les lignes 2 et 6 à Paris intra muros, auront vocation à assurer plutôt certaines liaisons de cabotage et des rabattements de proximité que des longs parcours, ce qui est au demeurant déjà utile. Cependant, même les courts déplacements ne relèvent pas toujours des transports collectifs, la voiture étant souvent plus adaptée (ou le seul moyen). Quant aux longs parcours, ils resteront l’apanage des radiales où l’on « massifie » réellement le trafic, vers le centre ou les grands centres secondaires. Une conception a-hiérarchique en filet, à trop vouloir quadriller de façon homogène la surface à desservir, pourrait donc faire tomber dans un piège en incitant à choisir un mode de transport trop lourd et trop coûteux pour le service à rendre.
Soulignons, pour conclure sur ce troisième point, de façon fractale également, que la comparaison avec les rocades autoroutières n’est pas valide car celles-ci cumulent des fonctions d’échelles diverses : locale, régionale, nationale, internationale, dès lors qu’elles sont branchées sur le réseau autoroutier continental. Elles servent notamment à contourner le centre lors de déplacements interurbains. C’est aussi le cas du boulevard périphérique parisien, bien qu’originellement voué à assurer une desserte locale : manifestement, il supporte un volume de trafic qui ne s’explique que par ce cumul de fonctions.
Il apparaît donc que les décisions publiques en matière de réseaux ne peuvent se borner à prendre des désirs pour des réalités, faute de quoi celles-ci auront toujours leur revanche. Mieux vaut s’appuyer sur des mécanismes structurels puissants, plutôt que de s’acharner à les contrecarrer en vain. Encore faut-il se donner les moyens intellectuels de les comprendre et de les analyser dans tous leurs aspects. Tel était l’objet du sixième séminaire de la série « Méthodes et approches »
[17], portant sur cet outil pluridisciplinaire si riche qu’est la notion de réseau. Ce numéro de
Flux en rend compte dans le détail. Souhaitons que les « décideurs », et pas seulement les chercheurs, en prennent connaissance, car ils y trouveront nombre d’aliments à leurs réflexions et de quoi éclairer leur action, tant il est vrai que les questions de forme sont indissociables des problèmes de fond.
[1]
p. 142 « Points » Seuil 1984
[2]
Hippodamos de Milet a
Å“uvré au
ve siècle avant JC en Grèce continentale et en Ionie, mais n’a probablement fait que théoriser des conceptions déjà répandues ici et là. Sur leur destin ultérieur, voir par exemple l’ouvrage récent de Serge Wachter
Trafics en ville, PREDIT-éditions Recherche 2004.
[3]
En matière de réseau, on a beaucoup utilisé l’analogie avec le tissage (voire la toile d’araignée, forme plus proche de ce qui va être développé
infra) : cf. Pierre Musso, « Genèse et critique de la notion de réseau » in
Penser les réseaux, sous la direction de Daniel Parrochia, Champ Vallon 2001.
[4]
Faute de place, on laissera ici de côté la question de la vitesse, évidemment très importante dans le système formé par la combinaison des déplacements et de la localisation des activités.
[5]
Benoît Mandelbrot
Les objets fractals Flammarion 2
e édition 1984, p. 123.
[6]
P. Frankhauser « La ville fractale et la fractalité des villes » in
La ville émergente – Résultats de recherche PUCA 2002.et P. Frankhauser et Cyrille Genre-Grandpierre « La géométrie Fractale – Un nouvel outil pour évaluer le rôle de la morphologie des réseaux de transport public dans l’organisation spatiale des agglomérations »
Les Cahiers scientifiques du transport n°33, 1998
[7]
Cité in Gabriel Dupuy
L’urbanisme des réseaux – Théorie et méthodes, Armand Colin, 1991, p. 76.
[8]
L’axe rues Saint-Denis-Saint-Martin-Saint-Jacques et l’axe rues de Rivoli-Saint-Antoine, doublés par la suite par les boulevards de Sébastopol et Saint-Michel et prolongés, à l’est et à l’ouest, par les Champs-Elysées et le cours de Vincennes (et plus ou moins doublé encore par les voies express rive gauche et droite).
