2002
Revue française d’administration publique
Diversité et évolution des outre-mers
L’administration des îles désertes
François Garde
Premier conseiller de tribunal administratif Administrateur supérieur des TAAF
Far from being simple and uniform France’s administration of its desert islands is
based upon a large diversity of legal responses. Despite the absence of a permanent
population, these French islands are important and an evaluation of their significance is
required which would then allow for an explanation of their different statuses.
L’administration des îles habitées est nécessairement complexe et s’organise
diversement selon les temps et les lieux. Elle fait l’objet de nombreuses études et
alimente le débat public. Les habitants font valoir leurs préférences et la tension entre le
local et le lointain conduit à une permanente recherche d’équilibre.
On pourrait penser, par un a contrario rapide, que l’administration d’îles désertes
est plus simple et uniforme. Il n’en est rien. La France les administre avec une diversité
de réponses juridiques qui mérite d’être connue : d’abord en soi, parce que ces îles
participent au rayonnement de notre pays ; mais aussi pour savourer cette variété, contre
ceux qui prétendent encore que notre droit public est ordonnancé comme un jardin à la
française.
L’histoire de l’expansion coloniale a doté notre pays de nombreuses îles sur les trois
océans. La plupart étaient peuplées. D’autres, désertes, se prêtaient à une mise en valeur
par une population pérenne : la Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon. D’autres enfin, trop
éloignées, trop pauvres, trop petites, sont et demeurent désertes.
Il convient de les définir plus précisément. Ne sont pas ici considérées les îles
désertes qui sont simplement au large des côtes d’une terre habitée. Dans un tel cas,
outre-mer comme en métropole, l’île fait partie du territoire de la commune littorale la
plus proche et en suit en tous points le régime juridique : le droit et l’administration font
spontanément une continuité territoriale entre les îles du Salut et la commune de Kourou
en Guyane, entre les îlots de Saziley et la commune de Saziley à Mayotte, entre le rocher
et la commune du Diamant en Martinique.
Même lorsqu’il n’y a pas de commune, à Wallis-et-Futuna, ce rattachement de
proximité fonctionne selon des liens coutumiers : l’île d’Alofifait partie du royaume
d’Alo sur Futuna et donc du district d’Alo. Lorsque les communes sont de création
récente, elles reprennent les apanages traditionnels : les liens coutumiers entre l’atoll
inhabité de Beautemps-Beaupré et les chefferies d’Ouvéa expliquent son rattachement à
la commune d’Ouvéa. La même logique sous-tend la carte communale en Polynésie-Française, riche en atolls déserts mais connus et nommés depuis toujours.
Toutes ces îles sont désertes, mais elles sont dans l’horizon de communautés
humaines proches, qui les connaissent et en exploitent les ressources, notamment de
pêche.
Plus désertes encore, d’autres îles ne sont rattachées à aucune commune ou aucun
groupement humain. Elles sont marginales, inutiles peut-être, habitées pour de courtes
périodes par des agents publics en mission (militaires, météorologues, scientifiques, etc.),
inconnues du grand public et parfois des ministères. Il n’est peut-être pas inutile d’en
rappeler l’existence.
Dans l’Océan Indien, il y a les îles éparses (dans le canal du Mozambique :
Glorieuses, Juan de Nova, Europa, Bassas da India, et Tromelin au nord de la Réunion),
les archipels austraux (ceux des Crozet, de Kerguelen et de Saint-Paul et Amsterdam),
dans le Pacifique Nord, l’atoll de Clipperton, dans la grande périphérie de la Nouvelle-Calédonie, les îles de Walpole, Matthew et Hunter au sud-est, ainsi que Huon, Surprise,
les Chesterfield et Bellone au nord-ouest, et à la limite de ces deux océans, île par son
isolement maritime, la terre Adélie sur le continent antarctique. Grâce au courage de
marins héroïques notamment au XVIIIème siècle, le pavillon tricolore flotte sur ces atolls
et ces rochers volcaniques, pour des colonies innombrables d’oiseaux marins. Ces îles
sont à ce point hors du temps qu’aucune ne peut-être desservie par avion, sauf
Glorieuses, Juan de Nova, Europa et Tromelin où une piste courte ne permet que
l’atterrissage d’un avion de type Transall. Malgré l’absence de population permanente,
ces îles françaises ne peuvent être totalement négligées. Leur seule existence donne
naissance à divers enjeux qu’il faut bien mesurer. La variété des réponses qui semble
n’obéir qu’aux hasards de l’histoire est cependant rationnelle.
