2004
Revue française d'études américaines
Yves Carlet
Université Paul Valéry - Montpellier III
Retraités impétrants, à vos plumes ! Le retour aux sources proposé par la revue prend pour moi une saveur toute particulière, à quelques mois d’inscrire mon nom sur le grand livre de la dette publique. Sic transit, dirais-je, si mon entrée dans la confrérie avait eu quoi que ce fût de glorieux. On va voir qu’il n’en a rien été.
Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Dijon, 1966. Je viens d’être nommé assistant d’anglais, et je cherche un sujet de thèse. La Renaissance (pas l’américaine : l’autre) m’attire, et je contacte donc un éminent spécialiste, aujourd’hui disparu. Ma première année d’enseignement est émaillée de rencontres avec mon collègue chenu, qui accueille avec une commisération courtoise mes diverses propositions. Marston : impossible, mon ami Axelrad a déjà écrit une thèse sur lui. Shakespeare : tout a été dit sur William. Il finit par me conseiller d’abandonner le domaine élisabéthain ou jacobéen, totalement saturé, et de me tourner vers le théâtre de la Restauration. Davenant : voilà l’avenir.
Échaudé, mais lucide, je réserve donc une chambre à la Maison Française de Londres, et séjourne deux semaines sous l’implacable férule de sa directrice (those were the days). Je passe mes journées au British Museum, aux côtés d’un collègue entièrement absorbé par un grimoire poussiéreux, et apparemment soustrait par cette activité aux besoins corporels les plus élémentaires (lesquels étaient chez moi, au contraire, exaspérés par Davenant). L’expérience ne fut pas totalement inutile : je suis sans doute, grâce à elle, le seul américaniste à avoir noté dans Walden que Thoreau avoue s’être endormi (lui aussi) sur Gondibert.
À l’issue de cette épreuve, je revins à Dijon la mort dans l’âme, résigné à me lier pour le meilleur et pour le pire (surtout le pire) à Davenant. À ma grande surprise, mon futur directeur de thèse m’accueillit avec quelque gêne, et finit par m’avouer que « mon » sujet avait déjà été inscrit. Les sentiments qui m’assaillirent alors m’ont beaucoup servi par la suite lorsque j’ai dû expliquer l’ambivalence à mes étudiants : j’étais partagé entre une pulsion homicide et un indicible soulagement. Quant au collègue à qui je dois d’être sorti de cette galère, je n’ai jamais connu son identité. Qu’il reçoive ici mes remerciements, et l’expression de ma commisération. Voici maintenant le happy ending. Il se trouva que François Pitavy devait faire un séjour de recherche à Charlottesville : on avait besoin d’un américaniste à Dijon. C’est ainsi que je me mis à enseigner la littérature et la civilisation américaines (les deux articles étaient en magasin, et j’étais le seul vendeur disponible), sans avoir jamais mis les pieds outre-Atlantique. Je rencontrai Maurice Gonnaud, et me mis à défricher à distance, sous sa bienveillante direction, ma parcelle de terre américaine.