2002
Revue française d'études américaines
La citation chez Emerson : modalités, usages et
significations
Christian Fournier
Université Paris VII - Denis
Diderot
This paper seeks to describe and interpret the pervasive practice
of quoting in Emerson’s essays. The focus is on the early texts, and although
the aim is not to identify the often hidden sources, various corpuses are
addressed (the Bible, German and English poets, and Emerson’s own journals, the
origin of much self-quotation). Emerson’s relentless quoting is shown to be not
only in accordance with the Romantic self-consciousness of literature, or with
traditional rhetorical requirements of authority and variety, but also, more
fundamentally and quite paradoxically, with the philosophy of self-reliance.
For the Emersonian, nonconformist “scholar”, quoting does not amount to
obedience, but expresses unison with truths uttered in the past: echoing the
voices of other ages is a way of finding one’s own.Keywords :
Emerson, Quoting, Bible, Rhetoric, Originality.
De tous les signes qui autorisent à classer le texte d’Emerson
comme texte romantique, le recours au procédé de la citation est peut-être le
plus immédiat, en tout cas un des plus convaincants. En effet, l’abondance des
occurrences, le corpus invoqué, la complexité des dispositifs mis en place,
tout ceci semble bien désigner le nouveau type de conscience de soi comme
littérature qui caractérise le texte romantique. Toutefois, la nature ou la
provenance philosophique du texte émersonien, en particulier sous les formes
qui sont successivement les siennes dans les premières années (1836 à 1841) :
la théorie systématique (Nature), le
discours et l’essai ; et, dans cette démarche philosophique, la place centrale
qui est réservée à la confiance en soi, à la valeur de vérité d’une certitude
intérieure qu’il s’agit de faire entendre et ainsi de propager chez
l’auditeur-lecteur ; tout cela donne à la citation un rôle plus problématique
et donc, nous semble-t-il, encore plus central chez Emerson. C’est-à-dire que
bien avant la publication en 1875 de « Quotation and Originality », dès le
premier paragraphe de l’Essai II de 1841, la dialectique du lecteur et de
l’écrivain (du spectateur et de l’artiste) est explicite :
In every work of genius we recognize our own rejected
thoughts: they come back to us with a certain alienated majesty. Great works of
art have no more affecting lesson for us than this. They teach us to abide by
our spontaneous impression with good-humored inflexibility.
(Essays and Lectures
259)
Comme on sait, cet enseignement des grands chefs-d’œuvre de
l’art du passé constitue un des contenus essentiels des « Journaux » qu’Emerson
commence à tenir dès ses années d’étudiant à Harvard College. Ils présentent un
aspect de « scrap-book », de livre de raison assemblé par un lecteur avide.
L’édition critique qui nous en est procurée a effectué l’essentiel du travail
de recherche et d’identification des sources. Reste qu’une lecture parallèle
des journaux et des textes publics nous permet aussi d’appréhender que la
méthode de composition d’Emerson relève massivement d’une pratique de
l’auto-citation. Il ne prélève pas seulement dans ses journaux les citations
relevées dans divers auteurs, mais aussi des pans entiers de sa propre pensée
déjà écrite, fidèle en cela à
l’observation programmatique du paragraphe 2 de l’essai II de la
Seconde Série :
So much of our time is preparation, so much is routine, and
so much retrospect, that the pith of each man’s genius contracts itself to a
very few hours.
(E & L
472)
La citation est donc un mode central pour le questionnement
philosophique du Moi, de ce qui est Moi, de ce qui en est connaissable par Moi
et ce qui est à Moi dans le Non-Moi. Nous essaierons ici de suggérer des sens
possibles de ses modalités diverses dans l’œuvre d’Emerson, avec l’idée
d’avancer ainsi quelques hypothèses sur le statut de son écriture.
Pour la tradition, la citation est un procédé rhétorique entre
beaucoup d’autres qui vise à rendre le discours au service duquel il est mis à
la fois agréable et convaincant. La citation apporte autorité et variété
[1]. Il s’ensuit de ces deux
fonctions que l’on ne peut pas (ou doit pas) citer n’importe quoi ou n’importe
qui, et qu’on ne saurait le faire n’importe où, à n’importe quelle étape du
discours. Une des formes les plus canoniques de la citation est à cet égard
celle de l’exemple, renforcé grâce à son origine extérieure d’une sorte de
valeur objective particulièrement convaincante, surtout s’il s’agit d’un lieu
commun. Pour la fonction d’autorité, la référence est essentielle : il est en
effet capital de savoir précisément en quel lieu se trouve l’élément cité, où
aller le rechercher dans son œuvre d’origine. Or, Emerson ignore pratiquement
la note en bas de page : une seule dans la première édition des
Essays, pour situer un passage de
Saint Augustin ; et une note dans le premier chapitre (« Fate ») de
The Conduct of Life (1860), pour
rajouter une citation supplémentaire (comme in extremis dans une composition
déjà achevée) empruntée au statisticien belge Adolphe Quételet, mentionné
quelques pages plus haut dans le même texte. Et ce n’est certainement pas
l’origine orale des textes publiés qui explique le moins du monde une telle
attitude. En effet, la tradition du sermon imprimé inclut les références
marginales précises (dont Gérard Genette nous rappelle qu’elles portaient le
nom de « manchettes ») au texte biblique. Une des stratégies fondamentales
d’Emerson à cet égard semble être au contraire d’enfouir sous forme d’allusion
ou d’écho verbal toute citation des Écritures. Il réserve plutôt les
indications, souvent fort vagues, de provenance aux autres textes sacrés ou
premiers.
Cette stratégie allusive par rapport au texte biblique comporte
une opportunité dialectique où plusieurs appels de référence possibles vont se
superposer et créer un conflit d’interprétations. Ou bien, au contraire (pour
parler vite), un élément du texte va télescoper deux passages bibliques,
interdisant là aussi toute interprétation simple. Avant d’examiner quelques
exemples de ces citations, il faudrait évidemment décrire un des paramètres de
ce problème, la prétendue inconscience d’Emerson par rapport à ces complexités
ou contradictions, qui réduit la sérénité du sage de Concord à un filet d’eau
tiède. Cette légende, sans doute née du pieux souci victorien des enfants et
éditeurs posthumes de gommer toutes les aspérités d’une biographie d’où le
tragique est loin d’être absent, a contribué à dé-philosophiser et
déshistoriciser le texte d’Emerson. Le courant s’est nettement inversé ces
vingt dernières années. Nous voudrions simplement souligner ici à quel point il
est important d’impliquer Emerson personnellement dans le discours de son
texte. C’est à cette condition que l’activité philosophique de celui-ci pourra
être entendue. Pour justifiés et éclairants que soient les parallèles avec
William Blake auxquels se livre entre autres Barbara Packer, la lucidité et une
entière conscience des référents semblent caractériser Emerson, même dans ses
moments les plus oraculaires. Qu’il ait été (qu’il reste) incompréhensible
(inaudible) à la plupart de ses auditeurs constitue un argument insuffisant
pour lui refuser une maîtrise qui ne serait pas seulement rhétorique.
