Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701129184
128 pages

p. 123 à 128
doi: en cours

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Comptes rendus

no90 2001/4

Cynthia Ghorra-Gobin. Los Angeles : le mythe américain inachevé. Paris : Éditions du CNRS, 1997.

Cynthia Ghorra-Gobin poursuit l’étude de ses thèmes de recherche privilégiés en civilisation américaine, avec cet ouvrage sur la ville de Los Angeles, qui en est à la fois un emblème et un contre-modèle – et sur « ce qui institue la ville ». Les fondements de l’urbanité angelinaise sont d’emblée présentés comme paradoxaux. En effet, il ne s’agit pas d’espaces partagés par les habitants, repères spatiaux ou lieux de rencontre, mais d’idéaux communs : valorisation de la famille comme unité élémentaire de la vie sociale, refus de la ville et de ses fortes densités jugées pathogènes, recherche d’un idéal « pastoral » matérialisé par la maison individuelle entourée d’un jardin.
Retraçant l’histoire de la ville, l’auteur montre comment ses bâtisseurs – les compagnies ferroviaires notamment – adoptèrent une logique de croissance illimitée, qui devait dès le début du siècle se traduire dans l’espace par un fort étalement urbain. Cet étalement correspond aussi à l’idéal américain d’une vie proche de la nature et centrée sur la famille, inspiré par le transcendentalisme et les influences religieuses. C’est ce désir des habitants qui constitue pour l’auteur le fondement même de la forme urbaine angelinaise, plus que les moyens techniques de la construction urbaine : le tramway, puis l’automobile. On peut toutefois s’interroger sur les rapports entre l’expression publique des citadins, s’opposant à la densification, et la pression politique des lobbies locaux : les compagnies ferroviaires et automobiles, souvent promoteurs immobiliers de surcroît, ont un intérêt certain à la poursuite de l’étalement urbain, intérêt qu’elles peuvent facilement faire valoir grâce à leur influence sur les autorités municipales et les milieux de la presse.
Un second thème essentiel de l’ouvrage est le refus de l’espace public et de la centralité. Quels sont donc les modes angelinais de sociabilité ? L’auteur montre comment le dynamisme associatif, l’appropriation de l’espace résidentiel local, et aussi une forte mobilité résidentielle, permettent de développer et d’entretenir d’importants réseaux de sociabilité. La mise en place de ces réseaux hors de tout espace public repose sur une facilité de communication rendue possible par « l’homogénéité sociale dans laquelle évolue l’habitant : la probabilité de rencontrer des individus appartenant à un groupe social différent du sien est relativement limitée ». L’auteur s’interroge sur les raisons profondes d’un tel choix : le refus de la centralité résulterait du refus du passé hispanique de la ville par de nouveaux citadins majoritairement WASP, cherchant à affirmer leur hégémonie dans l’espace : « la création d’une nouvelle centralité aurait exigé à un moment donné une négociation [avec les Hispaniques] sur la valorisation et la hiérarchisation de l’espace public, ce à quoi se refusaient les nouveaux conquérants ».
L’affirmation, croissante au cours du xxe siècle, de Los Angeles comme métropole multiculturelle ne pouvait donc conduire qu’à la crise et à la remise en cause d’un tel modèle. L’absence d’espaces publics, dont Cynthia Ghorra-Gobin fait le lieu privilégié de « l’apprentissage de l’altérité et la condition de l’avènement d’une ville multiculturelle », fait courir à la ville le risque des replis communautaires et des conflits entre les groupes. Or, la montée en puissance de l’expression politique des minorités, de par les mesures de traitement préférentiel et de redécoupage municipal (redistricting), ne suffit pas à créer une scène publique commune. Au contraire, les élus locaux « ethniques », représentant des intérêts très variés au sein de leur « communauté », ne peuvent que se crisper sur l’identité ethnique qui fonde leur légitimité. À l’inverse, l’auteur évoque l’exemple de Monterrey Park, banlieue de classes moyennes où coexistent de fortes minorités asiatiques et hispaniques : une alliance de classe transcendant les lignes ethniques s’y est développée, afin de protéger de la densification urbaine un cadre de vie commun et privilégié.
C’est en effet autour de la préservation du cadre de vie que la mobilisation de la société civile apparaît la plus développée. Ce dynamisme local est analysé, avec toutes ses contradictions, dans la dernière partie du livre, qui montre la montée des préoccupations environnementalistes dans une ville affligée d’une pollution et d’encombrements chroniques, chez des habitants qui continuent à vouloir préserver la faible densité résidentielle et les espaces verts qui font le charme de la ville. Les politiques urbaines contemporaines conduisent de fait à la remise en cause de l’idéal urbain angelinais, en tentant de dépasser ces contradictions. Afin notamment de réduire la pollution, les tentatives de régulation régionale du système des transports se multiplient, favorisant le covoiturage et le développement des transports en commun, comme le métro, créateur de centralité. Centralité également renforcée par le développement d’un Central Business District et par l’intégration progressive des quartiers hispaniques, caractérisés par d’importantes pratiques collectives de l’espace urbain. L’émergence d’un tel urbanisme est interprétée comme un retournement de la conception urbaine angelinaise, en « quête d’une centralité fondatrice de son pluralisme ».
Cet ouvrage, qui comporte une riche bibliographie, jette de vives lumières sur les transformations de la ville américaine et sur les débats auxquels elles donnent lieu. Il livre des clefs originales pour l’étude d’une métropole américaine paradoxale, dont la culture urbaine, incarnée par l’idéal WASP du pavillon individuel, est actuellement remise en cause par une combinaison de dynamiques migratoires, culturelles, économiques et sociales. Il offre surtout, et plus largement, une réflexion stimulante sur le sens de l’espace public dans une société urbaine soumise à des transformations rapides, marquée par des polarisations sociales et ethniques croissantes, et par la difficulté à trouver les formes d’une régulation collective, à un moment où les acteurs publics subissent une dévalorisation certaine.
Claire Bénit (Université de Poitiers)

