Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701131162
128 pages

p. 97 à 109
doi: en cours

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no91 2002/1

2002 Revue française d'études américaines

La reprise sceptique du cogito cartésien et la self-reliance chez Emerson

Elise Domenach Université de Picardie
The aim of this paper is to show how Stanley Cavell’s reading of Emerson’s “Self-Reliance” reinvents the concept of the self as associated to skepticism. In this essay, the structure of “self-reliance” emphasizes a skeptical alternation between authorship and passivity, saying and quoting, subjection to conformity and genius, that denies the Cartesian “cogito”, and allows a new understanding of our relation to our self as one of acknowledging, instead of knowing.Keywords : Emerson, Cavell, Descartes, Authorship, Skepticism.
Lœuvre de Ralph Waldo Emerson fait l’objet d’un regain d’intérêt dans la philosophie américaine contemporaine, en particulier sous l’influence des travaux de Stanley Cavell. La référence à Emerson permet à Cavell de définir l’origine d’une philosophie spécifiquement américaine, dans This New Yet Unaproachable America. Elle conduit également Russell B. Goodman à lier la naissance de la philosophie américaine aux transformations de la tradition romantique européenne (Goodman, 1990). D’autres, comme Richard Rorty dans Achieving our Country, trouvent chez Emerson l’inspiration de la « gauche culturelle » américaine. Je souhaite ici montrer qu’Emerson permet aussi, aujourd’hui, de repenser la nature du sujet. L’essai « Self-Reliance » est en effet, si l’on suit les analyses de Cavell, un des lieux de l’invention d’une nouvelle subjectivité sceptique.
Dans « Being Odd, Getting Even : Descartes, Emerson, Poe », Cavell étudie cet essai d’Emerson et deux contes d’Edgar Allan Poe (« The Black Cat » et « The Imp of the Perverse ») afin de mettre au jour les menaces qui pèsent sur l’individualité. Loin de chercher dans « Self-Reliance » une apologie de l’individu, Cavell montre qu’Emerson y articule une négation du cogito : nous ne pensons pas donc nous n’existons pas. Il faut donc entendre le ton sceptique de l’individualisme d’Emerson. Six ans après la publication de The Claim of Reason : Wittgenstein, Skepticism and Tragedy en 1979, Cavell semble chercher dans « Self-Reliance » la réponse à cette question que seule une réinterprétation radicale du scepticisme permet de poser : quel est le sujet du scepticisme ? Il lit dans « Self-Reliance » une description du scepticisme qui porte sur notre accès à notre moi et qui prend la forme de notre incapacité à être les auteurs de nos actes et de nos paroles, c’est-à-dire de notre propre existence. Emerson mettrait en œuvre, dans cet essai, une reprise sceptique du cogito cartésien ; mais il proposerait aussi, avec l’idée de self-reliance, une nouvelle structure pour penser la subjectivité.
Pour comprendre la nature de ce sujet sceptique, je serai guidée par deux principes d’interprétation. Le premier vient de l’essai d’Emerson intitulé « Fate » : « L’homme est un prodigieux antagonisme » ; et le second est le principe d’autorité (authorship) tel qu’il apparaît dans « Self-Reliance » : pour exister, nous devons sans cesse nous créer, donner la preuve de notre existence. Ces deux principes conduisent à repérer d’emblée que la question du sujet se pose, pour le perfectionnisme émersonien, dans les termes d’une opposition dans le sujet entre autorité, conformité et création de soi, ou authorship. Comment comprendre cette opposition ? La self-reliance permet-elle de la dépasser ? Est-elle constitutive du sujet, mais d’un sujet sceptique ?
Dans un premier temps, je tenterai de restituer la démarche de Cavell, qui le conduit de la question du scepticisme à celle de la connaissance de soi, et à la self-reliance d’Emerson. J’interrogerai alors le cheminement émersonien qui mène des différentes figures du moi dans Nature (1836), à ce qui semble être une unification du sujet, dans « Self-Reliance ». Mais s’agit-il encore d’un sujet (subjectum) sur lequel fonder par exemple une position morale, ou auquel nous pourrions attribuer des responsabilités ? Peut-on seulement penser, dans le sujet, une activité réflexive et créatrice de normes (self-reliance) qui ne se laisse pas figer en fondement ? C’est peut-être sur le modèle de cette structure originale qu’est la self-reliance qu’il faudrait alors comprendre la « voix humaine », la « connaissance de soi » dont Cavell souligne la centralité en philosophie. Mais il faudrait aussi accepter que loin de signaler la fermeté des fondements, la connaissance de soi nous rappelle à la fragilité du sol de notre enquête [1] :
One might capture a sense of how the problems of philosophy become questions of self-knowledge.
(Cavell, Claim of Reason 240)
 
