Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701141729
160 pages

p. 38 à 49
doi: en cours

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no 103 2005/1

2005 Revue française d’études américaines

Les constructions poétiques de Robert Duncan : « only passages of a poetry, no more »

Clément Oudart Université de Versailles Saint-Quentin
After playing a prominent role in the San Francisco Renaissance, Robert Duncan took part in the experiment of Black Mountain College, North Carolina, where a new form of poetic writing was emerging. Laying out the tenets of process writing, Olson’s seminal essay entitled “Projective Verse” left an enduring imprint on Duncan’s poetics of “open form.” Stemming from his need to reconstrue—rather than rebuild—poetic forms, Duncan metaphorizes the locus of writing through the architectural/poetic figure of the “passage.” Duncan’s “Passages,” like Walter Benjamin’s “arcades,” are non-places, where exchanges and transfers occur. Moving from the architectural metaphor to the notion of “architexture,” this paper emphasizes the implications of serial writing in Duncan’s poetry. Articulating, though imperceptibly, language and the Word, philosophy and mysticism, Duncan weaves his palimpsestic text, turning each word, each letter into a cryptogram.Keywords : Robert Duncan, Black Mountain Poets, Walter Benjamin, american poetry, projective verse.
[…] the living centre where there is no composure but a life-spring of dissatisfaction in all orders from which the restless ordering of our poetry comes.
(Robert Duncan, Bending the Bow)
And as to who will copy this palimpsest?
(Ezra Pound, The Cantos CXVI)
Loin d’avoir été anéanti par la dissolution du mètre, le travail de la forme poétique, qui se traduit selon Duncan par un continuel renouvellement, est consubstantiel à l’écriture de la poésie en vers libre. Posée en précepte par Charles Olson et, à sa suite, par les poètes de Black Mountain College, l’inhérence de la forme au langage soulève moins la question de la structure formelle que celle du processus d’engendrement textuel. Si elle est marquée du sceau de l’influence olsonienne, l’œuvre de Robert Duncan (1919-1988) replace néanmoins au cœur de l’écriture poétique américaine la dialectique de la norme et de l’écart, et leurs avatars, la fixité (mètre) et le flux (rythme), le clos et le non-clos, la structure et le processus. La poétique mise en œuvre dans les grands textes modernistes inachevés, Paterson et The Cantos notamment, est fondée sur une architecture préméditée et manifeste, mais en proie à l’aporie : « I cannot make it cohere », déplore Ezra Pound dans le dernier de ses Cantos (816). S’inscrivant en marge de tels projets architecturés, la poésie sérielle développée par Duncan dans « The Structure of Rime » et « Passages » se fonde sur une poétique de l’ouverture (« open form »), qui vise à faire voler en éclats la clôture téléologique du poème. Toutefois, le choix d’une mise en série semble trouver son origine dans la nécessité de structurer la poésie projective. En témoigne l’emploi du trope architectural (« Passages ») et du trope structural (« The Structure of Rime ») dans le titre des deux séquences. Le leurre de la construction architecturale cède vite, cependant. Duncan passe dans ses deux séries de la construction au pur produit de l’esprit (« construct »), pour finalement renvoyer le langage à sa propre architecture intertextuelle et révéler ainsi le processus incrémentiel à l’œuvre dans ses poèmes.
