2002
Revue française d'études américaines
Un obscur dialogue au siècle des Lumières : Alcuin
Marc Amfreville
Paris XII
This article examines the influence of the Enlightenment philosophy on Charles Brockden Brown’s Alcuin ; or the Rights of Women, the author’s first major work, published in 1797. After endeavoring to place this fictional dialogue in the context of the political debates of its time, the article presents and analyzes the contents of a little known and quite puzzling work, often wrongly considered as the straightforward expression of the author’s thesis on the thorny question of the rights of women. More broadly, it aims at emphasizing the specificity of a text whose author, while still exhibiting some typically « enlightened » characteristics, already foreshadows the « dark » aspects of Romanticism.Keywords :
Charles Brockden Brown, Enlightenment, Women’s rights, Romanticism, Alcuin; Or The Rights of Women.
Le nom de Charles Brockden Brown, malgré un certain regain de popularité et la reconnaissance croissante des enjeux esthétiques qui alimentent une œuvre longtemps mal comprise, évoque avant tout une lointaine figure de père de la littérature américaine. Ses romans apparaissent comme une transition entre les Lumières et le romantisme, et la critique, soucieuse de le tirer vers le second pôle, sans doute plus proche de nos intérêts contemporains, a surtout mis en valeur le caractère ténébreux de sa fiction, tout en s’attachant, depuis peu, à mesurer d’une part l’ancrage socio-culturel de sa production, et de l’autre, ses apports techniques non négligeables en matière de déstabilisation du lecteur
[1].
Il est indéniable que certaines des interrogations philosophiques à l’œuvre dans ses romans, liées à l’avènement et à la mise en doute simultanée du sujet, situent résolument leur auteur du côté du romantisme, et qu’elles transcendent même, à certains égards, l’amarrage historique pour atteindre au statut de questions universelles. Toutefois, la nature et la forme que prennent ces interrogations doivent beaucoup aux Lumières. Nul sans doute plus que Brown n’apparaît aussi divisé entre les doutes angoissés que lui inspirent les mécanismes secrets de la psyché et la confiance optimiste qu’il place dans la Raison. Pour citer les termes de la définition des Lumières que donne J.-J. Tatin Gourier, l’écrivain a assurément fait siens les idéaux que sa lecture assidue des philosophes français lui a transmis : « raison, tolérance, progrès, liberté, bonheur » (ii-iii). Il met néanmoins en scène dans ses romans « préjugés, superstitions, arbitraire, fanatisme et obscurantisme » (ix), en un mouvement où la réprobation cède souvent le pas à la fascination. Il s’agit moins de battre en brèche les valeurs rationalistes que de les éprouver, les confronter à ce qui s’oppose à elles, pour en trouver le point de rupture. Ce faisant, il s’inscrit dans la tradition du
xviiie siècle qui a vu une « interaction inédite de la philosophie et de la littérature. Des
Lettres persanes à
La Nouvelle Héloïse, le roman acquiert une dimension philosophique sans précédent » (Tatin-Gourier xi). Plus précisément même, quand Brown avec
Wieland (1798) et
Ormond (1799) s’en prend respectivement au fanatisme religieux et à la tentation illuministe des sociétés secrètes, il prolonge directement les combats de Fontenelle et de Voltaire. Avec
Edgar Huntly (1799) et son protagoniste somnambule, il sonde les théories de la sensation héritées de Locke (
Essay Concerning Human Understanding, 1690) approfondies par Condillac (
Essai sur l’origine des connaissances humaines, 1746), et testées par Diderot dans
La Lettre sur les aveugles (1749)
[2]. Pour reprendre les termes de Bernardin de Saint-Pierre, la formule « je sens donc j’existe » ne satisfait pas l’écrivain américain qui devine une réalité inconsciente plus déterminante que la sensation dans la constitution du sujet et qui l’exprime en termes métaphoriques au moyen du somnambulisme. Parallèlement, la renaissance d’un Edgar aveugle dans une obscure caverne de la
wilderness doit beaucoup au retour à la nature prôné par Rousseau, mais le « sauvage » qu’y découvre le narrateur n’est autre que lui-même et il n’a rien de « bon ».
