Revue française d’études américaines
Belin

I.S.B.N.9782701147116
112 pages

p. 3 à 4
doi: en cours

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n° 112 2007/2

2007 Revue française d’études américaines

Introduction

Isabelle Alfandary (Université Lumière-Lyon II) Emmanuelle Delanoë-Brun (Université Paris VII-Denis Diderot) Hélène Quanquin (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle)
Les articles qui composent le présent numéro émanent du congrès annuel de l’AFEA qui s’est tenu à l’Université du Maine en mai 2006. La problématique retenue intéresse les études américaines dans leur ensemble et invite à une appréhension transversale de nos champs disciplinaires. La lettre, qu’on la conçoive comme épître, lettre de l’alphabet ou métaphore de l’interprétation, comporte en effet une spécificité américaine en ce qu’elle soulève des questions aussi multiples qu’inaugurales relatives aux origines du Nouveau Monde, à la colonisation et aux relations avec l’Ancien Monde, à la tradition puritaine, à l’immigration, à la découverte et à la constitution du territoire américain.
La lettre, en Amérique, est intimement liée à l’idée de fondation, dans une dialectique entre dépendance et indépendance : la lettre lie le colon à la mère patrie ; à travers elle, il rend des comptes ; par son entremise, il s’affranchit de la tutelle coloniale. Lauric Henneton montre dans son article à quel point le projet historiographique que constitue Of Plymouth Plantation de William Bradford se sait témoignage fondateur et fondamental, traversé par la thématique de l’Amérique terre d’élection. Issue du puritanisme américain, la tradition d’exégèse que représente Bradford perdure à l’époque contemporaine dans les arrêts récents de la Cour Suprême. Les analyses que Renaud Pacoud livre des décisions rendues par la Cour entre 1995 et 2001 sous la présidence de William Rehnquist mettent en évidence les mécanismes d’interprétation de la loi en même temps que les enjeux institutionnels et politiques du « formalisme légal ».
La lettre implique ainsi la possibilité du jeu et la différence. La correspondance qu’elle suscite n’est en aucune manière coïncidence, comme en font la douloureuse expérience les héroïnes de Mary E. Wilkins Freeman, en attente d’une lettre qui n’arrive décidément pas, ou qui arrive trop tard sans plus correspondre à rien. Dans sa contribution, Cécile Roudeau suggère que l’enjeu pour le féminin consiste à se saisir de la possibilité de la différence, de jouer de l’écart induit par la lettre. De même, la poésie de Frank O’Hara relève d’une adresse qui n’a rien d’immédiat et s’en montre bien consciente. Selon Olivier Brossard, les poèmes mettent en œuvre tout le contraire d’une « communication directe » avec leurs destinataires. L’écriture de O’Hara signe le refus de l’immédiateté que pourraient procurer les moyens de communication modernes à sa disposition pour laisser affleurer le désir du sujet lyrique et sa différence irréductible. Des interrogations similaires caractérisent la correspondance qu’ont entretenue, un siècle plus tôt, Emerson et Carlyle, un Américain et un Britannique, à l’heure où l’image photographique commençait à concurrencer la lettre dans l’appréhension et la constitution de l’identité personnelle. Dans une tension entre présence et absence, voilement et dévoilement, s’opère, au fil de l’étude menée par Thomas Constantinesco, la mise en mouvement d’un moi insaisissable dont la lettre devient le support autant que la métaphore.
Entre circulation et distance, l’analyse des lettres américaines ne peut se dispenser d’examiner la question du territoire. La lettre participe du mouvement d’expansion territoriale et contribue à sa justification idéologique. Nicolas Barreyre montre ainsi qu’au xixe siècle la Poste américaine, « expression intégrante de la souveraineté nationale », s’est trouvée au cœur d’un projet de « civilisation épistolaire ». La lettre permet de parcourir la totalité du pays et de le constituer en territoire américain. La question territoriale dans ses relations à la lettre ne cesse de refaire surface et de se déplacer dans l’histoire de la littérature américaine ; Alphabetical Africa de Walter Abish en est une expression contemporaine. Comme le suggère Sylvie Bauer, la littérature américaine arpente la lettre pour mieux se constituer en territoire alphabétique et grammatical, infiniment fécond et réfractaire à toute tentation identitaire ou nationale. Quant à eux, les essais-missives de Rick Bass qu’étudie François Gavillon mettent en scène la quête d’un lecteur-acteur soucieux de sauver des territoires environnementaux qu’il se doit de ne parcourir que par le biais de l’écrit. Nation née de la rupture et de la correspondance, opérant un retour à la lettre par les lettres, l’Amérique continue de s’écrire, à la fois pragmatique et imaginaire, dans un mouvement d’aller-retour incessant où la transaction fait l’objet d’interrogations toujours renouvelées.
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