POURQUOI ADMINISTRER LES ÎLES DÉSERTES ?
Même désertes, ces îles réclament d’être administrées, dès le premier papier qu’un
fonctionnaire français ou étranger a pu écrire à leur sujet. Il n’existe plus sur terre de res
nullius. La France doit s’organiser pour assumer les droits et les devoirs que lui donne
la possession de ces îles.
Incarner la souveraineté de la France
Le premier objectif d’une administration de ces îles est d’affirmer leur appartenance
à la France. On pourrait croire que la France les gère parce qu’elles sont françaises, mais
l’inverse est davantage vrai : elles sont françaises parce que la France les gère.
Cette souveraineté est parfois contestée. Le Mexique avait revendiqué Clipperton —
plus proche de Mexico que de Papeete — avant qu’un arbitrage du roi d’Italie en 1932
ne confirme les droits de la France. Le Vanuatu avait revendiqué Matthew et Hunter dans
les années 1980. Tromelin est avec constance réclamé par Maurice, et les îles éparses du
canal du Mozambique par Madagascar. Seules les îles australes des Terres australes et
antarctiques françaises (TAAF) ne sont réclamées par personne. Enfin, la terre Adélie est
aussi un cas singulier, puisque la souveraineté de la France s’y applique dans le cadre du
traité de Washington de 1959, qui a gelé les revendications territoriales des différents
États actifs en Antarctique, interdit les activités militaires et accepté que cette souveraineté ne soit pas opposable aux autres États membres.
Au-delà des îles, la souveraineté se prolonge — sauf en Antarctique — par des mers
territoriales, puis par des zones économiques jusqu’à deux cents nautiques des côtes. La
zone économique des seules îles australes couvre 1,8 million de km
2, soit trois fois
l’Hexagone. Au
-delà des zones pourrait s’étendre un plateau continental donnant des
droits d’exploitation, pour autant que les conditions physiques prévues par la convention
de Montego Bay sur le droit de la mer s’y appliquent — ce qui semble être le cas
notamment pour Kerguelen, Saint-Paul Amsterdam et pour les îles au Nord de la
Nouvelle-Calédonie — et que la France se mette en situation de présenter sa
revendication selon la procédure prévue par le traité
[1]. Rien d’original par rapport aux
îles habitées, mais une extension supplémentaire des mers sur laquelle la France a des
droits.
Notons également que sur l’ensemble de ces îles désertes, la souveraineté n’est pas
contestée par des mouvements indépendantistes — et pour cause — ni limitée par
Bruxelles, puisqu’elles se situent toutes hors du champ territorial d’application des traités
européens.
Cette souveraineté a-t-elle une portée stratégique ? Tout dépend du sens que l’on
donne à ce terme. Si l’on pense à l’implantation effective de garnisons ou d’appui à une
flotte, ces îles désertes ne peuvent servir à soutenir une force militaire, sauf à y envisager
des travaux très importants
[2]. Au temps des avions et des missiles, la puissance militaire
se projette à de grandes distances sans avoir besoin de tels relais.
Cependant, on remarque que les îles Kerguelen ont été utilisées par des navires
corsaires allemands pendant la seconde guerre mondiale, ou que le canal du Mozambique, avec les îles éparses et Mayotte, est presque un lac français. Dès lors, dans l’Océan
Indien comme dans le Pacifique, l’existence de ces îles donne une profondeur stratégique
et une responsabilité à notre pays, indépendamment de tout mode d’action. Seule une
réflexion sur le très long terme permet de pleinement apprécier les opportunités qu’elles
constituent. Il suffit par exemple d’imaginer une fermeture durable du canal de Suez pour
modifier la perspective géopolitique du sud-ouest de l’Océan Indien.
On entend parfois certains hommes politiques relancer l’idée de créer une colonie
pénale à Kerguelen. Indépendamment de toute appréciation en opportunité sur la
politique pénitentiaire, on peut y voir une illustration singulière de l’idée de souveraineté.
Celle-ci est mieux incarnée par le rôle irremplaçable des militaires qui, sur les bateaux
ou les bases, concrétisent la présence française.
Exploiter les richesses
La création d’un empire colonial est une ambition économique autant que politique.