[9]
On peut en donner une illustration précise, plan du réseau parisien en main : pour le métro, les lignes dominantes 1 et 4 se croisent à
Châtelet. Dans le sens nord-sud, de part et d’autre on trouve parallèlement les lignes 12-13 et 5-7-11, avec en complément des lignes mi-verticales, mi-horizontales très longues du fait de ce double rôle (8 et 9). Dans le sens est-ouest, on trouve les lignes 2-3 et 14 (est-ce même un futur 3
e axe principal ?) et 6-10. Certaines se ramifient dès Paris
intra muros, irriguant ainsi mieux les quartiers qu’elles traversent (7, 13, les lignes 3 bis et 7 bis). Leurs croisements donnent naissance à des centres satellites, notamment autour des gares :
Saint-Lazare, Gares du Nord et de l’Est, Nation, République, Montparnasse… ainsi que des centres de niveau encore inférieur (
La Motte-Picquet, Bastille…). La RATP cherche d’ailleurs à hiérarchiser plus nettement aussi son réseau d’autobus (« Mobilien »). Pour ce qui est du RER, la constatation est la même : les lignes principales, les plus chargées, se croisent à
Châtelet (A et B). Parallèlement, on trouve une ligne Nord-Sud (D) qui devait avoir une ligne symétrique (ligne F,
Saint-Lazare-Montparnasse, pour l’heure restée en projet, mais logique puisque la gare Montparnasse est la seule à ne pas disposer d’une ligne du RER malgré son importance). On trouve aussi deux lignes est-ouest, au nord (E) et au sud (C) de la ligne A. Ces lignes régionales se ramifient et leurs ramifications aussi. Des pôles secondaires régionaux existent également :
La Défense, Versailles, Massy, Chessy, Roissy… ainsi que des pôles locaux de rang inférieur. Le système est complété par les arborescences des lignes de trains de banlieue.Il est à noter que les lignes en rocade reliant deux points des lignes radiales sont bien hiérarchiquement inférieures à ces lignes radiales et assurent des déplacements courts ou des rabattements. Parcourir un demi-cercle complet n’aurait pas de sens : mieux vaut emprunter la ligne radiale, par exemple la 1 au lieu de la 6, de
Nation à
Étoile. C’est même le cas pour des parcours moins longs qui justifient des rabattements sur l’axe principal.
[10]
Cf. Cyrille Genre-Grandpierre « La desserte des réseaux de transport routier : une approche fractale »,
Flux n°38, décembre 1999 p. 56.
[11]
La figure de l’arborescence est universelle, de par son pouvoir ordonnateur optimal, par exemple diachroniquement sous la forme de l’arbre généalogique, mais aussi synchroniquement sous la forme de l’organigramme. Les sciences et les techniques ne sont pas en reste, avec l’arbre de la vie, l’arbre des populations, l’arbre des langues, jusqu’aux arborescences des sites
Internet. Les récentes photographies prises sur Titan ont confirmé cette universalité, montrant, si loin de la Terre, un réseau ramifié. Des exemples fractals très divers et très semblables à la fois sont donnés in B. Sapoval,
Universalités et fractales, « Nouvelle bibliothèque scientifique », Flammarion 1997
passim.
[12]
Daniel Parrochia
Philosophie des réseaux PUF 1993 p. 262
[13]
Cela suppose ce que Francisco Varela a appelé, pour le système nerveux, une « clôture opérationnelle », une autonomisation du système considéré, comme dans le cas d’une ville. Cela n’empêche pas les systèmes urbains d’être « ouverts » au sens de la théorie générale des systèmes (Bertalanffy), permettant parallèlement un « couplage structurel » (Varela également, cf. par exemple
Autonomie et connaissance, Le Seuil, 1989) avec d’autres systèmes, par exemple les réseaux de ville, c’est-à-dire une mise en réseau de réseaux (voir G. Brun, « La mise en réseau des réseaux : matériaux pour une étude morphologique », in Big culture –
Intellectual cooperation in large scale cultural systems – An historical approach, dirigé par Giuliana Gemelli, université de Bologne-CLUEB Bologne 1993). Cela évoque aussi « l’insociable sociabilité de l’homme » de Kant, dialectique reprise par Hervé Le Bras dans un essai sur la dynamique des populations, recourant aux fractales (
Essai de géométrie sociale, Odile Jacob, 2000, p. 9, 16, 17…).
[14]
Gabriel Dupuy
L’urbanisme des réseaux op. cit.
[15]
In
Apologie du logos, Hachette, 1990, p. 49. On sait que les notions d’émergence et d’auto-organisation ont… émergé dans nombre de disciplines, de la sociologie aux sciences cognitives, en passant par l’idée de « ville émergente » (G. Dubois-Taine et Yves Chalas,
La ville émergente – résultats de recherche, op. cit.). On peut citer aussi bien Norbert Elias ou Raymond Boudon que Francisco Varela, et, plus généralement, le vaste courant lié aux théories de la complexité qui a finalement peu touché le monde de la recherche en transport.
[16]
Norbert Elias,
La dynamique de l’Occident, Pocket 1990 (traduction de 1975 de l’édition allemande de 1969), p. 16.
[17]
Ces séminaires sont organisés sous le patronage des groupes opérationnels 1 et 11 du PREDIT (Programme de recherche et d’innovation dans les transports terrestres) : GO 1 « Mobilité, territoire et développement durable » et GO 11 « Politiques de transport ». Cette série de rencontres est destinée à favoriser la réflexion sur les méthodes de recherche et à acclimater des approches transversales encore peu utilisées dans le secteur des transports, en se fondant sur des travaux menés au sein du PREDIT, mais aussi en dehors et même en dehors des disciplines habituellement mobilisées. Les cinq précédents séminaires ont porté sur la prospective, la dynamique des systèmes, la géographie, les systèmes multi-agents, la modélisation. Un septième séminaire est prévu sur le thème des ruptures et changements d’échelle.