 
Figures architecturales du lieu poétique : passages, structures
 
 
Dans « The Structure of Rime » et « Passages », la mise en série des poèmes répond à la quête d’une nouvelle architecture textuelle compatible avec la « forme ouverte » telle qu’elle est préconisée par Charles Olson dans son manifeste poétique intitulé « Projective Verse » (1950). Pour Duncan, la composition sérielle se doit non seulement d’être inachevée, mais aussi disséminée dans ses divers recueils poétiques. La série diffère en cela du mode d’écriture du long poème moderniste américain, publié en volumes distincts du reste de l’œuvre du poète. Certes la nouvelle architecture employée par Duncan se conjugue elle aussi à une poétique de la citation, fondée sur les modes d’organisation du collage et du montage, et librement adaptée de ce qu’on a appelé, au sujet d’Ezra Pound, la méthode idéogrammatique. Avec la série des « Passages », Robert Duncan ouvre en réalité quelques perspectives architecturales inexplorées par ses pairs. Cette série partage avec le projet des passages parisiens de Walter Benjamin, Das Passagen-Werk (Paris, capitale du xixe siècle : le livre des passages) bien plus qu’une communauté de structure. Également laissé inachevé lors du suicide du philosophe en 1940, The Arcades Project, comme le souligne la traduction anglaise, partage avec les « Passages » duncaniens une réflexion sur un lieu architectural et poétique à la fois emblématique et paradoxal (cf. Collis). Le poème intitulé « The Architecture, Passages 9 » (BB 26-28) rend explicite l’acception architecturale que le poète confère au titre de sa série. Le lieu poétique que Duncan retient de l’architecture est un « lieu de passage », conduit ou couloir, qui confine au non-lieu. Le passage architectural se double du « passage » littéraire, au sens de passage d’une œuvre (les poèmes numérotés de la série), ou de fragment textuel inséré dans le poème. Il a récemment été montré que les ramifications sémantiques de cette notion et les implications d’une pratique citationnelle visant à inscrire le fragment textuel dans le passage littéraire participent d’une même « logique de transit » (McCaffery). Le passage, pour Benjamin, est un lieu de transfert et d’accumulation, un point de contact et d’échange, un lieu-limite qui transcende la distinction entre le clos et le non-clos. Il revêt en outre une dimension sociale. Celle-ci apparaît dans un passage tiré du livre d’architecture d’intérieur Craftsman Homes (1909) de Gustav Stickley que cite Duncan dans « The Architecture, Passages 9 » [1]. L’escalier y est présenté comme un lieu de passage et de lien social : « it forms a link between the social part of the house and the upper regions » (27). Tous les passages cités par Duncan dans ce poème mettent en relief ce qui relie et connecte : « open staircase », « link », « and perhaps French doors opening out upon a porch ». Ce dernier fragment ressurgit dans le poème suivant intitulé « These Past Years, Passages 10 », alors cité plus longuement : « French doors / opening out upon a porch which / links the house with the garden » (30). Étrangement, le passage entre guillemets est cette fois mis en page à la manière du vers libre. L’auteur manipule ainsi sa « marchandise » (Benjamin III 60) qui ressort métamorphosée de son transfert vers l’espace poétique. De même que la porte-fenêtre donne sur une véranda, l’architectural s’ouvre, par quelque passage dérobé, sur le poétique. Le passage émerge dès lors comme un conduit entre le dehors et le dedans, un lieu de transfert, d’accumulation et d’assemblage.
Le mode de composition adopté par Benjamin dans son projet du Livre des passages relève lui aussi de l’accumulation et du collage dans la mesure où s’enchaînent une myriade de citations d’historiens et d’écrivains, auxquelles s’entremêlent les commentaires de l’auteur. « [A] collection of passages so markt / might make up a Xrestomathy », écrit Duncan dans « Spelling, Passages 15 » (BB 48). Cet effort de reviviscence du passé procède d’un travail de la citation qui s’inscrit dans une pratique de la mémoire et de l’histoire. Cela se traduit chez Duncan par des « Passages » textuels où s’accumulent des références à ses pairs et aux textes qui l’ont influencé. Ainsi, dans « The Architecture, Passages 9 », figurent sous forme de « collection » littéraire :
from the bookcases the glimmering titles arrayd keys Hesiod • Heraklitus • The Secret Books of the Egyptian Gnostics
Plus qu’une série de noms et d’ouvrages artificiellement insérés sous forme de liste, les penseurs et textes évoqués sous-tendent véritablement l’œuvre poétique de Duncan et nourrissent sa pensée créatrice. La Théogonie d’Hésiode, le flux héraclitéen, la révélation gnostique et la Kabbale juive alimentent et modèlent l’imaginaire et l’écriture du poète. L’univers poétique de Duncan est également peuplé de références aux Modernistes. Ainsi, pour élaborer sa propre réflexion sur le passage, le poète rassemble dans « Orders, Passages 24 » une citation tirée de « Gerontion » évoquant les « couloirs sombres » de l’Histoire (Eliot 30) et une liste des fondateurs du Modernisme poétique qu’il appelle sa « chrestomathie » :
Down this dark corridor, “this passage,” the poet reminds me,
and now that Eliot is dead, Williams and H.D. dead,
Ezra alone of my old masters alive, let me
acknowledge Eliot was one of them, I was
one of his, whose “History has many
cunning passages, contrived corridors”
comes into the chrestomathy.