La première page de l’« Introduction » de
Nature présente un exemple remarquable
d’allusion biblique complexe, comme l’a fort bien décrit Joel Porte, dans son
Representative Man. En effet, soit les
premières phrases du livre :
Our age is retrospective. It builds the sepulchres of the
fathers. It writes bio-graphies, histories, and criticism. The foregoing
generations beheld God and nature face to face; we, through their
eyes.
La première chose à remarquer est bien sûr, qu’avant d’évoquer
l’Évangile, Emerson pose solidement son discours sur un plan historique : les
mots d’« âge », de « pères » et de « générations » ont certes des résonances
bibliques, ou plus généralement mythologiques, si l’on veut ; mais il n’empêche
qu’il est question de
notre époque, de
pères qui sont forcément, au moins au sens collectif, les nôtres
[2], et des générations
précédentes. Bref, il est question des
États-Unis en 1836, ce qui signifie que la génération précédente est celle,
justement, des « pères fondateurs », ceux à qui, dans les années de jeunesse
d’Emerson, on n’a pas cessé d’ériger des monuments
[3]. Nous aurons l’occasion de revenir sur
cette coexistence des deux référents, historique et religieux, mais il semblait
important de signaler qu’elle est première.
Car dès la seconde phrase intervient le premier écho biblique,
les sépulcres des pères évoquant évidemment l’apostrophe de Jésus aux
Pharisiens et aux légistes dans Saint Luc :
Woe unto you! for ye build the sepulchres of the prophets,
and your fathers killed them. Truly ye bear witness that ye allow the deeds of
your fathers: for they indeed killed them, and ye build their sepulchres.
Therefore also said the wisdom of God, I will send them prophets and apostles,
and some of them they shall slay and persecute: That the blood of all the
prophets, which was shed from the foundation of the world, may be required of
this generation.
(XI, 47-50)
Ajoutons tout de suite que le passage correspondant dans Saint
Matthieu, au chapitre XXIII, contient, juste avant les versets déjà cités, une
autre occurrence de « sépulcres » mais avec une valeur légèrement différente :
« Woe unto you, scribes and Pharisees, hypocrites ! for ye are like unto whited
sepulchres, which indeed appear beautiful outward, but are within full of dead
men’s bones, and of all uncleanness. » (27) Il est bon de rappeler que les
Évangiles synoptiques offrent eux-mêmes un jeu d’échos particulièrement
subtil.
Le cliché biblique que détourne Emerson évoque la violence, le
crime et la décomposition. Quels que soient les honneurs dont elle est
entourée, une tombe n’est que le réceptacle de la mortalité, « stinking to
Heaven » comme dit Hamlet. Or la génération présente, et c’est ce qu’Emerson
garde dans la citation, est celle qui bâtit les sépulcres, qui perpétue la
présence de la mort en son sein en tentant de la rendre esthétique et
vénérable. Et c’est justement ainsi, en blanchissant les sépulcres, que
l’immonde se manifeste. Que penser alors de la substitution prophètes-pères
entre le texte évangélique et le détournement opéré par Emerson ? Clairement,
en posant la formule de « sépulcres des pères », Emerson redonne vie au texte
en faisant apparaître les pères dans leur rôle meurtrier : s’ils ont pris la
place des prophètes dans les sépulcres, c’est que l’élimination qu’ils en ont
faite a été totale. Du coup, l’erreur de la génération présente est pire
encore, puisqu’elle honore justement ceux qui sont coupables.
L’intérêt d’une dénonciation du culte du passé utilisant le
canal d’une référence à un texte du passé lui-même iconoclaste, c’est une sorte
de redoublement de la violence potentielle du texte, qui mobilise l’énergie
apocalyptique de l’Évangile (quand le Christ dit : « cette génération », il
parle de la dernière, celle qui verra le Jugement) tout en jetant le doute sur
le caractère sacré de la piété filiale. Car c’est l’absence des prophètes qui
condamne ce monde, prophètes auxquels les pères se sont substitués et que la
mémoire du texte cité appelle pourtant. Or, comme le fait remarquer aussi Joel
Porte, l’expression « voir Dieu… face à face » dans la quatrième phrase est
utilisée dans la Bible au sujet de Moïse, comme marquant sa vocation de
prophète et le séparant du reste des hommes. Ainsi, quand il s’agit de déplorer
la mort du prophète : « And there arose not a prophet since in Israel like unto
Moses, whom the Lord knew face to face » (
Deuteronomy, XXXIV, 10). Mais le face à face de
Moïse avec Dieu est placé sous le signe de la parole ou, comme ici, de la
connaissance. Celui qui voit Dieu face à face, c’est Jacob luttant avec l’ange
(« For I have seen God face to face, and my life is preserved. » [
Genesis, XXXII, 30]) Et c’est de là que vient,
chez Saint Paul, l’autre occurrence fameuse de la formule dans l’Écriture : «
For now we see through a glass darkly; but then face to face
[4] » (
First
Letter of Paul to the Corinthians, XIII, 12).
Ici encore, la complexité est remarquable, à la fois au niveau
du parcours entre les occurrences bibliques et dans les enjeux pour le texte
émersonien. C’est le patriarche qui a vu Dieu face à face, et quel patriarche,
celui qui tient tête à Dieu. Comme tout à l’heure, il y a un effet de
télescopage de générations, qui nous ramène à une sorte de scène primitive,
fondatrice de l’histoire. Le texte de Saint Paul semble présenter une
chronologie inverse puisque pour lui, c’est maintenant que nous voyons «
through a glass darkly », et à la fin des temps que nous verrons face à face.
Mais outre que le verset précédent, au moins aussi fameux que celui que nous
avons cité, est celui du « Lorsque j’étais enfant », où la logique
générationnelle au moins est rétablie, il y a coïncidence entre la révolte
espérée de la génération présente et celle du patriarche qui se bat toute la
nuit. Grâce au retour à l’origine ou à la source qu’appelle un texte aussi
chargé d’allusions, c’est la scène originelle de rébellion, ou de meurtre du
père, scène aussi de nomination, qui revient pour affirmer la nécessité d’une
expérience authentique et directe.