Eric Foner. The Story of American Freedom. New York : Norton, 1998. xxii-482 p. Illus. $ 27.95.

Cet synthèse apporte beaucoup à la compréhension des contradictions de l’histoire des États-Unis. Eric Foner, selon un plan chronologique, rend compte de l’évolution du concept de liberté – après avoir défini freedom par rapport à liberty – depuis la révolution américaine. Il le fait avec finesse et en montrant comment cette liberté tant vantée aux États-Unis est complexe, changeante et peut prendre des significations opposées. Dans les premiers chapitres, on constate la lente émergence de la notion de freedom, qui se distingue de la démocratie bien qu’elle en soit une composante : le Bill of Rights, par exemple, n’est considéré comme protecteur des libertés qu’au xxe siècle et la défense des droits s’apparente à la lutte pour la démocratie bien qu’elle puisse contredire momentanément la liberté. De plus, la définition de la liberté, surtout sur le plan individuel, s’est faite alors que l’esclavage était devenu un phénomène national. L’existence d’esclaves renforçait la liberté des maîtres et le Sud se présentait comme défendant le mieux la liberté américaine. On comprend que les femmes et les ouvriers aient pu pousser l’analogie en parlant d’esclavage du salariat ou du mariage, non sans indigner les Africains-Américains. Ainsi, continuellement, la liberté est revendiquée par ceux qui veulent en bénéficier et déniée par ceux-là mêmes qui la proclament. La citoyenneté américaine est fondée à la fois sur le sol et sur le sang (jusqu’en 1965), ce qui permet de moduler la liberté des immigrants suivant les époques. Certaines féministes du xixe siècle trouvaient que leur liberté serait bien assurée si elles pouvaient faire faire les tâches ménagères par des « boys » asiatiques à la liberté réduite. Et la liberté des contrats est souvent considérée comme supérieure à toutes les autres. Ce qui fait que la lutte des exclus pour parvenir à la liberté a été constante. Les pages sur la période progressiste sont particulièrement intéressantes, car Foner montre comment le mot libéralisme en vient à signifier intervention de l’État pour assurer la liberté, et comment les progressistes s’accommodent des restrictions de la liberté pour parvenir à plus d’efficacité. Dès ce moment, deux lectures de la liberté se font jour : l’une mettant en avant le rôle de l’État fédéral – F. D. Roosevelt a mené la Seconde Guerre mondiale au nom de la liberté –, l’autre le triomphe de la liberté individuelle qui refuse toute contrainte collective. Les deux lectures sont parfois contradictoires et parfois complémentaires. La liberté des consommateurs est devenue un credo américain et les restrictions de la liberté au nom de la défense de celle-ci durant la guerre froide ont été largement acceptées (ce chapitre n’est pas le plus neuf, d’autant que, surtout en Europe, on a souvent mis en avant les contradictions de l’époque). L’approfondissement des libertés a été conduit par la Cour suprême dirigée par Earl Warren, mais en même temps les conservateurs se sont emparés de la notion de liberté comme valeur suprême et se sont opposés à cette évolution. Foner avec de multiples exemples met à jour ces nombreuses contradictions. Il ne cache ses sympathies ni pour les abolitionnistes, ni pour le mouvement des années 1960 qui a rendu les Américains plus libres, mais il démontre que la lutte pour une liberté réelle est permanente et jamais achevée et qu’il ne faut pas se contenter de se gargariser d’un terme qui peut être vidé de toute signification.
Jacques Portes (Université Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis)

Michael Les Benedict. The Impeachment and Trial of Andrew Johnson.New York : Norton, 1999.