(« Orders », Passages 24 [BB 78])
Le vers d’Eliot évoquant la part d’ombre de l’Histoire fait écho aux mystérieux recoins et replis (« recesses ») décrits lors de l’exploration de l’architecture d’intérieur dans « The Architecture, Passages 9 », où Duncan cite à nouveau Craftsman Homes :
[…] it must have recesses. There is a great charm in a room broken up in plan, where that slight feeling of mystery is given to it which arises when you cannot see the whole room from any one place. When there is always something around the corner
(« The Architecture », Passages 9 [BB 26])
Les deux citations, de nature différente, sont reliées par la présence de lieux qui échappent à l’appréhension herméneutique. Duncan, citant Eliot, semble évoquer l’échec d’une maîtrise épistémologique absolue de l’Histoire. Celle-ci conserve inévitablement une part d’inaccessible. Ses passages secrets (« cunning passages, contrived corridors ») sont néanmoins porteurs d’un espoir heuristique pour celui qui les emprunte. Construction imaginaire (« contrived »), métaphore des liens établis par l’intellect (« cunning »), le passage secret a pour vertu de conduire à la découverte et à la connaissance. L’extrait en prose fonctionne également sur plusieurs plans. Intégré dans l’espace du poème, il donne corps à la métaphore de l’espace architectural/poétique [2]. De même que la pièce est une construction, le poème est construit de toutes pièces. Le poète-architecte aménage des zones d’ombre. L’émergence de points de résistance est mise en scène. Le mystère s’avère nécessaire. De même qu’il n’est pas souhaitable pour l’architecte de construire un espace clos, symétrique, privé de toute promesse de surprise, d’effet de volume et de perspective, le poète se doit de créer un espace poétique éclaté. L’apparent refus d’une vision englobante, symbole de maîtrise herméneutique, semble en réalité mettre en mouvement la démarche de Robert Duncan. Son inspiration poétique se nourrit de zones d’ombre et d’obscurité : « (the stage becomes dark) ». Ces mots précèdent immédiatement l’apparition des noms inscrits en lettres vives « the glimmering titles » (BB 26), comme le veut la Kabbale. L’ombre sert de repoussoir au lumineux. Duncan a souligné ce principe dans un entretien de 1978 : « I’ll take a little endarkenment and in my poetry you find me » (Interview 29). Entre ombre et lumière, le lieu architectural du « passage » sert au poète à mettre en évidence des frontières labiles où s’articulent l’intérieur et l’extérieur, métaphores du visible et de l’invisible, du manifeste et du caché. L’imaginaire architectonique du poète n’est pas sans révéler parfois les limites de la figure architecturale pour le lieu poétique. Le non-lieu qu’est le passage architectural (lieu de passage) devient lieu dans l’espace poétique. Le titre du poème « In the Place of a Passage 22 » fait ainsi de l’espace poétique un espace doublement paradoxal : le poème prend place au lieu d’un non-lieu. « At Passages » écrira Michael Palmer, en écho à Duncan (AP). L’espace poétique est le seul lieu où l’imagination (« Grand Mother of Images, matrix / genetrix » [BB 75]) peut se fonder. Ainsi, le passage architectural mène tout droit au passage littéraire, les objets de collection aux fragments textuels, l’espace architectural à l’espace poétique, devenu pour Duncan, après Williams, un « champ d’action » (SE 280).
