Flux
Métropolis

I.S.B.N.sans
140 pages

p. 4 à 6
doi: en cours

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Dossier : « Innovations et territoires »

n° 63-64 2006/1-2

2006 Flux Dossier : « Innovations et territoires »

Avant-propos

Christophe Bouneau Professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Bordeaux 3Directeur de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine Pascal Griset Professeur d’histoire contemporaine à l’Université Paris SorbonneDirecteur du Centre de Recherches en Histoire de l’Innovation
La question des conflits générés par le déploiement des logiques spatiales de l’innovation s’apparente à bien des égards à un véritable nÅ“ud gordien. La conflictualité est en effet constitutive des processus d’innovation en transformant les espaces, dans leurs différentes échelles, en territoires à la fois appropriés et contestés. Dans ce dialogue multiscalaire entre « Innovations et territoires », ce numéro de Flux interroge sous de multiples facettes complémentaires les contraintes, les compétitions et les résistances au changement. Que ce soit dans le cadre des espaces montagnards français de la seconde industrialisation, du complexe industriel de Lacq, du bassin versant de la Charente, avec ses enjeux de gestion des ressources hydrauliques, des espaces péricentraux de l’industrie automobile illustrés par l’Amérique latine ou du système indien de Hyderabad, figure même de HITEC City, la dimension conflictuelle nourrit les interactions et les relations de coopération qui se nouent entre les acteurs construisant les territoires de l’innovation. Elle peut être envisagée ici dans toute son épaisseur historique, en particulier dans la moyenne durée des cycles d’industrialisation, tout en se focalisant naturellement sur les enjeux les plus immédiats sinon prospectifs.
Les réseaux apparaissent comme des dispositifs essentiels dans ces processus. Ils constituent tout d’abord la trame technique et matérielle des projets analysés dans plusieurs contributions. L’émergence du complexe industriel de Lacq en est sans doute l’exemple le plus évident. Construit localement à partir de systèmes complexes, l’ambition ne trouve sa véritable logique qu’en se projetant sur le territoire national grâce à un réseau de gazoducs dont la construction met en relation directe, de manière presque soudaine, une région jusqu’alors peu industrialisée avec l’ensemble du territoire français. La manière dont l’innovation bouscule les articulations territoriales se retrouve dans l’ensemble des contributions et fait écho dans une large mesure aux recherches menées depuis les années 1980 autour de Thomas Hughes sur les Grands Systèmes Techniques ou Large Technical Systems (LTS). Qu’il s’agisse d’industrie automobile, de tourisme ou bien encore d’informatique, l’approche par les réseaux est en effet très étroitement présente par cette dimension technique mais également par la logique de fonctionnement des dispositifs étudiés.
C’est en effet en mobilisant conjointement les notions de réseau et de LTS que l’on peut comprendre les conflits liés à l’innovation dans le domaine de l’industrie automobile ou bien encore dans l’informatique. Les entreprises engagées dans ces domaines ne sont rien sans les réseaux qui les relient au marché mondial et qui leur permettent de s’intégrer à des ensembles tehnico-commerciaux solidaires. Ces synergies, ces complémentarités, de plus en plus englobantes, sont symétriquement source de danger. L’avantage concurrentiel du moment peut très rapidement être revendiqué par des concurrents jusqu’alors improbables. Par leur capacité à accélérer les reconfigurations, à rendre caduques les équilibres qu’ils avaient eux-mêmes contribué à mettre en place, les réseaux apparaissent en effet de manière croissante comme l’élément décisif dans des conflits d’intérêts ou la confrontation de logiques impliquant des territoires géographiquement très éloignés.
Ainsi dans ce dialogue entre innovation et territoire, l’espace ne s’avère jamais neutre. Comme « construit social », en devenant territoire il est le champ de multiples conflits où l’on retrouve le rôle clef des réseaux dans leurs configurations immatérielles comme matérielles. C’est ici toute l’actualité de l’Å“uvre de l’historien des systèmes techniques Thomas Hughes, qui a bien montré dans Networks of Power [1] que les réseaux représentent un levier majeur de pouvoir industriel sinon politique transformant en permanence l’espace en territoires de l’innovation.
S’interroger sur cette complexité implique donc une approche pluridisciplinaire telle qu’elle est adoptée dans ce dossier. Celle-ci induit inéluctablement sa part de déception. Elle n’en est pas moins la seule à même de faire avancer la réflexion et de proposer des angles d’approche nouveaux. La notion de réseau s’y prête, dans toute l’ambiguïté épistémologique de ce terme, si bien cernée dès 1996 dans l’article fondamental de Jean-Marc Offner [2]. Elle est mobilisée implicitement ou explicitement par les auteurs de ces contributions dans toute la pluralité de ses acceptions : coordinateur décentralisé, commutateur spatio-temporel d’informations, machine circulatoire ou bien encore graphe relationnel pour des acteurs multiples…, le réseau est là, en filigrane car il ne peut être absent lorsqu’il s’agit d’innovation et de territoires. Pragmatiquement pour des chercheurs, qui dans la pluridisciplinarité abandonnent une part de leurs certitudes, le réseau souligne Jean-Marc Offner «… aide aussi à penser » [3]. Il aide même plus encore à penser « ensemble », lorsque les traditions épistémologiques renvoient bien souvent à des démarches difficilement conciliables.
Et c’est ainsi que des axes scientifiques majeurs peuvent se dégager et proposer, à défaut de conclusions définitives, des cadres mieux cernés pour orienter de nouvelles réflexions et mobiliser, sur des champs mieux balisés, les futures recherches.
De la sorte, ces études, qui ne négligent pas la place des pays du Sud et des périphéries, au-delà des oppositions classiques Sud/Nord ou centre/périphérie, proposent l’esquisse d’une typologie des conflits croisant innovation et territoire car ils portent à la fois sur :
  • les technologies proprement dites, avec en premier lieu la compétition des standards technologiques ; la confrontation entre les systèmes techniques entraîne nécessairement des équilibres territoriaux très instables, qui se construisent au gré de l’obtention des concessions.
  • les relations entre acteurs du processus d’innovation, en termes de pouvoir (autonomie, intervention et domination), de gouvernance (articulation des acteurs publics et privés sur les territoires innovants) ou de partage de la rente associée à l’innovation ; les arbitrages de conflits, avec toutes les déclinaisons du compromis, ont très souvent une dimension territoriale essentielle, qu’elle soit matérielle ou immatérielle.
  • l’espace lui-même, qu’il s’agisse de la compétition des espaces pour capter l’innovation ou les facteurs favorables à l’innovation, par exemple lors de la localisation des grands équipements scientifiques et technologiques, ou des conflits dans l’usage de l’espace dans les territoires de l’innovation.
Mais ces cinq contributions peuvent aussi déboucher sur une autre typologie distinguant d’abord les conflits suscités par l’innovation où l’espace est considéré simplement comme un cadre contraignant, par exemple quand il s’agit du cadre institutionnel des barrières nationales face au mouvement de globalisation ou des nouvelles rigidités apportées en France par les collectivités territoriales avec les lois Defferre de décentralisation en 1981-1982.
D’autre part, se développent des conflits où l’espace n’est plus seulement un cadre même contraignant mais un enjeu territorial spécifique. Dans une compétition où les conflits d’intérêt sont aussi des enjeux identitaires, nous retrouvons à l’échelle du district industriel, du milieu innovateur ou du système productif régional, des logiques de frontières, de marquage et de contrôle, qui renvoient pratiquement à la métaphore féodale. La mise en Å“uvre de l’innovation territoriale, terme désormais consacré, par exemple dans les nouvelles politiques urbaines chargées de résorber la question sociale des cités, relève bien souvent aussi de cette catégorie.
Enfin, la confrontation de plusieurs innovations ou systèmes d’innovation sur un même espace nous amène à envisager, comme le font ici plusieurs contributions, les conflits d’usage où les normes techniques sont souvent englobées dans une vision politique de l’utilité publique et de ses priorités.
Fruit d’une sélection de contributions présentées dans le cadre du colloque international Les territoires de l’innovation, espaces de conflits qui s’est tenu à Bordeaux les 18 et 19 Novembre 2004, ce dossier espère donc être le reflet d’une dynamique scientifique [4] croisant les compétences sur le champ de l’innovation et contribuant à renouveler la réflexion sur les réseaux sans pour autant faire de ceux-ci l’objet central de sa démarche. « Cette notion de réseau », soulignait il y a dix ans Jean-Marc Offner, « surchargée de sens, “sac à métaphores”, équivoque dans sa simplicité apparente, doit-elle être démasquée comme agent de l’idéologie dominante ? Faut-il l’épurer afin de lui conserver quelque qualité heuristique ? Ou convient-il de lui préférer des concepts plus solides, à choisir parmi ceux avec lesquels le réseau entretiendrait des accointances ? » [5].
Ces interrogations traversent donc un dossier, qui, sans prétendre apporter de véritables réponses, contribuera à éclairer quelques aspects d’une thématique plus que jamais vivante.
 
