Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.270113739X
160 pages

p. 139 à 140
doi: en cours

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no100 2004/2

2004 Revue française d'études américaines

Roland Tissot

Université Lumière - Lyon II

Rarement fut plus claire l’origine d’une vocation : dès l’entrée en sixième, comme allant de soi, choisir l’anglais, la langue des libérateurs, éloignée autant qu’il se pouvait de la fureur et du mystère de la guerre et du malheur. Elle a encore le goût des chocolats lancés à la volée par de grands dégingandés hilares à toute cette marmaille piailleuse de carême-prenants. À plus d’un demi-siècle de distance, à voir d’autres soi-disant libérateurs, quelle différence poignante ! Comment ne pas s’asseoir et pleurer aux bords des fleuves de Babylone ?
Fidèlement reconnaissant, aussi, à l’ami Sim Copans dont la voix chaude et amicale nous parlait de blues et de jazz sur les ondes, sur les traces des aigles victorieuses, élargissant notre nuit intérieure et notre univers rabougri vers l’ailleurs de promesses un peu plus exaltantes. À l’instar de celui du Brûlard qui faisait jadis « des mathématiques pour se sortir de Grenoble », ce désir-là ne m’a jamais quitté. Je l’ai vu et vécu dans mainte salle obscure, de celle de High Noon à celle de Casablanca ou de Sunset Boulevard, dans le Yosemite ou le Yellowstone, comme dans les vibrions de l’Autumn Rhythm de Pollock ou les lévitations colorées d’un Rothko. Ce fut l’histoire de l’art américain dans tout son généreux et turbulent déploiement. Mais toujours et encore, comme une basse obligée, la force heuristique du mythe (« a vision commensurate with one’s capacity for wonder »), lorsqu’elle est confrontée, labourée, lacérée par les pesanteurs historiques, dans les champs noirs ou les vallées cendrées d’une République bicentenaire.
En aval, plus laborieusement sans doute (tant de pierres vives à soulever !), ce fut la découverte graduelle de tous les livres qui composaient ce que l’on appelait alors l’Âge d’Or du Roman américain. Tout faisait ventre, avidement, en fouaillant et fouissant les signes tracés par tant d’alliés substantiels (Hawthorne, James, Melville et surtout Faulkner) comme d’un besoin vital. J’évoque ici le souvenir ému de Claude Richard – ce vif-argent du Languedoc – ardent découvreur de la modernité en sa besace pleine de livres recommandés à notre lecture. Et de tant d’autres fraternités collégiales encore… J’ai donc aimé ce qui pour moi, plus qu’un métier, ressemblait à une cléricature laïque.
À la longue, j’aurai parcouru un par un les cent numéros de la RFEA (cher André Le Vot, il me manquait le n° 2 !) dont l’acronyme résume pour moi la quadrature nécessaire et intenable d’une carrière universitaire (Recherche, Fonctions, Enseignement, Administration). D’un côté, j’aurai connu l’aventure passionnante consécutive à l’ouverture des lettres aux sciences humaines, liberté qui changea radicalement le rapport que l’on pouvait avoir à la direction de thèses, lorsque dans les meilleurs moments – et ils furent nombreux – directeur et thésard guettaient fébrilement ensemble et commentaient chaque nouvelle parution du Seuil ou de Gallimard. Mais de l’autre bord, j’aurai aussi éprouvé l’épuisante course sur les basques d’une Reine-Rouge-aux-réformes successives et avortées (pour mon compte, j’ai tiré ma révérence à la neuvième) ; la vaine lutte contre les scléroses structurelles obérant toute initiative ; les rafistolages pour tâcher d’éduquer « en masse » ; pour ne rien dire de la déréliction des lieux de travail (si peu « lieux de mémoire », si peu « lieux amènes »), en tous cas bien différents d’autres campus européens et américains qu’il nous arrivait de fréquenter. Mais toujours avec le sentiment prégnant qu’il fallait servir et défendre coûte que coûte une institution insigne qui nous dépassait de tous côtés. Mais Allons ! Tout ce passé recomposé, à grands pas mesurés, est désormais beaucoup moins assuré : il touche à la zone d’ombre comme à la fin de l’acrostiche…
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