L’écart majeur de ce passage par rapport à la tradition
biblique qu’il convoque est bien sûr la présence de la nature à côté de Dieu
comme objet du spectacle que nous devrions voir avec nos propres yeux. Le
quatrième paragraphe du texte nous explique en faisant référence tacitement à
Fichte, et explicitement à la philosophie, que tout ce qui n’est pas l’âme, le
moi, est le NON MOI, dont fait partie la nature. Mais, si l’on doit rester sur
une scène primitive, ne peut-on saisir ici une allusion à la création du monde,
où Dieu crée la Nature puis l’Homme ? Avec le renversement optique qui
constitue la ligne de force du passage, c’est l’homme qui voit maintenant Dieu
et la nature.
En tout cas, le travail herméneutique qu’impose la
dissémination de citations et d’allusions, décelables au moins vaguement par
tout un chacun à cause du lexique et accessibles à quiconque prend la peine de
feuilleter une Bible
[5],
complexifie la lecture, au contraire de ce que devrait produire l’usage
rhétorique de lieux communs reconnaissables ou éculés. Voyons maintenant ce que
nous avons appelé tout à l’heure le cas inverse, où Emerson télescope deux ou
plusieurs citations ou références bibliques, en prenant comme exemple un
passage de « Self-Reliance », remarquablement lu par Stanley Cavell. Je veux
parler du moment où le texte prétend prêcher la doctrine de la haine, en
réaction à la doctrine de l’amour « quand celle-là pleurniche et gémit ».
Suivent les phrases littéralement extraordinaires :
I shun father and mother, when my genius calls me. I would
write on the lintels of the door-post, Whim. I hope it is somewhat better than
whim at last, but we cannot spend the day in explanation.
(E & L
262)
La première phrase réfère sans trop d’ambiguïté au mot d’ordre
évangélique caractérisant la vocation. Ainsi dans Saint Matthieu :
Think not that I am come to send peace on earth: I came not
to send peace, but a sword. For I am come to set a man at variance against his
father, and the daughter against her mother, and the daughter in law against
her mother in law. And a man’s foes shall be they of his own household. He that
loveth father or mother more than me is not worthy of me : and he that loveth
son or daughter more than me is not worthy of me. [6]
(X, 34-37)
Saint Marc ne reprend pas cette formulation alors que dans
Saint Luc on peut lire : « If any man come to me, and hate not his father, and
mother, and wife, and children, and brethren, and sisters, yea, and his own
life also, he cannot be my disciple. » (XIV, 26). On comprend bien l’intérêt
pour Emerson, dans un passage où il vient d’affirmer qu’il est prêt à vivre du
Diable s’il est l’enfant du Diable, de citer les phrases les plus dures du
message de Jésus par rapport à une morale bien-pensante. Deux remarques
s’imposent ici. Premièrement, au moyen d’une sélection dans le texte de départ
qui fait disparaître toute mention des enfants, Emerson ne se place que dans la
position du fils (rebelle ou prodigue). Surtout, la citation, bien loin
d’invoquer l’autorité du Christ, aggrave le scandale puisque c’est la vocation
de son propre génie que doit suivre l’homme. On est ici exactement dans le
rapport de déférence-subversion qu’entretient le Nouveau Testament avec
l’Ancien Testament. La citation est aussi effacement ou substitution,
c’est-à-dire blasphème ou sacrilège pour les tenants de l’ancienne Loi. Pour
compléter cette démarche mimétique, voyons comment Emerson opère lui-même un
travail de détournement sur le texte du Pentateuque.
C’est la deuxième phrase du passage de « Self-Reliance ».
Stanley Cavell a souligné que le geste d’écrire sur les montants de la porte
renvoie au signe que Dieu commande (Deuteronomy, VI, 8-9 ou XI, 18 et 20) aux
Enfants d’Israël de porter « attaché à la main…, placé entre leurs yeux » («
And thou shalt bind them for a sign upon thine hand, and they shall be as
frontlets between thine eyes »), c’est-à-dire les phylactères, et d’écrire «
upon the (door) posts of thy house », pratique encore honorée aujourd’hui par
les Juifs orthodoxes avec la « mezuzah ». Il s’agit d’une marque qui
matérialise la soumission à Dieu et la protection que celui-ci accorde en
retour à son peuple : il faut craindre Dieu pour être « heureux tous les jours
» et rester vivant. Ce signe renvoie (explicitement dans le
Deutéronome) à la sortie d’Égypte et à
la dernière plaie : Dieu frappe tous les premiers-nés d’Égypte et « le
Destructeur » n’épargne que les maisons arborant le signe de sang qu’il a
prescrit, « the blood upon the lintel and the two side posts » (Exodus, XII, 23).
Que se passe-t-il donc ici ? Emerson fait resurgir par le jeu
des citations « inexactes » (qui aboutissent à une formule « impossible »
physiquement ou visuellement, puisque « les linteaux du montant de la porte »
constitue un non-sens littéral
[7]) des scènes de violence extrême, empruntées à
l’Ancien et au Nouveau Testaments. Dans les deux cas, l’élection ou la vocation
divine bafoue les lois morales de l’humanité. L’intention est supposée atténuer
ou corriger le scandale, mais la violence de la séparation initiale est et doit
rester, en tant que telle, injustifiable. C’est donc en effet le mot « caprice
» qu’il faut inscrire, avec bien sûr l’idée (notée d’ailleurs le 3 juillet 1839
dans le
Journal D par Emerson) que ce
qui semble capricieux est en réalité fatal (« not whimsical but fatal »
[
Journals, VII, 223] ; la formule
apparaît un peu plus loin dans le texte de l’essai).
Clairement, l’essai II de 1841 (mais le même argument vaudrait
aussi pour l’allocution du 31 août 1837) se doit d’aborder de façon frontale la
question de la citation. Qu’il s’agisse d’affirmer la validité essentielle et
unique de notre voix intérieure ou de proclamer l’indépendance intellectuelle
de l’Amérique, il faut questionner non seulement la pratique rhétorique de la
citation, mais surtout la perception obsédante que la culture nous impose,
d’une réitération infinie et donc du reproche insistant que les pères nous
adressent, soit que nous répétions la même chose qu’ils ont déjà dite, soit que
nous ne la répétions pas. C’est dans un petit apologue noté dans le
Journal D (26 mars, 1839 ;
Journals, VII, 181
[8]) mais qui n’est pas passé (tel quel) dans
le texte de l’essai, qu’Emerson pose le mieux le problème :
To him who said it before. I see my thought standing,
growing, walking, working, out there in nature. Look where I will, I see it.