 
Poétique du champ : le poème en procès
 
 
L’apparente mise en série systématique et structurante semble offrir un leurre que le poète lui-même s’empresse de dévoiler dans son introduction à Bending the Bow (1968). L’acception littéraire du « passage », dans « only passages of a poetry, no more » (SR XXIII, BB 23) n’évoque pas seulement le passage ou fragment d’une série infinie, mais aussi et surtout un fragment d’une configuration incommensurable, celle du langage : « our own configuration entering and belonging to a configuration […] », « Passages of a poem larger that the book […], they belong to a series that extends in an area larger than my work in them » (BB v). De même que dans la philosophie du langage de Wittgenstein, le mot, la phrase et le sens sont des « événements » (Perloff 23), de même, pour Duncan, le poème est un événement dans le langage. Cela se traduit par une poétique où le surgissement du sens est perçu comme signifiant dans le grand schéma cosmologique et sémiologique qu’il appelle « the grand collage signs » (SR XXII, BB 4). La genèse de la poétique projective s’éclaire si l’on met en regard ses deux textes fondateurs, l’essai d’Olson sur le « vers projectif » (CP 239-249) et l’essai de Duncan que l’on trouve en prélude à Bending the Bow (i-x). Olson exhorte ses contemporains (« les fils de Pound et de Williams ») à mettre en pratique une poésie nouvelle, « projective », « ouverte », soit non-métrique et non-close. Il prône un mode de « composition par champ » et s’oppose avec virulence à la forme préconçue, architecturée, finie, que défend alors (« malgré le travail de Pound et de Williams ») le New Criticism. L’injonction est triple. La page ou « surface de composition » est conçue comme le théâtre d’une « kinétique » : « the poem itself must, at all points, be a high energy-construct and, at all points, an energy-discharge ». Ces points-limites que sont les particules linguistiques du poème, appréhendés dans un champ de rapports, s’apparentent aux électrons d’un champ électromagnétique. Le poème est décrit comme un lieu de transfert d’énergie, voire comme le transfert lui-même, une accumulation-décharge d’énergie. Celle-ci participe pleinement d’une « logique de transit », mais se lit aussi comme construction mentale (« construct »), tel que le terme apparaît par exemple dans « Often I am Permitted to Return to a Meadow » (OF 7). En second lieu, intime Olson qui cite en réalité Robert Creeley, l’écriture est régie par un « principe » vital qui modèle le poème, puisque « LA FORME N’EST JAMAIS PLUS QUE L’EXTENSION DU CONTENU », affirme l’auteur avec force. C’est en ce sens que l’on peut évoquer une forme en procès, héraclitéenne (Bending the Bow provient d’un fragment d’Héraclite), forme « rythmique » dont le mode d’organisation, comme l’a souligné Henri Meschonnic, est avant tout sémantique : « Le rythme est l’organisation même du sens dans le discours » (217). Le « procès », en dernier lieu, doit se manifester dans l’écriture comme dans l’expérience de la lecture : « ONE PERCEPTION MUST IMMEDIATELY AND DIRECTLY LEAD TO A FURTHER PERCEPTION, […] must must must MOVE, INSTANTER, ON ANOTHER ! » Nées d’une réflexion sur le langage, ces prescriptions pour une poésie projective ont eu des répercussions sur la poétique développée par Robert Duncan notamment dans son Introduction à Bending the Bow<?Pub Caret?> :
The artist, after Dante’s poetics, works with all parts of the poem as polysemous, taking each thing of the composition as generative of meaning, a response to and a contribution to the building form. The old doctrine of correspondences is enlarged and furtherd in a new process of responses, parts belonging to the architecture not only by the fittings—the concords and contrasts in chronological sequence, as in a jigsaw puzzle— but by the resonances in the time of the whole in the reader’s mind, each part as it is conceived as a member of every other part, having, as in a mobile, an interchange of roles, by the creation of forms within forms as we remember.
(BB ix)
Ce passage-clé ouvre la section presque ironiquement intitulée « Articulations », puisque celles-ci sont précisément intangibles. Elles sont, comme le passage, « absent[es] à [leur] place », selon le mot de Derrida récemment évoqué par Christine Savinel (Aji 214) : « the junctures not binding but freeing the elements of configurations so that they participate in more than one figure » (BB ix). Le poète-architecte construit une charpente faite d’assemblages auxquels manquent tenons et mortaises. L’articulation s’exhibe comme « conjoncteur en retrait ». La figure architecturale est bel et bien « le terme jointure, le nom du pli » (Deguy 66), où s’articule le passage de la conception (« construct ») au poème, ou de la jointure (« fitting ») au pli de la syntaxe (cf. « It must have recesses »). Par le truchement de la polysémie (« polysemous »), des correspondances latentes (cf. « cunning passages ») et de l’interpénétration des éléments minimes du langage, Duncan réaffirme que la production du sens est consubstantielle à la production de la forme, dont il souligne la faculté d’auto-engendrement dans le processus de l’écriture (« the building form »).
