Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.2701141729
160 pages

p. 93 à 103
doi: en cours

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no 103 2005/1

2005 Revue française d’études américaines

« Reading slipperwort » : des articulations syntaxiques dans 80 Flowers de Louis Zukofsky

Abigail Lang Université Paris VII–Denis Diderot
This article is an account and analysis of syntax in 80 Flowers, Louis Zukofsky’s final book of poems. Characterized by slippery phrases, elusive kernels and the use of words with several grammatical functions, Zukofsky’s late syntax forces the reader to constantly reconsider snatches of emerging meaning. The numerous transliterations compel meaning to surface via voice and ear, pulling syntax closer to the senses, while the meter, based on word count, is stripped of sensuous expression, made purely intellectual. The many invented compounds also pertain to syntactic development and may question Zukofsky’s former “objectivist” assumptions.Keywords : Louis Zukofsky, poetry, syntax, reading.
 
1. « litter letter words-justice thyme righting » (« Thyme » 350) [1]
 
 
80 Flowers est l’ultime recueil de Louis Zukofsky (1904-1978). Dans ses carnets préparatoires, Zukofsky décrit le projet avant de l’entreprendre :

Plan.Beginning at 70 to finish for my 80th birthday a book of songs called 80 Flowers.
Substance.Only those flowers I have actually seen and whatever botany I can learn in 10 years. […]
Form.8-line songs of 5-word lines: 40 words to each poem, growing out of and condensing my previous books, “A”, All, Arise, Arise, Bottom : On Shakespeare, Catullus, Little, etc.
(Leggott 27)

Ce projet est tout entier déterminé par la mort qui approche. Zukofsky ne verra pas fleurir sa quatre-vingtième année mais achève 80 Flowers qui est publié à titre posthume par sa veuve en 1978. Elle meurt quelques mois après lui. Dès le début de “A”, œuvre majeure de Zukofsky, poème d’une vie et d’un siècle, écrit entre 1928 et 1974, la mort est omniprésente : succession de deuils – celui de son ami Ricky dans “A”-3, de sa mère dans “A”-6, de son père dans “A”-12 –, motif de la résurrection à travers le leitmotiv de la Passion selon Saint-Mathieu et récurrence de l’immortelle (« liveforever »). Dans “A”-12 la fleur s’avoue préoccupation d’immortalité : « He wants impossible liveforever » (237). L’immortalité est une quête impossible que le poète poursuit néanmoins. En prenant comme objet la botanique, Zukofsky explore l’immortalité de l’espèce : l’individu est mortel mais il transmet son patrimoine génétique à ses descendants. Dans 80 Flowers abondent fleurs et fruits, pistils et étamines, oiseaux et abeilles et divers modes de dissémination des graines, façon comme une autre de penser l’amour, la reproduction, la génération. De nombreux poèmes sont dédiés à des membres de sa famille, à ses parents, sa femme, son fils unique. La dissémination des graines suggère un autre accès à l’immortalité, par l’écriture et la publication. Zukofsky avait des raisons de douter de la survie d’une œuvre qu’il avait eu bien de la peine à publier et qui n’avait jamais trouvé de lecteurs en dehors d’un cercle éminent mais limité de poètes. Le projet de Zukofsky est en partie de condenser l’ensemble de ses œuvres, sur le mode de la synecdoque [2], d’en faire littéralement une anthologie – florilège, bouquet, herbier – et une somme, variante de la boîte-en-valise de Duchamp. Remémoration, l’entreprise est aussi commémoration anticipée, entre vœu de longue vie et éloge funèbre avant l’heure. Destiné à son quatre-vingtième anniversaire, ce recueil est un cadeau que le poète se fait à lui-même, un présent. 80 Flowers vient couronner l’œuvre et couronner le poète de lauriers.
La genèse du recueil a été minutieusement élucidée par Michelle Leggott dans Reading Zukofsky’s 80 Flowers. Mais malgré ce que suggère le premier mot du titre, il s’agit d’abord d’une élucidation de la composition, de l’écriture de Zukofsky. Au contraire, on oubliera ici momentanément la genèse de l’œuvre, la multiplicité des références et des réseaux dans lesquels chaque mot est pris pour s’interroger sur la lecture au sens le plus élémentaire – comment lire, comment prononcer les mots, comment découper et accentuer les syntagmes – et observer l’émergence du sens. On négligera aussi provisoirement le sens général de l’œuvre pour se concentrer sur la syntaxe proprement dite, puis sur les interactions de la syntaxe avec la phonétique, la métrique et le lexique, cette quatrième et dernière section étant consacrée à un trait caractéristique du recueil, l’abondance de mots composés.
 
