Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701129184
128 pages

p. 95 à 114
doi: en cours

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no90 2001/4

2001 Revue française d'études américaines Dossier

Le « nouveau paradigme stratégique » républicain

Étienne de Durand Université Jean Moulin - Lyon III
With security experts so many and prominent in its ranks, the Bush Administration unsurprisingly came to power with a far-reaching strategic agenda. The project implies redirecting US foreign and security policy away from vaguely-defined objectives and undiscerning interventions. Practically, its proponents claim, it means acting more selectively yet more decisively, reducing US commitments and exposure abroad while enhancing its freedom of action and military power. On both accounts, this policy has fueled international and European resentment over “US unilateralism”. Strategic defenses are probably the most contending issue: while the Bush Administration considers the rapid deployment of missile defenses to be of paramount importance, many US allies see them as superfluous or, worse, destabilizing, not to mention great powers adamantly opposed to the project, such as China. Whatever the final decision, missile defenses are but a part of a grander scheme, supported by the proponents of the so-called “Revolution in Military Affairs”. Within that framework of technological and military dominance, missile defenses are closely linked to the protection of US space assets and therefore with the militarization of outer space.Keywords : Missile defenses, Georges W. Bush, Security policy, RMA, Space.
Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le contexte international et la conjoncture intérieure semblent autoriser les États-Unis à procéder à une véritable « révision de fond en comble » de leur stratégie de sécurité nationale, contrairement à ce que fut la Bottom-Up Review organisée par le premier gouvernement Clinton. La menace soviétique a définitivement disparu, et la courte victoire électorale de George W. Bush peut faire croire aux Républicains que leur programme international n’a pas été désavoué par une population américaine qui ne mesure probablement pas l’ampleur des changements en préparation.
Sous-tendu par l’affirmation nette de l’intérêt national américain, le « nouveau paradigme stratégique », comme le nomment ses partisans, correspond en apparence à ce qui est souvent dénoncé en Europe comme l’unilatéralisme américain en matière de politique étrangère. Plus profondément, il dénote la volonté de gérer les affaires internationales de façon à la fois plus détachée et plus décisive, en s’appuyant sur une transformation radicale de la posture stratégique et de l’appareil militaire américains dont l’objectif est une supériorité sans partage. À la source de l’incompréhension manifestée par les Européens, cette réorientation de la politique étrangère au profit des questions de sécurité s’explique autant par le parcours des membres les plus éminents de la nouvelle équipe gouvernementale que par l’importance objective des États-Unis comme garants de l’ordre international.
Après une présentation des idées et des hommes qui vont conduire la politique étrangère américaine, l’analyse portera sur la dimension plus proprement stratégique de la nouvelle doctrine, depuis les projets de défense antimissile jusqu’aux préoccupations spatiales et militaires dont ils procèdent.
 
Le contexte, les idées et les hommes du nouveau paradigme
 
 
S’il est assez normal qu’un nouveau gouvernement « se pose en s’opposant » au legs du gouvernement sortant, accusé pendant la campagne électorale d’avoir été prisonnier d’une « mentalité de guerre froide », le paradoxe veut que l’attitude générale et les premières déclarations du gouvernement Bush apparaissent justement comme une sorte de retour à une méfiance marquée vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Avant d’aborder la question des défenses antimissiles, qui est au cœur du contentieux entre les États-Unis et de nombreuses grandes puissances, il paraît opportun de replacer dans son cadre d’origine le New Look actuel sur les questions de sécurité, en examinant successivement l’équipe désormais au pouvoir, les conceptions qui sont les siennes et le contexte international.
« Faucons » et « Chouettes » : un Prince trop bien conseillé ?
Face à un Président notoirement inexpérimenté en matière internationale, les critiques n’ont pas manqué qui soulignaient les confusions de George Bush et son ignorance des patronymes de certains dirigeants internationaux. Si les partisans de ce dernier insistaient à l’inverse sur l’expérience de son équipe, on a fait valoir à cette occasion que George W. aurait bien du mal à s’imposer auprès d’un entourage direct qui, de Dick Cheney à Colin Powell, dispose dans ce domaine d’une compétence reconnue au point de faire presque autorité. Une telle profusion d’experts stratégiques ne saurait manquer, a-t-on dit, de générer des rivalités et de l’incohérence, mettant un Président novice dans la position délicate « d’arbitre final » face à des conseillers souvent décrits comme des « faucons [1] » (hawks).
L’entourage immédiat du président Bush se compose effectivement de fortes personnalités dont les capacités diplomatiques ou militaires sont indiscutables [2], et les spéculations sur les divergences probables entre hawks – Rumsfeld, Cheney et Wolfowitz – et owls – Powell, son adjoint Armitage – ont paru être justifiées d’emblée par la récente crise sino-américaine à propos de l’avion espion EP-3, le vice-président et le Secrétaire d’État ne réagissant pas avec la même virulence. Toutefois, la crise du Golfe en 1990-1991 avait vu les mêmes oppositions entre les mêmes personnes : Colin Powell avait ainsi exprimé de fortes réserves vis-à-vis d’une action militaire contre l’Irak, ce qui n’avait pas empêché l’équipe d’alors d’opérer au final des choix nets. En outre, l’influence considérable que l’on peut d’ores et déjà attribuer au vice-président laisse penser que celui-ci saura, si besoin est, imposer une cohérence d’ensemble à l’action internationale des États-Unis. Enfin, il paraît imprudent de reléguer d’emblée George W. Bush au rôle de simple figurant. Depuis Truman, on sait assez que l’inexpérience initiale n’empêche pas un Président d’avoir des intuitions justes, de se réserver la décision ou de ne s’impliquer que ponctuellement. De ce point de vue, rappelons que les institutions américaines se prêtent assez bien à ce « pilotage à distance », et que les précédents en la matière, d’Eisenhower à Reagan, ne sont pas nécessairement catastrophiques. À l’inverse, les Présidences de Nixon et de Carter n’ont pas laissé le souvenir d’une réussite sans partage, malgré l’implication souvent directe des deux hommes dans la conduite de la politique étrangère américaine.
En définitive, et par-delà des différences de style et de personnalité, la nouvelle équipe se distingue de la précédente par l’intérêt que nombre de ses membres témoignent depuis longtemps aux questions de sécurité et de défense. Alors que le National Security Advisor a souvent pour fonction de veiller aux retombées politiques internes des initiatives extérieures du Président, la nomination de Condoleeza Rice à ce poste résume bien le « tempérament » du nouveau gouvernement en même temps qu’elle confirme une tendance lourde du système politique américain, à savoir l’absorption de la politique étrangère dans la « stratégie de sécurité nationale [3] ».
Le monde pris entre « (dés)engagement sélectif » et « primauté »
Un article important paru dans la revue International Security en 1996 a caractérisé les quatre grandes options qui s’offraient aux États-Unis dans la conduite de leur stratégie : l’isolationnisme, « l’engagement sélectif », qui s’en tient à la défense des intérêts vitaux des États-Unis, la « sécurité coopérative », qui implique la recherche d’un consensus au sein des grandes enceintes multilatérales et s’exerce au profit de valeurs universelles comme le respect de la démocratie, et enfin, la « primauté » (primacy), qui consiste pour les États-Unis à s’assurer d’une supériorité militaire complète et à l’utiliser unilatéralement si nécessaire (Posen 1996). À l’instar de la distinction désormais banale entre réalisme rooseveltien et idéalisme wilsonien, ces stratégies alternatives ne sont pas toutes exclusives l’une de l’autre et constituent en réalité des idéaux-types, étant bien entendu que c’est le dosage opéré qui caractérise une politique. Là où le strategy mix clintonien était parti de la sécurité coopérative pour arriver progressivement à l’engagement sélectif, coloré tantôt de primacy, tantôt de multilatéralisme, le gouvernement Bush n’a pas dissimulé sa volonté de rééquilibrer le « mixte » au profit de la primauté et surtout de la sélectivité. Cette orientation suscite néanmoins la méfiance internationale et les réticences des alliés des États-Unis.
Guidés par les principes classiques du réalisme et répudiant comme confuse la doctrine clintonienne de « l’élargissement de la communauté des démocraties de marché », l’équipe au pouvoir a déclaré vouloir mener une politique moins arrogante et plus économe de la puissance américaine, à la fois plus sélective dans ses points d’application géographiques et plus décisive dans ses résultats. Derrière les aspects inévitablement rhétoriques des discours électoraux, ces positions indiquent un net primat de l’intérêt national américain, défini toutefois de façon suffisamment large pour inclure théoriquement les intérêts des alliés. Il s’agit de hiérarchiser les priorités et de distinguer l’essentiel de l’accessoire (Rice 2000 ; Lacorne 2000).
Concrètement, la nouvelle politique se traduit par une réévaluation générale des engagements américains et par le rééquilibrage de certaines relations bilatérales, comme l’illustre le rapide tour d’horizon qui suit. Mentionnons tout d’abord les Amériques, sujet souvent ignoré en Europe, mais qui devrait être l’une des priorités personnelles de George W. Bush, ce qu’indique la réactivation des projets de zone de libre-échange à l’échelle hémisphérique. Vient ensuite l’Asie orientale, considérée depuis plus de dix ans par la plupart des experts comme une région à tous égards essentielle, et qui mérite certainement cette appréciation d’un point de vue stratégique, tant les multiples tensions locales qui la traversent sont susceptibles d’avoir des répercussions mondiales (Delpech 1998). À cet égard, il est encore trop tôt pour savoir si Washington s’apprête à troquer son rôle traditionnel de garant de l’équilibre régional au profit d’une rivalité ouverte et durable avec Pékin, rivalité qui ne serait plus contenue par les intérêts commerciaux communs et le rôle apaisant des alliés des États-Unis. Il ne fait guère de doute cependant que le nouveau gouvernement est beaucoup plus soupçonneux que le précédent vis-à-vis de la Chine tout comme de la Russie, et semble décidé à substituer au moins partiellement « l’endiguement » à « l’engagement », comme l’attestent la plus grande attention portée au Japon, les prises de position en faveur de Taiwan et le rapprochement avec l’Inde – au détriment du Pakistan et sans doute des Talibans au pouvoir à Kaboul.
La décennie écoulée a montré à quel point les États-Unis conservaient un rôle central dans la sécurité du continent européen, et à quel point il était aussi difficile aux Européens d’agir sans ou contre les Américains qu’il était impossible à ceux-ci de rester à l’écart. Si elle ne suscite pas les mêmes craintes que la Chine, l’Europe demeure identifiée comme un intérêt stratégique américain ; dans cette mesure même, l’élaboration en cours de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) et la situation dans l’ex-Yougoslavie ne vont pas sans éveiller une légère inquiétude, voire la méfiance nette de certains parlementaires républicains. Comme l’illustre cependant le maintien actuel de la présence militaire américaine au Kosovo et en Bosnie, il paraît peu probable qu’interviennent sur ces questions des changements drastiques, tels qu’une opposition frontale aux projets européens en matière de défense commune – pour peu toutefois que les Européens eux-mêmes ne compromettent pas leur projet par une rhétorique excessive ou des efforts insuffisants en matière de crédits de défense. Les États-Unis exigeront en effet des contreparties réelles avant d’accepter un éventuel partage du leadership sur la sécurité du Vieux Continent.
Or, en Europe comme au Moyen Orient, et qu’il s’agisse du profil bas que les États-Unis ont tenté d’adopter [4] dans la crise israélo-palestinienne ou de la remise en cause des accords de Kyoto, la « retenue » et la « détermination sélective » dont se targue l’équipe Bush apparaissent respectivement comme de la désinvolture – aussitôt soupçonnée de recouvrir de « l’isolationnisme » – et de l’unilatéralisme, et génèrent ainsi les réserves et parfois le ressentiment ouvert des alliés de l’Amérique. Enfin, les projets américains en matière de défense antimissile, avec leurs répercussions possibles sur l’attitude de la Russie et de la Chine, ne laissent pas d’inquiéter les Européens.
Ce bref aperçu appelle deux remarques. Tout d’abord, seuls les États-Unis sont présents dans le monde entier et jouent un rôle central dans chacun des sous-systèmes régionaux ; seuls donc ils assurent le lien entre ces différents « espaces » de sécurité, qui sinon seraient largement déconnectés les uns des autres. Placés au centre du « système-monde », ils font l’objet des attentes ou des craintes de la plupart des acteurs régionaux et en retirent une influence considérable (Joffe 1995 ; Mélandri 2001). En parallèle, par le truchement du gouvernement Bush et en l’absence d’une menace majeure agissant comme une contrainte rationalisante, les États-Unis sont en train, en procédant à la redéfinition de leur stratégie de sécurité nationale, de laisser libre cours à leurs tendances « autistiques », à savoir certaines tentations récurrentes, propres à la culture stratégique américaine, et que l’on désigne généralement comme « l’unilatéralisme » et « l’isolationnisme » américains [5]. Ce sont justement ces dispositions qui suscitent l’opposition internationale à laquelle le gouvernement Bush risque de se heurter, et qui pourrait selon certains conduire ses projets à l’échec. Or, si le constat comporte une indéniable part de vérité, qui d’ailleurs se vérifiait déjà sous Bill Clinton, étant donné le primat des questions intérieures, la conclusion quant à elle semble par trop rapide et ne prend pas suffisamment en compte la marge de manœuvre américaine, d’autant plus significative qu’elle est le reflet de la situation unique que les États-Unis occupent aujourd’hui.
Pour cette raison, il est bien difficile de dire qui l’emportera, des deux tendances que représentent Dick Cheney et Colin Powell. « Faucons » et « Chouettes » semblent toutefois se retrouver dans une appréciation du monde largement façonnée par le prisme de la sécurité. Au final, et sous l’action des principales figures du gouvernement, les États-Unis vont donc être amenés à se concentrer sur la Chine et la Russie, ainsi que sur la prolifération des armes de destruction massive et les vulnérabilités des forces américaines. La défense antimissile est bien évidemment le point focal de ces préoccupations diverses.
 