Si sur le plan des interrogations ontologiques, l’œuvre romanesque de Brown constitue une sorte de prolongement critique des philosophes français et anglais, il faut aussi noter qu’il choisit pour rédiger Alcuin (1797), sa première publication d’envergure, la forme du dialogue, très employée au xviiie siècle et notamment par Diderot, dont Brown appréciait tout particulièrement le Supplément au voyage de Bougainville (1772) et Le Neveu de Rameau (1774). L’origine de cette forme remonte évidemment à la Grèce antique, mais « elle s’est révélée la mieux adaptée à la mise en scène de la raison engagée dans l’examen critique et la recherche de la vérité » (Tatin-Gourier 36). Loin des pesanteurs didactiques du traité, elle offre aux écrivains outre l’avantage de la vivacité mimétique, celui de pouvoir présenter deux points de vue contrastés sur un même sujet, et de faire ainsi par définition œuvre herméneutique. Plus prosaïquement, il n’est guère étonnant, si l’on songe à la nature tourmentée de Brown, sans cesse assailli de doutes sur la validité de ses propres opinions, qu’il ait choisi ce mode ambigu pour livrer ses convictions sur l’épineux sujet des droits de la femme. Au-delà de l’intention louable d’éclairer une thèse au moyen d’arguments qui tendent à la réfuter, le dialogue permet en effet de laisser dans l’ombre la paternité de certaines idées que l’époque pouvait considérer comme dangereuses. Sans entrer dans le détail des aléas de la publication d’Alcuin, il peut être instructif de rappeler que cette dernière fut particulièrement chaotique, et qu’après une première version par trop radicale, Brown, sur les conseils appuyés de son éditeur, en mit au point une seconde, moins ouvertement compromettante. Robert Arner résume ainsi les amendements opérés :
There is a whole strand of deletions and alterations that seems to have a common denominator which is probably authorial: namely, the wish to remove from « The Rights of Women » any references that could in any way be construed as espousing radical republican views, particularly those that might seem to tie the dialogue to American supporters of the French Revolution.
(294) [3]
Souvenons-nous qu’en cette dernière décennie du siècle, la querelle fait rage entre les fédéralistes, partisans d’un gouvernement central fort et farouches défenseurs de la Constitution, et les républicains, attachés au principe de l’autonomie des États-membres de l’Union, proches de la France, de ses philosophes et de ses révolutionnaires, et déçus par une constitution qui n’a pas su préserver les idéaux égalitaires de la Déclaration d’Indépendance. Pour bien comprendre cette prudence politique de Brown et de son éditeur, il suffit de rappeler que quelques mois après la publication d’Alcuin, le président Adams fit passer le Sedition Act (14 juillet 1798), qui décrit comme un délit de haute trahison toute critique du président ou de la Constitution.
En s’attaquant à la question des droits de la femme, Brown ajoutait sa voix à une longue controverse que l’on peut faire remonter à Platon. On ne saurait se contenter de lire
Alcuin, ainsi que se hâtèrent de le faire les critiques du début du siècle, comme le pâle reflet américain des idées avancées de William Godwin et de Mary Wollstonecraft. Si Brown et ses amis avaient tous lu et commenté
Political Justice (1793) et
Vindication of the Rights of Women (1792)
[4], il importe surtout de souligner que la question des droits des femmes était d’actualité, constamment discutée dans les sphères intellectuelles depuis les prises de position de Condorcet en faveur de l’éducation des filles. Plus précisément même, rappelons qu’en 1772, un certain Monsieur Thomas avait publié en France l’
Essai sur le caractère, les mœurs et l’esprit des femmes dans différents siècles. Ce texte, d’une naïveté souvent désarmante, avait au moins le mérite de se démarquer des positions très conservatrices de Rousseau en la matière. Il fit néanmoins l’objet d’une double attaque en règle de la part de Madame d’Épinay et de Diderot, publiée dans
La Correspondance littéraire, à laquelle les cercles éclairés de Philadelphie avaient accès
[5]. À bien des égards, le personnage un peu falot d’Alcuin n’est pas sans rappeler M. Thomas, et son intelligente interlocutrice, Madame d’Épinay. Rien n’interdit de penser que Brown a puisé dans cette querelle les fondements de son dialogue. Qu’il ait donné à son protagoniste le nom du célèbre pédagogue placé par Charlemagne à la tête de l’école palatine d’Aix-la-Chapelle confirme une intention à l’évidence facétieuse.