2. « Spirit of quickness reading slipperwort » (« Slipperwort » 341) [3]
 
 
C’est quand on le lit à haute voix que l’idiosyncrasie syntaxique du recueil se fait le mieux sentir. La voix doute, ne sait où couper, hésite où placer les intonations. Si le souffle sait spontanément se reprendre en fin de vers, l’intellect, lui, erre, flotte, peine à prendre pied, à se poser. L’absence de ponctuation est partiellement responsable : le recueil se passe de tous les signes de ponctuation courants, ceux qui indiquent les unités de sens et guident la voix (virgule, point, point d’interrogation…), pour ne conserver que les traits d’unions (signes de liaison) et les apostrophes (signes d’élision) qui, eux, prolifèrent. Mais l’absence de ponctuation n’est pas seule en cause. L’hésitation de la voix est provoquée par la syntaxe même. L’hésitation est ici question d’articulation. C’est à chaque lecteur, à chaque lecture, de choisir ses accentuations et ses intonations expressives, et d’abord de choisir le noyau des syntagmes ; c’est-à-dire simultanément de couper en isolant le syntagme, la suite de mots liés ensemble, et de décider de la fonction grammaticale des mots.
Le poème « Deutzia » (335) illustre bien ce phénomène. En voici les cinq premiers vers :
Lotus of toy china bells
numerous pent amorous white blossoms
recurved gracile japanned gray yellow
stems dewed see your oblong
bluish leaves green cities sacks
Les trois premiers mots du deuxième vers qualifient-ils, en apposition, les clochettes du premier vers ou bien les floraisons à la fin du deuxième ? Mais peut-être « blossoms » n’est-il pas un substantif au pluriel mais un verbe à la troisième personne du singulier qui affirme que le blanc fleurit, tout comme les deux mots « yellow / stems » (3-4) peuvent dire que le jaune perce, s’élance. Les termes « recurved » et « japanned » peuvent être lus comme des participes passés ou des adjectifs. Est-ce le gris qui est japonisant ou sont-ce les floraisons, ou les tiges ? Le verbe « see » est-il au pluriel (les tiges voient) ou à l’impératif ? Le cinquième vers semble d’abord dire que des feuilles bleuâtres verdissent les villes, mais on entend, comme en transparence, que le bleuâtre abandonne le vert, ainsi qu’une opposition entre des feuilles bleuâtres et des villes vertes. Évidemment, certaines hypothèses sont plus plausibles que d’autres, notamment lorsqu’on connaît les caractéristiques de la plante décrite, mais il n’en demeure pas moins que la syntaxe autorise de multiples découpages et articulations.
Il est remarquable que la plupart des mots récurrents du recueil soient des mots qui acceptent deux voire trois fonctions grammaticales: summer, winter, weather, garden, bud, flower, blossom ainsi que les couleurs green, yellow, gray peuvent être verbes, noms, et adjectifs épithètes. Parfois, comme pour les mots spring et fall, le changement de fonction modifie le sens. Dans « Clover » le vers « perennial springers onto bog falls » (337) évoque à la fois le printemps et l’automne, l’élan et la chute. De telles polyvalences sont courantes en poésie, mais la prolifération du phénomène observé dans « Deutzia » le pousse au-delà de la simple ambiguïté et en vient à inquiéter la syntaxe. Syntagmes glissants et noyaux fuyants défont la syntaxe et disséminent le sens: « reading slipperwort […] windsown » (« Slipperwort » 341).