« Missile Defense » : Achille et son bouclier
 
 
Plus que toute autre initiative en matière internationale et stratégique, la défense antimissile en est venue à symboliser la « dérive unilatéraliste » des Républicains, l’arrivée au pouvoir et les premières déclarations du nouveau gouvernement ayant encore renforcé cette perception. Compte tenu de la forte visibilité politique qui l’entoure et qui en fait la pierre angulaire du « nouveau cadre stratégique » proposé par George W. Bush, mais également parce qu’elle implique à la fois moins et plus qu’on ne le dit généralement, la défense antimissile mérite donc un traitement à part.
Afin d’éclairer utilement le débat contemporain et avant d’évaluer les résultats probables des projets du Pentagone, il convient donc de retracer brièvement l’historique de l’antimissile – historique fait de projets avortés et de débats âpres – et d’analyser les motivations explicites de l’équipe Bush.
Annales d’un échec répété
Contrairement à une légende tenace, les projets à l’étude de défense antimissile ne remontent pas à l’ère Reagan mais s’inscrivent dans une longue série de plans américains qui, de « Nike-Zeus » à « l’IDS », en passant par « Safeguard », ont jalonné toute la guerre froide (Cirincione 2001). Il existe ainsi en la matière une continuité historique bien plus considérable qu’on ne le suppose généralement ; les premiers projets de défense antimissile datent en réalité des débuts de l’ère balistique. Sur le plan des doctrines, à l’inverse, les motivations ont varié, et seuls les systèmes des années soixante et au-delà ont directement à voir avec la théorie et la pratique de la dissuasion nucléaire, s’écartant ainsi des plans plus anciens qui visaient « simplement » à gagner la guerre.
Les premières tentatives américaines en matière de défense stratégique remontent aux années cinquante. Il s’agissait essentiellement de contrer les capacités nucléaires émergentes de l’URSS, d’abord avec le système de missiles antiaériens à tête nucléaire « Nike-Hercules », destiné à intercepter les bombardiers soviétiques, puis avec son successeur, « Nike-Zeus », dont les intercepteurs devaient arrêter les premiers missiles soviétiques. Répondant dans les deux cas aux peurs infondées et successives d’un bomber puis d’un missile gap [6], « Nike-Hercules » et « Nike-Zeus » visaient chacun à protéger le territoire et les moyens nucléaires nationaux d’une attaque surprise et à préserver la suprématie nucléaire américaine [7]. Ces deux systèmes sont restés à l’état de projet et n’ont pas été déployés, essentiellement en raison de leur vulnérabilité et de leur coût : les radars associés aux intercepteurs et chargés de l’acquisition des cibles étaient peu performants, faciles à tromper et vulnérables, et il était de toute façon beaucoup moins onéreux de produire des missiles offensifs supplémentaires pour saturer les défenses que de renforcer ces dernières. Au fur et à mesure que se sont développés les moyens offensifs des deux Grands, et compte tenu de la technologie de l’époque, il est apparu illusoire de prétendre protéger avec quelque chance de succès l’ensemble du territoire.
Pour cette raison, la seconde génération de projets de défense antimissile obéissait à une logique profondément différente. Toujours au moyen de radars d’acquisition et d’intercepteurs endo- et exo-atmosphériques armés de têtes nucléaires (missiles « Spartan » et « Sprint »), il s’agissait cette fois avec « Sentinel » puis « Safeguard » de protéger des zones circonscrites, telle qu’une ville ou un site de lancement d’ICBM [8] américains. Au niveau de la doctrine de dissuasion nucléaire, on était entré alors dans l’ère de la « limitation des dommages » et de « l’évitement des villes » – étaient aussi évoquées accessoirement la protection contre un tir accidentel ou non-autorisé et la dissémination des armes de destruction massive à de nouveaux acteurs, dont en particulier la Chine. Devant le refus généralisé de la population des grandes agglomérations américaines d’avoir des « bombes dans l’arrière-cour », à la surprise d’ailleurs des responsables politiques, le projet de défense des villes fut rapidement abandonné. La contestation populaire, ajoutée là encore au coût du système et à ses limites technologiques face au « mirvage [9] », explique que les deux adversaires se soient entendus à l’époque pour fortement restreindre, dans le cadre du traité ABM [10] de 1972, les possibilités en matière de développement et de déploiement de systèmes antimissiles.
À partir des années soixante-dix et jusqu’en 1983, date du discours de Ronald Reagan et du lancement de la « guerre des étoiles », l’argumentaire contre les défenses antimissiles est rôdé dans ses principaux éléments. Selon les vues dominantes à l’époque, et dont on rencontre des échos dans le débat actuel, l’invention du nucléaire a radicalement et à jamais modifié les rapports entre grandes puissances. Précisément parce qu’il n’existe aucune parade contre les missiles armés de têtes nucléaires, les États-Unis et l’URSS ne peuvent sortir d’une situation de vulnérabilité mutuelle, et leur seule garantie de survie réside dans leur capacité réciproque à éliminer l’adversaire, y compris après une attaque surprise – on parle alors de « frappe en second ». Désignant à la fois un seuil à atteindre lorsqu’on veut dissuader un adversaire et plus généralement la situation de prise en otages mutuelle ainsi créée, le célèbre acronyme anglais « MAD » (pour « Destruction Mutuelle Assurée »), résume ce que beaucoup d’analystes caractérisent comme une condition existentielle. La vulnérabilité mutuelle sous menace nucléaire crée entre les deux adversaires un objectif commun dans ce qui est désormais une relation faite de compétition mais aussi de coopération, où il s’agit avant tout d’éviter la guerre nucléaire [11] ; elle induit également un renversement paradoxal de la logique habituelle, selon laquelle par exemple les armes offensives seraient déstabilisantes, à l’inverse des armes « purement » défensives [12] (Jervis 1978). En contexte nucléaire, ce sont les systèmes défensifs, susceptibles de remettre en cause la capacité de destruction assurée de l’adversaire, qui peuvent l’induire à des postures dangereuses (tir sur simple alerte radar, etc.), voire à une attaque préventive. Dans cette perspective, « l’équilibre de la terreur » décrit un rapport de dissuasion stable, dans lequel les adversaires ont la certitude de pouvoir se détruire et qui par là-même exerce un effet modérateur. Tout ce qui est susceptible de nuire à la « stabilité stratégique », paradigme central de la logique classique de la dissuasion nucléaire, doit donc être évité, entre autres par le biais d’accords bilatéraux de « maîtrise des armements [13] ». On comprend dès lors que les tenants de cette pure logique de la dissuasion aient toujours été opposés aux défenses antimissiles, qui selon eux, nuisent à la stabilité stratégique sans pour autant apporter une protection efficace (Jervis 1984).
