2002
Revue française d'études américaines
Point de vue
Essai de synthèse
Sandra Laugier
Université de
Picardie
Joel Porte and Saundra Morris ed. The Cambridge Companion to Ralph Waldo Emerson,
Cambridge : Cambridge UP, 1999. Pamela J. Schirmeister.
Less Legible Meanings. Between Poetry and
Philosophy in the Work of Emerson, Stanford : Stanford UP,
1999.
L’œuvre de Ralph Waldo Emerson a connu un regain d’intérêt
depuis les années 1970, et de nombreuses publications, tant dans le champ
philosophique que littéraire (ou encore à leur croisée), sont là pour en
témoigner. Cette œuvre est si inclassable que le point de vue adopté sur elle
est forcément multiple. La redécouverte d’Emerson a en effet été indissociable
de celle de la plurivocité et de l’ambiguïté de sa pensée. Comme le rappelle
pertinemment Joel Porte dans sa préface au Cambridge Companion to Ralph Waldo Emerson : «
We have allowed Emerson to wear a variety of mantles, some of which may seem
contradictory […] finally realizing the truth of his own remark, “I am not the
man you take me for” » (XIII). N’être jamais où on l’attend, c’est le premier
trait d’Emerson – et une grande qualité de ce Companion est de mettre en évidence une telle
difficulté, et d’affronter toutes les apparentes contradictions d’Emerson,
figure à la fois de la philosophie et de la littérature, mais aussi du tragique
et du trivial, de la transcendance et de l’immanence, de la théorie et de la
pratique, du public et du privé, de la prose et de la poésie, de
l’argumentation et de la fulguration… D’où la diversité de l’héritage américain
d’Emerson : en philosophie – Stanley Cavell en a fait le père fondateur de la
philosophie américaine, et tous les penseurs américains revendiqués comme tels,
de Thoreau à Rorty en passant par W. James et Dewey, lui font référence – en
littérature – inutile de rappeler la longue série des héritiers directs
d’Emerson, parmi lesquels Whitman, Dickinson, H. James, Melville – et, depuis
quelques temps, en politique, par la redécouverte du lien entre démocratie et
self-reliance, avec par exemple les
travaux de George Kateb et de Cavell lui-même. Le Cambridge Companion donne un tableau très
complet et très éclairant de la renaissance émersonienne dans toute sa
diversité, mais aussi du renouvellement des approches qui inévitablement
l’accompagne. C’est en effet la lecture d’essais apparemment bien connus (comme
Nature, « Self-Reliance », «
Experience », « Fate »), peut-être débarrassée de certains préjugés anciens
(négatifs et positifs) attachés à Emerson, et plus attentive à son art de
l’écriture, qui donne lieu aux interprétations les plus novatrices. Plusieurs
contributions du Companion relisent
les Essays (notamment la première
série) en mettant en évidence les stratégies rhétoriques et argumentatives
complexes qui s’y déploient (cf. les analyses profondes de J. Wilson, R. B.
Richardson, A. von Frank portant sur l’essai Nature). C’est cette nouvelle attention au texte
– outre le travail biographique désormais classique de Richardson – qui permet
de faire apparaître la subtilité, la force, voire l’actualité des positions
politiques d’Emerson (cf. les essais argumentés de R. Milder, R. Weisbuch et M.
Lopez). Tout ce travail de remise en perspective n’est possible que par une
complète recontextualisation historique de l’œuvre d’Emerson, accomplie grâce à
plusieurs études extrêmement instructives – de l’histoire du mouvement
transcendantaliste, de l’entourage d’Emerson et de ses relations d’amitié
ambivalentes, et de son influence sur le mouvement littéraire (D. Robinson, J.