On sait que dans la lecture, l’œil procède par sauts, qu’il ne suit pas les mots pas-à-pas mais saute en avant et en arrière. Ces poèmes donnent à éprouver ce sentiment normalement inconscient. Au fur et à mesure de la lecture, les syntagmes se font et se défont, les mots se recombinent différemment. Un nouveau mot peut venir défaire un syntagme et obliger à une nouvelle combinaison des mots. Il vient rouvrir le sens et le modifier par le réagencement des fonctions grammaticales. Le texte se fait et se défait à chaque moment sous l’œil du lecteur. Ces poèmes amplifient et généralisent parfois au vers entier un phénomène traditionnellement restreint à l’enjambement, ce lieu de surprise, d’attente comblée ou déçue, de nécessaire projection et de possible rétrospection.
À l’articulation de la syntaxe et la phonétique, se pose la question des accents. Alors qu’il se passe de certains signes de ponctuation afin de multiplier les découpages syntaxiques viables et donc les lectures possibles, Zukofsky a massivement recours dans ce recueil aux accents et aux apostrophes. Les accents ont différents usages. Ils servent à indiquer la prononciation d’un mot rare – « Àlow àlow » (« Aloe » 349) – et donc à faciliter la tâche au lecteur, quitte à proposer une autre prononciation plus bas : « a lòw » ; à modifier une prononciation habituelle en exigeant par exemple un accent sur la première syllabe de « mòrel » (« Petunia » 331) alors que le mot, dans toutes ses acceptions, se prononce avec un accent sur la seconde syllabe ; à prévenir l’élision habituelle du « -ed » final : « hair-smoothèd » (« African Violet » 333), « toothèd » (« Coleus » 333). Enfin, il arrive que l’accent vienne préciser la prononciation d’un mot qui en accepte deux. L’accent a alors une valeur diacritique. Le phénomène excède ici le domaine phonétique et a des conséquences lexicales et syntaxiques. En plaçant l’accent sur la seconde syllabe de « shypérfect » (« Sprengeri » 327), Zukofsky indique certes une prononciation mais aussi la fonction grammaticale de « perfect » comme adjectif et non comme verbe. À l’inverse, dans « Venus’s Looking-glass » (329), l’accent sur « perféct » restreint son acception à la forme verbale. L’exemple de « Snowflake » (338) suggère que le choix grammatical n’est peut-être qu’une conséquence d’un impératif sonore. Dans le second vers, « snowflake essày a pace so cloud », le mot « essày » pourrait ne devoir sa forme verbale qu’au fait qu’il serve une translittération du grec dont Zukofsky respecte l’accentuation : « essày a pace so » pour « St Basil Έσιωπησυ, I have kept silent » (HRC). Comment rendre compte de ces accents qui viennent sporadiquement indiquer une fonction grammaticale, clarifier le découpage syntaxique et donc réduire les lectures possibles, à rebours de tout le reste du texte? Sous leur dehors provocateur, ces accents qui ressortissent à la fois de la prononciation et du découpage syntaxique sont les témoins graphiques de l’articulation du son et du sens.
 
3. « madding sun mixen seeded rebus » (« Dandelion » 340)
 
