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Revue française d’études américaines

2007/3 (n° 113)

  • Pages : 132
  • ISBN : 2701147123
  • Éditeur : Belin


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America should acknowledge—even celebrate—its transition to empire and the acquisition of global mastery. What began as a motley band of colonies 225 years ago is now not only the strongest nation in the world but the strongest nation in the history of the world. Americans should be justly proud of this achievement. It has been attained with enormous effort and at great cost.

Jim Garrison, America as Empire, 2004
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The cause of America is in a great measure the cause of all mankind.

Thomas Paine, Common Sense, 1776
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If we are an arrogant nation, they’ll resent us.

George W. Bush, compagne présidentielle de 2000.
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Depuis environ une décennie, le concept ou la notion d’empire revient sur le devant de la scène aux États-Unis. Alors que les mots « impérialisme », « empire » ou « impérial » étaient surtout utilisés par les critiques de la politique étrangère américaine, ils sont maintenant employés par des partisans des interventions américaines hors des frontières des États-Unis. L’empire est décrit par ses nouveaux partisans ou thuriféraires comme étant bienveillant, libéral ou facteur d’ordre et de stabilité (Kagan ; Boot ; Ferguson ; Ignatieff ; ici le mot « libéral » peut s’entendre dans un sens tant français qu’américain). Dans le même temps, les responsables politiques au pouvoir, même les plus interventionnistes, récusent le terme d’« empire ». Ils en font même une différence essentielle entre les États-Unis et l’Europe, héritière des empires coloniaux d’antan.

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Il est donc intéressant d’analyser non seulement l’émergence du nouveau discours impérialiste mais aussi ses grandes similitudes avec le discours impérialiste du tournant du siècle précédent, voire des débuts de la République américaine. En nous inspirant des travaux de Michael Hunt, nous chercherons à dégager ce qui fait la spécificité de ce retour en grâce du discours impérialiste, et notamment de sa réappropriation par certains liberals (progressistes), comme Ignatieff, ou de ses reformulations universitaires dans des discours comme celui de Joseph Nye dans sa défense du soft power qui évoque un impérialisme soft (doux) [1]  Voir son Bound to Lead (1990) ainsi que The Paradox... [1] . Il ne faut pas, évidemment, se méprendre sur la nouveauté de ce retour du discours impérialiste. En 1994, dans sa somme intitulée Diplomacy, Kissinger écrivait : « For the greatest part of humanity and the longest period of history, empire has been the typical mode of government. Empires have no interest in operating within an international system ; they aspire to be the international system. Empires have no need for a balance of power » (21). Thucydide, au ve siècle avant JC, pensait déjà que « les grands pays font ce qu’ils veulent, tandis que les petits pays acceptent ce qu’ils doivent accepter » [2]  Cité par N. Chomsky (16). [2] , ce qui évoque assez bien les rapports aujourd’hui appelés impérialistes. La nouveauté aux États-Unis concernant le retour aux discours typiques du xixe siècle réside donc surtout dans l’affirmation publique des bienfaits de l’empire. Nous commencerons donc par aborder le problème de la définition du concept d’empire puis nous procèderons à un bref rappel historique.

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Par ailleurs, en examinant les divers auditoires, c’est-à-dire le public visé et les choix politiques et idéologiques des néo-impérialistes, nous tenterons d’analyser la portée de ces discours. Si anti-impérialistes et néo-impérialistes semblent maintenant partager un vocabulaire, leurs approches restent évidemment contradictoires. La ligne de partage sur l’empire n’est ni entre ces catégories mal définies que sont les « progressistes » et les « conservateurs » ni entre la gauche et la droite. D’ailleurs une gauche humanitaire et interventionniste a souvent préparé le terrain idéologique qui, un temps, a été favorable aux néo-conservateurs.

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Ensuite, nous tenterons de montrer que derrière la diversité discursive, néo-impérialistes progressistes et conservateurs, d’une part, et responsables politiques critiques de l’empire, d’autre part, ont souvent des objectifs et des représentations communs qui ne surprendront pas les historiens des États-Unis. En dehors des États-Unis, les termes du débat sont fort différents et cet aspect sera rapidement évoqué. Nous conclurons par une évaluation des forces et des faiblesses de l’hégémonie américaine qui peuvent expliquer la teneur des divers discours.