Notons toutefois que nombre d’experts – pour la plupart dans le camp des « faucons » – restent pendant cette période favorables à l’idée d’un « mixte offensif-défensif », qui doit, selon eux, renforcer la dissuasion et décourager « l’aventurisme » du Kremlin en montrant aux dirigeants soviétiques que les États-Unis restent dominants et ce, quel que soit le niveau d’une éventuelle attaque soviétique – on parle en anglais d’escalation dominance.
On pourrait croire au premier abord que « l’Initiative de Défense Stratégique » (SDI selon l’acronyme anglais) proposée par Ronald Reagan a manifesté en son temps le triomphe de la tendance « dure » et aurait donc pu préfigurer la mise en place du fameux « mixte offensif-défensif ». S’il est bien exact que les partisans d’une ligne dure face à l’URSS sont au pouvoir en 1980, le projet IDS n’a obéi apparemment que de très loin à des préoccupations stratégiques. En attendant l’ouverture des archives, il n’est bien entendu aucune certitude en la matière, mais il semble presque avéré que le projet Star Wars a d’abord été une gigantesque opération de relations publiques à usage interne : le réarmement classique et surtout nucléaire organisé à la fin de la présidence Carter et pendant le premier mandat de Ronald Reagan avait en effet suscité une opposition grandissante de la part de diverses fractions de la société, depuis les scientifiques anti-nucléaires jusqu’aux « évêques inquiets ». L’ambition démesurée du projet initial comme les réductions drastiques qu’ont connues les versions ultérieures semblent aller dans ce sens, et ce n’est qu’a posteriori que l’IDS fut considérée comme une arme économique face à l’URSS. Ainsi, à l’exception du Président lui-même et de quelques rares conseillers, il est probable que la plupart des membres du gouvernement Reagan n’ont jamais cru en la possibilité à court ou moyen terme d’une défense antimissile efficace au niveau stratégique, c’est-à-dire face à l’URSS. Étant donné les limites de la technologie et le coût prohibitif des premiers efforts de développement, il n’est pas étonnant que la « guerre des étoiles » reaganienne, censée aboutir à une protection totale du territoire américain, ait au final « accouché » en 1991 du « GPALS » (pour « Protection globale contre des frappes limitées »), projet infiniment moins ambitieux et d’ailleurs suspendu par Bill Clinton. En définitive, il n’est donc pas exagéré de dire que l’histoire de la défense antimissile, malgré cinquante ans de recherche et des crédits considérables – au minimum plusieurs dizaines de milliards de dollars – s’est soldée jusqu’à présent par un échec.
Les systèmes projetés et l’argumentaire républicain
Depuis 1994 et la victoire des Républicains dans les mid-term elections, le thème de l’antimissile est revenu sur le devant de la scène face à un gouvernement Clinton réticent mais de plus en plus acculé. Cependant, en dépit de polémiques aux accents souvent familiers pour qui connaît le débat stratégique américain des années quatre-vingts, les projets actuels ne s’inscrivent pas véritablement dans la problématique stratégique qui était celle de la « guerre des étoiles » : ils ne prétendent pas résoudre définitivement les paradoxes et les apories du fait nucléaire ou offrir au territoire américain une protection totale, mais participer à une redéfinition en profondeur de l’équation de la sécurité. À vingt ans de distance, les deux projets américains ont toutefois en commun de dissimuler une partie de leurs objectifs.
La parution du rapport Rumsfeld en juillet 1998 et le tir d’un missile balistique nord-coréen au-dessus du Japon quelques semaines après [14] ont finalement contraint le gouvernement Clinton à agir dans un sens peu en harmonie avec ses préférences véritables et à lancer le projet de « Défense antimissile nationale » (ou « NMD [15] »). Prenant acte du refus de la Russie, des réticences des alliés et des deux essais d’interception ratés sur trois, Bill Clinton a préféré confier la décision finale de déploiement à son successeur. Outre les implications politiques qu’aurait eue toute autre décision, les défauts du système NMD dans sa forme originelle – c’est-à-dire basé au sol et interceptant par collision directe les ogives dans l’espace – ont certainement joué à cet égard. Compte tenu de ses vulnérabilités face à des contre-mesures techniquement simples, le projet clintonien semble de fait très inférieur à des systèmes d’interception en phase ascendante. Basés sur avions ou sur navires, ceux-ci présentent l’avantage d’attaquer un objectif beaucoup plus facile à localiser et dépourvu de leurres [16], sans pour autant menacer potentiellement la Russie et la Chine, trop vastes pour être à portée de systèmes maritimes ou aériens. Les projets républicains vont cependant bien au-delà de l’éventuel déploiement du NMD, système qui n’avait d’ailleurs pas initialement les préférences de l’équipe Bush. Qu’il s’agisse des plates-formes de tir ou du moment exact de l’interception durant la trajectoire du missile, toutes les configurations sont actuellement à l’étude, depuis les intercepteurs ultra-rapides déployés sur bateaux jusqu’aux Boeing 747 équipés de laser extrêmement puissants, en passant par des intercepteurs basés dans l’espace ou sur le sol américain. Ce qui semble d’ores et déjà assuré, en revanche, c’est que le choix final se portera sur une architecture ambitieuse de programmes complémentaires établissant des défenses antimissiles « multicouches ».
Aux yeux de l’équipe dirigeante, ce projet se justifie par tout un ensemble de raisons, où figurent les arguments évoqués à un moment ou à un autre de la guerre froide comme de nouveaux motifs. Exposés ci-après par ordre d’importance croissante, ces divers arguments indiquent clairement que la défense antimissile doit occuper une place centrale au sein du « nouveau paradigme stratégique ». En première analyse, ce sont la politique intérieure, mais surtout la prolifération des armes de destruction massive (ADM) et ces « raisons stratégiques » que sont la Russie et singulièrement la Chine qui semblent motiver la « Missile Defense ».
