2002
Revue française d'études américaines
Emerson et la figure de l’inventeur
François Brunet
Université Paris 7 - Denis Diderot
This article seeks to interpret the ubiquitous presence of the inventor in Emerson’s writings. What power(s) is this figure endowed with—historical and social as much as poetic and philosophical—for Emerson to write that “one must be an inventor to read well”, or that “only an inventor knows how to borrow”? These paradoxes highlight moments of special energy in the essays, where the (practical) model of the inventor serves to typify the (moral and intellectual) virtue of the scholar. But Emerson’s constantly ambiguous assimilation to the figure of the inventor is also a way of staging the experience of writing as turning the private into the public, and as an exercise in democratic “borrowing”.Keywords :
Emerson, Inventor, Invention, Quotation, Genius.
and the true romance which the world exists to realize, will be the transformation of genius into practical power.
(Emerson, « Experience »,
EL 492)
[1]
He knew not what to do, and so he read.
(Emerson, « Spiritual Laws », EL 322)
Emerson déclare dans l’une des formules célèbres de « The American Scholar » : « Il faut être inventeur pour bien lire ». Comme tout l’élan de cette conférence, prononcée en 1837 devant l’élite estudiantine de la Phi Beta Kappa Society, cette formule-choc résonne comme une provocation adressée aux « rats de bibliothèques », érudits guindés qui méprisent le pratique, le technique, le génie moderne au nom d’un culte rassis des Lettres. L’American scholar véritable n’est pas, ne devrait pas être, un archéologue, un exégète ; il devrait plutôt imiter l’inventor – c’est-à-dire, en première approximation, l’homme pratique, l’auteur d’« inventions » qui transforment présentement et visiblement le monde, hypostase du génie que caractérise un maximum socialement vérifiable de puissance concrète, et dont un archétype pourrait être Napoléon : « the liberal, the radical, the inventor of means, the opener of doors and markets » (EL 355). Si le diptyque que forment Bonaparte (« the man of the world ») et Goethe (« the writer ») est présenté à diverses reprises comme une polarité du xixe siècle (et notamment dans Representative Men, EL 750), c’est entre autres raisons parce que ces deux représentants de genres opposés participent également du génie. La société, les institutions et le langage commun du xixe siècle, cependant, se sont accommodés d’une coupure institutionnalisée entre culture technique et culture littéraire, voire entre technique et culture. Or, trente ans après « The American Scholar », à la fin de « Quotation and Originality » (publié dans Letters and Social Aims, 1875), c’est encore l’inventeur qui, face à l’homme cultivé (« well-read man »), vient figurer le mélange idéal d’assimilation du passé et de subordination au présent qui caractérise le génie, et surtout le génie de l’écrivain : « Only an inventor knows how to borrow, and every man is or should be an inventor » (QO 439).
Ces inventeurXs sont évidemment, sous la plume d’Emerson, des figures, et plus précisément des paradoxes, éclairant comme leur envers pratique des matières réputées intellectuelles ou contemplatives ; ces antithèses nous parlent et nous interpellent parce que rien n’est apparemment plus évident que la notion d’inventeur ou d’homme pratique dans son opposition à l’homme contemplatif, et rien n’est plus éloquent que l’intrusion paradoxale de cette figure dans un discours sur la lecture ou l’écriture. Cette éloquence de la figure fait qu’on a généralement évité de l’interroger pour elle-même, et concentré l’intérêt plutôt sur les allégories ou les définitions plus ou moins attrayantes du travail littéraire que comportent ces formules ; ainsi l’inventeur a-t-il pu être compris sans trop de difficultés comme le modèle pratique d’une lecture ou d’une
scholarship « active », « créative », « émersonienne », faite moins de scrutation du sens que d’emprunt, détournement, ré-investissement par un sujet engagé dans le présent. Je propose ici, sans oublier cette interprétation, d’en chercher la symétrique, c’est-à-dire d’examiner le statut de l’inventeur dans cette allégorie : ainsi, s’il faut être inventeur pour bien lire, n’est-ce pas à dire que la bonne lecture serait le propre de l’inventeur, ce qui impliquerait aussi qu’il faut (bien) lire pour être un (bon) inventeur ? Mais qu’est-ce qu’un inventeur, et pourquoi Emerson trouve-t-il dans ce personnage une figure si efficace, si séduisante – si puissante même que l’essayiste semble souvent vouloir maintenir à son égard une distance de sécurité
[2] ?
La familiarité d’Emerson avec l’univers de l’invention et des inventeurs s’enracine dans un intérêt personnel pour les sciences et les techniques qui imprègne la réflexion sur la nature, la modernité et l’Amérique. On sait qu’il y a chez Emerson, au moins depuis la révélation du Jardin des Plantes en 1833, plus généralement dans le sillage de Goethe et de Coleridge, une fascination non dénuée d’ambivalence pour la science, et un vif intérêt pour les interfaces entre sciences et techniques que sont des disciplines comme la géométrie, l’astronomie et surtout l’optique, des pratiques comme l’arpentage ou des méthodes comme la taxinomie et la muséologie (Brown 59-168) ; cette fascination se renforce après le mariage en 1835 avec Lydia Jackson, sœur de l’inventeur Charles T. Jackson, dont le laboratoire recevra les visites fréquentes d’Emerson et qui restera à ses yeux le père du télégraphe électrique ; elle est notamment illustrée par la passion durable et contradictoire que nourrira l’écrivain à partir de 1840 pour le daguerréotype et les opérations photographiques. De cet intérêt, constamment ravivé par la fréquentation de l’actualité technico-scientifique, témoignent abondamment les journaux, où reviennent listes d’inventeurs et de savants et mémoranda scientifico-techniques en tout genre ; mais on en retrouve la trace, quoique plus discrète, dans les essais, auxquels le vocabulaire, l’imagerie et la symbolique de la science et de la technologie au sens large fournissent de nombreuses illustrations et métaphores, souvent frappantes jusqu’à l’absurde (« no chemist has prospered in the attempt to crystallize a religion » [« Religion », EL 889]).