Le titre de ce petit ouvrage est alléchant tant pour les historiens que les politistes, tout particulièrement à l’issue de la mise en accusation du président Clinton par la Chambre des Représentants et son acquittement par le Sénat. Car c’est ce qui est arrivé durant la période de Reconstruction au président Johnson, mis en accusation, puis acquitté à une voix près. Le livre a le double mérite de faire comprendre les deux étapes du mécanisme de l’impeachment (mot presque impossible à traduire puisque le terme anglais fait référence aux deux étapes, la mise en accusation par la Chambre Basse puis le jugement proprement dit par la Chambre Haute), mais aussi de nous expliquer le contexte politique de l’époque. Et c’est essentiel, car l’impeachment est une procédure politique destinée à mettre en jeu la responsabilité d’un Président qui aurait commis une faute réellement lourde. Et c’était une sauvegarde tellement fondamentale qu’Edmund Randolph l’avait incluse dans le « Virginia Plan » qui servit de base à la constitution actuelle. Le rôle pivot de l’impeachment apparaît bien dans les discussions qui ont eu lieu à la convention constitutionnelle ainsi que dans le Federalist Paper n° 66.
Dans son livre, Michael Les Benedict prend une position claire. Certes, la compréhension du contexte politique et historique l’intéresse, mais il cherche à nous convaincre que la mise en accusation était bien justifiée et que le comportement du Président Johnson entrait bien dans la définition de la Constitution : treason, bribery, high crimes and misdemeanours, jamais réellement interprétées avant 1868, si ce n’est pour la mise en accusation du président de la Cour suprême Samuel Chase en 1805 et pour celle du juge James H. Peck en 1830. Il était aussi possible de se tourner vers la jurisprudence anglaise en la matière (Vicomte Melville, 28) mais les différences sont réelles entre les deux systèmes.
Pour l’auteur, si le Président a été mis en accusation, ce n’est pas le résultat de la seule haine de ses adversaires (quid de Clinton ?), mais bien parce que le Président de l’époque s’opposait au Congrès et à la législation concernant la Reconstruction. Cela apparaît clairement dans le chapitre 3 (au titre sans ambiguïté : « Presidential Obstruction and the Law of Impeachment ») et à la lecture des chefs d’inculpation qui figurent en annexe. Bien qu’ils soient différents de ceux qu’avait retenus la commission judiciaire de la Chambre des Représentants en 1974 contre le président Nixon, ils ont une réelle consistance juridique et constitutionnelle (pouvoir de nomination et de révocation du président), ce qui n’était peut-être pas le cas en 1998 dans le cas du président Clinton.
Quoiqu’il en soit, l’auteur nous répète que si Johnson a finalement été acquitté, à une voix près, c’est grâce à la défection de sept Républicains (qu’il appelle « recusants » et que le New York Tribune qualifie de « recreants ») dont les motifs pour voter l’acquittement sont pour le moins suspects. Mais c’est une conclusion inévitable puisque l’impeachment est une procédure politique par définition. L’auteur insiste sur ce point, et à juste titre (« the futility of trying to separate politics from law in the impeachment proceedings […] »), car le juge est le Sénat (« Senators […] are legislators […] required to sit in judgment »). Par conséquent, même si elle est mise en œuvre avec impartialité, la procédure d’impeachment n’a pas le caractère de légalité d’une procédure pénale, surtout aux États-Unis où la personne mise en examen jouit de toutes les protections de la Constitution et de la Déclaration des Droits.
À titre de comparaison, rappelons que le président Nixon avait obéi à l’ordonnance de la Cour suprême, prise à l’unanimité, lui enjoignant de communiquer à la justice les cassettes d’enregistrements, et qu’il savait quel en serait le résultat, ce qui explique sa démission avant que la Chambre ne vote la mise en accusation. Certains ont estimé que la Cour avait économisé au pays une crise politique ; d’autres ont considéré qu’elle avait à jamais affaibli la présidence, naguère « impériale ». Quid après l’affaire Clinton et… l’élection de 2000 !
Le président Clinton n’a pas démissionné ; la mise en accusation a été votée. Mais, malgré l’acquittement par le Sénat, il n’est pas à l’abri pour autant puisque le procureur indépendant Ray a encore la possibilité de le poursuivre devant les juridictions répressives. Ce qui d’ailleurs amènerait sans doute le président Bush à le gracier. Or cela est possible pour une procédure pénale mais spécifiquement prohibée par la Constitution pour un vote d’accusation par le Sénat. Pilule difficile à avaler, tant pour le nouveau Président que pour le président Clinton qui devrait alors son salut à l’un de ses farouches ennemis, partie prenante de la fameuse conspiration dénoncée par Hillary Clinton.
En conclusion, un bon petit livre engagé qui éclaire d’un jour nouveau une période mal connue et qui prend un relief particulier du fait des événements de 1998.
Anne Deysine (Université Paris X-Nanterre)