Problèmes de définition

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Parler de l’empire américain pose tout d’abord des problèmes sémantiques et politiques. Le mot « empire», qui vient du latin imperium (pouvoir absolu, pouvoir de donner des ordres de disposer de la force publique, et en anglais : « A sphere of power or dominion ; an empire ») a pris au fil du temps des connotations souvent négatives. Il est fréquemment utilisé de façon métaphorique. L’époque de la décolonisation, qui a surtout impliqué l’Europe, a changé la valence du terme qui, de positif et glorieux, est devenue péjoratif, d’abord à gauche de l’échiquier politique, puis presque dans tous les mouvements. Aux États-Unis, le lien entre colonialisme et empire n’est pas de même nature puisque les États-Unis se définissent comme anti-colonialistes depuis leur naissance et ne lient pas les deux phénomènes de la colonisation et de l’empire comme les Britanniques ou les Français. Une longue tradition anticolonialiste va de John Quincy Adams à Woodrow Wilson, Franklin Roosevelt et John Fitzgerald Kennedy. Roosevelt voulait ainsi démanteler les empires britannique, français et néerlandais alors même que les métropoles coloniales étaient les alliés des États-Unis durant la Seconde Guerre mondiale [3]  Voir, par exemple, J. Nichols. [3] . Cette déconnexion entre colonialisme et impérialisme dans les représentations américaines est un facteur important qui explique pourquoi tant de responsables politiques refusent que le terme d’empire soit appliqué aux États-Unis.

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Répondre à la question : « les États-Unis sont-ils un empire ? » implique évidemment de répondre tout d’abord à la question : qu’est-ce qu’un empire ? Comme le souligne Justin Vaïsse : « Comme “empire” est synonyme de “pouvoir”, on peut établir une sorte de continuum, des formes historiques les plus dures d’exercice de ce pouvoir, comme l’annexion ou l’épuration ethnique, à ses formes les plus douces, comme le soft power ou la simple influence diplomatique [4]  In M. Wieviorka. Les problèmes de définition sont abordés... [4] . » L’empire peut donc se définir comme la prise de contrôle par un État d’autres États ou territoires et leur administration ; il s’agit alors d’un empire formel. Charles Maier consacre toute une section de son livre intitulé Among Empires à la question « What is an Empire ? ». De nombreux historiens limitent la définition de l’impérialisme américain à une période qui va de 1898 à 1946, soit de la guerre hispano-américaine à l’indépendance effective des Philippines. Selon cette définition, les États-Unis n’auraient été impérialistes comme les Européens que pendant un demi-siècle. Cette période est alors perçue comme une aberration dans une histoire vue surtout comme non-impérialiste [5]  Dans un article publié par Le Débat, « Empire ? Quel... [5] .

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Cette définition a minima permet d’exclure toute une série de phénomènes que d’autres considèrent comme relevant de l’impérialisme. Ainsi l’expansion territoriale aux dépens des Amérindiens, pourtant considérés comme vivant dans des pays souverains au tout début de la République américaine [6]  Cette fiction juridique n’a pris fin qu’en 1871 lors... [6] , puis aux dépens du Mexique au milieu du xixe siècle est appréhendée selon des catégories politiques différentes de l’impérialisme. Il en va de même pour l’expansion réalisée grâce à l’achat de terres à la France (Louisiane) ou à la Grande-Bretagne dans le Nord Ouest ou encore à la Russie en ce qui concerne l’Alaska. Les États-Unis ont pourtant étendu leur imperium formel sur toutes ces terres habitées et/ou administrées par d’autres peuples et nations. L’expansionnisme est alors un impérialisme qui n’est pas toujours reconnu comme tel [7]  Voir l’ouvrage de T. Bender et notamment le chapitre... [7] . Le problème n’est pas purement sémantique. Si un pays se sent investi d’une destinée manifeste et conquiert des terres considérées comme inhabitées ou vierges (Vacuum Domicilium) alors la notion d’imperium ou même de colonie ne s’applique pas dans l’imaginaire politique de ce pays. L’expansion territoriale des États-Unis, pourtant acquise aux dépens d’autres peuples et nations, est vécue comme une appropriation de ce qui était destiné à être américain et donc une accession à la normalité sanctionnée par la Providence. Pour l’historien Frederick Jackson Turner, l’expansion territoriale, la frontier, est la base de la constitution des valeurs américaines mais aussi l’avancée de la civilisation qui gagne contre la barbarie. Ces thèmes, que Theodore Roosevelt incarne aux États-Unis, sont très proches de ceux des impérialistes européens qui se vivent comme progressistes.

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De nombreuses voix américaines se sont élevées contre ces formes d’impérialisme, qui vont de la spoliation des peuples amérindiens avec occupation de leurs terres, au vol organisé d’un territoire lointain (Hawaii). Souvent, ces voix anti-impérialistes récusent l’idée de la destinée manifeste ou celle du vol des terres indiennes accompagné d’un génocide (ou d’un ethnocide comme préfère dire Elise Marienstras à la suite de Robert Jaulin [8]  É. Marienstras (1980). [8] ), mais elles ne se placent pas dans une perspective anti-impérialiste telle que nous la connaissons depuis la seconde moitié du xxe siècle. John Quincy Adams parle des valeurs de l’Amérique, Emerson et Mark Twain dénoncent la mauvaise foi et l’hypocrisie ; le débat ne s’instaure pas autour du terme « empire ».