Le poème comme « forme-sens » (Meschonnic 224) a partie liée avec l’archè (commencement, commandement), qui chez Duncan entre en résonance avec l’archée, feu central de la Terre ou principe de vie, selon l’alchimie et l’ancienne physiologie du xvie siècle. Le recueil The Opening of the Field tente de dire le Commencement, la scène première de la création. De surcroît, il est le lieu où s’amorce la série « The Structure of Rime », dans laquelle le poète ne cesse de reconnaître la prééminence que s’arroge la « Phrase » :
I ask the unyielding Sentence that shows Itself forth in the
language as I make it,
Speak ! For I name myself your master, who come to
serve.
Writing is first a speech in obedience.
(« The Structure of Rime I », The Opening of the Field 12)
Dans La Pénultième est morte, spectrographies de la modernité, Jean-Michel Rabaté évoque, au sujet de la hantise chez Mallarmé, le « retour de la sentence », du « mystère », qui rejoint « le Mystère de la Littérature » (14-15). La remarque peut s’appliquer à Duncan, dont l’univers obscur ravive des voix d’outre-tombe, des croyances et des mythes. À la manière du style archéologique poundien, tous ces fils s’entremêlent dans une conception à la fois archaïque et moderne du langage, comme le suggère le titre de la séquence « The Structure of Rime ». L’étrange mélange de linguistique saussurienne (« structure »), qu’il utilise d’ailleurs dans son essai sur Edmond Jabès (The Delirium of Meaning), et d’anglais médiéval d’origine francique (« riman » désigne la série et le nombre) et/ou latine (« rime » pourrait aussi provenir de rythmus selon les lexicographes), porte le sceau de l’effort syncrétique et du goût du poète pour l’étymologie, dont il (se) joue en permanence. Le mystère et la magie du Verbe s’inscrivent donc dans le titre programmatique de cette série en forme de prose poétique, qui n’est pas sans rappeler les Illuminations d’Arthur Rimbaud ou Kora in Hell de William Carlos Williams. Dépossédé de tout pouvoir, le poète met en scène son renoncement à « l’interférence lyrique de l’ego » (Olson 247), son effacement face à « l’éminente présence » du poème (« A poem has a commanding presence ») et son entière subordination (« obedience ») à la « Phrase » et « à ce qui se produit » dans le poème (Interview 9). Se pliant ainsi à la Loi du Logos (« a law of words moving » [OF 12], s’imposant des règles dont il est lui-même l’auteur, le poète passe du trope architectural du « passage » au tropisme de la phrase poétique, du non-lieu architectural à l’archée d’une syntaxe mouvante : « I saw a snake-like beauty in the living changes of syntax » (OF 12).
La fascination de Robert Duncan pour le langage de la création poétique se teinte d’une mystique du Verbe (« the Imagination in which Logos is Beginning » [BB viii]), qu’il partage avec Benjamin. Dans son essai Sur le langage, Benjamin laisse affleurer l’espoir messianique qu’il loge dans sa philosophie. Il rappelle la fonction originelle de « dénomination » et de « révélation » du langage : « L’essence spirituelle [de l’homme] est le langage qui a servi à la Création. Le verbe a servi à créer, et l’essence linguistique de Dieu est le verbe » (I 154). Dans The Delirium of Meaning, Robert Duncan évoque l’opalescence de la langue adamique et les lettres vives de la gnose: « In the dark before Creation, the points of the letters appear as scintillations, points of fire ». Ceci évoque l’éblouissement mallarméen « des irisations, des opalisations ou des scintillements », le propre, selon Jean-Michel Rabaté, de cette « couleur indicible du langage » (Rabaté 13). Duncan esquisse une poétique fondée sur ce qu’il appelle une « architectonique du numineux » (trad. in Pétillon 309) : « The numinous is felt as the presence—it is the presence […]. The Numen itself shakes the very language, the words I hope might be no more than words. […] But the myth we are telling is the myth of the power of the Word », confie le poète dans The Truth and Life of Myth (FC 31). Le mystère de la « Sentence » et le mythe du pouvoir du « Verbe » sont autant d’expressions qui ne cessent de mettre au jour l’assimilation du langage au divin. Le principe d’archè qui anime l’écriture commande le poète car celui-ci loge son expression poétique (l’écrit et la voix) dans le Logos, pris dans sa double acception de parole divine et de langage. Si Duncan fait siennes, dans le sillage des Vorticistes et des Objectivistes notamment, les implications esthétiques