Depuis les conquistadores, voire depuis les Grecs et la Toison d’Or, les îles les plus
éloignées sont réputées regorger de richesses, d’autant plus fabuleuses que difficiles
d’accès.
Quelques tentatives de colonisation ont été tentées à Kerguelen, Saint-Paul,
Clipperton, Glorieuses ou Europa. Elles ont presque toutes été des échecs économiques
et écologiques, voire des tragédies humaines.
La première ressource exploitée a été le guano, à Walpole, Clipperton, et Europa.
Ces extractions à ciel ouvert ont vite épuisé les gisements. La tentative d’élevage de
moutons à Kerguelen a connu le même sort. Dès les années 1950, on peut démontrer que
le coût des intrants et du soutien logistique est si élevé qu’aucune production à terre ne
peut être viable. À ceux qui en doutaient, la création suivie de l’abandon d’une ferme de
saumons à Kerguelen dans les années 1980 est venue le confirmer.
La véritable richesse est en mer
[3], et elle fut exploitée depuis la découverte. Sait-on
par exemple que la France possède à Kerguelen l’une des dernières usines baleinières
[4]
encore à peu près en service ?
Si Clipperton — aux eaux équatoriales trop chaudes — et la terre Adélie — aux
eaux trop froides — font exception, toutes les autres îles sont d’une grande richesse
halieutique : thonidés dans le Pacifique et dans le canal du Mozambique, langoustes à
St-Paul, Amsterdam, Walpole, Matthew et Hunter, légine australe à Kerguelen et Crozet.
Ces richesses sont exploitées par des armements français, basés à la Réunion ou en
Nouvelle-Calédonie, ou les droits de pêche vendus, notamment à des intérêts espagnols
dans le canal du Mozambique. Si ces produits connus sont de haut de gamme, d’autres
produits semblent également exploitables selon des campagnes exploratoires en cours.
La seule légine australe représente un chiffre d’affaires annuel de 34 M d’euros
presqu’entièrement exporté vers le Japon et les États-Unis par les armements autorisés.
Ceux-ci ont investi en 2001 dans cinq palangriers neufs à environ 10 M d’euros pièce,
ce qui fait de Port Réunion le port de pêche français qui a le plus investi cette année-là.
Mais ces zones immenses et éloignées sont difficiles à surveiller, et en proie à des
prélèvements illicites, qui sont autant de dénis de notre souveraineté. La marine nationale
procède régulièrement à des arraisonnements de pêcheurs illégaux, que ce soit dans les
eaux des TAAF ou dans celles des îles éparses. Les capitaines et les armements sont
condamnés à de très lourdes amendes, selon un droit pénal spécial qui valut à la France
quelques démêlés au Tribunal international du droit de la mer de Hambourg
[5]. La Cour
de cassation a pourtant validé l’ensemble du dispositif répressif
[6].
Il n’est pas inutile de rappeler que selon l’article 121 § 3 de la convention de
Montego Bay, un pays côtier peut revendiquer une zone économique pour une île déserte,
à la condition que celle-ci ne soit pas impropre à l’habitation humaine. Le meilleur
moyen de démontrer cette possibilité est de la réaliser.
D’autres richesses sont peut-être à espérer, à long terme. Il n’est pas interdit de
penser que le plateau continental de Kerguelen et des îles au large de la Nouvelle-Calédonie pourrait contenir des hydrocarbures, notamment des hydrates de gaz. Aux
conditions économiques et techniques actuelles, ces gisements ne seraient pas exploitables. Mais qui peut dire ce qu’il en sera dans vingt ans ? Et quid des nodules
polymétalliques ? Le dialogue entre industriels et scientifiques a déjà commencé, et il est
raisonnable de penser que, dans la décennie, des permis de recherche seront déposés.
Au-delà de l’exploitation des biens, ces îles désertes peuvent aussi valoriser des
richesses immatérielles et des services. La vente de timbres-poste est une ressource
classique des TAAF. Le tourisme dans les îles australes est naissant, coûteux et limité par
les capacités logistiques, mais très apprécié. La demande existe pour les éparses, et en
particulier Glorieuses, auxquelles le Club Méditerranée s’était un temps intéressé.