Steele, C. Tufariello). L’introduction de J. Porte est à cet égard très
remarquable. Dans l’ensemble, les contributions sont excellentes, fouillées et
argumentées, et montrent, si besoin était, que l’on peut à présent prendre au
sérieux la pensée d’Emerson sans ignorer l’originalité de sa voix. Chaque
article de ce Companion fait preuve
d’une liberté de réflexion et de ton qui rend ce recueil exemplaire. Il faut
sans doute voir là un reflet de son objet, de cette pensée d’Emerson si
constamment stimulante, de son écriture qui suscite l’étonnement permanent, de
la profondeur de sa réflexion sur la nature de l’Amérique – autant d’aspects
qui concourent à faire des écrits d’Emerson un instrument de
provocation. Mais les auteurs
rassemblés dans le volume, par des voies diverses, les rendent directement
sensibles. Il n’y a que dans le champ
de la spéculation philosophique que l’ouvrage manque un peu d’audace, bien que
la préface s’ouvre sur la reconnaissance philosophique d’Emerson à partir de
Cavell, et sur le rôle qu’une telle reconnaissance a joué dans la redécouverte
proprement littéraire et historique d’Emerson. Sans aller jusqu’à analyser
l’héritage kantien, ou le rapport à l’empirisme et au scepticisme qui
traversent la pensée expérimentale d’Emerson, on aurait pu présenter autrement
que par allusions l’héritage d’Emerson dans le pragmatisme jusqu’à Dewey, voire
dans la pensée européenne (Nietzsche). Les travaux excellents de Russell B.
Goodman, notamment American Philosophy and the
Romantic Tradition (Cambridge UP, 1990) auraient pu être utiles, et
il semble que le Companion s’en tienne
à « l’histoire des idées » sans chercher à déterminer chez Emerson une
problématique philosophique en tant que telle. Mais tel n’était pas son but et
ce genre d’ambition n’est parfois pas sans danger. La confrontation d’Emerson à
la philosophie, et notamment aux débats contemporains que suscitent les
rapports complexes du poétique et du philosophique, n’est pas toujours
éclairante et court le risque de dissoudre sa pensée si radicale dans des
catégories inadaptées. Il est intéressant pour s’en rendre compte de comparer
le Companion à un ouvrage de Pamela
Schirmeister paru la même année, Less Legible
Meanings. Between Poetry and Philosophy in the Work of Emerson. Cet
ouvrage est aux antipodes de celui que l’on vient d’examiner, car il ne craint
pas de faire intervenir Emerson dans « la querelle contemporaine de la
littérature et de la philosophie », au titre de son invention d’une
praxis littéraire et d’une
thérapeutique culturelle. L’ouvrage se lit avec un grand intérêt, car il est
vif et riche en références diversifiées – philosophiques (Kant, l’idéalisme
allemand, Cavell, Derrida, Rorty), mais aussi littéraires et psychanalytiques
(Lacan, Barthes). Il a pour grand mérite de mettre en évidence les implications
politiques et éthiques de l’œuvre d’Emerson, et le caractère profondément
pratique de son écriture. Schirmeister utilise et connaît bien certains
commentaires récents de l’œuvre d’Emerson (outre Cavell, elle mentionne
Cameron, Cadava, Bercovitch, Richardson). Elle a une maîtrise approfondie et un
amour sincère des textes d’Emerson, qui lui permettent des rapprochements
intéressants et des analyses souvent percutantes. Mais le lecteur d’Emerson, et
même de Cavell, ne peut qu’être dérouté par le jargon
psychanalytico-déconstructionniste qui structure l’ouvrage, et accompagne un
propos finalement assez simple, et directement inspiré de Cavell, sur la
construction de la culture américaine et de son « sujet », sur fond de
transfert et de rupture. Il n’en reste pas moins qu’un tel ouvrage, au-delà de
son caractère un peu général et attendu, témoigne de la vitalité de la
réflexion actuelle sur Emerson, et des possibilités infinies ouvertes par sa
redécouverte. Et, que ce soit dans le Cambridge
Companion to Ralph Waldo Emerson ou d’une autre façon, dans
Less Legible Meanings, il apparaît que
le plus grand chantier émersonien est à présent celui d’une pensée politique et
éthique, certes complexe et parfois ambiguë, mais dont la radicalité, longtemps
refoulée (repressed, pour reprendre le
mot de Cavell), constitue peut-être l’avenir d’un domaine devenu bien
conventionnel. Dans ce domaine comme en d’autres, Emerson risque d’être, pour
longtemps, ce que l’Amérique a connu de plus nouveau.