L’ouvrage se donne à lire sous forme de deux conversations entre ce petit maître d’école, Alcuin, et Mrs. Carter, un bas-bleu de Philadelphie. Précisons d’emblée que cette présentation à deux voix est à l’origine du conflit d’interprétation qui entoure l’ouvrage, depuis que la critique s’y intéresse, c’est-à-dire depuis la parution, en 1922, d’un premier article de D. L. Clark, « Charles Brockden Brown and the Rights of Women », dans lequel il présentait l’auteur comme un
radical godwinien. Quelques années plus tard, A. G. Violette, moins catégorique, le décrit comme « a curious mixture of radical and conservative » (40). Dans sa préface à l’édition de 1971, Lee Edwards présente à nouveau Brown comme un libéral avancé, dont les idées sont essentielles pour comprendre le mouvement féministe américain du
xxe siècle. À l’inverse, R. Arner mentionne dans son « Historical Essay » la thèse non publiée de D. O. Tomlinson qui juge l’attitude de Brown envers les femmes « decidedly conservative on most issues »
[6].
Au risque de tomber sous le coup du reproche d’abdication de responsabilités critiques, devant des opinions aussi contradictoires, on est tenté de renoncer à trancher. Ainsi Cathy N. Davidson déclare : « the dialogue form virtually precludes our seeking in Alcuin Brown’s own theories » (82). Il serait sans doute plus facile de se contenter de considérer ce texte comme une preuve parmi d’innombrables autres de la vitalité de ce débat à la fin du siècle. On peut néanmoins souhaiter, à la faveur d’une relecture attentive et de rapprochements avec ce que nous savons par ailleurs de l’auteur, mettre au jour une pensée dialectique, certes complexe, mais stimulante de par son originalité et sa spécificité mêmes.
Quelques pages d’introduction décrivent la vie solitaire du petit maître d’école. Il rêve de conversations brillantes, qui, davantage que la lecture, lui permettraient d’enrichir son esprit. L’aversion pour les livres ainsi déclarée est suffisamment éloignée des goûts de Brown pour nous éviter, d’entrée de jeu, une possible confusion entre le personnage et son créateur. Invité pour la première fois ce soir-là dans le brillant salon de Mrs. Carter, Alcuin attend que son hôtesse se rapproche du coin obscur dans lequel il s’est timidement réfugié pour lui demander : « Pray, Madam, are you a Federalist ? » (Alcuin 7). Elle se garde bien de répondre, alléguant que les femmes, écartées depuis toujours de la vie politique, ne sauraient avoir d’opinion sur la question. Alcuin se lance alors dans une apologie des femmes. En tous points les égales des hommes, elles leur sont même moralement supérieures. Leur présente infériorité n’est que la conséquence de la position qui leur est faite et encore cette situation injuste est-elle contrebalancée par « the best principle of human nature, curiosity » (Alcuin 9). Mrs. Carter, dont le lecteur sent bien qu’elle ne faisait que tester les opinions de son invité, se hâte de l’approuver.
Encouragé, Alcuin envisage une répartition plus juste du travail entre les sexes, en reconnaissant que le rôle de mère doit être pris en compte dans le partage des tâches. Il rappelle cependant qu’aucune loi n’empêche les femmes de choisir leur profession, et qu’elles devraient considérer comme un privilège d’être « naturellement » écartées des tâches physiques les plus pénibles. Mrs. Carter proteste que les professions libérales leur sont interdites ; Alcuin soutient, là encore, qu’il s’agit d’une question d’usage, mais que rien ne s’oppose à ce qu’une femme choisisse une telle carrière. Quant au sacerdoce, le jeune homme rappelle que certaines églises et mouvement religieux – et ici Brown, de famille quaker pense sans doute à ses coreligionnaires – acceptent les femmes pour ministres. La conversation se poursuit sur l’éducation des filles, que Mrs. Carter juge des plus insuffisantes. Alcuin, s’il reconnaît que les institutions éducatives, dans leur immense majorité, sont réservées aux hommes, défend l’idée que les femmes ne perdent pas grand-chose à en être exclues. Il expose les mérites d’une éducation privée et d’un travail d’enrichissement personnel – en une contradiction flagrante avec son manque d’intérêt pour la lecture. Il développe ensuite un argument des plus répandus parmi les adversaires obstinés de l’émancipation des femmes : comment rassembler des élèves des deux sexes pendant les cours d’anatomie ? Mrs. Carter entreprend un vigoureux réquisitoire contre la séparation des sexes, et contre les lois de « propriety » et de « delicacy » qui sous-tendent toutes les relations entre hommes et femmes. Tout en nous gardant bien de confondre les vues de Brown avec celles de Mrs. Carter, notons que le mode polémique employé ici marque une singulière avancée par rapport à l’admiration inconditionnelle qu’il affichait peu de temps auparavant dans sa correspondance pour les œuvres sentimentales de Richardson et de Rousseau. Ce dernier était d’ailleurs un ennemi irréductible de l’égalité des femmes et le conservatisme de ses vues en matière d’éducation avait fait l’objet d’une attaque en règle de Mary Wollstonecraft dans son pamphlet, Thoughts on the Education of Daughters (1787).