Il faut toutefois distinguer ici entre science et technique. Si la science est constamment mêlée à la métaphysique de la nature et de l’homme (un paradigme privilégié étant l’électricité et surtout la notion de polarité, qui est la figure organisatrice de l’essai « Compensation » et qui imprègne encore l’essai « Power »), la technologie – vapeur et chemin de fer en premier lieu – est plus fréquemment associée à l’observation de la société, de l’économie et de la politique modernes. Dans l’essai « Worship », la disparition du sens du divin est ainsi rapprochée d’un credo matérialiste dont les formes sont à la fois techniques et démocratiques :
There is no faith in the intellectual, none in the moral universe. There is faith in chemistry, in meat, and wine, in wealth, in machinery, in the steam-engine, galvanic battery, turbine-wheels, sewing machines, and in public opinion, but not in divine causes.
(EL 1059)
On trouve ainsi disséminés dans les essais de nombreux fragments d’anthropologie de la technologie, qui tendent notamment à constituer la technique et ses effets en objets politiques, à telle enseigne que démocratie et technique apparaissent parfois comme des notions quasi interchangeables. J’ai commenté ailleurs la valeur de paradigme de la démocratie qui s’attache selon Emerson au protocole du portrait photographique, dans lequel « l’artiste s’écarte et vous laisse vous peindre vous-même », rendant ainsi le citoyen responsable de son image
[3]. Plus généralement, Emerson explique à de nombreuses reprises que l’invention, dans la mesure où elle est partagée, est vouée à améliorer le sort commun à la façon d’une seconde Nature ; ainsi dans « Uses of Great Men » :
As plants convert the minerals into food or animals, so each man converts some raw material in nature to human use. The inventors of fire, electricity, magnetism, iron, lead, glass, linen, silk, cotton; the makers of tools; the inventor of decimal notation; the geometer; the engineer; the musician,—severally make an easy way for all, through unknown and impossible confusions.
(« Uses of Great Men », EL 618)
De même, les américanistes connaissent les formules frappantes qui décrivent la double fonction homogénéisante et accélératrice des routes et du chemin de fer dans les premiers paragraphes de « The Young American » (1844), essai qui revendique « le voyage et le transport des marchandises » comme objets de réflexion politique, et envisage une solution technique optimiste au déchirement annoncé de l’Union : « the great political promise of the invention [of road building] is to hold the Union staunch » ; « not only is distance annihilated, but […] an hourly assimilation goes forward, and there is no danger that local peculiarities and hostilities should be preserved » (EL 213). Plus tard dans l’œuvre d’Emerson, on relève dans English Traits, la place considérable qu’occupent dans le tableau de l’Angleterre la « machinerie » et ses pouvoirs, évoqués dans quantité de pages frappantes : pouvoir enrichissant (« Wealth », où le charbon est décrit comme un « climat portatif »), pouvoir égalisateur (« Aristocracy »), pouvoir régulateur (« Manners »), surtout dans un passage qui préfigure les analyses foucaldiennes des technologies de la surveillance en rapprochant de la « machinerie » les exercices disciplinaires modernes : « drill of regiments, drill of police, rule of court, and shop-rule », [EL 822]). Que ces développements soient plus nombreux dans English Traits renvoie à l’hégémonie industrielle anglaise et à la faculté supérieure de la race anglo-saxonne dans tous les domaines de l’activité humaine et notamment les arts mécaniques (« Ability », EL 816). Sur les contenus de cette anthropologie, cependant, on trouverait des précédents ou des développements plus fouillés dans les innombrables « dissertations » de l’époque sur le progrès (cf. par exemple, sur le chemin de fer, Nye 45-76) ; la fascination d’Emerson pour la transformation industrielle du monde est un fait d’époque, qu’on retrouve chez Carlyle ou Schopenhauer, et même chez l’anti-transcendantaliste Edgar Poe.
Aussi faut-il souligner que c’est surtout la vigueur de l’écriture émersonienne de la technologie et de ses effets qui retient l’attention. Alors que la science est le plus souvent chez Emerson l’instrument ou l’analogue d’un exercice contemplatif et sérieux, la technologie et surtout le spectacle de sa démiurgie se prêtent à des effets comiques, voire grotesques. Ces images grotesques, empruntées à la culture populaire, sont justiciables des analyses de David S. Reynolds sur les opérations émersoniennes de « réorientation » et d’« élévation » de « la frénésie et la défiance » propres à cette culture, à ses argots et à son humour noir (Reynolds 496). Ainsi les effets d’invraisemblance ou de merveilleux que charrie toute une littérature populaire sur la magie du progrès sont-ils fréquemment exploités dans les textes émersoniens, comme par exemple dans l’essai « Wealth » de English Traits, ou dans ce passage du second essai « Nature », dans lequel un certain grotesque technologique ambiant est confronté à la loi de conservation chère à Emerson :
They say that by electro-magnetism, your sallad shall be grown from the seed, whilst your fowl is roasting for dinner: it is a symbol of our modern aims and endeavors, —of our condensation and acceleration of objects: but nothing is gained: nature cannot be cheated: man’s life is but seventy sallads long, grow they swift or grow they slow.