Yet when I seek to say it, all men say “No: It is not. These are whimsies &
dreams!” Then I think they look at one truth, & I at others. My thoughts,
though not false, are far, as yet, from simple truth, & I am rebuked by
their disapprobation nor think of questioning it. Society is yet too great for
me. But I go back to my library & open my books & lo I read this word
spoken out of immemorial time, “God is the unity of men.” Behold, I say, my
very thought! This is what I am rebuked for saying; & here it is & has
been for centuries in this book which circulates among men without reproof,
nay, with honor. But behold again here in another book “Man is good, but men
are bad.” Why, I have said no more. And here again, read these words, “Ne te
quæsiveris extra.” What, then! I have not been talking nonsense.
L’esprit invoqué ici est bien celui de « la confiance en soi »,
puisque la conformité imbécile qui voudrait faire taire Emerson et traite ses
pensées de fantaisies et de rêves est bien celle de la société de son temps ;
et c’est contre elle que sa bibliothèque lui fournit les armes du passé, des
siècles anciens (ou d’ailleurs récents puisque c’est Rousseau qui est cité,
sans être nommé, avec la formule « L’homme est bon, etc. »). Il trouve donc
dans les livres l’autorité nécessaire pour braver ses ennemis, mais en termes
de vérité, il s’agit seulement d’une confirmation, d’une répétition de ce que
lui ont déjà dit, « tous les jours », « le ciel, la mer, la plante, le bœuf,
l’homme, le tableau ». La citation apporte l’évidence (et il faut souligner à
quel point, dans tout le paragraphe cité, Emerson voit ou montre les choses qui
sont dites, la seule occurrence du verbe « entendre » étant réservée à la
société qui devrait « l’entendre et dire la même chose »), non seulement de la
véracité du moi, mais de la justesse de son langage, à travers toutes les
différences d’époques et les révolutions de la politique. Comme le dit
justement Barbara Packer, citant un passage de l’essai IV de 1841 (« Spiritual
Laws ») :
[…] he argues that a man is “a selecting principle, gathering
his like to him wherever he goes.” From the multitude of images offered to him
by life or by books a man selects only what belongs to his “genius”. “Those
facts, words, persons which dwell in his memory without his being able to say
why, remain, because they have a relation to him not less real for being
unapprehended. They are symbols of value to him, as they can interpret parts of
his consciousness which he would vainly seek words for in the conventional
images of books and other minds.”
(76)
Si bien que l’antériorité chronologique de « celui qui l’a dit
avant » n’est pas source d’anxiété mais de joie, car le partage de la vérité ne
diminue aucunement la part respective de chacun dans ce fruit commun.
Contrairement à ce qui se produirait dans le contexte économique qui affleure à
de nombreux points du paragraphe, la propriété de la vérité n’est pas exclusive
ou privative ; il s’agit d’une propriété de perception, où voir suffit pour
avoir et tenir, sans doute parce que « l’âme a toujours dit ces choses ». Et le
langage est ici indissociable de la vérité : ce sont
ces mots et pas d’autres qui se sont
inscrits dans ma mémoire, que j’ai reconnus comme vrais.
On se doute bien qu’un tel optimisme n’est pas permanent
[9]. La « polarité » est
justement une de ces lois naturelles que dégage Emerson dans son œuvre. Et ce
n’est pas d’être naturelle et universelle que cette cyclothymie est moins
angoissante. Deux vers de Wordsworth expriment à la perfection pour Emerson ce
constat :
Tis the most difficult of tasks to keep
Heights which the soul is competent to gain [10].
L’âme ne se résigne pas à descendre après être montée, à perdre
la plénitude exacte et parfaite de l’épiphanie. En fait, c’est la dimension
temporelle de l’être qui est ici (et en bien d’autres passages) désignée comme
la malédiction originelle.
Remarquablement, le problème apparaît et est traité dans le
Journal D à propos de la pratique de
la « Composition » (c’est Emerson qui
souligne), c’est-à-dire en fait de la méthode d’écriture d’Emerson dans ses
textes publics, par collage et auto-citations d’extraits de journal. Cette
entrée à la date du 21 juin 1839 ne se retrouve que très partiellement dans
l’essai II, avec les considérations sur la cohérence de l’individu qui est
affaire de point de vue. Voici comment elle est introduite dans le carnet D
:
It may be said in defence of this practice of Composition
which seems to young persons so mechanical & so uninspired that to man
working in Time all literary effort must be more or less of this kind, to
Byron, to Goethe, to De Stael, not less than to Scott & Southey.
Succession, moments, parts are their destiny & not wholes & worlds
& eternity.
Et il conclut après le fragment repris dans l’essai :
All these verses & thoughts were as spontaneous at some
time to that man as anyone was. Being so, they were not his own but above him
the voice of simple, necessary, aboriginal Nature & coming from so narrow
an experience as one mortal, they must be strictly related, even the farthest
ends of his life, and seen at the perspective of a few ages will appear
harmonious & univocal.
Deux choses semblent ici importantes. D’abord que la
malédiction temporelle est aussi une bénédiction : c’est la brièveté de la vie
humaine qui impose aussi sa cohérence, et c’est l’acceptation de la réalité de
la catégorie temporelle qui assure la valeur de l’œuvre. Car, et c’est le
deuxième point, il s’agit ici avant tout de littérature et d’écriture :
l’honnêteté et la fidélité, à chaque moment, concernent « tous ces vers et ces
pensées ». Tout écrivain, et la liste insérée dans ce passage désigne sans
aucune ambiguïté l’écrivain romantique
[11], rend compte de cette discontinuité et fragmentarité
de la condition humaine en restant le plus possible fidèle à la vision du
moment. Car ainsi c’est la voix de la Nature qui se fait entendre.
Ainsi, la fonction d’autorité de la citation ne joue que dans
les moments de polémique avec la société conformiste. C’est une vérité
intérieure qui se communique par l’illumination de la lecture citée. C’est le
témoignage d’un double moment de grâce « historique », celui où l’auteur cité a
spontanément découvert et formulé sa vérité et celui où l’auteur citant a
reconnu dans la phrase lue une vérité qui lui était personnelle. L’effacement
des références précises est donc inscrit dans cette valeur particulière de la
citation. Le modèle de Montaigne vient ici tout naturellement à l’esprit. Mais
la farcissure chez Emerson évite le plus souvent, nous allons le voir, de faire
entendre des langues étrangères, antiques ou modernes. Reste que l’enjeu d’une
diversification aussi large que possible des sources et des références est
maintenant clair. Plus la même vérité se fera reconnaître sous des habits
empruntés
[12], plus
l’évidence en sera renforcée.
C’est l’une des pensées principales exposées et développées
dans l’essai I, que le contact par la lecture avec les cultures les plus
éloignées de nous dans le temps, essentiellement la Grèce antique, abolit le
temps :
When a thought of Plato becomes a thought to me,—when a truth
that fired the soul of Pindar fires mine, time is no more. When I feel that we
two meet in a perception, that our two souls are tinged with the same hue, and
do, as it were, run into one, why should I measure degrees of latitude, why
should I count Egyptian years?