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Historiquement donc, alors même que les États-Unis se créent un empire continental, à l’instar de la Russie au même moment, il n’y a pas de controverses sur l’empire. Le fait que l’expansion territoriale se fasse dans un continent peu peuplé et que les colons américains deviennent très rapidement majoritaires dans les espaces conquis joue son rôle. L’un des freins à l’expansion sur des terres mexicaines est le racisme : intégrer ou assimiler une population étrangère nombreuse et dite inférieure sur le plan « racial » a fait reculer les annexionnistes. Le désir d’américanisation passe par l’anéantissement de populations moins nombreuses ou par leur extrême marginalisation. Cependant, avant l’occupation de Cuba et des Philippines, les États-Unis n’ont pas l’expérience d’un imperium exercé dans un pays très peuplé, ce qui les différencie des Espagnols, des Britanniques ou des Français partis à la conquête du monde, dont la pratique coloniale se confond avec la pratique impérialiste. On peut, par contre, voir là quelques similitudes avec l’impérialisme han en Chine qui passe par l’extrême domination numérique d’un groupe ethnique. Cependant, notre objet ici n’est pas comparatiste : cette mention d’autres impérialismes vise à éviter la tentation de l’essentialisme.

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Ainsi, lorsque Woodrow Wilson ou Franklin Roosevelt travaillent au démantèlement des empires européens, il n’y a pas pour eux de contradiction entre l’expérience historique des États-Unis et les exigences politiques formulées à l’encontre des colonialistes européens. Pour Wilson, le monde entier rêve de devenir américain ; il n’y a donc pas de domination de l’autre mais une réponse à son désir de progrès et d’américanisation. Cette représentation est bien évidemment problématique, comme devaient le penser les Mexicains qui virent les États-Unis de Wilson intervenir fréquemment dans leur pays. Elle structure cependant un imaginaire politique américain dont on voit toujours les traces chez George W. Bush. La politique dite de la « porte ouverte » (Open Door) théorisée par John Hay et mise en pratique par Wilson en particulier mais aussi par Franklin Roosevelt préfigure déjà les formes d’impérialisme récent qui ne passent pas nécessairement par une occupation territoriale, comme durant les années Clinton.

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Après 1945, le monde et la politique étrangère américaine évoluent rapidement. Certes, le président Truman déclare toujours, en mai 1947, « The whole world should adopt the American system. The American system can survive in America only if it becomes a world system. » [9]  Cité par J. Nedeverveen Pieterse. [9] Néanmoins, les empires coloniaux européens, sauf le russe, se délitent et l’imperium informel américain s’affirme. C’est toujours la définition de Justin Vaïsse qui nous sert ici (« on bascule de l’emprise directe à l’influence ou au contrôle, du champ intra-étatique au champ inter-étatique ») [10]  « Quatrième figure, celle de l’empire informel. C’est... [10] . Les États-Unis favorisent l’écroulement de l’empire britannique, soutiennent la France au Vietnam avant de répéter son erreur dans le même pays, mais critiquent celle-ci pour sa politique coloniale acharnée en Algérie. L’anticolonialisme américain a des aspects économiques et se combine avec un anticommunisme qui lui-même n’est qu’un sous-ensemble d’une politique plus vaste et ambitieuse de création d’un ordre mondial. De la NSC 68 (National Security Council) de 1950 au document intitulé Defense Planning Guidance révélé par le New York Times en 1992, la nouvelle stratégie américaine de création d’un ordre économique mondial dirigé par les États-Unis n’a pas beaucoup varié. La préférence pour le commerce a d’ailleurs de solides racines historiques puisque John Adams affirmait déjà que « les affaires des États-Unis avec l’Europe relevaient du commerce, pas de la politique » (Haine 161). Il s’agit de piloter l’ordre mondial créé par la prééminence américaine à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. L’anticolonialisme et même l’anticommunisme ne sont que des moyens visant à cette fin. La rhétorique anticolonialiste, voire anti-impérialiste, tout comme l’anticommunisme accompagnent parfois ou même légitiment des pratiques impérialistes de type plus ou moins formel, en Amérique latine, par exemple. Depuis la chute de l’URSS et la conversion de la Chine à l’économie de marché, la rhétorique de lutte contre les États voyous, d’abord, puis celle de la lutte contre le terrorisme après le 11 septembre, ont certes remplacé les discours de Guerre froide, mais l’objectif sous-jacent d’une hégémonie géopolitique et commerciale reste le même. Il s’agit, comme le dit la NSC 48, d’œuvrer pour « the establishment of conditions favorable to the export of technology and capital and to a liberal trade policy throughout the world » (Schwarz 92-102). Le terme « hégémonie » est-il synonyme d’« empire » ou doit-il être réservé aux conquêtes territoriales ?

