2002
Revue française d’administration publique
L’Etat et les outre-mers
Le dernier commandant du cercle ?
Témoignage : sous-préfet à saint-laurent du maroni
Marc Vizy
Directeur des affaires économiques, sociales et culturelles de l’outre-mer
Marc Vizy, posted in March 1990 to the Amazonian district of Saint-Laurent du
Maroni with an area of 40 000 km2, gives us here an account of what is a highly singular
experience for a high level French civil servant but at the same time reveals perfectly the
need for adaptation where overseas France is concerned.
L’État réserve parfois à ses serviteurs un sort original. Mon expérience de
sous-préfet de l’arrondissement de Saint-Laurent du Maroni en Guyane est une
illustration de ces missions singulières qui peuvent marquer la carrière d’un fonctionnaire.
Affecté en mars 1990 à l’âge de 32 ans dans cet arrondissement amazonien de près
de 40 000 km2, soit la superficie d’environ huit départements métropolitains, je
m’attendais certes à un certain dépaysement et j’étais préparé à la nécessité de faire
preuve d’adaptabilité mais je ne mesurais peut-être pas la diversité des aventures qu’allait
me réserver ce séjour...
Après m’être installé dans la maison de l’ancien directeur du bagne de la Guyane
dont Saint-Laurent avait été le siège, je constatais que la période était particulière. Le
pays voisin, séparé de l’arrondissement par le fleuve Maroni connaissait depuis 1986 une
guerre civile qui opposait le pouvoir créole de Paramaribo aux populations de
noirs-marrons (africains descendant d’esclaves échappés des plantations il y a plusieurs
siècles et vivant de manière très traditionnelle dans des zones reculées de la forêt
amazonienne) dont le territoire jouxtait la frontière avec la Guyane française. Cette
guerre civile avait fait de nombreuses victimes parmi les membres de l’ethnie
noirs-marrons des Djukas et le sous-préfet de Saint-Laurent devait veiller sur le sort de
plus de 7 000 réfugiés répartis dans quatre camps sur les territoires des communes de
Saint-Laurent et de Mana.
Il s’agissait de nourrir ces personnes qui avaient connu les atrocités de la guerre et
d’assurer la santé, l’hygiène et la sécurité dans ces camps. À ma mission traditionnelle
de sous-préfet, s’ajoutait donc celle de « super-maire-intendant-juge de paix » de quatre
bourgades dont les habitants étaient totalement dépendants de la sous-préfecture, le tout
à 250 km de Cayenne où le préfet avait bien d’autres sujets de préoccupation et avec pour
seul renfort administratif un jeune appelé effectuant son service militaire sous le régime
de l’aide technique.
Heureusement, Paris mettait à ma disposition, sous réquisition préfectorale, deux
compagnies d’infanterie de marine et un escadron de gendarmes mobiles pour assurer la
surveillance des camps et la distribution des vivres. Heureusement aussi, il était admis,
de manière plus ou moins tacite, qu’une certaine souplesse comptable et administrative
pouvait être introduite dans la gestion de ces camps. C’est ainsi qu’en l’absence de toute
autorisation budgétaire formelle, je commandais des vivres, des produits et objets
ménagers, des véhicules, des matériaux de construction, j’engageais des travaux ou
j’embauchais des techniciens, des médecins ou des instituteurs pour assurer dans ces
camps un semblant de vie normale. Je dépensais ainsi, sans contrôle, entre 50 et 60 MF
par an pour faire vivre environ 7 000 personnes dans les conditions les plus décentes
possibles. Les dépenses étaient imputées sur des crédits de secours qui étaient abondés
en cours d’année quand les fournisseurs se faisaient trop pressants pour recouvrer leurs
factures !
Le pragmatisme était aussi de mise en ce qui concernait la gestion des conséquences
de la crise surinamaise pour l’arrondissement. Les forces sous réquisition, outre la
logistique des camps de réfugiés, avaient pour mission d’assurer, sous mon autorité, la
surveillance de la frontière fluviale. Cependant les incursions des « jungle commandos »
(les rebelles noirs-marrons) étaient fréquentes sur notre territoire. Il convenait donc de
convaincre périodiquement leur chef, le charismatique Ronnie Brunswijk, de cantonner
son activité belliqueuse au territoire surinamais. À plusieurs reprises, je profitais de mes
tournées en pirogue de plusieurs jours pour rencontrer ce leader. J’accostais sur des îles
improbables dont l’appartenance à la France ou au Surinam n’était pas clairement
définie, accueilli par des rebelles munis d’armes automatiques et coiffés de tresses rasta
pour finir après plusieurs packs de Heineken par persuader — pour quelques semaines —
ces commandos de pacotille de renoncer à troubler l’ordre public en Guyane française.