Du scepticisme intellectuel au sujet du scepticisme
 
 
Dans The Claim of Reason, la question du scepticisme se trouve déplacée : le livre part d’une conception théorique du scepticisme et nous laisse avec la question du sujet, de l’auteur du scepticisme. Le doute intellectuel sur notre connaissance laisse place à un doute pratique sur notre accès à nous-mêmes. Ce déplacement est essentiel à notre propos car il commande l’hypothèse selon laquelle c’est l’idée d’un scepticisme vécu (et non plus théorique) qui guide Cavell dans sa lecture de « Self-Reliance » d’Emerson.
En analysant le scepticisme intellectuel, Cavell découvre qu’il masque un scepticisme plus profond qui porte non plus sur l’existence du monde mais sur notre connaissance d’autrui. Dans la dernière partie de The Claim of Reason, Cavell interprète notre sentiment qu’autrui ne nous est pas accessible comme la chimère d’une inexpressivité nécessaire. C’est parce que je veux penser que mon privé est caché, inaccessible, que je me soustrais à la responsabilité de reconnaître autrui. Notre sentiment d’isolement, de séparation, signale plutôt notre incapacité, notre refus de reconnaître autrui. Ce que Cavell appelle « la répudiation sceptique de la troisième personne » en matière de connaissance est le revers d’un privilège cognitif que nous attribuons à la première personne ; de l’idée que seule une intériorité peut se connaître. Et ces deux idées masquent un refus de reconnaître autrui.
Ainsi, la chimère du privé exprime notre panique devant le fait brut de l’expressivité de notre corps, de nos gestes, et d’autrui, la « terreur d’être expressifs au-delà de nos moyens ». Notre crainte de ne pouvoir connaître autrui manifesterait alors le recouvrement d’une question par une autre.
The block to my vision of the other is not the other’s body but my incapacity or unwillingness to interpret or to judge it accurately, to draw the right connections.
(Cavell, CR 368)
Ainsi, Cavell interprète la tradition sceptique en philosophie en portant son attention sur la façon dont, à travers nos prétentions au savoir, nous donnons voix à notre condition. Loin de chercher à réfuter le scepticisme, Cavell découvre une « vérité du scepticisme » par-delà son aspect théorique : il fait partie de notre existence, il est vécu. Et The Claim of Reason parvient à ce retournement essentiel qui fait du scepticisme non plus une théorie à réfuter, mais la description de ce que nous vivons, de la façon dont nous vivons notre condition, et en particulier le fait que notre connaissance est limitée. Ce déplacement est signifié par le passage du vocabulaire de la connaissance (et de la réfutation du scepticisme) à celui de la reconnaissance (et de l’acceptation du scepticisme comme possibilité toujours ouverte). Le concept de reconnaissance signifie la transformation du scepticisme d’une question de connaissance du monde à une question de connaissance de soi. Comme l’explique Cavell, il ne s’agit pas de laisser entendre qu’il n’y a pas de question cognitive du scepticisme, mais de révéler ce que masque l’insistance sur le savoir, c’est-à-dire l’engagement d’une subjectivité qui n’est pas transparente à elle-même. D’où l’insistance de Cavell sur l’idée de claim, revendication, prétention. La question sceptique n’est plus celle des limites de mon savoir, mais de ma capacité à les accepter et à les produire moi-même :
The anxiety lies not just in the fact that my understanding has limits, but that I must draw them, on apparently no more ground than my own.
(Cavell, CR 115)
Donc, The Claim of Reason nous laisse avec cette idée que ce que menace le scepticisme, c’est le self. Ainsi, l’article « Being Odd, Getting Even » développerait les ambiguïtés d’un scepticisme à l’égard du moi : le sujet humain doit être découvert comme étranger à soi, comme ce dont il nous faut nous venger, ou ce qu’il faut venger.
 
