2004
Revue française d'études américaines
Maurice Couturier
Université de Nice
La patrie perdue
René Tadlov, mentor de toute une génération d’américanistes,
cite dans son récent ouvrage intitulé Cent vues
de l’enclos des nuages, cette phrase de Richard Brautigan : « Nous
tenons chacun notre rôle dans l’Histoire. Le mien, ce sont les nuages. »
L’Amérique a surgi pour moi des nuages sous la forme de gros avions ventrus et
tonitruants qui venaient bombarder, non loin de la ferme paternelle, un pont de
chemin de fer. C’était une Amérique guerrière mais généreuse qui venait prêter
main-forte à la nation qui l’avait aidée autrefois à conquérir son
indépendance.
Faulkner et James furent les premiers auteurs que j’eus à
enseigner au début de ma carrière universitaire, à l’époque où une voix chaude,
celle de Sim Copans, me faisait découvrir à la radio le jazz et la comédie
musicale américaine. Ils furent aussi, bizarrement, les deux derniers sur
lesquels j’eus à faire cours en agrégation avant de prendre ma retraite, à
l’époque où les médias américains, relayant les hommes politiques, évoquaient
avec une pruderie gourmande les traitements de faveur qu’avait reçus le
président de sa stagiaire. Du blues au scalp du Mohican : les nuages
s’amoncelaient sur l’Amérique, décidément.
Emigré russe naturalisé américain, Vladimir Nabokov allait me
faire connaître mes plus grands émois littéraires. Je ne partageais pourtant
pas ses opinions politiques sur sa nouvelle patrie, que je considérais aussi un
peu la mienne à l’époque. Cependant, le heurt des passions, des enthousiasmes
et des rêves me laissait à penser que cette nation optimiste et chaleureuse
saurait surmonter les pires orages et échapper à ses démons. Nabokov voyait-il
d’où soufflait le vent ? Il préféra terminer sa vie en Europe,
finalement.
André Le Vot, grand chasseur de nuages et maître stimulant, me
fit découvrir l’auteur de Lolita, et
je profite de cette occasion pour lui rendre hommage. Cette découverte
correspondait, chronologiquement, avec mes longs séjours aux États-Unis. Il est
des fidélités auxquelles on ne renonce pas : je suis toujours l’ami d’André et
le fervent admirateur de Nabokov. Et j’aime toujours une certaine Amérique,
celle des années soixante et soixante-dix avec ses nuages de poudre et de fumée
et ses grands élans d’optimisme et de liberté. Mais il m’est de plus en plus
difficile de prendre la défense de celle d’aujourd’hui quand on la critique.
J’ai le sentiment, en fait, d’avoir perdu ma seconde patrie. Et pourtant je
conserve toute mon amitié à ces innombrables disciples de Thoreau, Bob Dylan et
Martin Luther King outre-Atlantique, dont je sens qu’ils craignent de voir un
grand rêve se briser, le rêve américain !