En choisissant Kerguelen pour implanter — virtuellement — le registre-bis du
pavillon national, la France a permis à tous les navires qui y ont droit — pour l’essentiel,
la flotte de commerce hors cabotage communautaire — de rester sous pavillon français
avec une meilleure compétitivité. Ces navires sont ainsi immatriculés à PortauxFrançais, capitale des Kerguelen, et peuvent notamment embaucher une certaine
proportion de marins étrangers. Pour toutes les autres législations, notamment en terme
de sécurité ou d’environnement, ils restent soumis aux lois françaises et au contrôle
effectif de l’administration française, ce qui fait la différence entre un registre-bis —
comme s’en sont dotés la plupart des pays européens — et un pavillon de complaisance
sur lequel l’État de pavillon n’exerce aucun contrôle.
Mais la richesse la plus certaine est l’exploitation d’une position géographique et
d’une qualité environnementale uniques. La recherche scientifique, qui a été l’un des
moteurs de l’exploration de ces mers, y est toujours particulièrement développée,
notamment, mais pas exclusivement, dans les climats froids des TAAF : en biologie
animale, médecine, sciences de la mer et de l’univers, ces sites isolés servent
d’avant-postes à nos chercheurs. Les grandes questions du climat, de la couche d’ozone,
de l’interaction océan / atmosphère y font l’objet de savants travaux. La fonction
d’observatoires météorologiques est importante, notamment pour la veille cyclonique et
l’élaboration de modèles mondiaux de circulation de l’air. Enfin, la qualité de
l’environnement est un atout inestimable et une lourde responsabilité sur des milieux
polaires, sub-polaires, tropicaux ou équatoriaux. Les lagons de Chesterfield et Bellone,
d’Europa, Bassas da India, des Glorieuses ou de Clipperton sont inviolés et sont suivis
dans le cadre de l’IFRECOR
[7]. Du pôle à l’équateur, toute décision publique affectant ces
milieux doit prendre en compte le maintien de leur environnement dans son état originel.
Il s’agit incontestablement d’un trésor.
La géographie explique que le CNES ait choisi Kerguelen pour une station de suivi
des satellites qui participe à la sécurité des lancements et des trajectoires. Le CEA
implante à Crozet, à Kerguelen et en terre Adélie des stations de surveillance des essais
nucléaires dans le cadre du traité de Vienne. La NASA avait envisagé de construire à
Kerguelen une piste de déroutement pour la navette spatiale. Les TAAF exploitent ainsi
leur isolement en étant seuls à pouvoir répondre à ces demandes très spécifiques. Compte
tenu du développement des activités liées au spatial, le fait de disposer de tels points
d’appui au milieu des mers est un atout à valoriser à long terme : de fait, un monopole
géographique.
Au sens des remarques qui précèdent, la dimension stratégique de ces îles ne fait pas
de doute.
COMMENT ADMINISTRER LES ÎLES DÉSERTES ?
L’administration parisienne compétente est évidemment le ministère en charge de
l’outre-mer, héritier du ministère de la marine et des colonies. Mais aucune île déserte
n’est gérée depuis Paris. Les administrations de ces îles désertes sont toutes des
administrations déconcentrées.
En l’absence de population, pas d’élus, pas de syndicats, pas de presse, pas
d’économie privée : l’absolu de l’administration d’État n’y est borné par aucun
contre-pouvoir.
Le juriste observera que ces îles n’étant pas des départements, le principe de
spécialité législative s’y applique
[8]. Cette donnée est certaine pour les îles de Nouvelle-Calédonie et pour les TAAF, à raison du statut de territoire d’outre-mer, elle peut se
déduire de la jurisprudence pour les éparses
[9]. Or, hormis le cas des lois dites de
souveraineté qui s’appliquent sur tout le territoire de la République, bien rares sont les
textes qui prévoient une mention d’application à leur égard. Le vide juridique pour
certaines branches du droit — environnement, patrimoine, pêche, etc. — pourra se
révéler gênant. Des arrêtés pris selon les cas par le préfet, le haut-commissaire ou
l’administrateur supérieur peuvent combler une partie des lacunes.
Le juriste relèvera également que l’ensemble du foncier appartient à l’État — faute
de concurrent — et fait partie de son domaine privé, sauf les bases et installations qui
relèvent vraisemblablement du domaine public.
Le rattachement direct à l’État
Le mode de gestion le plus simple est celui où le ministre confie à un haut-fonctionnaire le soin de gérer les affaires
[10]. Ainsi, le préfet de la Réunion est
personnellement en charge des îles éparses, et le haut-commissaire en Polynésie-Française est en charge de Clipperton.