La tension étant retombée un an après mon installation, le préfet me confiait la tâche
de préparer un plan de retour des réfugiés dans leur pays. Il s’agît tout d’abord de les
recenser sous l’égide du Haut commissariat aux réfugiés puis de négocier avec les
autorités surinamaises les conditions de leur retour. Avec l’aide d’un ambassadeur de
France à Paramaribo à l’esprit très pratique, je proposais à Paris de verser 4 000 francs
par adulte et 2 000 francs par enfant aux familles volontaires pour rentrer dans leur pays.
Le jeune député-maire de Saint-Laurent du Maroni, Léon Bertrand, aujourd’hui
secrétaire d’État au tourisme, qui se résignait presque à l’intégration de ces réfugiés dans
la population guyanaise, décida cependant de jouer le jeu et d’appuyer ce plan de retour.
Convoqué à Matignon pour défendre cette proposition, je retournai à Saint-Laurent avec
l’accord du gouvernement mais aussi avec l’assurance d’une carrière ralentie en cas
d’échec !
Le plus difficile fut de convaincre les autorités surinamaises de ne pas contraindre
les réfugiés, dès leur retour dans leur pays, de changer leur pactole en florins surinamais
au taux officiel, 10 fois inférieur au taux du marché noir. L’assurance que les réfugiés ne
seraient pas contrôlés à leur entrée au Surinam permit d’organiser en trois mois, le retour
des réfugiés et la fermeture des camps après avoir cependant résolu de délicats problèmes
d’acheminement, dans ces contrées reculées, d’argent liquide en grande quantité.
Cette situation d’exception rendait encore plus passionnante une mission déjà
originale du fait des caractéristiques géographiques et humaines de l’arrondissement.
Ce territoire immense ne comprenait que 7 communes dont 3 n’étaient accessibles
qu’en pirogue et une uniquement par voie aérienne. Les communes du fleuve s’étendaient sur près de 300 km et comprenaient une multitude de petites bourgades qu’il
convenait de visiter régulièrement pour assurer la présence de l’État, évaluer l’état
d’esprit des populations en ces temps troublés et surveiller l’avancement des programmes d’équipement des villages pour la plupart non dotés d’électricité, d’eau potable, de
téléphone, d’école ou de service postal.
Je partais donc tous les 2 ou 3 mois avec mes piroguiers et mon hamac pendant 10
à 15 jours sur le fleuve dans des tournées plutôt sportives, accompagné de fonctionnaires
de l’équipement, de l’agriculture ou de la DDASS selon la nature des problèmes à traiter.
La première de mes missions fut l’une des plus marquantes. Quelques semaines
seulement après mon arrivée, le préfet m’avertit que le chef coutumier suprême (gran
man) des Bonis (ethnie noir-marron établie de longue date sur la rive française) venait
de décéder au CHU de Fort-de-France où il avait été évacué quelques jours auparavant
pour une grave maladie, que son corps serait rapatrié le lendemain et que je devais
représenter l’État aux funérailles traditionnelles. Il ajouta que la population locale serait
sensible à ce que je sois muni de mon uniforme blanc. Après deux jours de pirogue,
j’abordais le village de Papaïchton-Pompidouville, fief des Bonis en milieu d’après-midi
après avoir revêtu mon uniforme quelques kilomètres en aval. Accueilli par la foule, je
fus guidé jusqu’à un carbet (construction locale en bois couverte de végétaux tressés ou
de feuilles de tôles) de grande taille au centre duquel trônait le cercueil du gran man
préalablement déplombé, bourré de plantes aromatiques et copieusement arrosé de tafia.
Une odeur très particulière régnait dans cette étuve bondée.
Le préfet ayant répondu à mes demandes de renseignements sur la nature des rites
à observer, je n’avais qu’à me laisser guider par le maire et les autorités coutumières, je
fus ainsi conduit à danser en rond autour du cercueil, en uniforme et pressé par la foule
pendant toute une nuit. Au petit matin, j’assistais à des scènes de transes collectives,
plusieurs individus se roulant, apparemment sans se blesser, sur du verre pilé. Puis le
corps fut évacué en pirogue vers un bois sacré et salué par des salves de coups de fusil !
Quelques mois plus tard, ce fut au tour du gran man des Paramacca de décéder.
Cette autre ethnie occupe une île considérée comme surinamaise ce qui n’empêchait pas
les émissaires du gran man de venir régulièrement à la sous-préfecture s’informer sur
l’état d’avancement du traitement de leur demande de rattachement à la France,
assortissant leur visite de remarques traduisant leur impatience de voir ce dossier aboutir
et observant que le Président de la République prenait décidément beaucoup de temps à
leur répondre !
Une délégation vint à la sous-préfecture me demander de représenter (en uniforme
encore une fois) l’État aux obsèques qui allaient se tenir sur cette île de Langatabiki, au
Surinam donc. Je leur faisais observer que la France ne pouvait y être représentée que par
notre ambassadeur à Paramaribo et que je pourrais éventuellement y assister avec son
autorisation et celle du préfet.