(E & L
249)
Il est révélateur que dans la fin de ce paragraphe la
géographie s’unisse à l’histoire dans la remise en cause. C’est que la
situation dans l’espace de celui qui parle est, si l’on veut, comparable à
celle qu’il occupe dans le temps. Dans les deux cas, il est placé à un extrême,
le plus loin qu’il se puisse imaginer. Mais c’est justement cette position au
bout du monde, à la fin de l’histoire, cette situation de provincialisme et
d’accomplissement démocratique, qui permettent de parcourir en tous sens la
culture universelle.
Certes, l’intérêt d’Emerson pour la Grèce est aussi une des
marques les plus caractéristiques de la culture de son temps, que la source en
soit l’hellénisme germanique d’un Winckelmann ou d’un Goethe ou bien les
synthèses historiques telles que celle de Gérando,
Histoire comparée des systèmes de
philosophie (1804). Mais l’insistance pour dire que la Grèce est la
jeunesse du monde, que la littérature des origines nous séduit par sa
simplicité, veut signifier que nous sommes de plain-pied avec elle, que rien ne
nous en sépare : comme il le dit à propos des « old worships of Moses, of
Zoroaster, of Menu, of Socrates », « I cannot find any antiquity in them. They
are mine as much as theirs » (E &
L 250).
Cette appropriation est donc à la fois personnelle et nationale
(pour ne pas dire impériale). Le « lettré américain » proclame son indépendance
en déclarant son intention d’annexer toute la culture et tout le monde des
choses. C’est le sens littéral de la deuxième épigraphe de l’essai I de 1841
:
I am owner of the sphere,
Of the seven stars and the solar year,
Of Caesar’s hand, and Plato’s brain,
Of Lord Christ’s heart, and Shakespeare’s strain.
Nous retrouvons donc la deuxième fonction classique de la
citation d’un point de vue rhétorique : la variété. La dominante est sans doute
anglo-saxonne avec une mise à contribution du panthéon des poètes anglais tel
que le
xviiie siècle a fini par le formuler, voire
même des incursions du côté des poètes métaphysiques dont le moins qu’on puisse
dire est que leur réputation critique n’était pas au zénith. Ce qui renforce
cette relative homogénéité, c’est la quasi-absence de citations en langue
étrangère
[13] : un mot
grec dans
Nature, chapitre III ; une
formule de Sophocle citée dans le texte et immédiatement traduite dans l’essai
III ; deux formules latines dans le même essai (sans oublier la maxime de Perse
en exergue de « Self-Reliance ») ; et c’est tout. Clairement, c’est une forme
de discontinuité qu’Emerson refuse, alors que tous les critiques, et ce dès
l’origine, mettent l’accent sur les ruptures, l’absence de transitions, comme
une des sources premières de non-intelligibilité du texte émersonien.
Les citations de Shakespeare, de Donne ou de Milton ne sont pas
assignées comme telles (à l’exception des quelques vers de
The First Part of King Henry the Sixth
dans l’essai I) car elles sont produites en tant qu’exemples d’une certaine
forme de sublimité de l’expression, et l’intervention d’un appareil autre que
de simples guillemets troublerait l’écoute et gênerait la conviction. C’est
peut-être l’essai V (« Love ») qui signifie le plus clairement cette
utilisation des citations, puisqu’Emerson y parle de l’amour en exaltant
l’expression de l’amour
[14]. Pour parler d’amour, le philosophe a besoin de
l’aide des Muses car c’est ici le moyen de parvenir à la vérité. La poésie, et
essentiellement la poésie baroque, fait exister l’extravagance de la passion
amoureuse et fixe donc dans le souvenir ce qui serait autrement incroyable. Là
encore, il y a une double transaction : l’amour a fait que « the most trivial
circumstance associated with one form is put in the amber of memory », que «
the figures, the motions, the words of the beloved object are not like other
images written in water, but, as Plutarch said, “enamelled in fire” »
(
E & L 330) ; et les vers
cristallisent dans des métaphores hardies ces moments précieux.
Il faut remarquer que la bardolâtrie, instaurée de façon
définitive et canonique au xviiie siècle, est plutôt relativisée, au
moins dans les premières publications d’Emerson, par l’intérêt passionné qu’il
manifeste pour les œuvres de Francis Beaumont et John Fletcher. Propriétaire
d’un exemplaire de la première édition (1647) des Comedies and Tragedies des deux dramaturges,
Emerson cite, dans les douze Essais de
1841, des passages de pas moins de cinq pièces différentes, le plus souvent de
mémoire ; mais la citation la plus longue (48 vers), au début de l’essai VIII
(« Heroism »), donne lieu à une réflexion d’ensemble sur le concept de noblesse
« chez les anciens dramaturges anglais ».
Ici encore, le carnet D, en avril 1839, révèle qu’Emerson a lu
soigneusement non seulement les pièces de théâtre mais aussi les poèmes
liminaires qui figurent en hommage à Fletcher. Certaines de leurs formules sont
recopiées par lui sous le titre
Realism. En effet, le mérite attribué
principalement à Fletcher est qu’il fait de la chose sa muse (« makes the thing
his muse
[15] »), que
ses pièces, loin d’être « the lotteries of wit », étaient semblables au crayon
de Dürer, « like to Durer’s pencil, which first knew the laws of faces, &
then faces drew
[16] ».
Si le langage de Fletcher parvenait ainsi à supprimer la différence essentielle
à l’écriture, c’est que « what he would write, he was before he writ
[17] » Curieusement, Emerson
ajoute ici une citation de l’
Electre
de Sophocle, qu’il attribue par mégarde à Euripide. C’est vers la fin de
l’affrontement entre Electre et sa mère, lorsque Clytemnestre reproche à sa
fille de beaucoup parler de ses actes (à elle, Clytemnestre) ; Electre répond :
« Tis you that say it, not I : you do the deeds, And your ungodly deeds find me
the words. » De façon paradoxale, évidemment, le langage juste présente la
chose, la bonne comme la mauvaise ; de même que le soleil éclaire toutes les
choses. Comme le soleil, le langage qui éclaire tout est aveugle. Et Emerson
relève un autre extrait d’un poème d’éloge à Fletcher où le poète (Cartwright)
affirme que c’est l’Âme même de Fletcher qui s’exprimait par son esprit, « Only
diffused ; thus we the same Sun call Moving i’ the sphere & shining on a
wall. » Nul doute que le principe d’identité ainsi affirmé dans le langage ne
représente pour Emerson l’action rhétorique sur la réalité.