La reprise sceptique du cogito dans « Self-Reliance »
 
 
Comment comprendre le recours à cet essai d’Emerson pour caractériser la menace qui pèse sur le sujet ? Cavell trouve dans « Self-Reliance » cette question radicale : existons-nous vraiment ? Telle est la question sceptique que nous livre The Claim of Reason. Dans « Being Odd, Getting Even », Cavell s’attache à montrer que le cogito cartésien visait précisément à masquer cette question. En lisant dans « Self-Reliance » la négation du cogito cartésien, Cavell met en œuvre ce décentrement de la question sceptique que nous évoquions – de la question de l’existence du monde à celle de mon existence – sous la forme d’un diagnostic sur notre capacité à être les auteurs de notre existence.
Afin d’établir la présence d’une confrontation masquée au scepticisme dans la deuxième Méditation Métaphysique de Descartes, Cavell doit d’abord montrer qu’Emerson articule dans « Self-Reliance » une réelle reprise du cogito lorsqu’il dit :
Man is timid and apologetic; he is no longer upright; he dares not say “I think”, “I am,” but quotes some saint or sage.
(Emerson 270)
Cavell veut montrer qu’Emerson se réfère bien ici au cogito cartésien pour le nier. Mais il tient surtout à rendre compte des ambiguïtés du texte cartésien : Descartes entrevoit la possibilité d’un doute sur notre existence, mais la referme aussitôt. En effet, l’enquête sur la nature de l’esprit humain dans la deuxième Méditation (qui suit la déclaration du cogito) introduit à la preuve de l’existence de Dieu dans la troisième Méditation. Le cogito se présente comme la conquête d’une première certitude, mais comme une conquête fragile. Le cogito est incomplet, et appelle l’idée d’un Dieu créateur. Cavell insiste ici sur le fait que le texte de Descartes présente l’intuition qu’une menace pèse sur l’individualité. De sorte que la preuve de l’existence de Dieu serait convoquée précisément afin de garantir la validité de la preuve de mon existence ; l’important pour Cavell étant ici de mettre en évidence le phénomène de masque à l’œuvre dans le texte cartésien. Or, la critique qu’Emerson adresse à l’argument du cogito de Descartes vise précisément, selon Cavell, le refus du philosophe traditionnel de se confronter au seul scepticisme que nous vivons ordinairement et qui porte sur notre propre identité :
Philosophy shrinks before a description of the very possibility it undertakes to refute, so it can never know of itself whether it has turned its nemesis aside.
(Cavell, BOGE 108)
C’est donc « naturellement », en étant fidèle à l’esprit du cogito cartésien, qu’Emerson parvient au scepticisme radical, au constat que nous ne sommes pas les sujets de nos vies, que notre existence demande encore à être prouvée. De la même façon, Cavell montre comment Emerson reprend et subvertit la problématique cartésienne de la création. Il lit dans le thème de la création chez Descartes le signe d’une intuition concernant l’incomplétude de mon existence. Et cette intuition permet à Cavell de faire surgir le doute sur notre existence :
It is the very sense of my need for a human proof of my human existence—some authentification—that is the source of the idea that I need an author.
(BOGE 110)
Cavell interprétait déjà dans The Claim of Reason l’investigation cartésienne comme « le cheminement de la connaissance de soi : le cheminement de la connaissance d’un moi humain par le moi humain » (690). En suivant, dans « Being Odd, Getting Even », la reprise du thème cartésien de la connaissance de soi chez Emerson, il poursuit bien sa réinterprétation de la tradition sceptique en philosophie. Ainsi, la reprise du cogito cartésien dans « Self-Reliance » fait apparaître un trait essentiel du sujet du scepticisme : il doit donner la preuve de son existence, il est pris dans un processus de création de soi, dans le cheminement vers un meilleur état de son moi. Et c’est là un trait essentiel de la subjectivité que Cavell trouve chez Emerson.
Pour comprendre la spécificité du sujet de la self-reliance, je voudrais maintenant analyser les différentes figures du moi que propose Emerson dans Nature et « Self-Reliance ».
 