Pour les îles tropicales de l’Océan Indien, le préfet organise les opérations
logistiques avec notamment le concours des armées et règle par arrêtés les différents
problèmes de gestion qui se posent. Il a comme adjoint pour la gestion des îles éparses
le directeur régional de Météo-France, administration qui y entretient des stations
d’observation automatiques et assure une présence humaine à Tromelin. Les dépenses
nécessaires pour l’équipement de ces îles sont financées par le ministère de l’outre-mer
et inscrites au budget local de Météo-France. Un conseil des îles éparses, créé par arrêté
préfectoral, associe autour du préfet les principales administrations intéressées. Un
comité scientifique des îles éparses coordonne les actions de recherche qui s’y déroulent.
Les îles éparses sont classées en réserve naturelle par un arrêté préfectoral de 1975, et des
réflexions sont en cours pour leur donner un statut en terme d’environnement résultant
d’un texte national, vraisemblablement un décret faisant de ces îles une réserve naturelle.
Pour Clipperton, en l’absence de toute présence humaine — hormis un navire de
guerre une ou deux fois par décennie — le haut-commissaire assume seul la charge de
l’administration.
Ce rattachement personnel au représentant de l’État dans la collectivité —
département d’outre-mer ou territoire d’outre-mer — signifie aussi l’absence de tout lien
avec cette collectivité
[11]. Quelles que soient les évolutions futures de la Réunion ou de
la Polynésie, ces îles désertes qui n’en font aucunement partie ne seraient pas
juridiquement concernées. Rien n’interdirait d’ailleurs de confier l’administration de
toutes ces îles à d’autres autorités : le préfet de Mayotte est plus proche géographiquement pour les éparses ou Tromelin. Rien n’interdirait non plus de les confier au préfet de
la Haute-Marne.
La création d’une collectivité
Les îles australes et la terre Adélie ont été réunies par le législateur par la loi du
6 août 1955 en un territoire d’outre-mer, le territoire des Terres australes et antarctiques
françaises. Singulière collectivité, qui n’a pas d’habitants, donc pas d’élus
[12], donc de
représentation au Sénat.
Pourquoi un tel choix ? Les îles australes étaient précédemment rattachées au
gouvernement général de Madagascar, et l’indépendance de la Grande Île était prévisible.
Peut-être aussi espérait-on encore réussir une colonie de peuplement, comme les Anglais
aux Malouines, et le territoire en était en quelque sorte la préfiguration.
Cette loi est toujours en vigueur, et les TAAF peuvent s’enorgueillir de jouir du
statut doyen parmi tous les statuts de l’outre-mer, désormais rehaussé par la révision
constitutionnelle ayant touché l’article 74, au rang de loi organique. Ce territoire, dont le
siège est fixé à St-Pierre de la Réunion depuis avril 2000, est dirigé par un administrateur
supérieur, qui est à la fois le représentant de l’État et l’exécutif de la collectivité. En
l’absence d’assemblée territoriale ayant une légitimité démocratique, il est assisté d’un
conseil consultatif composé de membres nommés représentant les principaux ministères
intéressés. Chacun des archipels qui le composent constituent un district, à la tête duquel
est nommé un chef de district, tout à la fois représentant de l’État, officier de police
judiciaire et d’état-civil, chef de service, garde-pêches et douanier. Les bases des districts
sont habitées en permanence — un peu moins de 300 personnes pendant l’été austral, la
moitié en hiver — pour des séjours qui ne dépassent pas un an.
L’administrateur supérieur et sous son autorité les chefs de district incarnent la
République. Ils sont, pour parler comme au XIXème siècle, les garde-pavillon de ces îles.
Mais ils le sont à travers le support budgétaire et fonctionnel d’un territoire d’outre-mer,
et sans que la question — ailleurs si importante et légitime — de savoir si une
compétence est attribuée à celui-ci ou celui-là ait vraiment de portée. Ce territoire est un
démembrement de l’État.
Certaines des zones les plus remarquables des districts sont classées en zone
protégée, par arrêtés de droit territorial. Comme pour les éparses, la question d’un
classement par décret de ces biotopes exceptionnels au titre de l’une ou l’autre des
législations de protection de la nature pourrait se poser.
Cette collectivité originale reçoit une dotation budgétaire de l’État, ainsi que le
produit des licences de pêche, de la philatélie, des impôts — sur le revenu des hivernants
et indirect sur les navires immatriculés au registre Kerguelen — et depuis peu d’une
activité touristique naissante.