 
Rébus ensemencé ou épépiné, rébus séminal ou dénoyauté, rébus qui sème le lecteur ou lui balise le chemin ? L’expression « seeded rebus » clôt le poème « Dandelion [4] ». Comme la semeuse de Larousse qui souffle sur les aigrettes du pissenlit, Zukofsky sème aux quatre vents. Cette dissémination passe en partie par l’oralité, omniprésente dans toute la poésie de Zukofsky et dont la manifestation la plus extrême est la translittération. Les premières traces de traduction homophonique chez Zukofsky remontent à « A »-9 (1940) qui laisse parfois affleurer l’italien de son modèle, la canzone de Guido Cavalcanti. Plus tard, Zukofsky donne des traductions homophoniques d’extraits du livre de Job (« A »-15), du Rudens de Plaute (« A »-21) et de l’ensemble de l’œuvre de Catulle (Catullus). Dans 80 Flowers, les translittérations concernent de façon systématique le nom latin des fleurs et des plantes décrites : « high more callous » pour Hemerocallis (« Lilies » 339) par exemple. La lecture se fait déchiffrage, décryptage. Zukofsky nous met le nom latin en bouche avant de nous le mettre en tête et sans nous le mettre sous les yeux. Il nous fait ânonner sans comprendre. Il récuse le passage de l’œil à l’intellect et exige un détour par la dimension orale. Dans la translittération, les mots valent pour leur dimension sonore, comme signifiants. Ils valent comme homonymes, à la manière des rébus. Comme dans les rébus, l’identification se fait en un éclair ou pas du tout. Demeure alors un effet d’étrangeté, comme lorsque enfant ou étranger [5], on ne sait où couper un flux sonore. La difficulté du découpage syntaxique est donc répétée au niveau sonore ; et ce d’autant plus que les deux plans ne coïncident pas toujours. En effet, la locution translittérée n’est pas toujours superposable au syntagme grammatical. Dans le vers final de « Queen Anne’s Lace » (229) – « hurdle stands jackdaw-course carried her » – la locution translittérée (Daucus carota, la carotte), n’est pas congruente au syntagme grammatical puisqu’elle débute au milieu du mot « jackdaw ». Le procédé de translittération met deux syntagmes en concurrence et en simultanéité. S’ils valent d’abord par leur son, les mots choisis n’en conservent pas moins leur sens qui se donne en supplément et entre en résonance avec le reste du poème. Dans ce même poème, la locution « umbel if / awry» (pour Umbelliferae) conserve l’ombelle tout en suggérant l’ombrelle en dentelle des nombreuses belles du poème et « awry » vient résonner avec les mots « uneven » et « songflawed ».
Par son recours massif à la translittération et à l’homonymie, le recueil force le sens à émerger par les sens, à faire un détour par la voix et l’oreille avant d’atteindre l’intellect. À l’inverse – comme on va le voir –, la métrique, habituellement destinée aux sens, les court-circuite ici pour s’adresser uniquement à l’intellect. Ce détour et ce court-circuit forment un chiasme. Zukofsky redistribue les attributs, redessine les zones d’influence habituelles des sens et du sens, les échange. Ici, pour le sens, le son fait foi, pour le rythme, le nombre fait loi. Une signification sensuelle et une musique intellectuelle ; un contenu physique et un mètre mathématique.
 
4. « you roughfruited 5-fanwise cinquefoil rival » (« Cinquefoil » 329)
 
