2004
Revue française d'études américaines
Étienne de Planchard de Cussac
Professeur émérite, Université de Toulouse - Le Mirail
Rappelle-toi, ô américaniste chenu retiré dans ta ville rose dont le nom brille d’une lueur interlope au cœur du Vieux Carré, comment tu chus dans le creuset du Nouveau Monde. Ton adolescence en une France occupée puis libérée se réfugia dans des lectures d’évasion où des enchanteurs comme Jules Verne, Gustave Aimard, Fenimore Cooper, Jack London, Mark Twain te révélaient une Amérique qui éclipsait la vieille Europe meurtrie. Cette période culmina en cette nuit d’été où, au lieu de réviser ton bac, tu lus d’un trait quelque peu fulgurant, tant le sort de Scarlett te poussait aux chausses, Autant en emporte le vent. Ce fut la chiquenaude initiale qui amorça ton plongeon dans la marmite américaniste, section sudiste.
Ferme sur la supériorité de la littérature britannique, tu ne l’étais plus car tu venais de rencontrer au coin d’un certificat de licence Ernest Hemingway, le plus cher à ton cœur sinon le plus grand. Farewell to Arms t’avait bouleversé et au passage valu la meilleure note qui orna jamais la première page de tes dissertations. Reconnaissant, tu lui consacras un mémoire, et en retour le vieil Ernie, expert en matière de guerre et de violence, t’aida à surmonter la peur et l’angoisse que tu connus pendant ton infructueuse tentative pour garder l’Algérie française. Sa mort, la veille de ton mariage, fut cruellement ressentie.
Et ce qui devait arriver arriva : tu allas confronter ton rêve aux immenses plaines du Middle West, et la pauvreté matérielle de la fac de Toulouse aux splendeurs de l’Université d’Illinois et de son énorme bibliothèque. L’accueil chaleureux réservé à toi, mais aussi à ta femme qui venait de perdre son pays, fut à la source de nombreuses amitiés pérennes et scella une alliance que les errements de la politique américaine ne sauront jamais dissoudre. Tu retrouvas même des cousins dont l’ancêtre avait débarqué à la Nouvelle-Orléans en 1860, juste à temps pour lever le régiment des Zouaves de Louisiane.
Amoureux du pays comme tu l’étais, il était clair que celui-ci allait devenir le centre de ta vie de chercheur. La rencontre de l’œuvre et de la personnalité de George Washington Cable, Sudiste qui avait pris au sérieux la Déclaration d’Indépendance, le congrès à Aussois en 1969 de la jeune AFEA où tu fis la connaissance, entre autres pionniers de l’association, de Maurice Gonnaud qui allait devenir ton patron, les besoins de l’Université du Mirail tant dans le domaine de la littérature que dans celui de la civilisation, la parenté entre les mythes sudiste et pied-noir, tes nombreux séjours outre-Atlantique, tes sympathiques virées à Aix pour retrouver les copains du GRENA, tout cela te poussa dans la marmite, te plongea jusqu’au cou et plus encore dans les études américaines, à tel point que tu les poursuis encore, ayant enfin le temps de publier. Comme Obélix, tu n’es jamais rassasié.