Martha Derthick, ed. Dilemmas of Scale in America’s Federal Democracy. Woodrow Wilson Center Series. Cambridge : Cambridge UP, 1999. 386 p.

Coordonné par Martha Derthick sous l’égide du centre Woodrow Wilson, l’ouvrage rassemble 12 contributions d’historiens, politistes et sociologues autour d’une problématique classique : les tensions inhérentes au fédéralisme américain ont-elles contribué, en réduisant la part du localisme dans la vie politique américaine au profit d’une centralisation accrue et de l’expansion des prérogatives du gouvernement fédéral, à la désaffection que les Américains démontrent envers le politique ? Pourtant la perspective tocquevillienne – une démocratie peut-elle survivre sans une implication forte de ses citoyens dans les contextes locaux ? – est rapidement dépassée pour montrer comment les Américains, en n’ayant pas su résoudre leurs « dilemmes d’échelle », ont placé au cœur non seulement de la politique (politics) mais des politiques (policy-making) une tension permanente entre le national et le local qui reflète en fait les contradictions d’une idéologie dominante hybride comportant des éléments fondamentalement contradictoires, voire irréconciliables. Ainsi les Américains sont attachés à une certaine idée de l’intérêt général et ont donné au cours du xxe siècle mission au gouvernement fédéral de faire respecter certains droits universels, tout en défendant la force des intérêts privés et en s’accommodant de la ségrégation résidentielle et d’une répartition inégalitaire des richesses. Aussi toutes les étapes de l’histoire politique américaine – Fondation, Reconstruction, New Deal – ou toutes les politiques mises en œuvre par le gouvernement fédéral au xxe siècle – protection de l’environnement, réforme du système de justice, protection du droit de vote, réforme scolaire, occupation des sols – reflètent-elles ce rapport de forces instable, précaire, sans cesse redéfini, entre deux pôles constitutifs, dans leur opposition même, de la culture politique américaine où les citoyens n’ont cessé d’entretenir une relation amour/haine envers leur gouvernement.
L’ouvrage s’ouvre sur deux essais de James Q. Wilson et Stephen Elkin qui traitent des rapports entre citoyenneté et démocratie locale ; dans une deuxième partie, Pauline Maier, Sidney Milkis, Martha Derthick, Clarence Stone et Kathryn Doherty évaluent la part de la démocratie locale dans l’histoire politique américaine. Dans la troisième et dernière partie, Alan Altshuler, Marc Landy, Gregory Weiher et Chris Cookson, Richard Valelly, enfin William Hagedorn et John Dilulio, analysent le poids du local dans les grands dossiers politiques actuels (urbanisme, environnement, éducation, représentation politique, justice), avant une conclusion de Philip Selznick sur les liens théoriques entre fédéralisme et communautarisme. Ce livre très complet sur toutes les facettes du fédéralisme américain des origines à nos jours constitue un bon document de travail par la richesse de ses références bibliographiques et la clarté de grands rappels sur la Fondation, la jeune république, l’ère progressiste ou le New Deal. La partie contemporaine comporte aussi de très bonnes sources statistiques, instructives sur la décentralisation ou surprenantes sur les criminels récidivistes qui contribuent à entretenir une paranoïa sécuritaire. Au total, bon ouvrage de référence (plus pour les enseignants que les étudiants néanmoins, car il reste très théorique et un peu rébarbatif) et qui, sans vraiment apporter de nouvelles interprétations ou de thèse originale, évalue bien le poids de l’idéologie sur les choix politiques des gouvernants.
Catherine Pouzoulet (Université Charles de Gaulle – Lille III)
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