Ceux-ci consultés m’indiquèrent que si ma présence était réclamée et que si
l’uniforme était requis, il n’y avait pas lieu de priver ces populations francophiles d’une
aussi facile satisfaction.
Personne n’avait prévu que le Président de la République du Surinam et plusieurs
de ses ministres avaient eux aussi décidé de faire le voyage ! Mon embarras fut total
quand à mon arrivée l’ensemble de la population m’accueillit au débarcadère armée de
centaines de drapeaux tricolores délaissant les officiels surinamais, Président en tête, puis
quand à l’office il me fut demandé de parler en dernier, après le Président de la
République ! Je sentis poindre l’incident diplomatique. Finalement tout s’acheva dans
une atmosphère bon enfant et une « Marseillaise amazonienne ».
Sur le fleuve, les visites communales étaient souvent peu protocolaires même si les
maires et les adjoints appréciaient beaucoup l’écharpe tricolore qu’ils revêtaient parfois
sur un tee-shirt, voire torse nu. Plusieurs maires ne maîtrisaient pas le français ce qui me
conduisit à m’organiser pour comprendre le taki-taki sorte de pidgin local fait d’anglais,
de portugais, de français et de langues du groupe Akan en Afrique de l’ouest.
Je fus ainsi amené à organiser au fin fond du pays amérindien, un séminaire de
réflexion sur les problèmes se posant à ces premières populations de la Guyane qui, pour
certaines, continuaient à vivre de façon traditionnelle de chasse, de pêche, de cueillette
et d’une agriculture rudimentaire.
Je fus également contraint de procéder à la scission d’une commune où cohabitaient
deux ethnies antagonistes qui menaçaient d’entrer en guerre si chacune d’elle ne pouvait
pas gérer ses propres affaires dans sa propre commune !
Ma visite communale la plus surprenante fut probablement celle de Saül. C’était à
l’époque une commune vaste comme un département métropolitain mais peuplée
uniquement d’une cinquantaine d’habitants. Complètement enclavée au centre de la
Guyane, elle n’était accessible que par un petit avion qui faisait le voyage deux ou trois
fois par semaine. La population était composée de quelques vieux chercheurs d’or
s’accrochant encore à cette activité peu rentable et de quelques « baba cool » échoués là
par hasard ! La commune manquait de tout et aucun sous-préfet ne s’y était rendu depuis
4 ou 5 ans. L’accueil fut cependant très chaleureux et alors que je m’attendais à une liste
de revendications fournie, rien ne m’était demandé par ces hommes habitués à régler
eux-mêmes leurs problèmes matériels.
À l’issue du déjeuner organisé en mon honneur, rassemblant toute la population du
village et au cours duquel nous avions pu déguster tous les gibiers de la forêt, je finissais
par demander s’ils n’avaient pas besoin de mon aide, pensant à un groupe électrogène,
à l’eau potable, la réfection de l’église, de la voirie ou de la piste d’atterrissage... Gênés,
les responsables de la commune se regardèrent les uns les autres... hésitants. Le maire,
dans un mélange de créole et de français, un peu intimidé finit par se lancer pour me dire
très sérieusement « oui mon sous-préfet, on voudrait des femmes... ». Un peu désarçonné
par la requête, je ne fus capable que de répondre bêtement « oui, euh d’accord mais quel
genre de femmes ? » et le maire de répondre « des thaïlandaises, mon sous-préfet ». Je
restais perplexe. Au moment de monter dans l’avion pour regagner Saint-Laurent, les
hommes en chœur et toujours avec le même sérieux me lancèrent « n’oubliez pas pour
les thaïlandaises monsieur le sous-préfet ! »
Revenu à Saint-Laurent, je racontais cet épisode à un responsable de la communauté
Hmongs (Laotiens) installée depuis la fin des années 1970 dans deux villages de Guyane.
J’appris quelques années plus tard que quelques familles de Hmongs s’étaient installées
à Saül et qu’un premier mariage mixte venait d’être célébré !
Ces quelques épisodes pittoresques de mon séjour guyanais, pas si vieux, ne doivent
cependant pas cacher que ce territoire éloigné de l’ouest-guyanais est loin encore
aujourd’hui, d’avoir relevé le défi du développement. Malgré un effort soutenu de
l’Europe, de l’État et des collectivités locales (région, département, commune, communauté de communes, etc.), le retard est encore énorme. Je m’étais essayé, à la fin de mon
séjour, à bâtir un plan de développement du Maroni comprenant surtout des programmes
d’équipement en adduction d’eau, d’électricité, en écoles, débarcadères, télécommunications. Mes successeurs ont fait de même, les suivants auront encore beaucoup à faire
et ce poste restera longtemps pour ceux qui le tiendront une expérience sans équivalent.