(EL 554-555)
En matière de technologie et de science comme en d’autres, Emerson se soucie moins d’originalité que d’efficacité ; ses métaphores valent par leur pétulance sublime et souvent comique, non par leurs contenus essentialistes ; et d’autre part, on va le voir, cette virulence verbale relève moins d’une pensée de la technologie que d’une rhétorique, voire d’une apologétique, de l’invention.
S’il faut distinguer science et technique, il faut aussi éviter de confondre la philosophie (ou la poésie) de la technologie et la figure de l’invention, dont la présence et la prégnance dans les écrits d’Emerson renvoient d’abord à l’ubiquité et à l’ambiguïté, dans les États-Unis du milieu du siècle, d’un discours social de l’invention. À l’époque de « The American Scholar », soit autour de 1840, l’image de ce champ culturel est confuse, contrastée, même contradictoire ; porteuse de tous les espoirs et de tous les doutes ; omniprésente et partout vilipendée. À peu près à la même époque, en effet, où les grands ensembles techniques issus de la Révolution industrielle anglaise pénètrent l’économie et la vie américaines (canaux, chemins de fer, machines à vapeur, etc.), créant le panthéon des grands inventeurs que cite si souvent Emerson et les visions nouvelles qu’enregistre « The Young American », une grave récession entamée en 1837 suscite par milliers des vocations d’« inventeurs américains » qui se termineront dans neuf cas sur dix dans la misère, la confusion et le ridicule. Il n’y a pas qu’à la Phi Beta Kappa Society que les inventeurs sont méconnus. Pendant une grande moitié du siècle au moins, le prestige inégalé que des observateurs étrangers croient voir associé par les Américains à leurs inventeurs est en partie un effet d’optique, créé par l’aura de quelques personnages d’exception comme Robert Fulton (l’inventeur du steamboat), Eli Whitney (cotton gin), et largement démenti même dans le cas d’inventeurs aujourd’hui célèbres comme Samuel Morse (le « véritable » père du télégraphe électrique, qui dut aller chercher une reconnaissance à Paris) ou Charles Goodyear (inventeur en 1839 de la vulcanisation qui luttera longtemps pour obtenir un brevet) (Struik, 259-260). Alors même que le roman populaire se délecte des effets de magie à bon compte que lui fournissent des inventions comme le daguerréotype ou le télégraphe, la « frénésie » populaire de l’invention a pour revers une intense suspicion, nourrie d’anti-intellectualisme et d’ultra-égalitarisme, à l’égard des inventeurs, vus comme des charlatans ou des profiteurs ; et tandis que les institutions académiques existantes s’avèrent inaptes à sanctionner ou promouvoir les inventions, la culture lettrée ne fait bien souvent dans ses jugements que reproduire cette suspicion populaire, en y ajoutant diverses nuances d’anti-matérialisme et de sainte révolte contre la bassesse des temps. L’Amérique jacksonienne bruit de mille et une inventions, se passionne chaque jour pour un nouvel inventeur, et pourtant ne sait honorer ni les uns ni les autres, surtout s’ils sont américains.
Cette schizophrénie, qui révère James Watt et ridiculise les John Doe qui tentent de l’imiter, fait partie de ce qu’on a appelé « l’anxiété » culturelle américaine de l’époque, et est en tout point comparable à celle qui frappe la condition des écrivains ou scholars américains. Emerson est témoin de l’une comme de l’autre, et, au moment où il semble introduire l’inventeur comme un talisman de puissance et d’originalité dans le fil de « The American Scholar », il a observé dans son journal que le pays, plongé dans la crise, « empeste le suicide » (cité par Porte, EL 1128) ; on se fait souvent alors inventeur par désespoir. D’où la possibilité non négligeable que la formule célèbre sur l’inventeur et la lecture procède autant d’une réhabilitation de l’inventeur que d’une requalification de la lecture – plus généralement, que le pathos de l’invention ait été un thème tout aussi pertinent pour Emerson que l’énergie supposée de l’inventeur. Et cela, alors même qu’Emerson met beaucoup de circonspection et de réserves à évoquer inventions et inventeurs dans ses écrits.