Mrs. Carter en vient, logiquement, à critiquer avec sévérité l’institution du mariage, et l’on trouve ici des considérations sur l’esclavage des femmes qui ne sont pas sans rappeler le sort malheureux que réserve à Emily l’odieux Tyrrel dans Caleb Williams. Quand Alcuin crie à l’exagération, Mrs. Carter reconnaît que la condition des femmes aux États-Unis est une des moins pénibles qui soient au monde, mais elle refuse de s’aveugler sur les injustices qui y subsistent. Alcuin reprend alors sa théorie d’une inégalité, certes indéniable, mais dont les femmes auraient davantage profité que souffert. Il s’étend à loisir sur les charmes de l’oisiveté féminine, de l’art de l’aiguille aux plaisirs de la musique. Mrs. Carter observe que cette vision est socialement partiale, mais Alcuin maintient, quelle que soit la classe considérée, que le sort des femmes reste enviable. Cette première partie de la conversation se conclut par la conviction, exprimée par Alcuin, que le sort de l’humanité dans son ensemble, et non pas seulement celui des femmes, doit être amélioré.
La deuxième partie s’ouvre sur une répétition de la question inaugurale : « Are you a Federalist ? » Mrs. Carter s’explique clairement cette fois sur sa position dans la querelle qui oppose les fédéralistes aux républicains, et il n’est pas impossible de voir se profiler, sous cette déclaration nuancée, la vision de l’auteur. Les convictions républicaines de Brown ont en effet toujours été teintées d’un patriotisme ardent, et son admiration pour la France, déjà ébranlée par la Terreur en 1793, a été récemment anéantie par les positions anti-américaines adoptées par le Directoire.
Mrs. Carter, tout en reconnaissant que le gouvernement américain est le plus libéral du monde en matière de droits de la femme, déclare que seule la passivité des esclaves permet le maintien de la tyrannie. Elle rappelle avec force les différentes catégories d’exclus du droit de vote : les jeunes de moins de vingt-et-un ans, les personnes ne pouvant justifier de deux ans de résidence dans le pays, les citoyens non-imposables, les Noirs, et bien sûr, les femmes. La présence des Noirs dans la liste des parias est fondamentale : Brown exprima à de nombreuses reprises son irréductible opposition à l’esclavage (voir en particulier « How Far do Slaves Influence Political Representation in America ? », 30 et An Address to the Government of the United States, on the Cession of Louisiana to the French). Il est donc en train de dresser une liste d’exclusions qu’il considère comme autant de mesures iniques. Nous y voyons une indication que l’auteur penche ici en faveur de Mrs. Carter, ce que confirme la faiblesse de la réaction d’Alcuin. Ce dernier ne répond que de façon oblique à l’indignation enflammée de son interlocutrice, en affirmant que chacun est libre d’interpréter la loi et d’améliorer sa situation par un combat personnel, sans recourir aux tribunaux. Mrs. Carter tente de lui montrer l’absurdité de sa position, qui revient à affirmer que le choix des gouvernants serait sans importance. Elle souligne que la qualité de ceux-ci est au contraire un enjeu décisif. Alcuin, ébranlé, refuse néanmoins de reconnaître la nécessité du vote des femmes. « If women be excluded from political functions, it is sufficient that in this exercise of these functions, their happiness is amply consulted » (Alcuin 28). Mrs. Carter cède, avec tant d’hésitations que son recul paraît purement tactique, sur le vote des jeunes, des pauvres et des esclaves, mais maintient sa position pour celui des femmes. Elle compare cette injustice à celle qui consisterait à priver du droit de vote les hommes trop petits ou affligés d’un grain de beauté sur la joue droite. Alcuin, qui a senti le recul de Mrs. Carter, s’empresse de pousser son avantage. Si elle reconnaît que le fait de n’être pas libre ou de ne pas posséder de propriété justifie l’exclusion du droit de vote, ne voit-elle pas que le mariage, état dans lequel les femmes abandonnent précisément liberté et propriété