De prime abord, partisans comme adversaires des défenses antimissiles ont fait valoir des motifs d’ordre intérieur, entre autres les intérêts des industriels concernés par les retombées financières des programmes en cours ou en préparation. Pour significatives qu’elles puissent être, ces raisons ne sauraient complètement emporter l’adhésion : les pressions de ce type sont rarement à elles seules déterminantes, et il existe bien d’autres lobbies au sein du système politique américain. Le thème de la protection des populations paraît plus convaincant parce que politiquement porteur, dans la mesure où il s’accompagne de la perspective d’une forte réduction de l’arsenal nucléaire américain, qui pourrait passer de plus de 6 000 têtes à 1 500 – ce qui n’est pas sans rappeler les propositions similaires de Ronald Reagan. La popularité de ce thème s’explique en partie par l’histoire des États-Unis : en l’absence de voisins menaçants et d’invasions depuis 1812, protégés en outre par les océans pendant tout le xixe siècle, les Américains ne se sont jamais complètement faits à l’idée de la vulnérabilité de leur territoire. À lui seul, l’argument est d’autant moins décisif que la population ne prête qu’une attention limitée aux questions extérieures [17] ; il se conjugue toutefois à la recherche de sécurité qui caractérise les sociétés occidentales contemporaines, ce qui explique que le gouvernement américain évoque souvent la défense antimissile par ce biais auprès de ses alliés [18]. Dans le même ordre d’idées, l’antimissile est présenté comme une garantie face à la possibilité d’un lancement accidentel ou non-autorisé, l’hypothèse du « militaire fou » et surtout de la défaillance technique étant accréditée par l’état de délabrement des installations russes.
Aussi porteur soit-il, le thème de la protection ne saurait cependant constituer à lui seul et « dans le vide » une raison déterminante. C’est bien en effet le problème de plus en plus préoccupant de la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs associés, les missiles balistiques en particulier, qui est au fondement des efforts diplomatiques, technologiques et financiers des États-Unis. La dernière décennie a été marquée par la dissémination des technologies balistiques, un nombre croissant de pays disposant de missiles à courte et moyenne portée. En outre, se sont créées des filières, en particulier autour de la Corée du Nord, qui ne dépendent plus du tout des exportations occidentales et sont même partiellement autonomes vis-à-vis de la Russie et de la Chine. Le moment n’est donc plus éloigné qui verra des pays par ailleurs faibles disposer potentiellement de missiles à portée intercontinentale, c’est-à-dire capables d’atteindre directement les États-Unis et l’Europe à partir de zones géographiquement reculées (Delpech 2001).
À cet égard, il importe de rappeler brièvement les particularités de la menace à laquelle les défenses antimissiles sont censées obvier. N’est pas seulement en cause l’arme de destruction massive en tant que telle, c’est-à-dire l’ogive nucléaire ou plus probablement biologique ou chimique. Le vecteur lui-même revêt en effet une importance capitale, dans la mesure où les missiles balistiques signifient traditionnellement : immédiateté de la menace, absence de protection et donc fin de la « distance psychologique » qui préserve les populations occidentales des conséquences de conflits lointains, enfin possibilité de viser directement les centres urbains. Tous ces éléments dotent l’arme balistique d’un poids politique souvent hors de proportion avec son utilité militaire réelle, qui est essentiellement fonction de la charge emportée et de la précision du tir. Ainsi, la guerre du Golfe a bien montré simultanément l’efficacité militaire très réduite des missiles irakiens SCUD – malgré les 28 morts et les 98 blessés américains – et leur impact politique potentiel, si Saddam Hussein était parvenu par ce biais, comme il en avait l’intention, à entraîner Israël dans le conflit. En témoigne également le nombre de sorties aériennes que les militaires américains consacrèrent, sans succès d’ailleurs, à ce problème (Gordon 1995 227-248). Toute la logique de la dissuasion, on l’a vu, est née de la combinaison d’une puissance de destruction immense, « la bombe », et d’un vecteur extrêmement rapide, le missile. Quoiqu’on ait régulièrement tendance à oublier le deuxième terme de l’équation, la vitesse du missile et l’absence de défenses performantes ont eu beaucoup à voir avec l’acceptation de la logique de dissuasion, par opposition à la logique traditionnelle de la défense – parer un « coup » ou une arme en lui opposant une force ou une technologie équivalente. Or, rentrer dans un rapport de dissuasion avec des pays considérés jusqu’ici comme « délinquants [19] » ne va pas sans soulever de nombreuses difficultés, au premier rang desquelles les limites qui viendraient inévitablement entraver la liberté d’action américaine dans telle ou telle région du monde – perspective d’autant plus inacceptable que le contexte actuel se caractérise précisément par le nombre et la fréquence des interventions outremer. Autrement dit, la menace balistique est au moins autant de nature politique que directement opérationnelle et militaire, et les « proliférations » entendent d’abord restreindre le champ d’action des forces armées américaines, soit dans un souci de défense, soit afin de pouvoir mener une politique régionale expansionniste sous couvert de moyens technologiquement limités, mais stratégiquement significatifs. Dès lors, la finalité des défenses antimissiles est, en intervertissant une formule américaine traditionnelle, de « dissuader leur dissuasion », l’antimissile tenant lieu de condition de possibilité à une intervention [20].
Il s’agit là d’un argument significatif, compte tenu de l’importance des risques et de la faiblesse relative de la plupart des enjeux envisageables aux yeux des opinions publiques occidentales (Gordon 2001). C’est d’ailleurs ce même argument qui justifie les recherches entreprises par toutes les grandes puissances occidentales, France comprise, en matière d’antimissile de théâtre. Quels que soient leurs mérites, cependant, les arguments pro-MD ne semblent pas, en l’état, justifier à eux seuls l’ambition et les implications lourdes du projet – après tout, le bouclier que sa mère offrit à Achille n’était pas uniquement destiné à son talon…
 