Les figures du moi dans Nature et dans « Self-Reliance »
 
 
Je partirai ici de l’idée de Cavell selon laquelle Emerson met en œuvre, dans son écriture même, la création de soi à laquelle il appelle son lecteur. Son écriture figurerait le cheminement vers un meilleur état de notre moi. « L’âme devient », dit Emerson. Donc, nous sommes toujours en chemin, entre un état présent du moi et son état à venir. Dès lors, on pourrait comprendre les figures du moi que peint Emerson dans Nature et « Self-Reliance » comme autant de moments d’un moi inachevé, autant d’échelles qu’Emerson (à la manière de Wittgenstein dans le Tractatus Logico-Philosophicus) construirait à notre usage pour nous mener à une position d’où nous pourrions saisir ce qu’est le sujet de la self-reliance (et rejeter l’échelle). Je distinguerai d’abord deux figures du moi dans Nature : le moi solipsiste et le moi relatif.
Dans Nature, Emerson oppose la « nature » et l’« âme ». Dans cette opposition, la Nature comprend « à la fois la nature et l’art, tous les autres hommes et mon propre corps ». Le Moi ainsi définit est celui de la solitude et du solipsisme. C’est à la fois hors de la nature et hors de la société que cette figure du moi est atteinte. Cette conception du sujet est portée par un dualisme radical qui se résout en un idéalisme où on lit souvent l’influence de Berkeley sur Emerson. Ainsi, selon l’interprétation classique de Stephen Whicher, Emerson réduit le dualisme dans Nature en trouvant la divinité en lui-même, dans un mouvement qui le mène « du monde sans le moi au monde dans le moi ». Mais si l’on suit, à l’inverse, l’analyse que propose John Michael, dans son livre Emerson and Skepticism, de certains passages du Journal d’Emerson contemporains de la rédaction de cet essai, on pourrait y voir une autre figure du moi, influencée celle-ci par Hume. Selon Michael, l’idéalisme d’Emerson n’est pas une « affirmation positive », mais l’un des pôles entre lesquels se développe son discours. L’autre pôle de cette écriture est représenté par l’influence de Hume et la figure d’un moi dissous dans la multiplicité des relations qui le constituent. Relisons par exemple le célèbre passage de Nature sur le noble doubt :
A noble doubt perpetually suggests itself—whether this end be not the Final Cause of the Universe ; and whether nature outwardly exists. […] In my utter impotence to test the authenticity of the report of my senses, to know whether the impressions they make on me correspond with outlying objects, what difference does it make, whether Orion is up there in heaven, or some god paints the image in the firmament of the soul ? […] Whether nature enjoy a substantial existence without, or is only in the apocalypse of the mind, it is alike useful and venerable to me.
(Emerson 32)
Selon Michael, l’idéalisme apparaît ici comme une position de repli face au scepticisme, une position à laquelle nous condamne l’impuissance de nos sens à nous livrer la réalité. Ainsi, il faudrait lire dans Nature une lutte entre idéalisme et scepticisme, une lutte entre une figure solipsiste du moi et un moi éclaté. En effet, Michael montre comment certains passages de Nature relativisent l’indépendance du moi au point que la Nature en vient à se confondre avec le Moi et y trouve l’influence (avérée dans le Journal d’Emerson) de la notion humienne de sympathy. C’est donc contre la figure d’un moi pris dans un réseau complexe de relations qui le constituent et le décentrent qu’Emerson construirait la figure d’un moi solipsiste. Cette menace travaillerait l’écriture même d’Emerson qui se trouve sans cesse renvoyée, dans Nature, à l’opposition de deux figures du moi, et qui ne parvient pas à s’en déprendre. Faut-il alors comprendre la self-reliance comme l’ultime figure d’un moi qui aurait dépassé toute forme d’antagonisme ?
 
