2004
Revue française d'études américaines
Anne Crémieux
Université Paris X - Nanterre
A is for Apple…
R U O K ? Wr R U frum ? J’essaye de deviner dans ses yeux. Ses
gestes. Je sais dire yes, no, je connais mon alphabet. Elle me répète les mêmes
phrases. Et puis une liste de mots incompréhensibles. Je comprends Argentina,
Mexico, Africa, Canada. Je la regarde, mon cerveau fonce mais je ne sais pas
quel mot choisir. Plus vite. Comprendre. Répondre. « France ». J’ai dit un mot.
Elle n’a pas compris. Je répète : fran-ceuh, frAhnz, frénsse, frènts. « Ah,
France ! Yuri French ! » Je soupire de soulagement. Elle veut me dire autre
chose, je désespère d’avance. La sonnerie retentit. Ouf ! De quel côté me
diriger ? Elle me dit des tas de trucs. Je lui souris et elle part. Je suis
comme le centre d’un cercle dont des sacs à dos de toutes les couleurs
s’écartent pour rentrer dans des pièces toutes identiques. Elle revient vers
moi. Sans dire un mot, elle regarde le papier que je tiens et m’emmène jusqu’à
la salle où je dois aller. Merci merci merci. Je vais m’asseoir et le prof se
met à parler. Je suis en nage. Je vais pouvoir me reposer. Il a une barbe, une
voix grave, même s’il est quand même un peu jeune. Je regarde les autres. Il y
en a qui se connaissent. Le professeur parle beaucoup. De temps en temps, il
écrit quelque chose au tableau. « Mister Westcoast. Science ». Et d’autres
choses. Personne ne note rien. Il fait l’appel. Je me concentre. Je laisse
passer la lettre A. La lettre B. C’est à moi. Il y a un nom où personne ne
répond. Il le répète. La ressemblance est lointaine. Je lève la main. Il sourit
et me demande quelque chose. Il a une voix qui monte et qui descend. Il parle
de plus en plus lentement. Je le regarde droit dans les yeux et je ne réponds
rien. Il continue de lire les noms sur sa liste.
Facile à dire… Neuf mots, dix sons. Je repasse la phrase dans
ma tête pour ne pas l’oublier. Bien sûr que je suis capable de me débrouiller.
Rien de plus simple. C’est à moi : « I would like a piece of cheese pizza
please »… Je lui répète ma phrase au moins cinq fois. Clairement, j’aurais
mieux fait de m’en tenir au plat du jour comme le reste de la semaine. Mais le
vendredi, c’est pizza. Il a fini par partir, il sert quelqu’un d’autre. Je ne
bouge pas. Je ne peux pas revenir bredouille. Il me faut ce morceau de pizza.
J’attends. Je regarde le jeune qui fait valser la pâte au bout de ses doigts.
Ensuite il la donne à quelqu’un d’autre qui la garnit. Il prend une autre boule
et recommence. Le gros monsieur chauve revient vers moi. Son tablier est tout
sale ; il a les mains blanches et rouges. Il n’est pas du tout sympa. Ça y est,
il me redemande ce que je veux. J’articule bien. Neuf mots, dix sons :
Aïe-woude-laïke-euh-pice-ov-tchiz-pizza-pliz. Il repart. J’attends. Pourquoi y
a-t-il un préposé au valsage de pâte à pizza ? Ça ne m’étonnerait pas que les
autres ne sachent pas faire, surtout le pas sympa qui sert au moins trois
personnes avant de revenir me voir. Il soupire. Moi aussi. Si ça ne marche pas,
j’abandonne. Il me pose une question. Je lui montre la pizza prédécoupée et je
lui crie presque : tchiz. Yuh wanna piece of cheeeese pizzuh ? « YES ! » Je
n’en reviens pas. Il m’a répété exactement la même chose que ce que je lui ai
dit. Il attrape un triangle de pizza et le lance dans le four.
«Everything we did will be on the test. You must learn your
chronologies, know how to spell the names, know your history. It’s a multiple
choice question. You’ll need a number two pencil… »… Il donne les instructions
et je décroche. De toute façon, c’est toujours pareil leurs tests. Quand je ne
sais pas, je réponds au hasard. Quand je ne comprends pas, je réponds au
hasard. En science je demande à Mister Westcoast, parce qu’il m’explique, et
s’il voit que je ne comprends pas ses explications il me montre la réponse avec
son doigt et puis il fait semblant de m’expliquer pour les autres. Avec lui
j’arrive à avoir A. Avec Mister Honey, impossible. Je ne comprends rien à son
accent et je ne lui demande pas pour les questions dures. Stop. Il vient de
dire Napoléon ! Il faut qu’on révise Napoléon… Je ne savais même pas qu’on
avait fait Napoléon. Je tourne les pages de mon livre, et entre l’histoire du
Moyen-Orient et la révolution industrielle, je trouve une photo de Napoléon.
Incroyable. C’était au début de l’année, je n’avais pas dû reconnaître le nom.
Comme l’autre jour où il voulait que je lui dise où vivaient les Bretons. «
Anne, tell us where the Bretons live… » Aucune idée. Je finis par dire « In
England ? ». Il était déçu. Vraiment déçu. Il a dit en France, en Bretagne. Les
Breuh-tons… Forcément. Mister Honey and I are not best friends… Boy did I miss
my chance to impress him !
«Anne, the counsellor wants to see you ». Qu’est-ce que j’ai
fait… ? « Am I in trouble ? » « No, don’t worry, she needs your help, just go
see her. » It’s first period. I don’t like ESOL class that much anyway. I’m
glad to be out with a pass to the counsellor’s. I’m walking the halls real-ly
slow-ly, taking my time, enjoying the break. Knock knock. Come in. Comme les
blagues who’s there que se racontent les autres. Il y a un garçon noir comme en
France assis devant le bureau de Madame Cotter. « Thanks for taking time off
your class, dear. This is Ide. He is from Cameroun and he doesn’t speak any
English. I thought you could be a sweetheart and help him, show him around ».
Ide me regarde. Je vois bien qu’il ne comprend absolument rien à ce qu’elle
dit. Moi non plus au début je ne la comprenais pas. Il n’a pas l’air d’avoir
peur. Il me serre la main sans rien me dire. Mme Cotter me dit de lui montrer les
toilettes, de lui dire où sont tous ses cours, etc. Elle ponctue toutes ses
phrases de « dear » et « honey ». J’ai été voir dans le dictionnaire, et ça
veut dire miel. Comme mon prof d’histoire qui est tout le contraire. On sort
avec Ide. Je lui montre tous les endroits où il doit aller, le gymnase (the
gym), la cantine (the cafeteria), la cour (the school yard). On a plusieurs
cours ensemble. Je lui apprends à dire « Hi ». Je lui explique que si quelqu’un
lui dit « Hello » ou « Hi » il faut qu’il réponde « Hi ». Et s’il revoit la
même personne dans la journée, même si c’est la dixième fois, il faut lui dire
encore « Hi ». C’est comme ça. Ah oui, et puis tout le monde va te demander «
where are you from ? ». Tu réponds « I’m from Cameroon ». Non, «
Ca-m’euh(r)oooon ». Il est bon pour répéter. Il me dit qu’il parle cinq langues
déjà. Il n’a pas du tout l’air d’avoir peur.