Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701131162
128 pages

p. 126 à 128
doi: en cours

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Point de vue

no91 2002/1

Joel Porte and Saundra Morris ed. The Cambridge Companion to Ralph Waldo Emerson, Cambridge : Cambridge UP, 1999. Pamela J. Schirmeister. Less Legible Meanings. Between Poetry and Philosophy in the Work of Emerson, Stanford : Stanford UP, 1999.

L’œuvre de Ralph Waldo Emerson a connu un regain d’intérêt depuis les années 1970, et de nombreuses publications, tant dans le champ philosophique que littéraire (ou encore à leur croisée), sont là pour en témoigner. Cette œuvre est si inclassable que le point de vue adopté sur elle est forcément multiple. La redécouverte d’Emerson a en effet été indissociable de celle de la plurivocité et de l’ambiguïté de sa pensée. Comme le rappelle pertinemment Joel Porte dans sa préface au Cambridge Companion to Ralph Waldo Emerson : « We have allowed Emerson to wear a variety of mantles, some of which may seem contradictory […] finally realizing the truth of his own remark, “I am not the man you take me for” » (XIII). N’être jamais où on l’attend, c’est le premier trait d’Emerson – et une grande qualité de ce Companion est de mettre en évidence une telle difficulté, et d’affronter toutes les apparentes contradictions d’Emerson, figure à la fois de la philosophie et de la littérature, mais aussi du tragique et du trivial, de la transcendance et de l’immanence, de la théorie et de la pratique, du public et du privé, de la prose et de la poésie, de l’argumentation et de la fulguration… D’où la diversité de l’héritage américain d’Emerson : en philosophie – Stanley Cavell en a fait le père fondateur de la philosophie américaine, et tous les penseurs américains revendiqués comme tels, de Thoreau à Rorty en passant par W. James et Dewey, lui font référence – en littérature – inutile de rappeler la longue série des héritiers directs d’Emerson, parmi lesquels Whitman, Dickinson, H. James, Melville – et, depuis quelques temps, en politique, par la redécouverte du lien entre démocratie et self-reliance, avec par exemple les travaux de George Kateb et de Cavell lui-même. Le Cambridge Companion donne un tableau très complet et très éclairant de la renaissance émersonienne dans toute sa diversité, mais aussi du renouvellement des approches qui inévitablement l’accompagne. C’est en effet la lecture d’essais apparemment bien connus (comme Nature, « Self-Reliance », « Experience », « Fate »), peut-être débarrassée de certains préjugés anciens (négatifs et positifs) attachés à Emerson, et plus attentive à son art de l’écriture, qui donne lieu aux interprétations les plus novatrices. Plusieurs contributions du Companion relisent les Essays (notamment la première série) en mettant en évidence les stratégies rhétoriques et argumentatives complexes qui s’y déploient (cf. les analyses profondes de J. Wilson, R. B. Richardson, A. von Frank portant sur l’essai Nature). C’est cette nouvelle attention au texte – outre le travail biographique désormais classique de Richardson – qui permet de faire apparaître la subtilité, la force, voire l’actualité des positions politiques d’Emerson (cf. les essais argumentés de R. Milder, R. Weisbuch et M. Lopez). Tout ce travail de remise en perspective n’est possible que par une complète recontextualisation historique de l’œuvre d’Emerson, accomplie grâce à plusieurs études extrêmement instructives – de l’histoire du mouvement transcendantaliste, de l’entourage d’Emerson et de ses relations d’amitié ambivalentes, et de son influence sur le mouvement littéraire (D. Robinson, J. Steele, C. Tufariello). L’introduction de J. Porte est à cet égard très remarquable. Dans l’ensemble, les contributions sont excellentes, fouillées et argumentées, et montrent, si besoin était, que l’on peut à présent prendre au sérieux la pensée d’Emerson sans ignorer l’originalité de sa voix. Chaque article de ce Companion fait preuve d’une liberté de réflexion et