2004
Revue française d'études américaines
Marc Chénetier
Université Paris VII - Denis Diderot
Rien n'a autant entravé ni si violemment perturbé le cours de mes recherches sur les États-Unis que le 11 septembre 1973, où j'ai vu les navires de la marine américaine prêter main-forte à ceux qui écrasaient un pouvoir légitimement élu après que des efforts moins visibles eurent mis à mal tous les processus dont la République américaine, orgueilleusement, se réclame. Les mânes de Jefferson et Paine étouffèrent pour moi sous les ruines de la Moneda, une pluie de dollars ayant aidé Pinochet à éteindre les Lumières.
Faire comme si rien n'était différent dans le regard que je portais sur le lieu d'un rêve devenait parfaitement illusoire, même s'il eût été naïf, auparavant, d'idéaliser l'expression séculière qu'il s'était donnée. Par chance, au tout début de mon travail, il se trouva de « vivants piliers » comme Jean-Jacques Mayoux et André Le Vot (qui produisit le premier numéro de notre revue) pour corriger mes erreurs de parallaxe.
Et la duplicité des discours, alors, devint la cible essentielle.
À partir de ce moment, plus que jamais encore, tout ce qu'il m'a semblé raisonnable d'accomplir a visé à privilégier ce qui, aux États-Unis comme ailleurs, jamais ne mentait, n'aspirant pas aux éphémères vérités : la fiction s'avouant telle, démontrant à chaque page comment s'aliène le discours des hommes ; la poésie, nourrie de son inconfort, de l'intranquillité de sa conscience et de l'insécurité de ses moyens ; les proses assez peu naïves pour jamais parvenir à croire qu'elles pourraient se mettre au service de causes en vogue sans les pétrifier. Visé à désosser les châsses rhétoriques du mythe, à trier aussi médiocrement que faire se pouvait les rémanences secrètes d'anciennes promesses trahies des oripeaux dont elles s'affublaient pour ne pas devoir être tenues. À débusquer ce qui nourrissait « l'antiaméricanisme », nécessairement « primaire », au sein même de ce qui proteste de la pureté des intentions. Bref, à réfléchir, à faire la part des choses, à mettre le doute au cœur de la connaissance.
Je n'ai jamais aimé le terme « études américaines », où la grammaire semble léguer ou imposer la légitimité d'un type d'approche autochtone à des « études » qui, pour nous, ne sauraient valoir qu'à s'éloigner des modèles proposés. J'aurais volontiers opté pour Study Of the United States of America, si les soixante-seize trombones et les cent-deux cornets du fabricant d'adrénaline patriotique n'avaient d'emblée menacé l'acronyme de ses douteux flonflons…
Et je n'ai pu que m'effarer – par-delà l'horreur – de la stupéfiante similarité des discours de vérité qui, ayant ensanglanté un plus récent 11 septembre, ont trouvé leur calque intégriste dans les déclarations officielles, les réactions hystériques et l'insupportable logorrhée du sentimentalisme surpris.
Les gens qui croient – ici, là, ailleurs – me font de plus en plus peur.
Je ne sais plus vraiment ce que c'est que mon métier.
Le nôtre.