 
« I’ve counted words, // selected all my / life » (353) lit-on dans “A”-14 publié en 1964. Zukofsky y inaugure une nouvelle métrique fondée sur le compte des mots. “A”-14 débute avec des vers d’un mot, passe à des strophes de trois vers de deux mots chacun (315-331), puis de trois mots chacun (331-351) et s’achève avec deux strophes d’un mot par vers (358). Toute la prosodie tardive de Zukofsky est fondée sur le compte des mots et ses derniers poèmes – les sections lyriques de “A”-21, “A”-22 et “A”-23 et 80 Flowers – sont écrits en vers de cinq mots. L’idée est confondante de simplicité et de perplexité. En Occident, les mètres ont pu prendre pour unité la durée (mètre quantitatif), la syllabe (mètre syllabique), l’accentuation des mots (mètre accentuel), ou des combinaisons de ces systèmes. Ces mètres s’adressent tous à l’oreille. Avec les calligrammes, les poèmes concrets, les expériences typographiques, on peut envisager une métrique visuelle, destinée à l’œil. En choisissant de compter les mots, Zukofsky inaugure une métrique qui court-circuite les sens pour s’adresser directement à l’intellect. Dénuée de régularité sonore ou visuelle, c’est une métrique qui ne comble, ni l’oreille, ni l’œil, mais l’intellect, une métrique purement mathématique [6]. S’il y a un plaisir pour le lecteur, il s’agit d’un plaisir procuré par la régularité, mais une régularité ici entièrement désincarnée, éthérée, une idée d’ordre. Il reste à faire une étude des ressources et de la portée de cette prosodie qui se propose comme repoussoir ou rivale des métriques traditionnelles et du vers libre que Zukofsky semble renvoyer dos-à-dos : « The pulse of the text doesn’t worry as its editors do to count iambics on their fingers » (Bottom 332) ; « If number, measure and weighing / Be taken away from any art, / That which remains will not be much » (« Anew 14 » Collected Short Poetry 85).
Le choix d’un mètre si peu contraignant n’affecte pas la syntaxe comme le font les mètres syllabiques ou accentuels qui exigent une sélection des mots pour leur longueur, leurs accents, et imposent parfois des inversions. Les interactions de la syntaxe et de la métrique sont moins d’ordre pratique que théorique et viennent ici de ce qu’elles ont toutes deux le mot comme unité – problématique – commune. Cette unité problématique est encore rendue plus complexe par la dimension homophonique qui fait doublement signifier un ensemble de signifiants, pris soit individuellement, soit en groupe, comme rébus (« on no mat appear »). En utilisant des signes comme signifiants, l’homophonie attire l’attention sur la nature particulière du matériau poétique par rapport aux matériaux initialement sans signification qu’utilisent les autres arts (peinture, sculpture, musique…). Partis explorer 80 Flowers par la syntaxe, comme ordre des mots, nous sommes sommés par le recueil de revenir au mot et d’explorer ce qui va s’avérer être une micro-syntaxe.
Dans les premiers mouvements de « A » utilisant ce mètre de cinq mots – pentonoma ? –, les mots, en tant qu’unités de compte, sont « simples ». La preuve que dans 80 Flowers Zukofsky utilise une forme déjà établie est qu’il complique les règles et se fonde sur l’attente du lecteur pour assouplir la définition habituelle du « mot », tout comme la métrique syllabo-accentuelle se permet des substitutions et des irrégularités une fois le mètre établi. Terme récusé par la linguistique, le mot apparaît en tant qu’unité de compte dans 80 Flowers. Fait mot toute suite ininterrompue de lettres et signes typographiques, traits d’unions et apostrophes inclus : horsethyme, stem-square, 10-slender, old-man-and-woman, -of-the-valley, near-ground-axil, t’whom, adam’s, ’d. Le recueil abonde en mots composés, qu’ils soient soudés, liés par un trait d’union, ou par le génitif saxon (’s). La plupart des titres sont eux-mêmes des composés, attestés ou inventés : « Starglow », « Liveforever », « Spider or Ribbon Plant », « Spearmint ». Même si ces compositions sont partiellement imposées par la métrique – pour ne pas dépasser les cinq mots par vers, les quarante mots par poème –, elles deviennent des unités lexicales. Et même si la linguistique a montré que la langue n’était pas une nomenclature, le lecteur aura tendance à prendre ces « mots » comme des unités sémantiques, bien qu’elles défient souvent l’imagination : « bell-looking-glass », « balsam-mean », « bamboo-suh ». En télescopant des mots, en créant des composés inattendus, Zukofsky déplace les catégories et modifie le découpage du monde. En composant massivement son unité de compte, Zukofsky semble aller à l’encontre de ce qu’il prônait dans sa période « objectiviste », lorsqu’il affirmait que le mot est déjà un arrangement, une harmonie [7], et qu’il privilégiait dans sa poésie les « petits mots ». Au lieu de simplifier, d’épurer, d’analyser, il se met tardivement à composer, à synthétiser, à greffer des mots ensemble. « Objectiviste », Zukofsky montrait que l’unité était déjà composée ; dans 80 Flowers, il reproduit artificiellement et ostensiblement ce phénomène.
 