individuelle, justifie qu’elles ne soient pas considérées comme des citoyens à part entière ? Mrs. Carter saisit l’occasion pour dénoncer l’injustice flagrante de cette institution. Elle lui montre les limites d’un raisonnement qui ne s’appliquerait pas aux femmes célibataires ou, comme elle, veuves. Ne trouvant rien à répondre, Alcuin a recours à un autre poncif conservateur : si on accordait le droit de vote aux femmes, il est vraisemblable qu’elles ne l’utiliseraient pas. Mrs. Carter le pousse dans ses retranchements. D’où tient-il cette certitude ? Le malheureux maître d’école balbutie : « I know little of women. I have seldom approached but less have I enjoyed their intimate society » (Alcuin 30). Il est possible de voir là une allusion directe à M. Thomas, les persiflages parisiens ayant avant tout porté sur le fait que cet homme qui prétendait tout savoir des femmes était vierge. Alcuin, non sans humour, reconnaît que sa difficulté à imaginer une femme sous la robe d’un juge est impossible à justifier. « But such, and so difficult to vanquish, is prejudice » (Alcuin 30). Il se réfugie dans des considérations banales sur la beauté et l’excellence morale des femmes – en un raisonnement spécieux dont Brown sait bien que Mary Wollstonecraft a déjà démonté les rouages.
La conversation est interrompue par l’arrivée d’un invité, qui met fin à la deuxième partie. Au cours de ces deux premiers dialogues, Mrs. Carter a marqué des points. Son raisonnement est plus rigoureux, ses arguments plus forts que ceux du maître d’école qui finit par reconnaître le manque de solidité des vues qu’il défend. Il apparaît indubitable que Brown utilise Mrs. Carter comme le porte-parole de ses idées, et Alcuin comme la voix du plus grand nombre. Il est impensable, par exemple, que les positions quasi esclavagistes de ce dernier soient le reflet de celles de l’auteur, et impossible que Brown ait voulu créer à son image un personnage à la logique et à l’intelligence aussi limitées. À l’inverse, si Brown avait écrit Alcuin pour caricaturer les idées des ancêtres des suffragettes, il aurait facilement pu rendre Mrs. Carter moins fine et plus ridicule. Une part de vérité est néanmoins réservée au personnage d’Alcuin. Quand, ayant admis que ses idées lui sont dictées moins par une véritable réflexion que par des préjugés communs, et qu’il conseille la patience à son interlocutrice, il est sans doute proche de la prudence de l’auteur.
Une semaine plus tard débute la conversation qui constitue les parties II et III du dialogue. Alcuin annonce qu’il revient d’un séjour au « Paradise of Women », présenté à la fois comme une excursion de son imagination et un véritable voyage. Dans cette île lointaine qui rappelle les terres utopiques dont l’évocation parcourt tout le siècle des Lumières, l’anglais est la langue officielle, et Alcuin s’empresse de s’enquérir de la condition des femmes auprès de celle qui l’accompagne. Elles y sont en tous points les égales des hommes ; rien, dans leurs occupations, leurs centres d’intérêt, leurs vêtements, ne les distingue de leurs compagnons. La seule différence est d’ordre anatomique et liée à la reproduction de l’espèce. L’éducation est équitablement dispensée à tous les êtres de raison. Quand Alcuin décrit la situation en Amérique, son guide s’indigne :
Would he insinuate that because my sex is different from yours, one of us can be treated as rational, or that though reason be a property of both, one of us possesses less of it than the other ? I am not born among a people who can countenance so monstrous a doctrine.
(Alcuin 45)
Avec une aisance confondante, elle balaie l’argument d’Alcuin qui insistait sur les différentes aptitudes physiques devant, selon lui, amener à une répartition sexuée des tâches. Comment des hommes doués de raison pourraient-ils forcer leurs presque semblables, les femmes, à abandonner un exercice aussi sain que le travail des champs ? Alcuin, déconcerté, abandonne le sujet pour aborder celui du mariage. Son interlocutrice ne connaît même pas le mot.