On pourrait croire en effet qu’Emerson, quelle que soit sa sympathie pour les inventeurs, partage jusqu’à un certain point la schizophrénie qu’on vient d’évoquer. Loin que les inventeurs américains figurent en bonne place dans les listes des journaux, celles-ci donnent la suprématie aux Britanniques, James Watt disputant la tête à Isaac Newton dans une confusion d’ailleurs significative entre inventeurs et savants. On croit retrouver ici le paradoxe souvent noté d’un Emerson s’ingéniant à fonder une culture native ou nationale sur la base exclusive de modèles importés, comme on croit retrouver dans certains passages tardifs le vieux soupçon qui pèse sur les inventeurs : « In America, the geography is sublime, but the men are not : the inventions are excellent, but the inventors one is sometimes ashamed of » (« Considerations by the way », EL 1084-1085). Ce soupçon ou cette honte pourrait d’ailleurs expliquer la réserve très frappante que met Emerson à utiliser dans ses essais publiés le trésor d’histoires d’inventeurs et de réflexions sur les techniques que recèlent ses journaux. Ainsi en matière de photographie : alors que le journal de 1857 attribue aux « photographes et daguerriens » la découverte de l’asymétrie générale des visages humains, l’essai « Beauty » (The Conduct of Life, 1860) reprend presque mot pour mot l’argument en le référant cette fois aux « peintres de portrait » (EL 1108) ; plus généralement, alors que le daguerréotype revient souvent dans les journaux, il n’est pour ainsi dire jamais mentionné dans les essais, sinon dans la conférence d’introduction aux Lectures on the Times, où le « professeur de daguerréotypie » intervient en métaphore – certes stratégique – de la fonction révélatrice de l’orateur (EL 156). Si cet exemple montre pleinement comment le discours de l’orateur-essayiste peut à l’occasion se placer très littéralement sous l’égide de l’inventeur-technicien, le fait que ce dernier soit généralement cantonné au domaine privé des journaux n’est pas moins intéressant. Car tout se passe comme si les inventeurs devaient être maintenus dans une semi-extériorité au discours public et formalisé, alors que par ailleurs ils peuplent de leurs exploits et des idées qu’ils inspirent le domaine privé et propédeutique des journaux.
Il est particulièrement frappant à cet égard que parmi ces idées reviennent surtout des réflexions sur la puissance démiurgique et libératrice des inventeurs, plusieurs fois comparés à des dieux. Ces réflexions apparaissent certes au détour de certains essais. Dans « Wealth », Emerson suggère cette association lorsqu’il évoque Watt et Stephenson « soufflant leur secret à l’oreille de l’humanité » (EL 990) ; de même dans le second « Nature » lorsqu’il écrit, en référence cette fois à un Dieu architecte : « The common sense of Franklin, Dalton, Davy, and Black, is the same common sense which made the arrangements which now it discovers » (EL 548). Mais les journaux sont encore une fois beaucoup plus explicites à ce sujet. Ainsi les phrases de l’essai « Aristocracy » sur le pouvoir niveleur et le caractère démocratique de la technique prolongent-elles sur un mode sociologique assez convenu un avant-texte beaucoup plus incisif, qui semble attribuer (au mépris des procédures historiques) à la toute-puissance et au bon vouloir olympiens des inventeurs l’accès de l’humanité à leurs secrets :
An aristocracy is as if a few inventors, like Fulton, Stephenson, Daguerre and Charles Jackson, should be able to keep their secrets or impart them only to a few. How would those few ride and tyrannize over society; and all the rhetoric applied now to the gods would be legitimately applied to them.
(1847, JMN 10.167)
Les inventeurs sont ainsi, dans les journaux, les prototypes des « dieux libérateurs » qu’Emerson identifie plus volontiers, dans ses écrits publics, aux poètes (« The Poet », EL 462). De même l’évocation récurrente des jeunes gens longtemps prometteurs et finalement décevants (« We have seen or heard of many extraordinary young men, who never ripened, or whose performance in actual life was not extraordinary » [« Heroism », EL 378]) s’appuie-t-elle dans les journaux sur la figure a contrario de l’inventeur dont la puissance se révèle sans prévenir et s’accomplit dans cet acte de divulgation :
These men who are noised all their lifetime as on the edge of some great discovery, never discover any thing. But nobody ever heard of M. Daguerre until the Daguerrotype appeared. And now I do not know who invented the railroad.
(1843, JMN 8.429-430)
La divulgation du secret de l’inventeur figure ici le
moment par excellence de l’invention, instance et puissance de conversion du génie privé en pouvoir pratique – moment de transition et de publication qu’Emerson évoque ailleurs comme la vraie marque de la productivité du génie, et qui correspond dans la vie sociale au seuil de tous les dangers pour les inventeurs, confrontés aux risques du vol et de la réclamation
[4]. Qu’Emerson garde pour les journaux les commentaires les plus extatiques sur ce moment ne peut que suggérer de voir dans la publication de l’invention un analogue de l’épreuve qu’est la publication du journal dans l’essai, comme si l’essayiste Emerson, à l’instar d’un inventeur jaloux, craignait de trop révéler dans les essais le secret des journaux. Est-ce donc parce que les inventeurs sont si
proches (épistémologiquement ou plutôt moralement) qu’il faut les tenir à
distance (dans les essais) ? Ou parce que le monde en parle déjà trop (cf. « Uses of Great Men »,
EL 618) ? La distance est en tout cas indispensable, selon un passage du journal de 1848, où les inventeurs et toutes les figures du moderne sont identifiés à « notre mythologie » :
Distance is essential. Therefore we cannot say what is our mythology. We can only see that the industrial, mechanical, the parliamentary, commercial constitute it, with socialism; and Astor, Watt, Fulton, Arkwright, Peel, Russell, Rothschild, Geo. Stephenson, Fourier, are our mythologic names.
(1847-48, JMN 10.290)
Mais quelle est exactement la nature de cette distance ? D’un côté, elle apparaît comme une prescription pratique, une précaution optique nécessaire pour juger de « notre âge » avec le recul convenable, comme c’était déjà le but avec la métaphore du daguerréotypiste dans la conférence des Lectures on the Times : nous voyons confusément ce qu’il en est de l’époque, nous le verrons ou le verrions mieux de plus loin (si nous étions dans la postérité, par exemple) ou, comme le portraitiste séparé de son sujet par l’appareil, par le biais d’une médiation technique, notamment optique ; il s’agirait donc, comme toujours chez Emerson, de se débarrasser des faux reflets. Mais d’un autre côté, cette distance est en réalité déjà opérante ici (nous « voyons » ce qui constitue « notre mythologie », les « noms mythologiques » sont identifiés), et elle semble même constitutive, « essentielle » au sens où elle fonde toute position de discours sur la modernité, c’est-à-dire au sens où le caractère « mythologique » est précisément le produit de l’éloignement de l’essayiste à l’invention (et au parlementaire, au commercial, etc.).