NOTES
 
[1]Voir l’entretien avec Thomas Hughes réalisé par Olivier Coutard, « Quinze ans de recherches historiques et sociales sur les grands systèmes techniques », Flux, n°25, 1996, pp. 40-44, insistant sur la nécessité de l’approfondissement des liens entre l’approche LTS et la dynamique des territoires. Voir plus récemment le colloque consacré à Bordeaux en décembre 2003 à T. Hughes pour le vingtième anniversaire de la parution de son essai et le numéro spécial des Annales Historiques de l’Électricité qui en est issu, Networks of Power, L’électricité en réseaux, Paris, Victoires Éditions, 2004, 192 p.
[2]Jean-Marc Offner, « “Réseaux” et “Large Technical System” : concepts complémentaires ou concurrents ? » Flux – Cahiers scientifiques internationaux Réseaux et Territoires, n°26, octobre-décembre 1996, pp. 17-30.
[3]idem
[4]Programme de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, Les logiques spatiales de l’innovation : une mise en perspective transdisciplinaire, associant en premier lieu des équipes de Bordeaux, Toulouse, Paris et Poitiers en sciences humaines et sociales.
[5]Le numéro 62 de Flux, octobre-décembre 2005, Clefs pour les réseaux revient sur la notion de réseau dix ans plus tard. Voir en particulier Gabriel Dupuy et Jean-Marc Offner, “Réseau : bilan et perspective”, pp. 38-46.
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Voir l’entretien avec Thomas Hughes réalisé par Olivier Cou...
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Le numéro 62 de Flux, octobre-décembre 2005, Clefs pour les...
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