Mrs. Carter, qui s’affirme victime d’un préjugé favorable au mariage – en une contradiction apparente avec la position défendue dans les parties I et II –, ne craint toutefois pas de voir cette institution décriée et elle invite son hôte à poursuivre. Elle se sent capable de débusquer les erreurs d’Alcuin et de l’aider à y voir plus clair. Sans les nommer, mais l’allusion est transparente, elle blâme Godwin, Wollstonecraft et leurs admirateurs (« a class of reasoners has lately arisen, who aim at the deepest foundation of civil society » [Alcuin 52]) qui ont dû malencontreusement influencer son jeune interlocuteur. Elle réprouve, c’est vrai, le sort intolérable que cette institution fait aux femmes, mais elle n’en souhaite, à aucun prix, l’abolition :
What! Because a just indignation at the iniquities that are hourly committed on one half of the human species rises in my heart, because I vindicate the plainest dictates of justice, and am willing to rescue so large a portion of human-kind, from so destructive a bondage: a bondage not only of the hands, but of the understanding ; which divests them of all the energies which distinguish men from the basest animals, destroys all perception of moral rectitude, and reduces its subjects to so calamitous a state, that they adore the tyranny that rears its crest over them, and kiss the hands that load them with ignominy! When I demand an equality of conditions among human beings that equally partake of the same divine reason, would you rashly infer that I was an enemy to the institution of marriage itself ?
(Alcuin 53)
Cette diatribe n’apporte, malgré l’intention annoncée, aucun élément en faveur du mariage qui, au contraire, présente toutes les caractéristiques de l’esclavage. Mrs. Carter semble néanmoins indignée qu’Alcuin ait pu la confondre avec ceux qui tendent à subvertir le système, guidés, selon elle, par « a sensual impulse » (Alcuin 54). Elle s’en tient désormais à des critiques de forme et se contente de revendiquer le droit des femmes à user librement de leurs biens. Comme emportée par son propre raisonnement, elle en vient toutefois à remettre en question l’obligation faite aux époux de vivre sous le même toit – un cheval de bataille curieusement emprunté à Godwin. L’institution du mariage est sacrée, mais pervertie par des lois iniques. Alcuin, qui a repris son rôle de défenseur du mariage, pose la question du bien-fondé du divorce, dont l’institutionnalisation pourrait menacer le tissu social. Mrs. Carter n’hésite pas : il n’est pas de plus grande souffrance que de vivre avec un mari auquel vous ont unie des contraintes familiales, ou que l’on a simplement cessé d’aimer. Le choix du conjoint doit être libre, et en toute logique, le divorce doit l’être aussi. Alcuin soulève la déjà traditionnelle objection des enfants, mais Mrs. Carter se montre inflexible. Aucun bien ne peut résulter d’une union dont seule la loi oblige à ce qu’elle se perpétue. Elle avance l’idée que les parents divorcés conserveraient les mêmes droits et obligations vis-à-vis de leurs enfants. Le maître d’école en est alors réduit, comme dans la première partie, à s’abriter derrière un poncif conservateur : « If marriages can be dissolved and contracted at pleasure, will not everyone deliver himself up to the impulse of a lawless appetite ? » (Alcuin 65). Mrs. Carter balaie la remarque avec mépris, et conseille à l’instituteur de garder de telles platitudes pour ses écoliers. Dompté, Alcuin lui demande alors ce qu’il peut faire si l’institution matrimoniale en vigueur dans son pays ne convient pas à ses théories personnelles. On a l’impression à ce stade qu’il n’avait soulevé ses dernières objections que pour amener son interlocutrice à se dévoiler davantage et à admettre le principe d’un autre mode d’union. Mrs. Carter comprend où il veut en venir et, en un retour de prudence, elle refuse de le suivre sur ce terrain : « There are many conceivable modes of sexual intercourse on which I cannot bestow the appellation of marriage » (Alcuin 67). Le jeune homme l’enjoint alors de définir le mariage tel qu’elle l’envisage :
Willingly, answered she. Marriage is an union founded on free and mutual consent. It cannot exist without friendship. It cannot exist without personal fidelity. As soon as the union ceases to be spontaneous it ceases to be just. This is the sum. If I were to talk for months, I could add nothing to the completeness of this definition.