5. « Art to me’s hear stellary » (« Artemisia » 347)
 
 
Avant d’envisager si la poésie tardive de Zukofsky constitue une remise en cause des principes « objectivistes », il convient de s’interroger sur cette prolifération de termes composés. Il ne s’agit là pas seulement de faire des bouquets de mots, des arrangements lexicaux, en prenant les mots comme des touches de couleurs dans un tableau. Même si ces composés ne sont pas tous avérés dans la langue, l’article « Fondements syntaxiques de la composition nominale » (Problèmes de linguistique générale II xi) de Benveniste éclaire ce qui préside à leur formation. Benveniste montre que les composés doivent être envisagés non comme des espèces morphologiques, mais comme des organisations syntaxiques : «La composition nominale est une micro-syntaxe». Ceci vient confirmer l’intuition que les composés de Zukofsky relèvent d’abord de la syntaxe. Benveniste montre qu’un composé comporte toujours et seulement deux termes (dont l’un ou les deux peuvent déjà être composés : cocktail-mixer) et le premier exemple qu’il donne est l’unité couplante du type père-mère. Le travail syntaxique d’accouplement, d’hybridation vient ici imiter la reproduction sexuée des plantes à fleurs. Benveniste conclut en affirmant que la langue est le lieu d’un travail incessant et que les composés sont une de ces classes de transformation ; Zukofsky pourrait donc bien reproduire artificiellement le travail de la langue pour le rendre visible [8]. Les composés représentent la transformation de certaines propositions en signes nominaux, mettant ainsi la prédication en suspens, la transférant au virtuel. Tout ce qui peut renvoyer à une situation actuelle en est effacé. Le contexte, l’espace et surtout le temps sont abolis ; or, plus que jamais, Zukofsky tente dans ce recueil de tenir la mort à distance. La réduction à la notion, au sémantème – dépourvu de cas, de nombre, de genre – trouve un écho dans l’absence de déterminants et de prépositions dans 80 Flowers [9]. Les notions y rayonnent. Ici encore il pourrait s’agir d’une remise en cause des principes « objectivistes ». Surtout, le composé donne le pouvoir de manier comme adjectifs ou noms des propositions entières. Benveniste montre que la composition nominale est une micro-syntaxe qui présente l’avantage de la condensation au point de faire entrer, telles des poupées russes, des propositions entières dans d’autres sous forme d’adjectifs ou de noms. Le composé a donc avant tout le pouvoir de la condensation et sert le projet de condensation radicale entreprise dans le recueil. La composition nominale crée « un répertoire vaste, toujours ouvert, de composés descriptifs, aptes à devenir dénominations scientifiques ou épithètes poétiques, et qui par-delà l’enrichissement qu’ils procurent, entretiennent cette activité métamorphique, peut-être le travail le plus singulier de la langue ». Les caractéristiques de ce répertoire – scientifique et poétique, ouvert et au travail – correspondent au vocabulaire et au projet de 80 Flowers : botanique et lyrique, syntaxe labile et mots lestés.