On voit bien, sur cet exemple, comment les activités s’agrègent les unes aux autres,
et se rendent mutuellement possibles. Le territoire est d’abord l’incarnation de la
souveraineté de l’État et de la volonté politique de projeter une présence française sur ces
îles. Mais il est aussi la structure qui fédère et mutualise les énergies : ni la recherche
scientifique, ni Météo-France, ni le CNES, ni la grande pêche australe ne pourraient
supporter le coût d’une base à terre. Mais l’existence de celle-ci profite à tous et en
diminue pour chacun le coût marginal.
Le territoire des TAAF est-il une vraie collectivité au sens de l’article 72 de la
Constitution ? On sait que celles-ci s’administrent librement par des conseils élus. Or
point de libertés pour les TAAF, dont l’administrateur supérieur est subordonné au
ministre, et point de conseil élu. On peut dès lors soutenir qu’il s’agit d’une fiction
juridique. Mais celle-ci a apporté à la gestion de ces archipels le principe de spécialité
législative, l’autonomie budgétaire et la souplesse de gestion, ainsi que le caractère
général de ses interventions, par opposition au principe de spécialité qui gouverne les
établissements publics. Pour les îles désertes les plus fréquentées et où se déroulent les
activités les plus variées, cette réponse juridiquement hétérodoxe apparaît avoir fait ses
preuves, loin du regard des politiques ou de celui du Conseil constitutionnel.
L’évolution calédonienne
La Nouvelle-Calédonie offre comme souvent une réponse originale et évolutive
[13].
Jusqu’à la loi organique du 4 mars 1999, les îles désertes qui l’entourent de très loin
figuraient bien dans la Nouvelle-Calédonie, par exemple dans l’énumération géographique que contenait la loi référendaire. Mais elles n’étaient rattachées à aucune province ou
région, puisque ces subdivisions du territoire étaient constituées d’un agrégat de
communes. Elles étaient gérées par le haut-commissaire, et selon toute vraisemblance en
sa qualité de représentant de l’État et non comme exécutif du territoire. La situation était
donc assez proche de celle de Clipperton, même si la mention expresse de ces îles comme
faisant partie de la Nouvelle-Calédonie leur assurait de suivre celle-ci dans son
évolution : leur lien avec Nouméa était plus fort que le lien de Clipperton avec Papeete.
La loi organique leur a consacré deux articles, ce qui est un bien grand honneur. On
peut penser que les espoirs nés de prospections d’hydrocarbures ont ravivé l’intérêt pour
ces îles désertes. L’article 45 dispose que le domaine est transféré à la Nouvelle-Calédonie, et l’article 22 que cette collectivité est compétente pour toutes les matières
que la loi ne réserve pas à l’État. Ainsi l’État conserve le noyau dur des compétences
régaliennes, alors que la Nouvelle-Calédonie aura en charge les compétences d’aménagement et de développement. Ainsi, si des perspectives économiques s’y précisent, pour
la pêche, les hydrocarbures ou toute autre exploitation à terre ou en mer, les décisions
reviendront au président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, c’est-à-dire à un
exécutif élu
[14].
Avec cette solution, ces îles se rapprochent de la Grande-Terre et s’éloignent de
Paris. Elles sont organisées juridiquement comme des prolongements de la Nouvelle-Calédonie, dont elles suivent le régime juridique et les évolutions programmées.
Ainsi, plus les enjeux se précisent et deviennent complexes, plus l’évolution les
ramène vers un mode connu : le rapprochement d’un statut de collectivité.
Ces rochers volcaniques et ces atolls sont à la fois des accidents de la géographie
et des péripéties de l’histoire. Si, pour Bruxelles, les régions d’outre-mer sont des régions
ultra-périphériques, on rencontre ici l’ultra-périphéricité de l’ultra-périphéricité.
Au terme de ce propos, il faut accepter ces cadeaux venus de la mer et se demander
ce qu’ils apportent à l’outre-mer. Deux choses essentiellement :
- une profondeur géographique, ce que les géographes appellent pour les
puissances terrestres un hinterland. Tous les territoires et régions d’outre-mer connaissent
de sérieux problèmes d’aménagement et d’équilibre des espaces. Ils doivent se penser et
se projeter dans des ensembles plus vastes et dans d’autres directions que vers Paris. À
leur modeste taille, ces îles éloignées les y incitent et leur en montrent le chemin : vers
la mer;
- une potentialité économique. Les perspectives que recèlent le développement de
la pêche, de la recherche scientifique, des nouvelles technologies, du spatial ou de la
production d’hydrocarbures donnent tout leur prix à ces îles marginales. Qui sait quelle
en sera la valeur dans vingt ou cinquante ans ?