d’un « champ » magnétisé et énergisé, il confère aussi à celui-ci une indéniable dimension allégorique. S’esquisse alors l’idiosyncrasie d’une poétique d’avant-garde tendue vers une « synthèse romantique » (Palmer). Le champ de The Opening of the Field est décliné en retour à la prairie originelle (« Often I am Permitted to Return to a Meadow »), en pâturage paradisiaque (« the eternal pasture » [OF 7]). Les avatars allégoriques du champ du poème comme lieu édénique de la Création proviennent d’un besoin aigu chez Duncan de ne pas faire du langage le seul lieu de la production du sens. S’ils puisent dans la poétique de Duncan une poétique de l’ouverture et du champ, les Language Poets en éradiqueront d’ailleurs certains excès. Prégnant chez Duncan, le Spiritus (esprit, souffle, inspiration) n’échappera pas aux critiques de la nouvelle avant-garde. « Spirit, with that troublesome, rebarbative capital letter », déplore Michael Palmer, pourtant fervent admirateur et héritier du poète. C’est précisément dans cette tension entre l’allégorique et le littéral, entre la mise en scène des personae de l’écriture et le travail minutieux du signifiant que transparaît l’iridescence de l’écriture duncanienne.
 
De l’architexture au processus incrémentiel
 
 
L’écriture, chez Duncan, procède d’un acte herméneutique, d’une lecture du monde comme texte, celle pratiquée par l’interprétation théosophique et dont l’interprétation freudienne et la sémiologie sont pour lui les pendants modernes. Dans les séries, l’enchevêtrement référentiel aboutit à un tissage mythopoétique et intertextuel de plus en plus serré. Avec « At the Loom, Passages 2 » (BB 11), Duncan donne à lire un palimpseste où s’exhibent la texture et le processus d’engendrement textuel :
A cat’s purr
in the hwirr thkk “thgk, thkk”
of Kirke’s loom on Pound’s Cantos
“I heard a song of that kind…”
my mind a shuttle among
set strings of the music
lets a weft of dream grow in the day time,
an increment of associations,
luminous soft threads,
the thrown glamour, crossing and recrossing,
the twisted sinews underlying the work.
Le fragment cité évoque ce que Pound nomme « l’incrément apporté par associations », à savoir l’augmentation minimale séquentielle d’une variable, le processus d’accroissement progressif ou d’engendrement par associations signifiantes [3]. Celui-ci mène à la densification des rapports tissés entre les mots dans la « complexité » du champ poétique (BB ix), au risque (ou au bénéfice) d’une opacification du sens. Si le poète file, dans le poème, la métaphore du tissage textuel à l’envi, il en démontre aussi le fonctionnement formel dans les premiers vers, où il tisse le texte du chant XXXIX des Cantos d’Ezra Pound dans son propre poème (Pound 193). Le mode d’insertion intertextuelle est multiple. La citation repérée dans le texte par les guillemets est véritablement un vers des Cantos prononcé par la persona d’Odysseus, dont l’Odyssée (traduite du grec, via une version latine, par Pound) sert de trame au début des Cantos. Mais il ne figure pas en italique dans l’original. En outre, le chat et le métier à tisser de Circé y sont également présents : « Desolate is the roof where the cat sat », « of the loom » (193). L’écriture du passage fait subir à la citation originale une série de transformations minimales. Par delà l’emploi de l’italique qui modifie l’inscription textuelle de la voix chez Pound, Duncan rajoute au bruit du métier à tisser décrit par Pound le ronronnement du chat qu’il rend par le signifiant « purr ». De surcroît, il fait précéder la graphie onomatopéique du bruit du tissage – dont il inverse les caractères, car en effet « “thkk, thgk” / of the loom » est le texte de Pound) – d’une graphie cryptique (« in the hwirr thkk ») elle-même inspirée de son travail sur le « Xarakter » et la lettre dans « Spelling, Passages 15 ». Il fait référence à l’O.E.D. dans ce poème : « OE hw /hw/ written w h from the 13th century » (BB 49). Le cryptogramme « hwirr » devient dès lors lisible à la lumière de la citation de « Spelling » : il s’agit de « whirr ». Par cette manipulation de l’élémental linguistique, Duncan met en pratique l’intertexte et le motif du tissage, où « whirr » mène à « hwirr » qui mène à « thkk » et à la citation (déformée) de Pound – et sans doute, en filigrane, aux cryptogrammes joyciens (« Mkgnao ! », « Mrkgnao ! », « Mrkrgnao ! ») employés pour rendre les miaulements du chat dans le chapitre « Calypso » de Ulysses (53-54).