La structure de la self-reliance
 
 
Au contraire, dans « Self-Reliance », Emerson propose à nouveau une série d’antagonismes : posture pauvre / confiance en soi, dire / citer, être debout / être assis, etc. Comment comprendre alors cette structure qui combine l’horizontalité de l’antagonisme et la verticalité du dépassement ? Que veut dire Cavell lorsqu’il évoque le caractère thérapeutique de l’écriture d’Emerson ?
We can locate Emerson’s proposed therapy in this vision of so-called man’s loss of existence if we take the successive notations of this vision as in apposition, as interpretations of one another: being apologetic; being no longer upright ; daring not say, but only quoting; being ashamed, as if for not existing today.
(Cavell, BOGE 112)
Le parallélisme même de ces interprétations me semble indiquer que le sujet de la self-reliance est pris dans un balancement sceptique ; ce balancement entre un rêve trop ardent et un constat trop sombre qui caractérise le scepticisme. En effet, comme l’a montré Cavell dans les Voix de la Raison, le scepticisme se nourrit de nos désirs infinis et de nos déceptions devant la finitude de nos pouvoirs. C’est peut-être ce même balancement qui explique qu’Emerson en vienne à rejeter l’expression même de self-reliance comme extérieure à son objet :
Why, then, do we prate of self-reliance? […] To talk of reliance is a poor external way of speaking. Speak rather of that which relies, because it works and is.
(Emerson 271-272)
Parler de self-reliance ne permet pas de saisir la position du moi à laquelle aspire son écriture, ne permet pas encore de donner la preuve de son existence comme être représentatif de l’humanité. Pourquoi ? Parce que la self-reliance indique une réflexivité encore trop passive, la structure d’un retour sur soi. C’est bien pour corriger cette image qu’Emerson propose celle de « se tenir debout » (upright) qui indique le fait d’adopter activement une position. Mais la succession même des images indique suffisamment que chacune comporte une part de vérité. La réceptivité du sujet de la confiance en soi a ici à voir à la fois avec l’état incréé de notre moi et avec ce que serait son état créé. Ainsi, lorsque Emerson dit « La perception n’est pas capricieuse (whimsical), elle est fatale (fatal) » (269), il insiste sur le fait que le moi est une structure de réceptivité, et que c’est cette réceptivité qui lui permet d’échapper à la contingence et au malheur (cf. le jeu de mots casual / casualty). Comme l’explique Sandra Laugier dans Recommencer la philosophie,
Se fonder sur soi-même, ce n’est pas de l’individualisme, c’est se fier à une nature universelle qu’Emerson appelle Intuition. […] La confiance en soi n’est donc pas de l’ordre de la connaissance active, et l’ensemble des connaissances (tuitions) se fonde sur un rapport antérieur, d’emblée moral ou intuitif, à la vérité (intuition).
(Laugier 158)
Selon Emerson, notre rapport à la vérité n’est pas de connaissance et d’activité, mais de réceptivité. Mais nous avons perdu ce rapport premier et fatal au vrai. De sorte que nous devons le retrouver (recover). C’est là, pour Sandra Laugier, ce qui fait l’empirisme particulier d’Emerson, et son ancrage dans l’ordinaire.
Pour comprendre la structure singulière de la self-reliance, il faudrait peut-être prendre au sérieux deux affirmations complémentaires d’Emerson. D’une part, Emerson écrit pour créer un moi représentatif, comme il le dit dans « The American Scholar » :
The main enterprise of the world for splendor, for extent, is the upbuilding of a man.
(Emerson 67)
D’autre part, son écriture est animée par un sentiment de perte de l’expression,
And now at last the highest truth on this subject remains unsaid ; probably cannot be said ; for all that we say is the far-off remembering of the intuition.
(Emerson 271)
