Les rues de Lagos : espaces disputés/espaces partagés
Laurent Fourchard
Lagos, la plus grande métropole d’Afrique subsaharienne, est devenue ces dernières années un nouvel objet de curiosité scientifique, notamment pour certains architectes et urbanistes occidentaux. Parmi eux, Rem Koolhaas propose d’inverser le regard traditionnellement porté sur les villes d’Afrique. D’après lui, le secteur dit informel est trop souvent assimilé à un simple désordre à résorber alors qu’il témoigne en réalité des capacités des habitants à s’autoréguler. L’auteur considère la capitale économique du Nigeria à la fois comme la forme extrême et pathologique de la ville d’Afrique et un cas d’école paradigmatique d’une ville à l’avant-garde de la modernité. En voulant réhabiliter Lagos et plus généralement la ville en Afrique, Koolhaas développe néanmoins une vision dépolitisée et déhistoricisée de la rue. À partir d’une mise en perspective historique des usages de la rue, on voudrait au contraire rendre compte d’une longue tradition de conflits entre action publique et acteurs privés et entre des entrepreneurs économiques aux intérêts divergents. À cet égard, il paraît bien hasardeux d’opposer à l’actuel bouillonnement et apparent désordre contemporain de Lagos un prétendu âge d’or de l’ordre urbain mis en œuvre par des urbanistes coloniaux et par les planificateurs des années 1960 ou 1970. La rue est depuis bien longtemps un espace négocié, partagé et disputé entre des acteurs aux intérêts divergents ; elle n’échappe pas aux relations de pouvoir ni aux antagonismes récurrents entre la municipalité, l’État et des groupes privés. L’usage de la rue à Lagos est potentiellement conflictuel et éminemment politique, et son analyse ne saurait en aucun cas se réduire à une esthétique du chaos, très occidentale et ignorante des perceptions locales de la ville.
Lagos as the main metropolis in sub-Saharan Africa has recently become a new scientific object, especially for Western architects and town planners. Among them, Rem Koolhaas suggests to change the traditional perception of cities in Africa. According to him, the so-called informal sector is too often considered as a mere disorder that should be suppressed, whereas, Koolhaas argues, it actually informs on the capacities of the people to regulate their own activities. The economic capital of Nigeria is regarded both as an extreme and pathological form of the city in Africa and as a paradigmatic case of a modern avant-garde city. In rehabilitating the city, Koolhaas however proposes a non-historical and apolitical vision of Lagos streets. A more careful historical analysis examines the long tradition of conflicts among antagonistic economic entrepreneurs and between public action and private actors. It seems very dubious to oppose to the current apparent disorder a golden era of urban order set up by late colonial or post independence town planners. For a long time, street space has been shared, negotiated and disputed by groups with divergent interests. The street is affected by power relations and by the antagonisms between the town, the state and various private actors. The use of the street in Lagos is potentially conflicting and highly political : it cannot be reduced to an aesthetic of chaos, which is largely western-biased and which ignores local perceptions of the city.
• Lagos hier : une ville coloniale ordonnée ?
• Lagos aujourd’hui : une avant-garde de la modernité occidentale ?
• Conclusion
• Bibliographie