La graphie adoptée par Duncan pour « Kirke », annoncée par la mise en relief de « thkk », provient de cette même méthode de prolifération virale du signifiant dans cette mise en relation triangulaire : « For poetry / is a contagion », écrit le poète dans « Shadows, Passages 11 ». Si Pound écrit « Circe » dans le passage invoqué par Duncan, « Kirké » apparaît plus loin dans son texte (Cantos 194) et ressurgit dans « Spelling » : « I want to see the sound of the names : Kirke, Kalypso / (kalypsis, a curtain or veil), Kybele… » (BB 49). Le travail des étymologies grecques conduit Duncan à travailler la puissance plastique du « K » et du « X » : « Christos, Chronos, chord are spelld with chi, X not / K (kappa) / Xristos, Xronos, Xord » (BB 48). Ce travail du scriptible, jusqu’à la typographie et à l’encre, aboutit au cryptogramme : c’est précisément le travail accompli par Pound avec l’énergie graphique et l’image mentale (phanopoeia) contenue dans et libérée par l’idéogramme. Dans le sillage de Pound, Duncan exploite les possibilités que recèlent l’étymologie et la graphie : « Xristos », par exemple, provient directement de l’architexte des Cantos. Dans le poème « Spelling » se noue un rapport mystique à l’enchantement du signifiant (« spell »), que l’on retrouve explicitement dans le titre espiègle « God-Spell », poème « hors-série » de Bending the Bow : « What we hold to is no more than / words » (133). Le texte duncanien mime le double processus de la révélation, puisque pour les hermétistes, il s’agit de dévoiler comme de re-voiler une vérité rendue « vulgaire ». Tout en dessinant un chemin manifeste vers l’opaque, l’exhumation étymologique et la graphie archaïque visent à révèler les sens cachés des mots. La quête mystique de la révélation amène le poète au travail minutieux de la lettre et du signifiant. Tentant de révéler le secret gnostique par l’écriture, la poésie de Duncan aboutit à une mise en exergue de la lettre comme lieu de la production et de la circulation du sens. Interface entre le littéral et le divin, la lettre est révélée dans toute son ambivalence. Elle recouvre ce qu’elle tente de dévoiler. Figurée dans la noirceur du caractère gras, l’opacité du signe contient en germe une promesse de révélation. L’opacification du sens relève à nouveau d’une mise en scène qui sert en réalité les visées herméneutiques du poète. Soulignant la matérialité de la lettre, Duncan nous rappelle que le signifiant vient enrichir le signifié d’autres signifiés possibles. Les jeux de décomposition du langage montrent que la lettre n’est pas une fin en soi. En tant que signe elle renvoie à d’autres signes. La lettre s’inscrit dans de multiples configurations qui dépassent la série et l’œuvre du poète. Elle exhibe la consubstantialité du poème et du langage et ne cesse d’aménager de nouveaux passages, de tisser de nouveaux liens, d’ouvrir de nouveaux champs.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]La référence est fournie par l’auteur dans les notes de son édition de Bending the Bow. Il s’agit de Gustav Stickley, Craftsman Homes (New York: The Craftsman Publishing Company, 1909).
[2]Cette quête de métaphores nouvelles pour l’espace poétique participe d’une volonté de sans cesse reconfigurer l’imaginaire et la forme de la poésie en vers libre. Richard Rorty décrit avec finesse le nécessaire processus de renouvellement des métaphores, sans lequel elles se figent et se littéralisent : « Old metaphors are constantly dying off into literalness, and then serving as a platform and foil for new metaphors » (16).
[3]La traduction est de Jean-Michel Rabaté, qui propose également la traduction au spectre plus large d’« héritage culturel » (197).
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