Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.270113739X
160 pages

p. 24 à 25
doi: en cours

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no100 2004/2

2004 Revue française d'études américaines

Édouard Charbonnier

Université Paris XIV - Val-de-Seine

Rarement je me suis senti aussi tendu que cette après-midi du vendredi 23 mai 1989, quand j’ai commencé d’accueillir les participants au XXe congrès de l’Association des Spécialistes de l’Amérique du Nord. Je n’étais qu’un gamin et je prenais mon rôle de secrétaire général au sérieux. Il faut dire que ce congrès, je l’avais préparé avec un dévouement total : aucun des congressistes n’ayant respecté la date limite du 23 avril pour renvoyer ses documents d’inscription, j’avais dû passer les 30 derniers jours, levé à l’aube et couché à minuit, à monter le dossier d’hébergement de ce colloque anniversaire. Car il fallait, à cette lointaine époque, prévoir les repas et les nuitées des américanistes pendant leurs débats. Certains s’étaient même enquis de savoir si j’avais prévu un service de baby-sitting pour leur progéniture… La plupart me rappelaient tous les deux jours, pour ajouter un repas, ou changer leur date d’arrivée, m’obligeant à chaque fois à modifier tout le dossier informatique dont je maîtrisais mal la complexité.
Foin de ces détails pratiques ! Il était temps de passer au cœur des choses, c’est-à-dire aux discussions scientifiques. Avant de quitter mon poste pour les salles des ateliers, il fallut bloquer quelques resquilleurs qui comptaient bien assister au colloque sans payer les droits d’inscription. J’étais décidé à livrer bataille car, pour avoir vu des sommités de l’association se livrer à cette manœuvre au congrès précédent, j’étais pénétré de l’importance toute républicaine de ma mission de collecteur de fonds. Le combat fut rude, mais l’ennemi dut reculer et s’acquitter des droits en maugréant.
En choisissant « 1968 in the United States and France » comme sujet du congrès, les américanistes s’étaient vraiment fait plaisir. Tout d’abord parce qu’eux-mêmes anciens soixante-huitards (pour la plupart), ils pouvaient ainsi se livrer à des réminiscences nostalgiques et comparatives sur leurs séjours de jeunesse dans une Amérique encore troublée par la débâcle de la guerre du Vietnam et les émeutes raciales. Mais aussi parce que ce sujet offrait matière aux confrontations politiques dont ils se délectaient. Ainsi la conférence plénière, quand je pénétrai dans l’amphithéâtre, était-elle en train de tourner en joute verbale, peu amène, entre un Américain invité, spécialiste de l’histoire de la politique étrangère du président Johnson, et des congressistes françaises et espagnoles particulièrement virulentes. Mal renseigné sur son auditoire, ou franchement provocateur, l’Américain défendait mordicus la nécessité d’une intervention massive au Vietnam, et ses interlocutrices, debout, l’invectivaient.
À l’autre bout du couloir, heureusement, les ateliers démarraient. Confraternels, les américanistes donnaient une place importante aux jeunes chercheurs que nous étions, sans imaginer, peut-être, les angoisses qui nous envahissaient lors de la communication, en ce temps où ni doctoriales ni journées d’étude n’entraînaient le thésard à l’exercice ardu de la présentation de son travail de recherche. Conviviaux, ils savaient créer une atmosphère bon enfant, qui se traduisit, ce soir-là, par un banquet sympathique, mais franchement frugal, étant donné les règles monacales du Centre de congrès qui nous hébergeait. Il valait mieux compter sur les nourritures intellectuelles… Enfin, je fonçai vers la « cellule » – le mot n’est pas trop fort – que je devais partager avec un collègue. Mais celui-ci m’informa, à demi-mots, qu’il préférait partager avec sa nouvelle fiancée. Je me retrouvai donc seul.
Toute ressemblance avec des événements ou des personnes ayant existé serait totalement fortuite.
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