La suprématie par le haut
 
 
Au vu des observations précédentes, une remise en perspective du programme MD semble s’imposer. Les contre-arguments que l’on peut faire valoir sont suffisamment sérieux pour mettre en doute la thèse selon laquelle la prolifération des ADM serait seule en cause. De fait, le projet de défenses antimissiles « multicouches » envisagé par le gouvernement indique à demi-mots, mais de plus en plus clairement, que l’enjeu central est bien la militarisation de l’espace. Celle-ci est à son tour au cœur d’un projet plus vaste encore, et qui ne vise rien moins qu’une transformation radicale et pour tout dire révolutionnaire de la posture stratégique et de l’organisation militaire des États-Unis.
Les défauts de la cuirasse
Les périls très réels impliqués par la dissémination des ADM ne suffisent sans doute pas à contre-balancer les risques non moins tangibles qui accompagneraient le déploiement non concerté de défenses antimissiles.
En premier lieu, la remise en cause unilatérale de l’interdiction des défenses stratégiques et donc du traité ABM risque sérieusement d’aliéner la Russie et la Chine. Outre que ces puissances peuvent répondre en observant moins encore qu’elles ne le font présentement les restrictions à l’exportation de technologies sensibles, un tel geste de la part de l’Amérique, elle-même largement à l’origine des normes internationales en la matière, pourrait porter gravement atteinte au « régime » global de lutte contre la prolifération, d’où l’ire des Européens… Sans se faire pour autant le gardien d’une conception par trop datée de la stabilité stratégique et internationale, et en reconnaissant que le contenu de notions élaborées en pleine confrontation bipolaire demande à être modernisé, on ne peut que souligner le bilan plutôt satisfaisant des politiques de non-prolifération – si du moins on se réfère aux prédictions pessimistes émises il y a trente ans (Grand 2001).
En second lieu, le missile balistique ne constitue la solution technologique optimale que dans le cas du nucléaire, et la plupart des pays considérés à risque ne possèdent pas aujourd’hui – et probablement pas avant dix ou quinze ans – l’ensemble des technologies nécessaires, à l’exception peut-être de la Corée du Nord. Le vecteur balistique n’est en fait vraiment adapté qu’aux charges nucléaires, car ses capacités d’emport limitent considérablement la quantité de gaz neuro-toxiques utilisables et la dispersion d’agents biologiques à partir d’un missile reste techniquement délicate et en partie aléatoire. En d’autres termes, le biologique et le chimique étant plus répandus que le nucléaire, les missiles de croisière, avions d’épandage agricole et autres moyens « rustiques » jusqu’à la fameuse « valise » se prêtent bien mieux à des utilisations ouvertes ou secrètes (terrorisme), même si l’impact politique de telles menaces est pour l’heure moins bien appréhendé que ne peut l’être celui du couple habituel associant missile balistique et tête nucléaire. Au final, cependant, la gamme des stratégies « asymétriques » apparaît très large.
En troisième lieu, et pour les menaces explicites à tout le moins, il paraît arbitraire d’écarter a priori le schéma classique de la dissuasion, tel qu’il a été appliqué pendant quarante ans vis-à-vis de l’URSS. Même si l’on peut reconnaître que les défenses antimissiles élèvent de fait le seuil de crédibilité pour le proliférant, évitant ainsi au décideur américain d’être potentiellement acculé à des choix difficiles et de rentrer dans un rapport de dissuasion avec certains pays jugés intrinsèquement dangereux, il n’en demeure pas moins qu’historiquement le nucléaire a tout au plus permis à la dissuasion de fonctionner, c’est-à-dire qu’il a gelé la situation sans pour autant autoriser des actions positives, offensives, ni même un ascendant politique bien net, comme les États-Unis en ont fait eux-mêmes l’expérience. Autrement dit, qu’un État proliférant puisse mener une politique d’agression à l’abri d’une posture de « persuasion [21] » appuyée sur une menace crédible d’emploi direct d’ADM reste à voir ; quant à employer effectivement ces armes contre le territoire américain, qui voudrait subir les représailles dévastatrices que les États-Unis sont facilement en mesure d’infliger, étant donnée la disproportion des arsenaux ? En sens inverse, la recherche de l’invulnérabilité et le rejet de « l’égalisation » nucléaire, quoique toute relative en l’espèce, semble accréditer la perception selon laquelle les États-Unis refuseraient, le cas échéant, de prendre en compte les intérêts vitaux des puissances régionales.
À tout le moins, on le voit, l’argument de la prolifération et du parapluie antimissile comme condition politique préalable à l’intervention est un objet de débat entre thèses également défendables.
L’espace, envers du décor
Compte tenu des incertitudes relevées plus haut, l’observateur de la scène politique américaine a quelque peine à comprendre la persévérance et pour tout dire l’acharnement avec lesquels les Républicains poursuivent le projet de défense antimissile. Outre les préférences d’une majorité d’entre leurs experts pour un mixte offensif-défensif, leurs doutes par rapport à la valeur de la seule dissuasion et leur volonté de conserver une grande flexibilité face à un contexte identifié comme fluide, il semble donc nécessaire d’envisager des motivations stratégiques dérobées et de s’interroger sur les finalités et les retombées à long terme des divers projets actuels de défense antimissile, en prenant tout particulièrement en compte les vulnérabilités futures du dispositif stratégique américain.
Dans la mesure où le gouvernement Bush paraît en effet déterminé à aller dans le sens d’une modernisation accélérée des forces armées américaines, le « système des systèmes [22] » va revêtir une importance cruciale et donc représenter une vulnérabilité de premier ordre. Or, la clef de voûte de cette architecture est bien évidemment constituée par l’ensemble des satellites, présents et à venir, militaires et commerciaux. Il n’est à cet égard pas neutre que le secrétaire à la Défense ait officiellement annoncé son intention de développer fortement le programme spatial militaire américain et de procéder à la militarisation de l’espace, afin d’anticiper un possible « Pearl Harbor spatial [23] ». Même si la supériorité américaine dans ce domaine est indiscutable, il est néanmoins avéré que certains pays comme la Chine travaillent actuellement à des armes antisatellites (ASAT). Or, la protection des space assets passe nécessairement par des défenses antimissiles, puisque les technologies qui permettent de mettre au point des missiles balistiques intercontinentaux sont par définition également utilisées dans le domaine spatial et peuvent donc servir à des armes antisatellites. De façon symétrique, les divers systèmes de défense antimissile dépendront tous des satellites de détection avancée, eux-mêmes point faible du système en l’absence de défenses spatiales, puisque vulnérables à des missiles antisatellites [24]. Dans la perspective de sécurité totale et unilatéralement assurée qui est celle du Pentagone républicain, la défense antimissile et la militarisation de l’espace sont indissociablement liées. De tels projets sortent clairement de la problématique de la prolifération et des menaces régionales ; leur nature stratégique comme leur portée à long terme semblent assez indiquer qu’ils sont dirigés avant tout contre la Russie et surtout contre la Chine, puissance technologique et militaire émergente. On s’explique mieux dès lors l’opposition de ces deux puissances, qui perçoivent bien qu’au-delà de leur capacité de riposte nucléaire à court terme, c’est la possibilité de contester la supériorité militaire américaine en adoptant des stratégies « asymétriques », c’est-à-dire ciblées sur les faiblesses du système américain, les satellites par exemple, qui leur serait de la sorte déniée. En définitive, les projets de défense antimissile aujourd’hui à l’étude semblent bien, en plus de leur fonction de protection, remplir le rôle de « tremplin » technologique pour une militarisation progressive de l’espace.
La Révolution est en marche
Cette dernière hypothèse paraît d’autant plus vraisemblable que le domaine spatial se situe au croisement de toutes les technologies émergentes : à ce titre, il est appelé à jouer un rôle militaire essentiel. Précisément dans cette perspective techno-stratégique, le spatial participe de ce qui est communément appelé la « Révolution dans les Affaires Militaires » (« RMA » d’après l’acronyme anglais) et qui est au cœur de la stratégie de sécurité nationale du Pentagone.
Il existe en effet depuis quelques années un mouvement d’experts des questions de défense, praticiens ou universitaires, qui soutient qu’une « révolution militaire » est en cours, suite à l’accélération fantastique et à la convergence des progrès réalisées dans diverses branches technologiques, dont en particulier l’électronique, la miniaturisation et l’informatique. Ces avancées se traduisent par la progression sans précédent de la précision des frappes, ainsi que de la capacité à traiter et à transmettre l’information en temps réel – par exemple, les diverses « signatures » émises par les engins militaires. De ce point de vue, l’acquisition, la maîtrise et la protection de l’information – qui impliquent ipso facto de dénier à l’adversaire ces mêmes capacités – sont identifiées comme des capacités décisives pour la supériorité militaire. Évoquant le doublement de la puissance des processeurs tous les dix-huit mois, les partisans de la RMA insistent à l’envi sur l’importance fondamentale de la « suprématie informationnelle » et donc d’une modernisation accélérée de l’appareil militaire américain [25]. Concrètement, ils sont favorables à des investissements massifs dans le domaine des senseurs et des capteurs – et donc des satellites – ainsi que des systèmes d’armes à longue portée comme les missiles de croisière et les bombardiers B2, et ce au détriment de ce qu’ils appellent des « plates-formes de la guerre froide », comme les chars, porte-avions et autres chasseurs-bombardiers traditionnels. Il s’agit de « verrouiller » la supériorité militaire des États-Unis en investissant les domaines d’avenir, prévenant de la sorte toute tentative semblable par une autre puissance. Ces perspectives futuristes ne convainquent pas tous les acteurs concernés, à commencer par une bonne partie de l’institution militaire. Entre autres conséquences concrètes, la réalisation de la RMA passe en effet par un arbitrage budgétaire tout au profit de l’US Air Force et donc au détriment de la Navy et surtout de l’Army. Si les rivalités « interservices » ordinaires s’en trouvent d’autant plus avivées que la composante civile du nouveau Pentagone paraît entièrement acquise à la cause de la RMA [26], il est encore trop tôt pour prendre la mesure exacte des changements en préparation.
Tout au long du raisonnement [27] qui, depuis les défenses antimissiles, conduit à l’espace et à la RMA, le programme stratégique républicain semble engager les États-Unis dans une course paradoxale pour la suprématie militaire, alors qu’ils la détiennent dès à présent. Ceci peut s’interpréter à la fois comme une prudence tenant de la worst-case analysis et comme une logique « capacitaire » qui substitue aux menaces politiques le risque technologique – paradoxe encore renforcé par le fait que ce sont les États-Unis qui les premiers alimentent le progrès des technologies militaires ; ils se retrouvent de la sorte en compétition avec eux-mêmes. Au final, et sans pour autant considérer comme inexistants les risques créés par la prolifération et les inquiétudes par rapport à l’espace, on retrouve sans doute là nombre de traits caractéristiques de la culture stratégique américaine, telle qu’elle s’exprimait déjà, mais de façon plus réglée, pendant la guerre froide.
 
