Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.270113739X
160 pages

p. 34 à 35
doi: en cours

Veille sur la revue
Vous consultez

no100 2004/2

2004 Revue française d'études américaines

Catherine Collomp

Université Paris VII

Rien de très direct. L’Amérique n’était ni dans les gènes ni dans les préoccupations de ma famille. Chez nous c’était l’anglophilie qui dominait. Ma mère, prénommée Gladys, quoique aucune ascendance britannique ne justifiât ce prénom, fit tout ce qui était en son pouvoir pour nous initier à la langue d’outre-Manche. Et tout naturellement, je m’inscrivis en licence d’anglais à la Sorbonne. Mais j’y étudiai surtout la littérature, irlandaise de surcroît. James Joyce fut une de mes premières passions durables, sous le regard critique de Jean-Jacques Mayoux.
Fortuitement peut-être, sans que je l’eusse pressenti, l’Amérique s’imposa à moi. La civilisation américaine à l’époque ne figurait pas au programme des études d’anglais, et je n’en connaissais rien. « Un voyage aux US, pourquoi pas ? » En 1966, c’était le bon moment. J’y découvris que les étudiants de ma génération s’endormaient sur les paroles de Bob Dylan dans des volutes de marijuana, qu’ils rejetaient l’autorité universitaire et politique dans une contestation encore inconnue en France. J’y découvris le spectacle incessant de la rue new-yorkaise, puis, lors de la rituelle traversée du continent, l’immensité du Midwest, la ségrégation persistante dans le Sud, les maringouins de Louisiane, Dallas surgie du désert, la frontière mexicaine et, une fois celle-ci franchie, un monde beaucoup plus métissé. Voyage initiatique, aux aventures de road movie, comme tant d’autres l’ont fait.
Enthousiasme qui me fit bientôt plonger dans l’histoire américaine. Mais le récit lissé, téléologique, d’une Amérique fidèle à ses principes fondateurs me paraissait présenter un passé trop linéaire et trop glorieux pour être vrai. Et sans l’aide de Marianne Debouzy, je n’aurais pas su décrypter le dit et le non-dit, et ce qui faisait problème. Les historiens des années 1970 outre-Atlantique découvraient les conflits, les tensions que la mémoire officielle avait si rapidement occultés. La lecture de Herbert Gutman, David Montgomery, Ira Berlin, John Higham, chefs de file de la « nouvelle histoire sociale », m’apprirent que l’américanité était un produit construit, une idée, un programme politique, que les conflits du travail aux États-Unis furent les plus violents du monde industriel occidental, que gisait « in the heart of the heartland », selon l’expression de Gutman, l’histoire réelle de millions de travailleurs venus d’ailleurs sans que leur parcours idéologique équivale à un itinéraire géographique à sens unique.
Aujourd’hui, avec plus de recul, qu’il s’agisse d’histoire ou d’actualité politique, le décryptage me paraît plus que jamais nécessaire. L’Amérique états-unienne est trop vaste pour être appréhendée même en ses facettes contraires, insulaire et continentale, hégémonique et provinciale, totalisante et multiple, rétrograde et avant-gardiste. Chacun par ses écrits, ses cours et ses recherches contribue à lever un coin du voile.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis