2004
Revue française d'études américaines
François Brunet
Université Paris VII - Denis Diderot
Humboldt’s Nephew
Route 101, au nord de San Francisco. Brouillard, humidité pénétrante, collines ondoyantes que la voiture monte avec effort et descend avec retenue, au milieu d'armées serrées de séquoias, frères de la côte plus trapus que les cousins de Mariposa. Avril 1985, je me rends à Arcata, comté de Humboldt, pour rendre visite à Peter E. Palmquist, historien de la photographie californienne, auquel j'avais écrit une lettre pleine de questions pointilleuses et qui m'avait répondu, façon Mae West, « Why don't you come up and see me some time? ».
Français en Amérique, normalien en mission, bon élève pétri de respect pour les professeurs et les institutions, je ne suis pas encore complètement accoutumé à une telle franchise de parole et d'action. J'ai certes connu liberté et bienveillance en France, et je les découvre en cette année 1984-1985 au sein de l’AFEA, alors qu'à Berkeley, où j'ai eu la chance d'être envoyé, je reçois une demande d'article de la RFEA sur le paysage photographique. Ex-helléniste dérivant dans une période indécise, j'ai été très sensible à cet accueil des américanistes. Celui-ci s'accordait à l'atmosphère si peu scolaire et pourtant si studieuse que j'avais rencontrée aux États-Unis, et dont « PEP » et son œuvre restent pour moi l’exemple.
En arrivant à Arcata, je suis très khâgneux encore, préoccupé de ne manquer à aucun us, et de poser les bonnes questions. Quand trois heures plus tard je ressors de la maison-archive de PEP, je suis non seulement pourvu de toutes les réponses, mais confondu devant la générosité de ce photographe salarié de Humboldt State University, qui à lui seul a réuni l'équivalent d'une Encyclopaedia Americana sur l'histoire de la photographie californienne et western, et qui distribue tout cela comme du Halloween candy. En échange, il m'a demandé de chercher en France des renseignements sur un certain d'Heureuse, brièvement associé comme photographe au relevé de la Californie vers 1867. Je dois avouer qu'à ce jour je ne suis pas parvenu à un résultat appréciable sur le mystère d'Heureuse, mais ce qui compte est qu’il reste la trace d'une heure heureuse de recherche et de vie.
A Emeryville, tout près de Berkeley, un jour de janvier 2003, un chauffard a fauché Peter alors qu’il promenait son chien, causant le deuil de sa compagne de vingt-cinq ans, Pam Mendelsohn, et tuant une « œuvre » (work) innombrable et qui promettait tant encore. Depuis Arcata, Palmquist avait depuis une quinzaine d'années entamé un vaste projet documentaire intitulé « International Women in Photography Archive », révélant des centaines de femmes photographes jusque-là ignorées de la bibliographie. Il était en train de publier avec Thomas R. Kailbourn et Martha A. Sandweiss un dictionnaire biographique, Pioneer Photographers of the Far West, dont le premier volume (1840-1865), paru en 2001, contient une entrée fournie sur d’Heureuse. Cette œuvre sera poursuivie, parce que son auteur avait suscité tant d'amitiés et de collaborations. Mais ce qu'il faut aussi continuer, loin des clôtures et des postures, c'est l'hospitalité à l'étranger et l'échange joyeux dont Peter E. Palmquist était un si vivant représentant.