Conclusion : « Guns but Butter »
 
 
Par rapport à ces développements qu’ils n’ont pas anticipés, les Européens peuvent paraître presque « hors-jeu », sous le double effet de leur désaccord stratégique initial et de leur retard technologique. Le jugement demande toutefois à être nuancé, compte tenu des évolutions récentes : certains gouvernements européens ont timidement exprimé de l’intérêt pour les retombées technologiques et industrielles des programmes de défense antimissile, et la prolifération balistique suscite des appréhensions réelles. On assiste donc à l’heure actuelle à un réalignement très progressif des positions européennes, qui devraient passer du refus de principe à l’acceptation conditionnelle, pour peu que les Américains consentent à donner suite aux préoccupations européennes vis-à-vis de la Russie et intègrent leurs alliés au projet. Dans l’hypothèse d’un ralliement européen aux thèses américaines, les contraintes budgétaires propres aux pays de l’Union limiteront toutefois rapidement leur capacité à peser sur les choix opérationnels des États-Unis. En sens inverse, c’est-à-dire en cas de « front commun » du refus, le rapport de force ne semble guère plus favorable.
Que l’on déplore les atermoiements européens ou qu’à l’inverse on estime déstabilisant le projet stratégique américain, il convient cependant de ne pas céder à un alarmisme d’autant plus prématuré que les délais de réalisation des défenses antimissiles ou de la RMA dépassent largement la durée du mandat de George W. Bush. En parallèle, celui-ci devrait être amené à s’interroger sur les conséquences d’un projet dès à présent onéreux mais dont les bénéfices politiques ne pourront pas être à coup sûr « escomptés » électoralement. Outre son coût politique, qu’il s’agisse de retombées internationales ou de pork-barrel politics impliquant les intérêts locaux et la grogne des militaires, le « nouveau paradigme stratégique » en cours de définition risque fort d’impliquer un coût budgétaire substantiel, fournissant de la sorte à un Congrès divisé et toujours soucieux de son électorat d’excellentes raisons d’intervenir.
Il n’est donc pas impossible que le gouvernement Bush accomplisse en sens inverse le chemin parcouru par Clinton lors de son premier mandat, et s’éloigne progressivement de la « recherche de la primauté » et du « désengagement sélectif » au profit d’une approche plus consensuelle, à l’intérieur comme à l’extérieur.
* L’auteur tient à remercier Vincent Michelot, Jennifer Merchant, Daniel Sabbagh et Camille Grand, ainsi que ses relecteurs anonymes pour leurs commentaires et leurs critiques.
 
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·  Schelling, Thomas. Arms and Influence. Yale : Yale UP, 1967 ; The Strategy of Conflict. Cambridge : Harvard UP, 1990 (réédition).
 