On pourrait dire d’Emerson, en termes wittgensteiniens, qu’il cherche à montrer ce qui ne peut être dit. Mais le contexte perfectionniste de la création de soi nous invite plutôt, me semble-t-il, à penser le paradoxe de la création perpétuelle d’un moi dont les matériaux sont pourtant donnés sous la forme des états successifs de notre moi, ou des antagonismes que dresse Emerson dans son écriture. Comme l’explique Cavell dans Conditions Handsome and Unhandsome, lorsqu’Emerson parle dans « History » d’un « moi non réalisé mais réalisable » (unattained but attainable self), il ne dit pas qu’« il existe un et un seul moi réalisé éalisable, qu’interminablement nous n’atteignons jamais. Il veut dire qu’“avoir” “un moi” est un processus qui consiste à circuler d’un prochain à l’autre » (60). De sorte que la self-reliance ne décrirait pas un moi idéal, mais le processus de création d’un moi meilleur qui est pris dans une alternance sceptique.
Ainsi, dans « Being Odd, Getting Even » Cavell refuse que l’on rejette l’idée de la proclamation de notre existence en même temps que l’on découvre le non-sens qui la soutient. « Création de soi » et « étrangeté à soi » désignent en réalité des expériences tout à fait ordinaires.
It is true that the problematic of enacting one’s existence skirts the edge of metaphysical nonsense. It asks us, in effect, to move from the consideration that we may sensibly disclaim certain actions as ours (ones done, as we may say, against our wills), and hence from the consideration that we may disclaim certain of our thoughts as ours (ones, it may be, we would not dream of acting on, though the terrain here gets philosophically and psychologically more dangerous), to the possibility that none of my actions and thoughts are mine—as if, if I am not a ghost, I am, I would like to say, worked, from inside or outside.
(Cavell, BOGE 110)
Il me semble qu’entendre la reprise sceptique du cogito cartésien chez Emerson, entendre que nous ne sommes pas car nous ne pensons pas, c’est alors faire place à cette idée que nous sommes étrangers à nous-mêmes. Il faudrait percevoir à la fois le tragique et l’ordinaire de cette remarque pour comprendre par où la confiance en soi n’est pas une « réponse au scepticisme ». Avec l’idée de confiance en soi, Emerson ne nous propose pas la figure d’une sortie du doute, mais le chemin (l’auto-réflexion) de la reconnaissance. Il nous propose une structure d’indécidabilité dont on ne peut sortir que par un acte de position ordinaire qui parfois réussit, parfois échoue :
Emerson writes, “Man dares not say… but quotes.” But since at that moment he quotes Descartes, isn’t he confessing that he too cannot say but can only quote ? Then should we conclude that he is taking back or dismantling (or something) the entire guiding idea of “Self-Reliance” ? Or is he rather suggesting that we are to overcome the binary opposition between saying and quoting, recognizing that each is always both, or that the difference is undecidable ? […] And since I am taking the difference between saying and quoting as one of posture, the proposal of undecidability strikes me as the taking of a posture, and a poor one. I imagine being told that the difference in posture partakes of the same undecidability. My reply is that you can decide to say so. My decision is otherwise.
(Cavell, BOGE 113)
Se créer soi-même ce serait alors reconnaître que nous vivons le scepticisme sous la forme d’une étrangeté à nous-même que vise Cavell dans le titre de son article : « Being Odd, Getting Even ». En effet, odd signifie à la fois étrange et impair, et to get even, se venger. Ainsi, la structure de la self-reliance nous renverrait à l’alternance sceptique que nous vivons entre étrangeté et égalité à soi, entre pairs et impairs, mais aussi à la possibilité de sortir de cette indécidabilité et de « se choisir soi-même » (singled out).
The moment at which I singled out my stranger was the moment at which I also singled out myself.
(Cavell, CR 429)
 