Je voudrais aussi souligner l’importance de M
me de Staël pour Emerson, au moins dans
ces années précoces. Certes, elle ne figure pas dans le volume des
Representative Men (1850)
[18], et c’est Goethe qui est
choisi pour « représenter » l’écrivain. Mais il faut relever, dans
Nature en particulier, son influence
déterminante à côté de celle de Swedenborg pour la formulation de l’idée
analogique, ainsi que la conscience de la littérature empruntée à
De l’Allemagne. Elle est abondamment
présente dans ce carnet tenu par Emerson sous le titre d’« Encyclopaedia »,
véritable livre de raison, qui juxtapose, j’y reviendrai, adages et citations
d’auteurs et aphorismes personnels. Un fragment particulièrement intéressant,
théorisant le processus de la citation comme retour inévitable du même et acte
révélateur du caractère, est suscité par une formule citée au chapitre 5 de
Nature (« architecture is called
“frozen music” » by De Stael and Goethe [
E &
L 30 « Discipline »]) :
I suppose the materials may now exist for a Portraiture of
Man which should be at once history & prophecy. Does it not seem as if a
perfect parallelism existed between every great & fully developed man &
every other? Take a man of strong nature upon whom events have powerfully
acted—Luther or Socrates or Sam Johnson—& I suppose you shall find no trait
in him, no fear, no love, no talent, no dream in one that did not translate a
similar love, fear, talent, dream, in the other. Luther’s Pope, & Turk,
& Devil, & Grace, & Justification, & Catherine de Bore, shall
reappear under far other names in George Fox, in John Milton, in George
Washington, in Goethe, or, long before, in Zeno & Socrates. Their circles,
to use the language of geometry, would coincide. Here & there, to be sure,
are anomalous, unpaired creatures, who are but partially developed, wizzeled
apples, as if you should seek to match monsters, one of whom has a leg, another
an arm, another two heads.
If one should seek to trace the genealogy of thoughts he
would find Goethe’s “Open Secret”
fathered in Aristotle’s answer to Alexander “that
these books were published & not published.” And Mme De Stael’s
“Architecture is frozen music”
borrowed from Goethe’s “Arch [itectur]e is dumb
music” borrowed from Vitruvius, who said,
“the Architect must not only understand drawing
but also music”. And Wordsworth’s “plan that pleased his childish thought” got
from Schiller’s “Reverence the dreams of his
youth” got from Bacon’s Primæ cogitationes et consilia juventutis
plus Divinitatis habent.
(Journals, IV,
336-337)
La problématique généalogique ou générationnelle est
caractéristique du travail qui amène à la rédaction de
Nature. Mais l’insistance sur les noms
propres, sur les éléments individualisants d’une biographie (ici, celle de
Luther, sans doute grâce à l’étonnant volume de Michelet,
Mémoires de Luther, publié en 1834)
annonce ces listes de noms, déjà présentes en 1836, mais qui ne deviennent un
quasi-tic d’écriture qu’à partir de 1841, listes où la tradition biblique des
généalogies s’efface bientôt pour céder la place à un mode de raisonnement
fondé sur la reconnaissance. Bien loin d’être un monstre terrifiant, tel le
Sphinx ou Méduse, le grand homme constitue un miroir dans lequel nous pourrons
voir « face-à-face », grâce à ces faits que constituent les paroles
inoubliables qu’il a prononcées. Et leur possible résonance avec des paroles
antérieures vient confirmer la coïncidence des cercles, l’unité de
l’humanité.
Il reste un aspect important dans ce statut de la citation qui
ne saurait être négligé. C’est le traitement réservé par Emerson aux exergues
de ses textes, qui constitue un élément d’autant plus intéressant que s’y
déploie une stratégie du passage de l’oral à l’écrit. En effet, après
Nature, les textes publiés par Emerson
auront tous été prononcés devant un auditoire : la publication, d’abord
immédiate et à peu près inchangée pour les allocutions de 1837 et 1838, se fait
plus distante pour les
Essays. L’usage
des épigraphes, pratique romantique par excellence, tenait encore de la
signature avec la citation de Plotin sur la page de titre de la première
édition de
Nature
[19]. On entre dans un système beaucoup plus
complexe dès la première édition des
Essays (1841).
Dans
Seuils (1987),
l’étude systématique qu’il a consacrée à l’interrogation du paratexte, Genette
observe à propos de la pratique des épigraphes que « [c’]est apparemment par le
roman “gothique”, genre à la fois populaire (par sa thématique) et savant (par
son décor) qu’elle s’introduit massivement dans la prose narrative » (136). Et
il continue en décrivant cette « mode anglaise » dans la production du
romantisme français. À cet égard, nous semblons bien loin du compte avec
Emerson, puisque la seule épigraphe jamais utilisée par lui, et déployée en
tant que telle en tête d’un de ses ouvrages, la citation de Plotin qui figure
sur la page de titre de la première édition de
Nature (1836)
[20], disparaît quand il réédite l’ouvrage en 1849,
augmenté de ses
Addresses and
Lectures. C’est maintenant un texte poétique non attribué qui est
placé sur une page de faux titre, après la table des matières.
Dès la première série des Essays (1841), Emerson semble se rallier à cette
formule de « l’épigraphe autographe », c’est-à-dire que les textes placés par
lui en tête de chaque essai, des poèmes plus ou moins brefs, doivent lui être
attribués ; ils seront d’ailleurs pour la plupart publiés par Edward W. Emerson
dans le volume des Poems de la «
Centenary Edition » (1903-1904, il s’agit du volume IX). Déjà utilisé par Ann
Radcliffe, et destiné à devenir la norme dans les romans de George Eliot, cet
usage n’est toutefois pas adopté avec autant de netteté par Emerson que les
éditions courantes de ses textes le laisseraient croire. En effet, comme pour
Nature, un des points majeurs de
révision entre l’édition de 1841 et la réédition de 1847 (où la formule
First Series apparaît) est justement
cette question des épigraphes. Le nombre, l’ordre et le titre des essais ne
bougent pas, mais des différences significatives sont à relever pour les textes
liminaires. En 1841 comme en 1847, l’essai I comportait deux auto-épigraphes ;
mais elles étaient les seules du recueil originel, alors que, pour la version
de 1847, Emerson a recouru de façon systématique à ce qu’il appelle dans sa
correspondance « mottoing », ne laissant plus aucun essai sans
épigraphe.
