2004
Revue française d'études américaines
Géraldine Chouard
Université Paris IX – Dauphine
L’Amérique, ou l’Archipel du
rêve
L’Amérique, l’Amérique
Je veux l’avoir et je l’aurai.
L’Amérique, l’Amérique
Si c’est un rêve, je le saurai.
Joe Dassin
Tout a commencé avec Joe Dassin qui, dans les années 70,
répondait ainsi à l’appel du large : « Mes amis, je dois m’en aller/ Je n’ai
plus qu’à jeter mes clés/ Car elle m’attend depuis que je suis né/ L’Amérique
». Terre idéale, Eldorado, le Nouveau Monde était son destin. À l’entendre
chanter son refrain « L’A-mé-ri-QUE, L’A-mé-ri-QUE », ponctué de quatre coups
de trompette, il ne faisait aucun doute que son désir allait être accordé. La
chose toutefois n’allait pas sans la part de renoncement propre à toute
aventure inaugurale : « J’abandonne sur mon chemin/ Tant de choses que j’aimais
bien/ Cela commence par un peu de chagrin/ L’Amérique ». Dont acte. La chanson
se teminait par cette requête : « Pardonnez-moi si je n’ai dans les yeux/ Que
l’Amérique ». Je n’en ai jamais voulu à Joe Dassin de vouloir l’Amérique, je
l’ai voulue avec lui.
O my America! my new-found-land,
My kingdome, safeliest when with one man man’d,
My Myne of precious stones : My Emperie,
How blest am I in this discovery thee!
John Donne
Mon premier voyage en Amérique, c’était à
Disney World, en 1977. À quatorze ans,
j’étais déjà un peu grande pour être entièrement conquise par la féérie du
monde enchanté de Walt Disney. Quoi que. À en juger par la photo où je pose
bras-dessus-bras-dessous avec Pluto, visiblement, l’Amérique me faisait quand
même de l’effet. C’est du carrousel de la Tea
Party que je garde le souvenir le plus fort. Bien plus grande que
celle de Papa Ours, la tasse bleue à pois blancs dans laquelle je suis montée
devait faire au moins deux mètres de diamètre. Quand elle s’est mise à tourner
dans un sens puis dans l’autre, à une vitesse vertigineuse, il fallait
s’accrocher au volant pour tenir le choc et c’était le paradis. C’est sans
doute depuis ce jour que l’Amérique est (restée) ma tasse de thé.
Météo au beau fixe pour un voyage en Nouvelle-Angleterre, à la
croisée du pélerinage et de l’exploration. Visite au cimetière de
Sleepy Hollow, juste avant d’arriver à
Concord. Déambulation bucolique dans la clarté solaire d’un 4 juillet. L’âme
commémorative, je décrypte les pierres tombales, lit les épitaphes, recompose
les histoires. En suivant les flèches indiquées sur des panneaux de bois, on
arrive au coin des VIP des lieux,
Ralph Waldo Emerson, Henry David Thoreau, et Nathaniel Hawthorne, dont les
noms, gravés dans la roche, rayonnent d’un éclat mat. Moment de récollection.
L’Amérique, eux aussi ils l’avaient voulue, et ils l’avaient eue. Mieux encore,
ils l’avaient faite.
Le vœu de Guy Davenport (dont je lisais alors
A Table of Green Fields) était de
montrer « qu’une fois atteint un certain niveau d’observation », il n’existait
« plus de différence entre l’intellect et la sensation ». En faisant la planche
à Walden Pond, je ne trouvais rien à
redire à cette formule impeccable.
(L’)Amérique (, c’est l’Amérique)
On the road again,
vers Lowell, où se trouve le New England Quilt
Museum dont je rêve depuis tant d’années, depuis que j’aime le
patchwork d’Amérique, tous les patchworks d’Amérique, du plus sage au plus
crazy. À l’étage, magnifique
timing de cette visite, j’assiste à la
séance-photo d’un quilt ancien qu’une
femme est venue apporter à la conservatrice afin qu’il soit répertorié dans les
annales du musée. Il y aura un jour une histoire de l’Amérique à travers ses
patchworks. Elle a d’ailleurs déjà commencé. Au NEQM. De l’ère coloniale à la période
contemporaine, l’Amérique y expose ses modèles emblématiques : monochromes
puritains, réalisations syncopées des esclaves, crazy victoriens, pastels fleuris des années
trente, motifs résolument modernes d’après-guerre,
you name it. L’exposition se termine
sur de récentes compositions expérimentales, mêlant passementeries en relief,
transferts photographiques et autres effets optiques. On n’arrête pas le
progrès. Avant de regagner la sortie, mon regard est arrêté par
A Gardener’s Dream qui représente une
carotte colossale, composée de minuscules losanges orangés sur fond de velours
d’un vert plus profond encore que l’eau de l’étang de
Walden. Dans ce patchwork triomphal et
naïf, face à cette carotte d’une démesure roborative,
Eurêka, j’ai retrouvé mon (fil d’)
Amérique. Trompettes. …