(Alcuin 67)
Ainsi se termine Alcuin. En marge de la difficulté d’interprétation liée à la présentation dialogique, la critique a souvent été arrêtée par ce qu’elle a considéré comme d’inexplicables revirements dans les personnages. Il est vrai que le discours du maître d’école enregistre une certaine rupture entre les parties II et III. Cependant, à la lumière de ce qu’Alcuin déclare lui-même quant à l’instruction que chacun doit tirer de sa confrontation aux opinions d’autrui, il est possible de lire son parcours intellectuel comme une évolution naturelle et non pas comme une incohérence. Mal dégrossi au début du dialogue, son point de vue s’affine tout au long des conversations. Il est certain qu’il lui arrive, à bout d’arguments, de continuer de faire appel à des clichés. Mais dans l’ensemble, on le sent de plus en plus capable de réfléchir par lui-même et davantage prêt à admettre le principe d’une émancipation des femmes.
Une autre explication de son évolution est liée à la nature fictionnelle de ces dialogues. Brown ne s’est pas contenté de juxtaposer des théories politiques et sociales et de les placer artificiellement dans la bouche de deux interlocuteurs. Il a manifestement réfléchi à la nature des rapports qui les unissent. Le personnage d’Alcuin, avec tout ce qu’il comporte de « provincial » ne pouvait qu’être séduit par sa brillante hôtesse. Il l’avoue d’ailleurs quand, ayant évoqué le charme des femmes à la fin de la seconde partie, il ajoute : « and, for the reality of these feelings, if politeness did not forbid, I might quote the experience of the present moment » (Alcuin 32). Sa retenue initiale, puis sa verve débridée, témoignent du même désir de plaire à son interlocutrice. Il est ébahi quand Mrs. Carter, dont il croyait flatter les vues en décrivant son utopie du Paradis des femmes, se déclare opposée à l’abolition du mariage. Mais surtout, il importe de percevoir la cohérence des opinions de l’hôtesse. Elle n’opère pas de revirement conservateur quand elle refuse de suivre Alcuin sur le terrain de l’abolition du mariage. Depuis le début, son personnage est pensé comme celui d’une femme modérée, et son indignation provoquée par la condition de ses congénères ne la conduit pas à dépasser les limites raisonnables d’une opposition intelligente. Que les platitudes conservatrices d’Alcuin l’irritent, cela est certain, mais elle n’est pas prête pour autant à tout détruire d’une société dont elle reconnaît les conquêtes. Lectrice de Godwin et de Wollstonecraft, elle a retenu certaines de leurs leçons, mais elle se méfie des bouleversements auxquels la société américaine n’est pas préparée.
Il n’est sans doute pas innocent que ce soit à elle que Brown ait confié le mot de la fin. Sa définition du mariage n’est pas aussi radicale que l’ont cru certains critiques, mais si l’on garde à l’esprit la date de publication, elle est loin d’être aussi réactionnaire que d’autres se la sont représentée. Les conclusions de Robert Arner, par exemple, apparaissent pour le moins discutables : « Alcuin is the work of a man who only intermittently believes in progress, in utopias not at all, and very little, finally in the rationality of man » (286-87). Nous pensons au contraire – parce que l’évolution du personnage d’Alcuin le prouve – que Brown croit profondément en la rationalité de l’être humain et en sa perfectibilité. En digne émule des Lumières, il considère que l’origine du mal réside dans les institutions et les lois, par exemple celles qui condamnent les filles à une éducation inférieure ou qui interdisent aux femmes de choisir leur conjoint. Symétriquement, le Paradis d’Alcuin, si son souci de réalisme amène Mrs. Carter à le taxer d’utopie, n’est sur aucun point condamné. Tout au plus a-t-elle du mal à concevoir un monde où le mariage n’existerait pas. Quand les vues des deux personnages se rejoignent ainsi, ne peut-on supposer qu’elles expriment celles de l’auteur, particulièrement quand elles sont corroborées par les positions que Brown défend sur l’esclavage ? L’auteur se révèle donc tenant de la parité des sexes, avocat de l’égalité des chances et partisan d’une réduction des injustices. Quant au droit de vote des femmes, son opinion reste sans doute mitigée. Convaincu du bien-fondé intellectuel de sa mise en place, il n’en mesure pas moins, avec réalisme, qu’il faudra du temps – plus d’un siècle – pour que ses compatriotes ne l’admettent. Nous rejoignons Robert Arner quand il ajoute :
In the end, it is probably a more subversive book than Brown intended, something that might also be said of his major romances, because these doubts and inner divisions show through and become the secret theme of the dialogue, not because it argues for the acceptance of any particularly radical ideas.