On peut remarquer qu’une telle généralisation (banalisation ?)
des épigraphes, autographes ou allographes, a d’abord comme effet
d’individualiser davantage les essais, qui cessent nettement d’être des
chapitres solidaires, comme dans Nature. De même, la singularité des essais II et
IX tend quelque peu à s’atténuer dans la présentation de 1847 (ce qui n’a
nullement contrarié leur fortune dans les anthologies émersoniennes, en anglais
ou en traduction), et en particulier la valeur qu’il faut attribuer au fait que
l’essai consacré à l’idée de « Self-Reliance » est justement celui qui faisait
appel avec le plus d’insistance à des « aides » extérieures pour proclamer la
nécessité de s’appuyer sur ses propres forces. Nous touchons là bien sûr à la
question centrale concernant la citation chez Emerson, une question qui court
tout au long de l’œuvre, comme l’atteste le texte tardif « Quotation and
Originality » (paru en 1875 dans le recueil Letters and Social Aims). Que le texte essentiel
de référence pour Emerson soit la Bible comme semble le penser Barbara Packer
ou la Constitution comme l’indique Eduardo Cadava, ce qui est mis en question
et problématisé c’est la notion d’autorité de la citation, d’exemplarité des
illustrations. Clairement il y a deux types de sources possibles pour Emerson,
de valeurs profondément inégales : celles qui servent de répertoires
d’illustrations et celles qui renferment des vérités incontestables. Les
épigraphes autographes tendraient plutôt à tomber du côté des secondes. Mais
l’articulation d’un tel système ne va pas sans difficulté. Nous voudrions le
montrer en suivant dans quelques textes des années 1830 le cheminement d’un
paradigme sur lequel un ouvrage récent a attiré l’attention, celui de la
galerie ou du musée. C’est bien sûr à l’occasion du premier voyage en Europe
que va se déployer ce thème dans l’écriture d’Emerson, mais il en déborde de
beaucoup.
Dans la dernière conférence du cycle de 1835-1836 sur la
littérature anglaise, Emerson choisit logiquement de parler des aspects
modernes, (« modern aspects ») des lettres anglaises, à l’exclusion toutefois
des écrivains encore vivants. Wordsworth et Carlyle ne sont donc mentionnés que
sous forme de prétérition, comme « men of genius who obey their genius : who
write what they know and feel, and who therefore know that their Record is true
» (381). À côté des grands noms contemporains universellement connus, tels que
Byron, Scott et Coleridge, il discute les mérites de deux essayistes écossais,
Dugald Stewart et sir James Mackintosh, chez qui il trouve, dans ces années qui
le mènent à la composition de Nature,
certaines de ses références philosophiques et historiques les plus utiles.
Voici en particulier le début de ses remarques sur Stewart :
His true merit is that of an excellent Scholar and a lively
and elegant Essayist. His works delight us by the satisfaction of our taste and
the aliment his own purity and elevation furnish to our moral sentiments, and
especially by his acquaintance with all elegant literature. Every page is
enriched with quotations or allusions to his read- ing. They form a picture
gallery in which we find originals or copies of all choice works of ancient and
modern art.
(374)
Ce type de dépassement d’une philosophie trop exclusivement
littéraire voire mondaine est caractéristique des enthousiasmes d’Emerson tels
que ses journaux nous permettent d’en reconstituer le cours. Il vient toujours
un moment où l’idole va devenir repoussoir. Mais ce qui se produit tout aussi
constamment, c’est qu’une fois déchu de son piédestal, l’auteur reste un
dépositoire de références et de citations. De même qu’un peu plus haut dans la
conférence que nous venons de citer, Emerson observe à propos du Chant IV du
Childe Harold de Byron qu’il «
surpasse ses productions antérieures » (« surpasses his earlier productions »)
:
[…] he had made some improvement in his knowledge by his
travels so that he had at last another subject than himself, and that Canto is
the best guidebook to the traveller who visits Venice, Florence, and
Rome.
(373-374)
Une pratique aussi utilitaire de la littérature a l’intérêt de
nous rappeler l’importance du voyage européen d’Emerson dans la maturation de
ces années décisives.
Il me semble particulièrement significatif de rapprocher la
formule du fragment suivant du journal tenu pendant le séjour à Rome au
printemps 1833 :
29. [March 28] I went to the Capitoline hill then to its
Museum & saw the Dying Gladiator, the Antinous, the Venus.—to the Gallery.
Then to the Tarpeian Rock. Then to the vast & splendid museum of the
Vatican. A wilderness of marble. After traversing many a shining chamber &
gallery I came to the Apollo & soon after to the Laocoon. ‘Tis false to say
that the casts give no idea of the originals. I found I knew these fine statues
already by heart & had admired the casts long since […] much more than I
ever can the originals.
Here too was the Torso Hercules, as familiar to the eyes as
some old revolutionary cripple.
(150)
Certes, on peut voir là tout bonnement une expression du rejet
du pittoresque qui trouvera si nettement sa formulation vers la fin de « The
American Scholar » ou de « Self-Reliance ». Cette dénonciation de l’illusion
romantique ou romanesque constitue une des leçons les plus connues d’Emerson.
Il faut cependant noter que la remarque révèle avant tout une pratique profonde
et ancienne des grands chefs-d’œuvre de la sculpture antique, par le moulage ou
la gravure, bref par la reproduction, seul canal ouvert à ce Lettré américain
dont Emerson appelle l’avènement. Très révélatrice aussi est la comparaison du
fameux Torse du Belvédère, célébré par Michel-Ange et Winckelmann, avec un
vétéran de la Guerre d’Indépendance. À la fois comme naturalisation du fragment
artistique et comme rappel de la présence insistante, impossible à oublier en
tout cas dans les petites communautés de la Nouvelle-Angleterre vers 1825-1830,
des survivants de la période fondatrice, colossaux jusque dans leur
amoindrissement.
Le parcours à travers les salles de sculpture continue, dans
une humeur qui semble faire alterner sans cesse le dégoût et l’admiration. Et
la conclusion est :
Even all this unrivalled show could not satisfy us. We knew
there was more. Much will have more. We knew that the first picture in the
world was in the same house & we left all this pomp to go & see the
Transfiguration by Raphael.
(150)
Et vient alors le passage repris littéralement dans l’essai XII
de 1841 (« Art ») sur « the calm, benignant beauty that shines over all this
picture, and goes directly to the heart », sur « the sweet and sublime face of
Jesus that is beyond praise », avec « this familiar, simple, home-speaking
countenance » (
E & L, 437)
[21]. Ce qui disparaît en
revanche du texte de l’essai, c’est toute mention spécifique de la place du
tableau et de son auteur dans l’histoire de l’art (« the artist [ranks] with
the noble poets & heroes of his species—the first born of the Earth »). La
simplicité familière du tableau implique l’unicité à laquelle on doit
s’arrêter, le « jet de pure lumière » qui produit une impression semblable à
celle que font les objets naturels. La galerie, où voisinent sans inconvénient
originaux et copies, est une ébauche de cette vérité, « gymnastics of the eye »
(434) qui le prépare à cette révélation.