La position morale du sujet sceptique
 
 
Dès lors, comment penser le type de position que la self-reliance rend possible en morale ? Peut-on dire de la confiance en soi qu’elle fonde une position morale ? Si la self-reliance désigne une structure sceptique d’indécidabilité et de perfectibilité, peut-on lui attribuer le rôle d’un fondement pour nos actions et nos prétentions ? En d’autres termes, y a-t-il un sujet derrière (ou à l’horizon de) la self-reliance ?
La self-reliance désigne certainement un lieu d’où il est possible de tenir un discours authentiquement moral. Mais est-ce sur moi comme sur un sol ferme que je me fonde dans ce cas là ? Il me semble que le discours de la self-reliance est tout autant le discours d’un sujet que celui de la communauté. Car, la self-reliance n’implique pas un retour au moi comme à la seule source du droit. Elle exige plutôt l’invention d’une position représentative, telle qu’en parlant authentiquement pour moi, je parle au nom des autres (to speak for others). C’est à nouveau la structure de la revendication (claim) qui est à l’œuvre ici. Le jugement moral chez Emerson est « constitutif » dit Cavell dans Conditions Handsome and Unhandsome. C’est-à-dire qu’en me fondant sur moi pour agir ou juger moralement, j’en appelle à une communauté que je constitue par là. C’est la raison pour laquelle le génie, cet auxiliaire de la confiance en soi, apparaît à Cavell comme la promesse d’un accomplissement mutuel du privé et du public :
To believe your own thought, to believe that what is true for you in your private heart is true for all men,—that is genius. Speak your latent conviction, and it shall be the universal sense ; for the inmost in due time becomes the outmost. […] An institution is the lengthened shadow of one man.
(Emerson 259)
En ce sens, la confiance en soi nous appellerait finalement à dépasser l’antagonisme entre privé et public, ou au moins une conception restreinte des prérogatives respectives du privé et du public (et donc à dépasser une certaine idée du sujet). Au service de cet antagoniste, Emerson développe dans « Self-Reliance » un lexique très riche. L’antagonisme entre un privé dégradé et un privé « universel », « nécessaire » est exprimé par l’opposition entre l’homme des partis pris, des affections singulières, de la sympathie, qui imite et reçoit d’autrui ses propres opinions et « l’homme véritable », de génie, au « sentiment universel » :
[…] the man is, as it were, clapped into jail by his consciousness. As soon as he has once acted or spoken with eclat he is a committed person, watched by the sympathy or the hatred of hundreds, whose affections must now enter into his account. There is no Lethe for this. Ah, that he could pass again into his neutrality ! Who can thus avoid all pledges and, having observed, observe again from the same unaffected, unbiased, unbribable, unaffrighted innocence—must always be formidable. He would utter opinions on all passing affairs, which being seen to be not private, but necessary, would sink like darts into the ear of men and put them in fear.
(Emerson 261)
Et pour dire l’antagonisme entre la foule conformiste et la communauté perfectionniste, Emerson oppose la « clameur publique », « la populace », « la foule », « l’opinion du monde », et la communauté d’« affinité spirituelle », la « neutralité ».
Ainsi, la self-reliance signifierait l’exigence morale de parler au nom de la société, et de la constituer par chacune de mes paroles. C’est pourquoi, dans un chapitre de Conditions Handsome and Unhandsome sur la « conversation de la justice », Cavell reproche à Rawls d’écarter cette exigence perfectionniste de l’idéal démocratique, là où la self-reliance permet d’insister sur le principe démocratique de la représentativité de la voix humaine.
Mais il y a certainement un sens dans lequel nous pouvons dire que la self-reliance fournit une position en morale. Elle rend compte d’une interrogation que Cavell mène depuis sa thèse doctorale de 1961 (en partie reprise dans The Claim of Reason) sur les positions, les revendications (claim) que nous exprimons ordinairement. Elle nous incite donc à placer au centre de nos réflexions morales la question de la voix humaine :
The validity of moral argument depended not upon its matching valid assessments of the knowledge of objects, but upon its leading to valid knowledge of the self, or the position of another person.
(Cavell 1961, VIII)
La self-reliance et le perfectionnisme émersonien en général proposent, selon Cavell, une solution à la situation d’« amnésie morale » qu’il diagnostique dans la philosophie morale contemporaine. Cavell a décrit dans une conférence récente comment la philosophie morale anglo-américaine s’est concentrée depuis les années cinquante sur la question du statut des énoncés moraux, et a été frappée d’amnésie quant au fait que nous avons des revendications les uns par rapport aux autres, que nous comptons les uns pour les autres, que nous importons les uns aux autres, parfois de manière problématique. C’est le sentiment de cette amnésie morale qui anime les chapitres de philosophie morale de The Claim of Reason. On pourrait dire, avec Cavell, que lorsqu’on se confronte moralement à autrui on risque notre identité ; sinon on risque le moralisme.