Cette réflexion ferait alors écho à celle qui apparaissait dans le passage cité plus haut sur les salades électro-magnétiques, selon laquelle la magie technique est un « symbole » de la modernité. L’analyse du mythologique et du symbolique est un métadiscours, un déchiffrement des codes immanents à la culture moyenne, que l’essayiste peut pratiquer en professionnel de la distance. La puissance de l’inventeur (et du parlementaire, etc.) et la magie de l’invention, en tant que codes spontanés, peuvent être explicitées comme autant de figures, représentations, voire appellations du moderne, par ailleurs si insaisissable et si incompris (en particulier par les lettrés), mais elles ne peuvent le faire que sous une forme imparfaite, inaboutie, et nécessairement mâtinée de mythe ou de fiction. Les catégories du mythe et du symbole décrivent donc la fonction culturelle de l’inventeur telle que l’appréhende la distance cultivée de l’essayiste : fonction à la fois représentative (au sens du « representative man » qui incarne l’époque) et romanesque, au sens de ce romance que le monde est censé réaliser par l’accomplissement du génie – romance dont, autant et plus que le poète ou le mystique, l’inventeur est un protagoniste éminemment probable, par sa puissance démiurgique comme par son aura de héros. Reste à voir comment la distance, qu’elle soit prescrite ou constitutive, permet de convoquer dans le champ rhétorique proprement dit des essais les figures de l’inventeur et de l’invention – non sans en révéler a contrario la proximité et l’admirable productivité.
Dans l’incipit de l’essai « Prudence », Emerson se dévoile plus explicitement qu’à l’ordinaire, tout en déplaçant d’emblée le sujet annoncé par le titre et son propre « titre » à écrire sur la prudence :
What right have I to write on Prudence, where of I have little, and that of the negative sort? My prudence consists in avoiding and going without, not in the inventing of means and methods, not in adroit steering, not in gentle repairing. I have no skill to make money spend well, no genius in my economy, and whoever sees my garden discovers that I must have some other garden. Yet I love facts, and hate lubricity, and people without perception. Then I have the same title to write on prudence, that I have to write on poetry or holiness. We write from aspiration and antagonism, as well as from experience.
(EL 357)
Dans cette mise en scène d’une écriture revendiquant l’« aspiration » en face de l’autorité rassurante de l’expérience, on retient bien sûr la figure qui sert de repoussoir à cette « imprudence » revendiquée : « l’invention de moyens et de méthodes », l’adresse – la technique – du pilote, du réparateur, du jardinier, de Napoléon, dans l’absence de laquelle se dessine en creux l’« autre jardin » d’Emerson, jardin spirituel et privé, semblerait-il, sans recettes ni résultats matériels et publics (mais cependant déjà inventé rhétoriquement par le jeu de la dénégation). Loin de toute « prévoyance » pratique et téléologique (prudentia, terme cousin de providentia, désigne traditionnellement l’expertise propre à telle profession), la prudence-imprudence ainsi mise en avant est toute d’évitement (« avoiding and going without »), d’un « antagonisme » personnel à tout utilitarisme, que la fin de l’essai précisera comme l’art du carpe diem (« the art of securing a present well-being », [EL 367]). Dans le même temps, un passage de l’essai oppose à l’intellect éthéré du scholar des images de l’inventivité et de l’esprit pratique et commerçant « yankee », comme autant d’exemples « extrêmes » de cette sorte mineure de prudence qui s’égale au bon sens et se condense en fin de paragraphe en une maxime sportive non moins « yankee » : « In skating over thin ice, our safety is in our speed » (EL 364). L’invention de moyens et de méthodes n’est pas la prudence, mais la prudence sait faire usage de toute invention.
Cette stratégie rhétorique n’est pas isolée dans les Essays, et l’on retrouve à plusieurs reprises, notamment dans les entrées en matière, des hypotyposes du scholar appuyées d’abord sur les emblèmes négatifs du matérialisme ou de l’utilitarisme technico-commercial, et retournant ultérieurement ces repoussoirs en modèles positifs de découverte spirituelle. Ainsi dans « Man the Reformer », conférence prononcée en 1841 devant l’assemblée sans doute à la fois studieuse et technicienne de la Mechanics’ Apprentices’ Library Association, Emerson souligne que la mentalité de l’artisan ou de l’« homme pratique » ne se défie (à tort) de la théorie que parce qu’elle est incapable de percevoir les outils de l’idéal :
I see that the reason of the distrust of the practical man in all theory, is his inability to perceive the means whereby we work. Look, he says, at the tools with which this world of yours is to be built.
(EL 147)
Mais c’est aussi dire que le théoricien travaille lui aussi avec des outils, certes d’un autre genre, « plus fin », comme le précise Emerson dans « The Transcendentalist » : instruments de mesure et d’observation (« raingauges, thermometers, and telescopes ») qui s’opposent aux instruments de fabrication qui trônent à la Mechanics Fair (« bridges, ploughs, carpenters’ planes, and baking troughs » [EL 208]).