À l’issue de cette première analyse des phénomènes qui caractérisent la syntaxe du dernier recueil de Louis Zukofsky, il apparaît que 80 Flowers pourrait contredire ou rénover les principes « objectivistes » posés par le poète dans les année trente. Un des traits marquants de ce recueil est l’abondance des noms, des adjectifs, des participes, catégories rejetées par certains modernistes en faveur, d’une part des formes verbales jugées plus actives par Pound, d’autre part des syncatégorèmes (prépositions, articles, pronoms…) jugés moins galvaudés par Stein. Ce retour aux noms, aux adjectifs, et particulièrement à des mots parfois rares, brillants, raffinés, pourrait théoriquement constituer un retour en arrière, une faiblesse pré-moderniste. Mais la lecture des poèmes prouve que Zukofsky y est plus inventif que jamais. Il faut donc en conclure que – comme Stein, bien que différemment – c’est par la syntaxe que Zukofsky rend non seulement ce vocabulaire viable, mais qu’il réussit à aborder les sujets les plus rebattus de la poésie – l’amour, la mort, les fleurs, le passage du temps – pour produire ses poèmes les plus lyriques.
On ne trouve rien dans l’œuvre critique de Zukofsky qui vienne éclairer la syntaxe de ce dernier recueil, si ce n’est peut-être ces quelques lignes dans Bottom : « The poet perfects the mother tongue with eyes and ears until the grammarian and metaphysician see the structures of paradigm in him. His fate then—or choice—is a poetry of grammar, or to forget grammar or hack it. » (391) Le choix de Zukofsky est ici clairement du côté de la machette, de la désarticulation, mais d’une désarticulation subtile. À la garantie de la syntaxe, articulation stricte, hiérarchisée, univoque, Zukofsky substitue une imbrication de différents réseaux articulatoires (syntagmes glissants, translittérations, compostions) qui viennent se superposer aux réseaux lexicaux (dénotation, connotation, citation, jeu de mot…) dans lesquels les mots sont pris. Cette désarticulation subtile s’accompagne d’innovations poétiques aussi majeures qu’une métrique purement intellectuelle et une syntaxe partiellement sensuelle, chiasme esthétique inédit.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Johnson, Kent. “A Fractal Music: Some Notes on Zukofsky’s Flowers.” Upper Limit Music. The Writings of Louis Zukofsky. Ed. Mark Scroggins. Tuscaloosa: U of Alabama P, 1997. 257-275.
·  Leggott, Michele. Reading Zukofsky’s 80 Flowers. Baltimore: Johns Hopkins UP, 1989.
·  Levi-Strauss, David. “Approaching 80 Flowers,” Code of Signals. Recent Writings in Poetics. Ed. Michael Palmer. Berkeley: North Atlantic Books, 1983. 79-102.
·  Stanton, Rob. “‘Art to me’s hear stellary’: Re-reading 80 Flowers”, talk given at the conference LZ100 17-19 September 2004, Columbia University, New York.
·  Zukofsky, Louis. “A”. [California UP: 1978]. Baltimore & London, Johns Hopkins UP, 1993 ; Bottom: On Shakespeare. [Ark Press: 1963]. Berkeley: California UP, 1987 ; Complete Short Poetry. Foreword by Robert Creeley. Baltimore: Johns Hopkins UP, 1991 ; Prepositions. The Collected Critical Essays. London: Rapp & Carroll, 1967; New York: Horizon, 1968. Expanded edition, with a foreword by Hugh Kenner, Berkeley & Los Angeles: U of California P, 1981.
·  Zukofsky, Louis, ed. An “Objectivists’” Anthology. Le Beausset, Var, France & New York: To, 1932. Contient une préface de Zukofsky intitulée « “Recencies” in poetry ». 9-25. Les initiales HRC désignent le Harry Ransom Humanities Research Center, University of Texas at Austin où sont conservées les archives de Louis Zukofsky.
 
