Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.270113739X
160 pages

p. 36 à 37
doi: en cours

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no100 2004/2

2004 Revue française d'études américaines

Maurice Couturier

Université de Nice

La patrie perdue

René Tadlov, mentor de toute une génération d’américanistes, cite dans son récent ouvrage intitulé Cent vues de l’enclos des nuages, cette phrase de Richard Brautigan : « Nous tenons chacun notre rôle dans l’Histoire. Le mien, ce sont les nuages. » L’Amérique a surgi pour moi des nuages sous la forme de gros avions ventrus et tonitruants qui venaient bombarder, non loin de la ferme paternelle, un pont de chemin de fer. C’était une Amérique guerrière mais généreuse qui venait prêter main-forte à la nation qui l’avait aidée autrefois à conquérir son indépendance.
Faulkner et James furent les premiers auteurs que j’eus à enseigner au début de ma carrière universitaire, à l’époque où une voix chaude, celle de Sim Copans, me faisait découvrir à la radio le jazz et la comédie musicale américaine. Ils furent aussi, bizarrement, les deux derniers sur lesquels j’eus à faire cours en agrégation avant de prendre ma retraite, à l’époque où les médias américains, relayant les hommes politiques, évoquaient avec une pruderie gourmande les traitements de faveur qu’avait reçus le président de sa stagiaire. Du blues au scalp du Mohican : les nuages s’amoncelaient sur l’Amérique, décidément.
Emigré russe naturalisé américain, Vladimir Nabokov allait me faire connaître mes plus grands émois littéraires. Je ne partageais pourtant pas ses opinions politiques sur sa nouvelle patrie, que je considérais aussi un peu la mienne à l’époque. Cependant, le heurt des passions, des enthousiasmes et des rêves me laissait à penser que cette nation optimiste et chaleureuse saurait surmonter les pires orages et échapper à ses démons. Nabokov voyait-il d’où soufflait le vent ? Il préféra terminer sa vie en Europe, finalement.
André Le Vot, grand chasseur de nuages et maître stimulant, me fit découvrir l’auteur de Lolita, et je profite de cette occasion pour lui rendre hommage. Cette découverte correspondait, chronologiquement, avec mes longs séjours aux États-Unis. Il est des fidélités auxquelles on ne renonce pas : je suis toujours l’ami d’André et le fervent admirateur de Nabokov. Et j’aime toujours une certaine Amérique, celle des années soixante et soixante-dix avec ses nuages de poudre et de fumée et ses grands élans d’optimisme et de liberté. Mais il m’est de plus en plus difficile de prendre la défense de celle d’aujourd’hui quand on la critique. J’ai le sentiment, en fait, d’avoir perdu ma seconde patrie. Et pourtant je conserve toute mon amitié à ces innombrables disciples de Thoreau, Bob Dylan et Martin Luther King outre-Atlantique, dont je sens qu’ils craignent de voir un grand rêve se briser, le rêve américain !
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