De même retrouve-t-on dans l’ouverture de « The Method of Nature » (1841), importante conférence prononcée en 1841 à l’occasion, comme ce fut le cas auparavant de « The American Scholar », d’un anniversaire littéraire, la même ardeur à exalter, face à la prépondérance des intérêts matériels en Amérique, la « vision » du scholar. Pourtant, on s’aperçoit bientôt que cette antithèse, commode et presque convenue, n’est qu’une approche, l’une de ces figures de « patinage » par lesquelles Emerson détourne et retourne constamment son propre fil. Il apparaît dans la suite de « The Method of Nature » que les valeurs idéales de la « vision » mises en exergue n’excluent pas le fait technique, ni comme spectacle proche du « sublime technologique » décrit par David Nye, ni surtout comme trace d’une démarche de recherche ; ce qui est rejeté, c’est bien sûr la réification commerciale, « mécanique », la répétition inerte, a-spirituelle, d’un acte d’invention posé, quant à lui, comme analogue de la création la plus haute (cf. Nye 55-62). Si l’on trouverait des considérations voisines chez un Ruskin, Emerson propose ici l’une des plus nettes formulations de l’opposition souvent ignorée au xixe siècle entre invention (technique) et production (mécanique) :
I do not wish to look with sour aspect at the industrious marketing village, or the mart of commerce. I love the music of the water-wheel; I value the railway; I feel the pride which the sight of a ship inspires; I look on trade and every mechanical craft as education also. But let me discriminate what is precious herein. There is in each of these works an act of invention, an intellectual step, or short series of steps taken; that act or step is the spiritual act; all the rest is mere repetition of the same a thousand times. And I will not be deceived into admiring the routine of handicrafts and mechanics, how splendid soever the result, any more than I admire the routine of the scholars or clerical class.
(EL 115)
L’acte d’invention, ce serait donc, à en croire ce texte, le moment « spirituel » ou « intellectuel » de l’élaboration ou de l’enfantement d’une idée, en cela pleinement assimilable à l’exercice du scholar, et dont la conséquence pratique, la « routine » mécanique, n’aurait inversement pas plus d’intérêt que celle du scholar. Goethe et Napoléon se rejoindraient donc, toutes choses égales d’ailleurs, dans l’exercice démiurgique du génie engendreur ; l’inventeur vaudrait en somme comme version mondaine du penseur (et l’invention ne vaudrait que par un contenu spirituel). Or, un dernier repli de la figure de l’inventeur nous le montre en réalité beaucoup plus proche encore du génie, mais d’un génie plus spécifiquement émersonien, défini par l’exercice de distanciation-rapprochement, l’élasticité.
Un retournement émersonien et romantique typique veut que les principes et les valeurs de l’action rejoignent ceux de la passion. Telle est certainement l’une des sources de l’enthousiasme d’Emerson pour le daguerréotype et la photographie, exercice d’affirmation paradoxale du sujet à travers des procédés « objectifs » qui se caractérisent par l’« écartement » de l’opérateur. Plus généralement, la prégnance du paradigme optique et perceptif si cher à Emerson répond notamment à la thèse que vision, perception, regard sont des actes, mais des actes d’effacement, impliquant moins l’acquisition par un « sujet » (moi) d’un « objet » (« non-moi », selon la dichotomie inaugurale de Nature) que la création d’un milieu optique, d’un monde moyen (« mid-world » : « Experience », EL 481) ou monde-moi caractérisé comme espace de relations (cf. Crary 67-136). Dans « Intellect », on lit ainsi : « We do not determine what we will think. We only open our senses, clear away, as we can, all obstruction from the fact, and suffer the intellect to see » (EL 419). C’est cette relation entre « sujet » et « objet », ou plutôt le monde (ou le cercle) créé par l’acte relationnel, qui est constamment mise en avant par Emerson dans l’évocation du génie et de sa capacité apparemment paradoxale à se fondre et s’imposer simultanément au monde. Cette thèse n’est pas en elle-même d’une grande originalité depuis la fin du xviiie siècle, époque à laquelle le génie, forme-limite de l’idée d’énergie qu’a étudiée Michel Delon, « pousse à sa limite le balancement entre repliement et expansion » et apparaît comme « l’homme de la synthèse fulgurante » (Delon 504-506). Mais comme toujours, on doit en retenir surtout la virulence des formulations qu’elle suggère à Emerson. C’est par exemple ce passage d’« Experience », où, développant l’idée que « l’univers porte nos couleurs », Emerson illustre cet acte de création du « mid-world » qui caractérise l’humain par une série d’exemples de relations au disparate frappant : le monde du chaton jouant avec sa queue vaut celui du lecteur plongé dans son livre qui vaut les jeux immortalisés par de plus imposants génies : « what imports it whether it is Kepler and the sphere ; Columbus and America ; a reader and his book ; or puss with her tail ? » (EL 489).
Or, si l’inventeur, en tant que figure prométhéenne, semblerait devoir échapper au principe d’équivalence de l’action et de la passion qui caractérise le génie, il apparaît au contraire que son mode propre de création y répond de manière presque paradigmatique, et en tout cas d’une façon qui rejoint très précisément le mode paradoxal de création par empathie ou emprunt de l’écrivain émersonien. On le pressent déjà, en sens inverse, à travers diverses définitions du génie qui font appel à des métaphores techniques (le réparateur : « Genius is the activity which repairs the decays of things, whether wholly or partly of a material and finite kind » [« The Poet », EL 457]) et plus généralement à l’image de l’homme comme assemblage ou absorption de fragments épars qu’il trouve à sa ressemblance : « A man is a method, a progressive arrangement ; a selecting principle, gathering his like to him, wherever he goes » (« Spiritual Laws », EL 311), « Everything good is on the highway », (« Experience », EL 480). Mais il est surtout frappant de voir le même Emerson qui dans ses journaux déifie la puissance des inventeurs, dévaloriser apparemment dans l’essai « Fate », et de façon radicale, les notions d’originalité et de créativité que la foule et le droit industriel associent à l’inventeur :
’Tis frivolous to fix pedantically the date of particular inventions. They have all been invented over and over fifty times. Man is the arch machine, of which all these shifts drawn from himself are toy models. He helps himself on each emergency by copying or duplicating his own structure, just so far as the need is. ‘Tis hard to find the right Homer, Zoroaster, or Menu; harder to find the Tubal Cain, or Vulcan, or Cadmus, or Copernicus, or Fust, or Fulton, the indisputable inventor. There are scores and centuries of them. “The air is full of men.” This kind of talent so abounds, this constructive tool-making efficiency, as if it adhered to the chemic atoms, as if the air he breathes were made of Vaucansons, Franklins, and Watts.
(« Fate », EL 950-951)
L’invention étant la chose du monde la mieux partagée, la « frivolité » consiste donc à vouloir dater l’invention, comme si elle était ex nihilo et valait ipso facto titre à la reconnaissance et à la fortune. Or cette frivolité pédante est largement répandue : c’est celle de l’époque, du régime juridique du brevet, de l’économie industrielle naissante, et des milliers d’inventeurs malheureux qui s’épuisent et se ruinent à faire reconnaître leurs « réclamations de priorité ». Il y a là une part d’accointance d’Emerson avec la pensée saint-simonienne, qui par la voix d’un Michel Chevalier, entre autres, critique à cette époque le régime du brevet. Mais cette argumentation n’a pas de véritable enjeu sociologique ou juridique ; elle répond plutôt à un souci rhétorique et philosophique. Si l’invention est une figure privilégiée (quoique paradoxale) de la rénovation pragmatique de l’instance « intellectuelle » (du scholar) et de la posture de l’essayiste ou de l’orateur, c’est d’abord parce qu’il « trouve » ses matériaux, ses idées, ses recettes « sur la route », c’est-à-dire dans le patrimoine commun, dans l’espace public, plutôt que dans les replis de son cerveau. À l’évidence, Emerson joue de l’étymologie de l’inventeur comme découvreur (on se reportera à ce sujet, comme sur la question de la passivité, aux très belles analyses de Stanley Cavell sur « finding as founding » ou « découvertes et fondations », [Cavell, 77-121]), de même qu’en rhétoricien, il sait que toute dispositio discursive présuppose une inventio de lieux du discours ; le fait que les thèmes de l’invention et de l’inventeur figurent souvent dans l’ouverture des essais est à cet égard significatif. Mais, et de façon plus frappante, il apparaît en définitive que c’est en tant qu’emprunteur plutôt qu’en tant que novateur démiurge, que vaut l’inventeur, et qu’il vaut en particulier comme modèle de l’écrivain, lui aussi emprunteur et lecteur. L’invention est une sorte de citation, et c’est en ce sens très paradoxal, semble-t-il, qu’il faudrait comprendre la formule de « The American Scholar » sur la bonne lecture propre à l’inventeur. Un passage de l’ouverture de « Quotation and Originality » (où, on s’en souvient, l’inventeur est défini par sa capacité à emprunter) est éloquent à ce sujet :
By necessity, by proclivity, and by delight, we all quote. We quote not only books and proverbs, but arts, sciences, religions, customs, and laws; nay, we quote temples and houses, tables and chairs by imitation. The Patent-Office Commissioner knows that all machines in use have been invented and reinvented over and over; that the mariner’s compass, the boat, the pendulum, glass, movable types, the kaleidoscope, the railway, the power-loom, etc., have been many times found and lost, from Egypt, China, and Pompeii down.
(QO 427-428)
De même en littérature : « The originals are not original. There is imitation, model, and suggestion, to the very archangels, if we knew their history » ; imitation et emprunt qui, loin de signaler le vol du bien d’autrui, traduisent magnanimité, modestie, et surtout harmonie : fusion d’une voix dans le concert du monde (QO 428-429). Si, par conséquent, « chaque homme est ou devrait être un inventeur », ce n’est certainement pas au sens où chaque homme devrait fabriquer une machine révolutionnaire ; c’est au sens où l’inventeur manifeste son intimité avec le monde et autrui par une action concrète, de même que le bon lecteur devrait manifester son intelligence du texte en le mobilisant par la citation.