Cet exemple très particulier et limité du travail de sélection
et d’élimination qui accompagne le passage des pages intimes du journal à
celles publiques de l’essai ou de la conférence pourrait être étendu très
largement. Comme lorsqu’il choisit d’effacer les noms de références trop
proches, tels son frère Charles dans Nature ou le peintre Washington Allston qui est
le peintre éminent (« eminent painter ») auteur de poésies sur lequel s’ouvre
l’essai II (ou trop obscures et excentriques, comme le swedenborgien Œgger, le
« French philosopher » du chapitre 4
de Nature), le jeu entre citation,
nomination et allusion qui est inséparable de l’écriture de l’essai signale
l’importance du nom propre et derrière lui de la biographie « représentative »
dans la pensée d’Emerson. Avec son admiration jamais démentie pour Plutarque et
pour Montaigne, le philosophe auteur des Vies et le philosophe autobiographique, il
entreprend le projet d’une écriture didactique et morale où l’unicité du propos
et la singularité de la voix se parent des échos de lectures universelles et de
la diversité d’un monde toujours redécouvert.
·
Bercovitch, Sacvan.
The Puritan Origins of the American
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[1]
Il conviendrait d’ajouter la valeur scientifique de la citation
dans le genre de la dissertation universitaire. Cet usage n’est pas aussi
étranger que l’on pourrait le croire à la littérature américaine du
xixe siècle, comme le montrent les «
Extraits (fournis par un sous-bibliothécaire) » qui ouvrent
Moby-Dick (1851).
[2]
C’est d’ailleurs un réel problème de traduction, que vient
aggraver le fait que la version française standard de la Bible ne retient pas
ici le mot « sépulcre ».
[3]
Et l’on a souvent rapproché (cf. E. Cadava) ce début de
Nature de la cérémonie de pose de la
première pierre du monument de Bunker Hill, le 17 juin 1825, et du fameux
discours de Daniel Webster commençant par : « We are among the sepulchres of
our fathers. »
[4]
La récurrence obsessionnelle de l’œil et de la vision dans
Nature est bien connue et elle est
déployée avec une étonnante économie de moyens ici, puisque le « rétrospectif »
de la première phrase est repris dans la vision « à travers leurs yeux » de la
quatrième phrase : bâtir et écrire, c’est donc voir.
[5]
On pense ici à un lecteur (français) moderne, car il est
évident que des textes aussi connus étaient immédiatement identifiables pour
des lecteurs américains du début du siècle dernier.
[6]
La quasi-totalité de la deuxième phrase de cette citation est
elle-même citation de Michée, VII, 6, selon la pratique normale de l’Évangile
qui accomplissant le texte de l’ancienne Loi (et en particulier les prophètes)
et lui donnant son sens le réitère littéralement.
[7]
Le passage figure tel quel dans le
Journal D, qui est la source
essentielle pour « Self-Reliance », à la date du 4 juillet (!) 1839. (
Journals, VII, 224).
[8]
Son deuxième enfant, Ellen, est né le 24 février précédent. Et
l’aîné Waldo, né un mois après la publication de
Nature, a alors 2 ans et 3 mois. Le début du
fragment évoque irrésistiblement l’image du père surveillant les premiers pas
de son enfant.
[9]
Ainsi dans le
Journal
D, à la date du 30 juin 1839, cette remarque : « You dare not say “I
think”, “I am”, but quote St Paul or Jesus or Bacon or Locke. Yonder roses make
no references to former roses or to better ones. They exist with God today. »
Le lecteur français ne peut qu’être amusé de constater l’oubli de Descartes.
Significativement, ce fragment passe dans l’essai II, mais la liste des noms
propres est remplacée par la formule « some saint or sage ». L’autre
modification majeure est le passage du « you » dans le journal, celui d’Emerson
se parlant à lui-même, à une troisième personne indifférenciée « Man ». Mais ce
point nous entraînerait trop loin.
[10]
Emerson les écrit en particulier dans son carnet Q, à la date
du 17 septembre/1833, en mer sur le bateau qui le ramène en Amérique, et les
applique alors à l’aspiration à la perfection morale.
[11]
Ici encore le lecteur ne peut qu’être amusé de l’oubli de
Wordsworth, qui de toute évidence, et même pour les lecteurs de 1839 ignorant
le
Prelude, est celui qui réalise le
plus rigoureusement ce projet « fatal » d’une écriture autobiographique. Mais
peut-être, et comme dans la conférence de 1836 sur la littérature anglaise
contemporaine, Emerson s’astreint-il à ne citer que des morts. Ce qui voudrait
dire alors que Southey, le plus renégat des trois lakistes, est déjà mort bien
des années avant son décès effectif.
[12]
Cf. la fin du premier paragraphe de l’« Introduction » de
Nature où Emerson parle de travestir
la génération présente « put the living generation into masquerade out of its
faded wardrobe ».
[13]
La parution en 1994 du volume de
Collected Poems and Translations d’Emerson dans
la série de The Library of America a rappelé opportunément l’importance de
l’activité de traducteur poétique chez notre auteur.
[14]
De même que le passage d’
Henry
VI mentionné plus haut où il est question du rapport entre le vrai
homme et le géant constitué par sa gloire produit dans son énoncé même
l’opération de transfiguration qu’il annonce.
[15]
Extrait d’un poème de William Cartwright (« Upon the Report of
the Printing of the Dramatical Poems of Master John Fletcher, Never Collected
Before ») publié dans le Folio de 1647.
[16]
Extrait d’un autre poème du même auteur, également placé en
tête du Folio de 1647.
[17]
Également extrait du poème « Upon the Report… »
[18]
Rappelons la composition de ce volume : Platon (le philosophe),
Swedenborg (le mystique), Montaigne (le sceptique), Shakespeare (le poète),
Napoléon (l’homme du monde), Goethe (l’écrivain).
[19]
Rappelons-le, cette édition est publiée sans nom
d’auteur.
[20]
Cette position justifierait peut-être que l’on parle de devise
plutôt que d’épigraphe.
[21]
Un peu plus haut dans l’essai XII, Emerson rapprochait la scène
du grand art européen de l’histoire américaine : l’illusion du jeune homme qui
croyait être ébloui par une beauté absolument inouïe et inconnue est comparée à
la naïveté des écoliers séduits par les espontons et les étendards de la garde
nationale, un jour de 4 juillet (« I remember, when in my younger days I had
heard of the wonders of Italian painting, I fancied the great pictures would be
great strangers; some surprising combination of color and form; a foreign
wonder, barbaric pearl and gold, like the spontoons and standards of the
militia, which play such pranks in the eyes and imaginations of school-boys. »
[436]).