2004
Revue française d'études américaines
Introduction
Marc Amfreville
(Université Paris XII)
Nathalie Dessens
(Université Toulouse II)
Si l’Amérique, avant d’être un pays, est historiquement et symboliquement un territoire de l’imaginaire (au double sens où un imaginaire collectif en est à l’origine et où elle devient ensuite le lieu, le creuset d’un nouvel imaginaire des origines), elle est aussi ligne de fuite, au sens que Deleuze a accordé à ce terme dans un dialogue où il s’agit pour lui de démontrer « la supériorité de la littérature anglaise-américaine » : « Partir, s’évader, c’est tracer une ligne. La ligne de fuite est une déterritorialisation
[1]. »
Ce point de vue constituait un départ (et non pas une limite) pour les réflexions sur l’Amérique des Territoires qui ont animé le Congrès annuel de l’Association Française d'Études Américaines en mai 2003 à Rouen
[2]. Il visait à guider ateliers et communications dans la sphère des études littéraires et civilisationnelles hors des sentiers battus de la Frontière, de la
wilderness comme métaphore d’un inconscient topicalisé et autres figures convenues du discours critique (sauf précisément à les interroger comme clichés).
Il s’agissait – et le présent volume autant que l’ensemble des communications et le dynamisme des débats en ont témoigné – de privilégier un certain regard paradoxal sur différents aspects de notre champ d’investigation. Soulignons à quel point c’est notre objet (les États-Unis) qui oriente ce regard et inscrit dans les yeux de l’observateur la perspective qui l’informe.
Parce que la conquête de ce territoire naît d’une dépossession, parce que son espace se dépeuple dans le mouvement même qui le réensemence d’exilés, parce que sa liberté se construit au prix d’asservissements, parce que la douleur de tout déracinement entraîne immanquablement d’autres violences, enfin parce que toute trace de mémoire porte en elle un corrélat d’effacement, l’Amérique ne cesse de cacher et de dire, de taire et de clamer, de refouler et de cracher l’inhumanité qui la fonde.
L’Europe aurait beau jeu aujourd’hui d’oublier que l’infernal et prodigieux creuset qui mêle et broie est aussi la matérialisation en creux de ses propres visions de justice et du cauchemar de toutes ses intolérances. Le regard que nous portons sur l’Amérique impose un délicat dosage de recul et de sympathie, une prise de conscience simultanée de la fécondité et des bornes de notre position duelle. Si les États-Unis naissent de multiples errances, écrire sur l’Amérique contribue à l’ancrer aux confins d’un trop-plein d’imaginaire et d’un surcroît de réalité. Ne s’agit-il pas pour le critique littéraire comme pour l’historien, le géographe, le sociologue, de réinventer l’écarlate secret d’une lettre qui inscrit ses arabesques entre histoire et fiction, entre aventure individuelle et destinée nationale ?
Pour la réalisation de ce numéro de la RFEA consacré à une sélection problématisée des communications présentées au congrès annuel, notre choix s’est naturellement porté, plutôt que sur un sous-thème comme cela a souvent été le cas, vers les contributions les plus explicitement organisées autour du paradoxe esquissé dans le texte de cadrage. C'est donc l'idée de dé-territorialisation, dialectiquement envisagée dans ses rapports aux territoires, qui a guidé la trame de ce numéro, à travers la notion de représentation du nomadisme et de la sédentarité, celle de l’exil, réel ou intérieur, celle aussi de l’écriture comme lieu d’errance et d’inscription identitaire, dans ces territoires dont les contours demeurent mouvants et dynamiques, et qui font la spécificité des États-Unis. Ont également été privilégiées les réflexions situées à la croisée des disciplines et des discours critiques, parce que ces confluences apatrides permettent d’effacer les frontières et d’ouvrir les horizons.
Les articles retenus doivent donc être considérés, en marge de leur intérêt propre, comme l’émanation de l’esprit même d’un rassemblement qui aura, nous aimons à le penser, contribué à condenser et à stimuler des réflexions inédites et, à l’image des Territoires, plurielles et transhumantes. Ils esquissent, telle une mosaïque instable, les contours de cette dé-territorialisation, de cette projection hors du cadre définitoire, réel ou métaphorique, et nous conduisent à une relecture éphémère de l’espace américain, comme si l'imaginaire, en un mouvement synchronique de fuite et de retour, offrait un port d'escale où ancrer les errances.
[1]
Gilles Deleuze et Claire Parnet,
Dialogues (Paris : Champs, Flammarion, 1996) 47.
[2]
Que soient au passage remerciées Anne Wicke et toute l’équipe rouennaise pour une organisation sans faille et un accueil authentiquement amical.