En guise de conclusion, on soulignera d’abord que l’étude de la figure de l’inventeur aboutit au renversement du paradoxe initial du bon lecteur comme inventeur : l’inventeur se profile à son tour comme lecteur (au sens étymologique du cueilleur, glâneur, présenté par Emerson comme le sens usuel), et ce qui réunit les deux instances (l’emprunt, la citation) n’est pas un génie prométhéen mais un génie synthétique et somme toute assez ordinaire ; ce sont deux figures de l’humain dans sa capacité à produire du nouveau, grand ou petit. L’activation de la lecture semble aller de pair avec une certaine banalisation de l’invention, et il y a là une forme d’utopie, tout du moins par rapport au discours social et juridique de l’invention au
xixe siècle, qui cherche à isoler et récompenser l’inventeur unique. Je signale ici que Charles Fourier – grand héros émersonien – utilise lui aussi la figure de l’inventeur, quoique dans une valeur plus étroitement oppositionnelle (« je suis inventeur et non orateur », « je ne suis pas écrivain, mais inventeur ») : selon le commentaire de Roland Barthes dans
Sade, Fourier, Loyola, cette figure renvoie chez Fourier à l’invention comme modalité active d’un refus systématique (de l’ancien, de l’ordre, du code, de la Littérature) et d’une promotion systématique du nouveau, en particulier dans l’écriture, de sorte que « l’invention fouriériste est un fait d’écriture, un déploiement du signifiant » (Barthes 1104-1105). Qu’il soit « emprunté » ou non à Fourier, le paradigme émersonien de l’invention est évidemment très différent de cette systématique du refus ; mais, comme Barthes l’a fait pour Fourier, il y aurait à étudier plus avant chez Emerson, autour du champ technique et au-delà, le déploiement d’une « contre-rhétorique » aux effets éblouissants. La rhétorique de l’invention renvoie aussi à l’invention d’un langage. Cependant, Emerson n’est pas un fanatique de l’opposition, et il apparaît que la promotion rhétorique de l’inventeur (moyennant les précautions qu’on a observées) remplit plutôt une fonction politique d’intégration. Peut-être ne s’agit-il pas de réhabiliter l’inventeur, mais plutôt de le banaliser, c’est-à-dire de donner à l’invention une situation plus centrale dans la culture, plus centrale parce que plus commune que l’aura qui entoure des figures comme Watt ou Fulton, et en cela comparable à une forme démocratique d’éducation. Par là, l’inventeur émersonien irait dans le sens d’une « réconciliation » entre culture technique et culture littéraire, entreprise maintes fois recommencée et peut-être dépourvue aujourd’hui de signification
[5]. Par là aussi, il échapperait probablement à une américanité de foire pour atteindre à une forme d’universalité.
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Barthes, Roland. Sade, Fourier, Loyola, in Œuvres complètes, Dir. Éric Marty, t. II, Paris : Seuil, 1994. 1039-1174.
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Brown, Lee Rust. The Emerson Museum : Practical Romanticism and the Pursuit of the Whole. Cambridge and London : Harvard UP, 1997.
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Brunet, François. « Emerson et l’invention de la photographie ». Critique 541-542 (1992) : 480-488 ; La Naissance de l’idée de photographie. Paris : PUF, 2000.
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Cadava, Eduardo. Emerson and the Climates of History. Stanford : Stanford UP, 1997.
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Cavell, Stanley. This New Yet Unapproachable America. Albu-querque : Living Batch Press, 1989.
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Crary, Jonathan. Techniques of the Observer. Vision and Modernity in the Nineteenth Century. Cambridge and London : The MIT Press, 1990.
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Delon, Michel. L’Idée d’énergie au tournant des Lumières (1770-1820). Paris : PUF, 1988.
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Emerson, Ralph Waldo. Essays and Lectures. Ed. Joel Porte. New York : Library of America, 1983 ; The Journals and Miscellaneous Notebooks of Ralph Waldo Emerson. Ed. William Gilman et al. Cambridge: The Belknap Press of H UP, 14 vol., 1964-1978 ; « Quotation and Originality », in Ralph Waldo Emerson. A Critical Edition of the Major Works. Ed. Richard Poirier. Oxford and New York : OUP, 1990. 427-439.
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Nye, David. American Technological Sublime. Cambridge and London : The MIT Press, 1994.
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Reynolds, David. Beneath the American Renaissance, The Subversive Imagination in the Age of Emerson and Melville. Cambridge : Harvard UP, 1988.
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Simondon, Gilbert. Du mode d’existence des objets techniques. Paris : Aubier, 1989 (1958).
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Struik, Dirk J. Yankee Science in the Making. Boston : Little, Brown and Company, 1948.
[1]
La plupart des citations d’Emerson renvoient à l’édition Library of America, procurée par Joel Porte et intitulée
Essays and Lectures, en abrégé
EL. Dans chaque cas, le titre de l’essai est donné entre guillemets.
[2]
Parmi les essais récents qui ont inspiré la présente étude et mon intérêt pour la rhétorique d’Emerson, je signale le livre d’Eduardo Cadava,
The Climates of History, étude de la tropologie météorologique dans les essais d’Emerson qui ouvre une passionnante perspective d’analyse textuelle du corpus émersonien et de ses rapports à l’histoire et au langage « hérité » ; de nombreux passages du livre de Lee Rust Brown,
The Emerson Museum contribuent à enrichir cette perspective (surtout pp. 169-256), de même qu’ils approfondissent de manière concrète la problématique du génie ; l’ouvrage désormais classique de David S. Reynolds,
Beneath the American Renaissance, milite lui aussi pour un approfondissement des stratégies textuelles émersoniennes.
[3]
F. Brunet, « Emerson et l’invention de la photographie » ; voir aussi
La Naissance de l’idée de photographie, 2000, chap. 4.
[4]
Voir dans
La Naissance de l’idée de photographie le chap. 2, consacré à la publication du daguerréotype.
[5]
On retrouve par exemple cette ambition dans la phénoménologie des objets techniques de Gilbert Simondon (
Du mode d’existence des objets techniques), dont toute la partie anthropologique, et même, dans la description du processus d’invention, la notion capitale de concrétisation, comportent bien des accents émersoniens.