Pourquoi les oiseaux et mammifères marins sont-ils si nombreux sur ces îles ? Parce
qu’au milieu d’immensités liquides, elles constituent les seuls points émergés où ces
animaux peuvent se reproduire et élever leurs petits. De la même manière, l’intérêt de ces
îles françaises est par essence le potentiel original et irremplaçable qu’elles constituent
en tant que plates-formes perdues aux confins des océans.
[1]
Voir
Le Monde du 5 avril 2002, « La France tarde à faire valoir ses droits pour l’extension de son
plateau continental ».
[2]
Dans un récent roman de guerre navale,
Le sous-marin de la dernière chance, Paris, Livre de poche,
l’américain Clive Cussler raconte comment Taïwan implante une base secrète de recherches nucléaires dans les
falaises du nord de Kerguelen.
[3]
Sur ces questions, cf. J.-Y. Faberon (dir.),
La mer outre-mer, Actes du colloque de l’IDOM tenu à
Montpellier les 29 et 30 mars 2000, Paris, L’Harmattan, 2001.
[4]
Cette usine est implantée sur le site de Port Jeanne d’Arc, ainsi baptisé par les concessionnaires
norvégiens par courtoisie envers notre pays. Sa réfection a été entreprise par le territoire des TAAF depuis
2000.
[5]
Voir sur ces points les
Rapports annuels sur l’environnement dans les TAAF, 1999/2000 et 2000/2001.
[6]
Cour de cassation, 19 décembre 2000, affaire de l’Explorer, palangrier braconnier battant pavillon du
Panama.
[7]
L’IFRECOR (Initiative française pour les récifs coraliens) est la participation française à l’IFRI
(
International Coral Reef Initiative, Initiative Internationale pour les Récifs Coralliens), lancée par le
vice-président américain Al Gore en octobre 1994 pour mieux connaître et protéger ces éco-systèmes très
particuliers et importants. Voir la contribution de Séverine Fénot,
op. cit.
[8]
On lira avec intérêt la commentaire d’Erwan Le Cornec sur le jugement du TA de St-Denis, 19 février
1997,
SOPTOM c / Préfet de la Réunion,
AJDA, 1998, p. 825. Par ce jugement, le TA a annulé un arrêté
préfectoral qui autorisait l’importation de jeunes tortues de Tromelin vers la Réunion, où elles étaient exploitées
pour l’artisanat d’art, et la restauration.
[9]
Pour les éparses, voir, outre le jugement précité du TA de St-Denis, l’arrêt du Conseil d’État du 3 mai
1950,
Société de pêche malgache et réunionnaise, Rec., p. 250, rendu à propos d’Amsterdam, mais avant la
création du territoire des TAAF, il confirme l’application du droit en vigueur dans la colonie de Madagascar.
[10]
Pour les îles éparses et Tromelin, voir le décret n° 60-555 du 1
er avril 1960, contemporain de
l’indépendance de Madagascar et qui confie au ministre chargé de l’outre-mer la charge de ces îles. À chaque
changement de préfet de la Réunion, un nouvel arrêté ministériel pris sur la base de ce décret lui délègue cette
responsabilité.
[11]
Comme l’a relevé le tribunal administratif de St-Denis de la Réunion, les dispositions confiant au
préfet de la Réunion la gestion de Tromelin « n’ont eu toutefois pour objet ni pour effet de rattacher au
département de la Réunion le territoire des îles éparses ou de Tromelin ».
[12]
« La parole est à Monsieur le député du pôle sud », titrait ironiquement un grand journal du soir au
lendemain du vote de la loi du 6 août 1955.
[13]
Pour la Nouvelle-Calédonie, je me permets de renvoyer à mon ouvrage,
Les institutions de la
Nouvelle-Calédonie, Paris, L’Harmattan, 2000.
[14]
On entend parfois certains élus réunionnais réclamer un certain droit de regard sur ce qui se passe
dans les TAAF, par exemple un siège au conseil consultatif. Ce serait,
mutatis mutandis, une évolution dans
cette direction.