NOTES
 
[1]80 Flowers figure dans le recueil Complete Short Poetry. Les références donneront donc uniquement le titre du poème et la page.
[2]Sur l’usage de la synecdoque dans l’œuvre de Zukofsky, voir “The Remembering Words or How Zukofsky Used Words”, ma communication lors du colloque LZ100 17-19 septembre 2004, Columbia University, New York. La mise en mémoire de l’œuvre passée, le processus de condensation au cube a été développé dans une communication faite lors du colloque Vortex « Ars memoriae : mémorisation, remémoration, oubli » (II), 28-29 septembre 2001, Université Sorbonne-Nouvelle-Paris III (en cours de publication). La quête d’immortalité sera abordée dans une prochaine étude, « Phanérogames en cryptogrammes ».
[3]Cette étude tente de mettre en mots une pratique assidue de lecture et de traduction du recueil, jusque-là demeurée instinctive et irréfléchie, en synthétisant les phénomènes observés et en proposant des hypothèses.
[4]Le pissenlit, Taraxacum dens-leonis fleurit plusieurs fois chez Zukofsky qui l’associe à son prénom léonin : « I don’t feel like a lion, but for some reason in Hebrew the word lion repetitiously precedes the sense of my given name » (Prepositions 24). La découpe des feuilles, dite en dent de lion, lui a fait attribuer le nom de dent-de-lion, passé en anglais avec la graphie dandelion. Il apparaît dans la seconde moitié de “A”-9 : « Happy with the dandelion unsorted » (109). Dans “A”-12, le poète rapporte comment son fils a pris une graine de pissenlit aux aigrettes longuement pédicellées pour un bourdon, puis une étoile : « “ […] It’s a bee-star — no! / a bumble-bee star — it’s / a star!” A flying seeded / dandelion, a something –, a jack / a star-feather — and Paul looks / as if it might sting him / as / it floats away into the grass. » (128). Le poème de 80 Flowers qui lui est consacré rappelle l’épisode de “A”-12 (“dumble-dor bumbles”) de (Complete Short Poetry 340), rappelle que Paul est rejeton de Louis, dent de Lion.
[5]Il est d’ailleurs significatif qu’outre les noms latins des plantes, Zukofsky réserve principalement le procédé aux langues étrangères (latin, grec, hébreu) et à des noms propres, donc à des signifiants déjà opaques. Dès le début de l’épigraphe (325), on trouve « Heart us » pour le latin hortus, et dans « Honeysuckle » (338) : « clew men ‘n’ » pour le grec klumenon, « bone sigh » pour le japonais « bonsai », et « sigh loss t’whom » pour le grec xylosteum. Parmi les noms propres enchâssés, encryptés, on trouve des lieux tels « barb A-doze » (« Aloe » 349) et des personnalités : « some mule purchase » pour Samuel Purchase (« Heart’s Ease » 328) ou « eyesack disrailing » pour Isaac Disraeli (« Thyme » 350). Exceptionnellement, la translittération se fait au sein même de l’anglais et devient homonymie ; ainsi les mots « hear it tease » (334) qui inaugurent « Crocus » en pointant la pousse appellent simultanément le lecteur à tendre l’oreille aux enchevêtrements et taquineries sonores.
[6]Ce n’est pas la première expérience du poète de cet ordre. Dans “A”-9 déjà, Zukofsky s’imposait une contrainte draconienne et absolument imperceptible – invisible et inaudible –, celle du compte réglé des consonnes n et r.
[7]Dans l’article-manifeste « An Objective », le mot est décrit comme « minor unit of sincerity » ; avec cette précision : « Granted that the word combination “minor unit of sincerity” is an ironic index of the degradation of the power of the individual word in a culture which seems hardly to know that each word in itself is an arrangement » (Prepositions 13). Et plus bas : « One is brought back to the entirety of the single word which is in itself a relation, an implied metaphor, an arrangement, a harmony or a dissonance. » (Prepositions 14) Ce feuilletage, cette épaisseur des mots, sorte d’hypertrophie de la connotation, est étudié dans « The Remembering Words ». L’expression emblématique « little words » figure dans la poésie et la correspondance de George Oppen, autre poète « objectiviste ».
[8]Ce ne serait pas la première fois que Zukofsky s’emploierait à mettre en évidence un phénomène invisible. La question de l’invisible est souvent présente chez Zukofsky en particulier dans la première moitié de “A”–9 qui se préoccupe d’éléments invisibles et néanmoins efficaces: le travail, la valeur, l’amour, la lumière, une contrainte invisible…
[9]Cela a évidemment de quoi surprendre de la part d’un poète qui intitulait son premier poème « Poem beginning “ the” », son grand œuvre “A”, et écrivait dans un recueil d’articles intitulé Prepositions (en trois sections, For, With, About) : « a case can be made out for the poet giving some of his life to the use of the words the and a : both of which are weighted with as much epos and historical destiny as one man can perhaps resolve » (10).
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