2002
Revue française d’administration publique
Introduction
Jacques Ziller
Professeur de droit public à l’Université de la Nouvelle-Calédonie, Directeur de l’Institut de droit d’outre-mer de l’Université Montpellier I
Jean-Yves Faberon
Professeur à l’Institut universitaire européen de Florence, ancien professeur à l’Université des Antilles et de la Guyane
Il y a bientôt vingt ans, cette Revue montrait comment l’administration des
départements d’outre-mer était une administration du développement, marquant sa
spécificité irréductible dans le cadre de l’administration française. Depuis lors, la
perspective a totalement changé : l’on peut estimer aujourd’hui que l’administration
d’outre-mer est, à bien des égards, aux avant-postes des évolutions auxquelles l’ensemble de l’administration française doit faire face au tournant du siècle. Les défis posés par
la décentralisation, par l’intégration européenne et par la mondialisation apparaissent de
manière particulièrement claire et poussent à l’innovation en matière de structures et de
gestion. C’est le point de vue adopté pour le numéro proposé qui tente de faire le point
de l’évolution en cours au début d’une nouvelle législature.
Le gouvernement de Lionel Jospin a traité, une à une, des différentes collectivités
de l’outre-mer, tandis que le Président Jacques Chirac affirmait sa conviction d’y faire du
« sur mesure ». La question la plus épineuse, celle de la Nouvelle-Calédonie, a entraîné
la réponse la plus originale, la plus dérangeante aussi, pour toute la République et ses
principes juridiques les mieux établis. Signé dès mai 1998, l’accord de Nouméa allait
résonner bien au-delà du Pacifique. Non seulement, dans le Pacifique des autonomies, où
la Polynésie française allait veiller évidemment à emboîter le pas, mais aussi dans les
départements d’outre-mer. Pour ces derniers, la réforme de la décentralisation, à partir de
1982, avait été la dernière chance de développer enfin les « adaptations » que la
Constitution leur avait promises, jusque-là bien limitées par l’identité législative. Mais
dès la fin de 1982, le Conseil constitutionnel fixait de sévères limites à la nouvelle donne.
La citoyenneté ou la loi du pays du nouveau statut calédonien ne pouvaient donc laisser
indifférents les DOM. La loi d’orientation pour l’outre-mer de 2000 a ouvert de
nombreuses possibilités en cours d’exploration. À Mayotte, au contraire, c’est la
départementalisation que l’on réclame, depuis 1976. Après un quart de siècle d’immobilisme, la loi de 2001 institue une « collectivité départementale » et une solution
progressive.
L’évolution statutaire des outre-mers est ce qui frappe le plus l’observateur, au
risque de faire oublier que le rôle de l’État s’est lui aussi transformé. Garant de la
citoyenneté et des droits qui lui sont attachés, seul titulaire des fonctions régaliennes, il
a dû faire face aux évolutions des outre-mers dans son organisation sur place comme
dans l’administration centrale. Un numéro entier de cette Revue aurait pu être consacré
au renouveau des politiques de l’État et aux transformations des administrations
déconcentrées, que ce soit dans les préfectures ou dans les rectorats. À titre d’exemple,
l’évolution du ministère de l’outre-mer et les transformations de la justice méritent une
attention particulière en tant qu’autre facette de ce laboratoire de la réforme que sont les
questions d’outre-mer.
Ces variations autour de la départementalisation et cette nouvelle approche de la
République unitaire renouvellent une autre dimension : celle des relations avec l’Union
européenne, ou au sein de l’Union européenne. Les quatre DOM font partie aujourd’hui
d’un ensemble plus vaste, celui des régions ultra-périphériques dont les particularités au
sein de la Communauté européenne ont été consacrées par le traité d’Amsterdam. Leurs
relations avec ces régions-sœurs et avec Bruxelles sont devenues un élément central de
leur administration. Les autres collectivités d’outre-mer restent quant à elles associées à
la Communauté au titre de pays et territoires d’outre-mer, mais dans un cadre renouvelé
qui consacre leur participation directe aux négociations les concernant. Dans les deux
cas, il y a d’importants programmes financiers à gérer, mais aussi bien d’autres aspects
qui touchent autant au développement économique qu’à la dimension sociale, voire
culturelle.
Mais la géographie est têtue. Et l’on ne peut considérer seulement les outre-mers
français dans leur situation européenne. La mondialisation est certes marquée par le
raccourcissement des distances et la globalisation des problèmes, mais elle se décline
aussi dans des espaces régionaux différenciés, chacun à la recherche de modalités de
coopération, voire d’intégration, plus faciles à projeter sur le papier qu’à mettre en œuvre
dans les faits : les outre-mers en sont des acteurs privilégiés. L’insertion dans l’environnement régional américain, celui de l’Océan Indien ou encore du Pacifique, passe
lentement du stade du discours à celui de l’action. Plus qu’ailleurs, les influences
complexes et parfois contradictoires qu’implique l’appartenance à la République, à
l’Union européenne et à un ensemble géographique aux problématiques spécifiques se
font sentir.
Les problèmes des outre-mers français sont d’abord économiques, sociaux et
culturels, et les instruments de leurs solutions sont forcément juridiques et institutionnels.
Aussi convient-il de comprendre ces instruments statutaires des différentes politiques
publiques. Les outre-mers français sont divers, même si la République est une. Les
politiques qui y sont menées et les institutions qui devront les réaliser ne sauraient y être
uniformes. C’est ce que les différentes contributions à ce numéro, prenant en compte
l’expérience des administrations décentralisées et déconcentrées comme celle de
l’administration centrale, devraient faire ressortir.