Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.270113739X
160 pages

p. 46 à 47
doi: en cours

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no100 2004/2

2004 Revue française d'études américaines

Nathalie Delgendre

Institut catholique de Paris

Robert Blunt, que je rencontrai pour la première fois à cinq ans, fut mon premier contact avec les États-Unis et, sans doute, l’un des meilleurs. Est-il responsable de mon intérêt pour ce pays, lui qui, il y a dix ans, me voyait prendre la nationalité américaine ? En fait, c’est d’abord par jalousie que je me suis intéressée aux États-Unis. En 1977, j’avais alors neuf ans, mes parents emmenèrent ma sœur et mon frère aînés ainsi que la plus vaillante de mes grand-mères aux États-Unis, promettant au reste de la fratrie que nous irions plus tard. Les années passant, rien ne venait de ce côté-là.
Flouée, je fixais les diapositives lors de ces longues et répétitives séances de projection avec les amis, la famille. Je posais des questions, je m’intéressais, je me lassais aussi des anecdotes sur la vie dans le motor home, me disant qu’avec moi tout aurait été plus simple… On peut le croire, même si je reconnais maintenant détester la vie de groupe dans un espace confiné… J’attendais gentiment un geste pour réparer cet oubli. Il vint en 1986. Je fus envoyée dans une famille américaine au fin fond du New Jersey. La wilderness, toutes proportions gardées. Un choc culturel et le début d’une attirance pour New York où j’allais seule, incarnation du courage, en bus. C’était trop dangereux pour ma famille américaine.
Entreprenante et stoïque, elle finit toutefois par m’emmener, toutes portières verrouillées, vitres remontées, au zoo du Bronx, le lieu le moins dangereux de New York, comme chacun sait. Contente d’avoir accompli son devoir en matière d’ouverture culturelle, elle ne comprit pas mon envie de retourner à New York. Nous étions vraiment aux antipodes. Ma famille « biologique », au moins, avait, je le pensais alors, vécu une « aventure ». Pourquoi pas moi ?
Autorisée à me nourrir de tout ce que je trouvais dans les placards de « ma maison » du New Jersey, affalée sur le canapé devant la télé, accablée d’ennui, je fus transportée de joie quand on me proposa d’assister à une 4-H Fair. J’y vendis des glaces, ne comprenant pas la moitié de ce que l’on me disait mais me surpassant toujours pour aboutir à un rendement très satisfaisant au goût de mes « patrons ». J’étais contente de moi, très franchement. Il fallait que je réitère cette expérience, me disais-je alors.
Quelques années plus tard, à Denver, alors que je sortais à peine de l’avion, June Blunt, la femme de Robert, m’entraîna au zoo, le lieu que l’on m’a toujours montré le plus volontiers, quand j’aurais préféré sillonner la ville. Peu convaincue, vu mon âge avancé, je suivais mon hôtesse. Je vis donc des animaux en cage, mais pour moi le spectacle était ailleurs. Je m’intéressais plus à l’observation des Américains « en liberté » que je croisais.
En fait, mes États-Unis sont une quête, ils sont proches et lointains, ennuyeux et ouverts, inaccessibles et prévisibles. Une question me taraude maintenant : j’aurais donc passé toutes ces années à réparer une « injustice » vieille de bientôt trente ans ?
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