NOTES
 
[1]Il est de tradition dans le milieu stratégique américain d’opposer les « faucons » (hawks), c’est-à-dire les « durs », aux « colombes » (doves) ; plus récemment, certains analystes en sont venus à rajouter dans ce bestiaire les « chouettes » (owls), qui étaient pour les anciens Grecs un symbole de sagesse et qui désignent des « centristes » clairvoyants. Parce que sa prudence le range naturellement dans cette dernière catégorie, Colin Powell a la faveur des Européens, contrairement à Donald Rumsfeld.
[2]Le vice-président Cheney dirigeait le Pentagone pendant la guerre du Golfe, et Paul Wolfowitz, l’actuel numéro deux du Département de la Défense (DoD), était à l’époque Under-Secretary for Policy ; Colin Powell, l’actuel Secrétaire d’État, était alors Chairman du « JCS » ou Joint Chiefs of Staff, et Condoleeza Rice est une spécialiste du monde ex-soviétique en provenance du milieu universitaire. Enfin, Donald Rumsfeld a déjà dirigé le DoD pendant la présidence de Gerald Ford.
[3]Rappelons les efforts en sens inverse déployés par le gouvernement Clinton, qui avait essayé d’élargir la notion de sécurité en y incluant par exemple les questions économiques et commerciales.
[4]Tenté, disons-nous, car les événements récents ont bien montré les limites des velléités américaines de « désengagement relatif » : ce sont finalement les pressions discrètes des États-Unis qui ont, semble-t-il, fait reculer l’armée israélienne lors de son incursion d’avril à Gaza. Voir Deborah Sontag, “Israel’s Chagrin : Earning Rebukes From All Sides”, The New York Times, 20 avril 2001, et Jane Perlez, “Powell Assails Israel for Gaza Incursion”, The New York Times, 18 avril 2001.
[5]Ces deux termes résument bien mal et avec la plus grande confusion des éléments aussi divers que le primat relatif des questions de défense, la difficulté toute américaine à accepter des résultats en demi-teinte ou encore le peu d’intérêt que la population témoigne pour les questions internationales – dans cette mesure, les accusations qui se servent des deux notions en les assimilant d’ailleurs l’une à l’autre signifient au moins autant sur les critiques européens qui les emploient que sur l’objet qu’ils se proposent de décrire. Sur les réalités que recouvrent les deux termes, voir Étienne de Durand (2000 8-25).
[6]Le terme de gap a désigné une sérieuse avance qualitative ou quantitative au profit de l’URSS dans le domaine considéré ; dans ces deux cas historiques, cependant, les « retards » américains relevaient du mythe ou de l’instrumentalisation politique.
[7]Cette suprématie correspond à ce que l’on appelle, dans le jargon stratégique élaboré alors, une capacité de « première frappe », c’est-à-dire la capacité à détruire les installations nucléaires adverses sans peur de représailles.
[8]« ICBM » pour Intercontinental Balistic Missile.
[9]Le « mirvage » (de « MIRVs » ou Multiple Independently Targetable Reentry Vehicles) désigne l’installation de plusieurs têtes nucléaires miniaturisées sur un seul missile. À l’origine de la croissance fantastique des arsenaux nucléaires pendant les années soixante-dix et quatre-vingts, l’innovation technologique du « mirvage » a également compliqué de façon exponentielle la tâche des systèmes de défense antimissile.
[10]« ABM » pour Anti-Ballistic Missile. Selon les termes du traité, les deux Grands n’avaient ainsi droit qu’à deux, puis un seul site antimissile (suite à un amendement de 1974), les Russes choisissant Moscou et les Américains un site d’ICBM dans le Dakota du Nord, autour duquel fut déployé pour quelques mois le système « Safeguard » en 1975.
[11]On oppose ainsi « jeu à somme nulle » et « jeu à somme non nulle », à partir d’une réflexion trouvant son origine dans la théorie des jeux. Voir l’ensemble des travaux des « stratèges civils » des années cinquante et soixante, en particulier Thomas Schelling (1967 ; 1990).
[12]La validité même du concept « d’armes défensives » continue de faire l’objet de débats vigoureux.
[13]Cette expression n’est qu’une traduction approximative de l’anglais arms control, qui comporte, on vient de le voir, toute une dimension qualitative, et non simplement quantitative.
[14]La presse parlait alors de « tir de validation du rapport Rumsfeld ».
[15]Comme la plupart des gouvernements occidentaux, le gouvernement Clinton était, en revanche, favorable aux défenses antimissiles « de théâtre » (ou « TMD »), c’est-à-dire les systèmes chargés d’intercepter des missiles balistiques de courte ou moyenne portée – moins de 5 500 km. Or, la différence entre NMD et TMD est plus juridique et politique que technologique, et certains systèmes TMD sont susceptibles, au prix de quelques modifications, d’être utilisés contre des missiles de portée intercontinentale.
[16]En phase ascendante, et contrairement aux têtes lorsqu’elles retombent, le missile est plus gros, plus lent et laisse derrière lui un panache aisément détectable. Sur tous ces points techniques, voir Theodore Postol (1999-2000) et Richard Garwin (2000).
[17]Ce point est souvent sur-utilisé par les argumentaires défavorables à la défense antimissile, voir par exemple Paul Quilès (2001).
[18]Ce n’est évidemment pas par hasard que l’expression « National Missile Defense » a été remplacée par « Missile Defense » (MD). Par ailleurs, la protection offerte aux alliés par les États-Unis pourrait remplacer d’autant mieux la garantie nucléaire de la guerre froide que la crédibilité de représailles nucléaires américaines au profit d’un tiers, avec les dangers que ces représailles entraîneraient, paraît moins assurée aujourd’hui, en l’absence de menace de premier ordre mettant en jeu les intérêts vitaux de tous.
[19]Le Département d’État a remplacé depuis juillet 2000 l’expression « rogue states » par celle plus nuancée de « states of concern ».
[20]La formule « to deter our deterrent » fut utilisée à propos des armes nucléaires soviétiques qui, dès lors qu’elles menaçaient directement le territoire américain, pouvaient selon certains analystes dissuader les États-Unis de faire jouer leur propre dissuasion nucléaire au profit de l’Europe en cas d’attaque classique de l’URSS. Dans le débat actuel, on parle des défenses antimissiles comme d’un enabler. Pour un argumentaire complet et favorable aux défenses antimissiles, et qui correspond semble-t-il d’assez près aux vues des Républicains, voir Keith Payne (2001). Pour une analyse nuancée du sujet, voir Thérèse Delpech (2001).
[21]Traduction approximative de l’anglais « compellence », qui s’oppose à « deterrence », la « persuasion » désigne un usage offensif de l’emploi ou de la menace d’emploi, contrairement à la dissuasion.
[22]C’est-à-dire les senseurs qui assurent la collecte de l’information (pour l’essentiel, les coordonnées des cibles) ainsi que les dispositifs qui en permettent la transmission en connectant entre eux et en temps réel les différents systèmes d’armes – d’où l’expression « système des systèmes ».
[23]Soulignons d’ailleurs que Donald Rumsfeld a, en plus de la commission sur la menace balistique, présidé l’année dernière les travaux d’une autre commission, chargée elle d’examiner les questions militaires spatiales.
[24]On peut toutefois faire valoir qu’en brisant le tabou de la militarisation de l’espace, les États-Unis encouragent leurs concurrents et adversaires potentiels à procéder de même et à opérer des déploiements « ciblés » justement sur le système satellitaire américain. Dans cette perspective, le maintien du statu quo actuel pourrait être dans l’intérêt des États-Unis (Krepon 2001).
[25]Dans le cadre de cet article, il est impossible de présenter autrement que de façon très succincte un débat aussi foisonnant que celui de la RMA. Sur ce sujet, on lira avec profit Eliot Cohen (1996), Martin Libicki (1994) et, pour une analyse critique, Alain Joxe (1995).
[26]Pour présider la Defense Strategy Review, Donald Rumsfeld a porté son choix sur Andrew Marshall, partisan de longue date – et pour certains, « père spirituel » – de la RMA. Les premières conclusions de cette commission seront rendues publiques, à partir de l’été 2001.
[27]Ce raisonnement prend pour partie la forme d’un cercle vicieux, puisque la RMA s’appuie nécessairement sur des moyens de détection basés dans l’espace, que ceux-ci exigent pour leur protection des défenses antimissiles et que ces dernières dépendent elles-mêmes pour leur pleine efficacité des satellites et accessoirement des progrès technologiques, c’est-à-dire de la RMA…
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