(287)
Quelle que fût la teneur du propos de Brown, ses choix esthétiques reflétaient avant tout l’ambivalence de ses positions. En d’autres termes, si rationnel que se veuille son discours, si optimistes que soient ses convictions, Brown place son lecteur devant un tel écheveau de doutes et d’incertitudes que des lectures plurielles, et même authentiquement divergentes, demeurent possibles. Aussi Alcuin ne peut-il être considéré que comme un échec si le critère retenu est l’efficacité didactique. En revanche, si l’on voit en cette première œuvre complète une étape vers l’acquisition des techniques d’écriture et de création de personnages nécessaires à la composition de ses futurs romans, elle constitue un premier pas décisif. Comme le suggèrent Michel Delon, Robert Mauzi et Sylvain Menant :
Les grands moments des Lumières sont en réalité inséparables d’une critique interne qui travaille l’optimisme philosophique et le dogmatisme rationaliste […]. La mission historique de l’homme de lettres se double d’une exigence intérieure. Un premier romantisme est tout entier là, non pas à l’encontre des Lumières, mais dans ses silences et ses intermittences. Et la littérature, au sens moderne du terme, naît de cette tension.
(8-9)
Brown devient ainsi une figure emblématique du passage du xviiie au xixe siècle, au sens précisément où les Lumières s’opposent moins au romantisme qu’elles ne le préfigurent, et par la pratique du doute qu’elles installent, en permettent l’éclosion.
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Amfreville, Marc & Françoise Charras, dir. Charles Brockden Brown. Profils Américains 11 (1999).
·
Arner, Robert. « Historical Essay ». Alcuin, a Dialogue. Ed. S. Krause. 273-312.
·
Badinter, Élisabeth. Qu’est-ce qu’une femme ? Paris : POL, 1989.
·
Brown, Charles Brockden. Alcuin, a Dialogue. Ed. S. Krause. Vol. 6. Kent, Ohio: Kent State UP, 1984 ; Alcuin. Ed. Lee Edwards. New York: Grossman, 1971 ; « How Far do Slaves Influence Political Representation in America? ». Literary Magazine IV (Dec. 1805): 370-382; An Address to the Government of the United States, on the Cession of Louisiana to the French. Philadelphie, 1803.
·
Clark, David Lee. « Charles Brockden Brown and the Rights of Women ». University of Texas Bulletin 22 12 (march 1922): 1-48.
·
Davidson, Cathy N. « The Matter and Manner of Charles Brockden Brown’s Alcuin ». Critical Essays on Charles Brockden Brown. Ed. B. Rosenthal. Boston: G.K. Hall, 1981.
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Delon, Michel, Robert Mauzi & Sylvain Menant. Histoire de la littérature française : De L’Encyclopédie aux Méditations. Paris : Flammarion, 1998.
·
Markovits, Francine, dir. et postface. Sur le problème de Molineux, suivi de Mérian, Diderot et l’Aveugle. Paris : Flammarion, 1984.
·
Tatin-Gourier, Jean-Jacques. Lire les Lumières. Paris : Dunod, 1996.
·
Violette, Augusta Geneve. « Economic Feminism in American Literature Prior to 1848 ». Maine Bulletin, University of Maine Studies (February 1925) : 38-50.
[1]
Je me permets de renvoyer à
Charles Brockden Brown, Profils Américains, dans lequel Françoise Charras et moi-même avons rassemblé douze contributions originales et mis au point, en collaboration avec Mark Kamrath, une bibliographie de la critique consacrée à l’auteur, aux États-Unis et en Europe.
[2]
Sur le débat qui traverse tout le siècle autour de la question de la sensation, et plus particulièrement celle de la perception des aveugles, on consultera avec profit la réédition du texte de J.-B. Mérian (Markovits).
[3]
L’édition de
Alcuin utilisée ici et pour toutes les références ultérieures est celle dite du bicentenaire présentée par S. Krause.
[4]
Soulignons que
Vindication parut aux États-Unis l’année même de sa publication en Angleterre.
[5]
L’essai de Thomas et les réactions de Madame d’Épinay et de Diderot ont été rassemblés par Élisabeth Badinter.
[6]
Thèse soutenue à l’Université de Caroline du Nord (1974) 87, citée par Arner 289.