C’est bien comme un « prolongement des chapitres de philosophie morale » de The Claim of Reason que Cavell conçoit les réflexions sur Emerson qu’il présente dans Conditions Handsome and Unhandsome. En effet, dans « Self-Reliance », Emerson insiste sur deux caractéristiques essentielles de la morale aux yeux de Cavell. D’une part, elle n’est pas un champ d’étude séparé :
In Emerson’s as in Wittgenstein’s way of thinking, ethics is not a separate field of philosophical study, but every word that comes from us, the address of each thought, is a moral act, a taking of sides, but not in argument.
(Cavell, Philosophical Passages 28)
Cavell cite ici le célèbre passage de « Self-Reliance » : « Men imagine that they communicate their virtue or vice only by overt actions, and do not see that virtue or vice emit a breath every moment ». (Emerson 266)
D’autre part, Cavell trouve chez Emerson cet accent placé sur le fait de devenir intelligible à soi-même, comme si la menace la plus insistante qui pèse sur notre cohérence morale provenait du sentiment que nous avons d’être obscurs à nous mêmes.
J’ai cherché à montrer ici que la self-reliance permet de comprendre comment nous vivons notre scepticisme et comment nous tentons toujours aussi d’y répondre, sans pourtant en sortir, en créant un état meilleur de notre moi. La self-reliance nous montre aussi que c’est ce processus de création de soi qui rend possible une position authentiquement morale. Car elle nous conduit à nous interroger d’abord sur les revendications, les prétentions que nous émettons dans chacune de nos paroles. Nous pourrions dire avec Cavell dans « Passionate and Performative Utterance » qu’elle nous enjoint à nous connaître nous-mêmes, c’est-à-dire à rendre compte de nos hésitations et de nos échecs comme de nos prétentions :
we shall stop not at what we would or ought to say, nor at what we may and do say, but take in what we must and dare not say, or have it at heart to say, or are too confused or too tame or wild or terrorized to say or to think to say. [2]
(Cavell, PPU)
La self-reliance met en évidence un scepticisme qui menace centralement notre capacité à adopter une position morale. C’est ce qui se passe lorsque nous éprouvons une grande difficulté à être les auteurs de nos mots et de nos actions, lorsque nous nous répandons en excuses, dit Emerson. Ainsi, l’idée de self-reliance nous conduit d’une part à réaliser à quel point le débat moral a été frappé d’amnésie quant à la voix humaine, et d’autre part que c’est précisément là une question qui ne va pas de soi. Nous ne sommes pas couramment capables de positions morales. Nous n’avons pas toujours non plus voix au chapitre. Est-ce là notre faute ou celle d’une société qui nous appelle au conformisme, qui ne compte pas nos voix ? Nous pourrions retenir pour finir de la self-reliance cette critique acerbe de la philosophie :
When we discern justice, when we discern truth, we do nothing of ourselves, but allow a passage to its beams. If we ask whence it comes, if we seek to pray into the soul that causes, all philosophy is at fault.
(Emerson 269)
Ce passage définit aussi un programme pour la philosophie : la description méticuleuse de ce moi réceptif, illuminé par l’immense intelligence. Par où la philosophie deviendrait, comme le dit Cavell, une forme d’écriture de soi.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Benoist, Jocelyn. « La subjectivité ». Notions de philosophie. Dir. D. Kambouchner. Paris : Gallimard, 1995.
·  Cavell, Stanley. The Claim to Rationality : Knowledge and the Basis of Morality, PhD Dissertation, Harvard Archives, 1961.
·  The Claim of Reason : Wittgenstein, Skepticism and Tragedy. New York : Oxford UP, 1979.
·  Pursuits of Happiness : The Hollywood Comedy of Remarriage. Cambridge : Harvard UP, 1981.
·  « Being Odd, Getting Even : Descartes, Emerson, Poe. » In Quest of the Ordinary. Chicago : Chicago UP, 1988. 105-149.
·  This New Yet Unapproachable America. Albuquerque : Living Batch Press, 1989.
·  Conditions Handsome and Unhandsome. Chicago : Chicago UP, 1989.
·  Philosophical Passages. Cambridge : Blackwell, 1995.
·  « Passionate and Performative Utterance : Morals of Encounter ». trad. fr. P.-E. Dauzat « La passion », in Quelle philosophie pour le xxie siècle ?, Paris : Gallimard, 2001.
·  Descartes, René. Œuvres philosophiques. Dir. Ferdinand Alquié. Paris : Garnier, 1973.
·  Emerson, Ralph Waldo. Essays and Lectures. New York : The Library of America, 1983.
·  Goodman, Russell B. American Philosophy and the Romantic Tradition. New York : Cambridge UP, 1990.
·  Laugier, Sandra. Recommencer la philosophie : la philosophie américaine aujourd’hui. Paris : PUF, 1999.
·  « Conversation et démocratie : Emerson, Thoreau, Rawls ». Futur antérieur 21, mai 1994.
·  Michael, John. Emerson and Skepticism : The Cipher of the World. Baltimore : John Hopkins UP, 1998.
·  Poe, Edgar Allan. Collected Works. Ed. T.O. Mabbot, Cambridge : Harvard UP, 1978.
·  Richardson, R.D. Emerson, The Mind on Fire. Berkeley : U of California P, 1995.
·  Rorty, Richard. Achieving our Country. Cambridge : Harvard UP, 1998.
·  Whicher, Stephen. Freedom and Fate : An Inner Life of Ralph Waldo Emerson. Philadelphia : U of Pennsylvania P, 1953.
 
NOTES
 
[1] Sur l’opposition entre la métaphore du fondement et celle de la centralité, et sur la question d’une subjectivité sans fondement, voir les travaux de Jocelyn Benoist, en particulier le chapitre « la subjectivité » des Notions de la Philosophie.
[2] « Passionate and Performative Utterance » est encore inédit en anglais.
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