de ton qui rend ce recueil exemplaire. Il faut sans doute voir là un reflet de son objet, de cette pensée d’Emerson si constamment stimulante, de son écriture qui suscite l’étonnement permanent, de la profondeur de sa réflexion sur la nature de l’Amérique – autant d’aspects qui concourent à faire des écrits d’Emerson un instrument de provocation. Mais les auteurs rassemblés dans le volume, par des voies diverses, les rendent directement sensibles. Il n’y a que dans le champ de la spéculation philosophique que l’ouvrage manque un peu d’audace, bien que la préface s’ouvre sur la reconnaissance philosophique d’Emerson à partir de Cavell, et sur le rôle qu’une telle reconnaissance a joué dans la redécouverte proprement littéraire et historique d’Emerson. Sans aller jusqu’à analyser l’héritage kantien, ou le rapport à l’empirisme et au scepticisme qui traversent la pensée expérimentale d’Emerson, on aurait pu présenter autrement que par allusions l’héritage d’Emerson dans le pragmatisme jusqu’à Dewey, voire dans la pensée européenne (Nietzsche). Les travaux excellents de Russell B. Goodman, notamment American Philosophy and the Romantic Tradition (Cambridge UP, 1990) auraient pu être utiles, et il semble que le Companion s’en tienne à « l’histoire des idées » sans chercher à déterminer chez Emerson une problématique philosophique en tant que telle. Mais tel n’était pas son but et ce genre d’ambition n’est parfois pas sans danger. La confrontation d’Emerson à la philosophie, et notamment aux débats contemporains que suscitent les rapports complexes du poétique et du philosophique, n’est pas toujours éclairante et court le risque de dissoudre sa pensée si radicale dans des catégories inadaptées. Il est intéressant pour s’en rendre compte de comparer le Companion à un ouvrage de Pamela Schirmeister paru la même année, Less Legible Meanings. Between Poetry and Philosophy in the Work of Emerson. Cet ouvrage est aux antipodes de celui que l’on vient d’examiner, car il ne craint pas de faire intervenir Emerson dans « la querelle contemporaine de la littérature et de la philosophie », au titre de son invention d’une praxis littéraire et d’une thérapeutique culturelle. L’ouvrage se lit avec un grand intérêt, car il est vif et riche en références diversifiées – philosophiques (Kant, l’idéalisme allemand, Cavell, Derrida, Rorty), mais aussi littéraires et psychanalytiques (Lacan, Barthes). Il a pour grand mérite de mettre en évidence les implications politiques et éthiques de l’œuvre d’Emerson, et le caractère profondément pratique de son écriture. Schirmeister utilise et connaît bien certains commentaires récents de l’œuvre d’Emerson (outre Cavell, elle mentionne Cameron, Cadava, Bercovitch, Richardson). Elle a une maîtrise approfondie et un amour sincère des textes d’Emerson, qui lui permettent des rapprochements intéressants et des analyses souvent percutantes. Mais le lecteur d’Emerson, et même de Cavell, ne peut qu’être dérouté par le jargon psychanalytico-déconstructionniste qui structure l’ouvrage, et accompagne un propos finalement assez simple, et directement inspiré de Cavell, sur la construction de la culture américaine et de son « sujet », sur fond de transfert et de rupture. Il n’en reste pas moins qu’un tel ouvrage, au-delà de son caractère un peu général et attendu, témoigne de la vitalité de la réflexion actuelle sur Emerson, et des possibilités infinies ouvertes par sa redécouverte. Et, que ce soit dans le Cambridge Companion to Ralph Waldo Emerson ou d’une autre façon, dans Less Legible Meanings, il apparaît que le plus grand chantier émersonien est à présent celui d’une pensée politique et éthique, certes complexe et parfois ambiguë, mais dont la radicalité, longtemps refoulée (repressed, pour reprendre le mot de Cavell), constitue peut-être l’avenir d’un domaine devenu bien conventionnel. Dans ce domaine comme en d’autres, Emerson risque d’être, pour longtemps, ce que l’Amérique a connu de plus nouveau.
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