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L’administration Bush a parfois, depuis 2001, dit plus clairement les choses que les précédentes en adoptant ouvertement le discours de la Defense Planning Guidance qui, d’ailleurs, avait été rédigé par deux néo-conservateurs, Richard Perle et Lewis Libby, proches des cercles du pouvoir ; ce discours lie ouvertement le militaire à l’économique. L’administration Clinton, pour sa part, était dans la droite ligne de la diplomatie économique qui unissait puissance commerciale et soft power, sous l’influence de son théoricien Joseph Nye. Néanmoins, les responsables au pouvoir, tant républicains que démocrates, ont toujours rejeté la notion ou le terme d’« empire », tout au moins dans les discours officiels ou l’espace public, mais pas forcément dans les pratiques [11]  Dans un article du New York Review of Books (9 juin... [11] . Un empire informel n’a pas besoin de se désigner comme empire. Les connotations négatives rattachées au mot « empire » peuvent expliquer la prudence officielle qui préside au choix de termes comme « prééminence », « souveraineté » ou même « leadership » plutôt qu’« empire », « impérialisme » ou « hégémonie ». La population américaine ne se perçoit pas, dans sa majorité, comme impérialiste [12]  « For all their rhetoric about an “American century”... [12] . En 1999, George W Bush avait déclaré : « America has never been an empire. We may be the only great power in history that had the chance, and refused – preferring greatness to power and justice to glory » (Ferguson 6) [13]  Discours du 19 novembre 1999. [13] . En juin 2002, dans un discours tenu à West Point qui annonçait la National Security Strategy de septembre, le président Bush réaffirmait : « America has no empire to extend or utopia to establish. We wish for others only what we wish for ourselves — safety from violence, the rewards of liberty, and the hope for a better life [14]  Disponible à l’adresse suivante hhttp:// www. whitehouse.... [14]  ».

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Pour clore cette section et pour introduire la suivante on peut citer Eric Foner qui dans une recension d’un ouvrage américain écrivait, dans la London Review of Books :

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Is the United States an empire? Only in the US could such a question even be asked. To the rest of the world, the answer is obvious: the US is perhaps the most powerful empire the world has known. Empire means dominion, the desire and ability to determine the fate of peoples near and far. And in every index of power – “hard” and “soft”, military, economic and cultural – the US far exceeds all other nations. [15]  Recension de Fred Anderson et Andrew Cayton, The Dominion... [15]

Le retour en force de la rhétorique impérialiste

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Les dénégations officielles s’accompagnent cependant d’un florilège de publications et déclarations d’experts, de pundits ou de conseillers proches des cercles de pouvoir vantant les mérites de l’empire américain ou affirmant son inévitabilité, voire son inscription dans la normalité historique. En 1998, Robert Kagan a publié un article intitulé « The Benevolent Empire », dans lequel il faisait l’apologie d’un empire différent des autres car il s’efforçait de faire le bien [16]  Sur l’aspect « missionnaire du bien » (lutte contre... [16] . Des universitaires et journalistes comme Michael Ignatieff ou Jay Tolson placent l’idée d’empire au centre du débat public. Max Boot en fait l’apologie en se référant explicitement à l’empire britannique, ce que fait aussi l’historien britannique Niall Ferguson qui enseigne aux États-Unis (à Harvard après New York University) et pour qui l’empire américain est un empire qui, comme d’autres avant lui, apporte la stabilité. Nombre de livres portant sur l’empire ont été publiés dans les cinq dernières années qui soit critiquent l’empire américain (par exemple ceux de Bacevich et de Chomsky), soit célèbrent la stabilité internationale qui résulterait de la domination américaine. Comme le dit Nye : « Indeed the word “empire” has come out of the closet » (2003, 60). Michael Mann, dans Incoherent Empire, écrit à propos des néo-impérialistes : « They tend to avoid terms like “militarism” and “imperialism” but they like the resonance of the noun “Empire” and its adjective “imperial”. These terms suddenly seem full of noble, civilizing, even humanitarian sentiments. The Empire will bring peace, freedom and democracy to the world » (9).

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La dernière décennie est donc un moment historique intéressant : alors qu’au milieu du xixe siècle l’empire faisait à peine débat dans les sociétés impérialistes tant les anti-impérialistes étaient faibles numériquement, et alors qu’après la Seconde Guerre mondiale et la décolonisation, les mots « empire » et « impérialisme » étaient utilisés surtout par les anti-impérialistes, aujourd’hui thuriféraires et opposants semblent revenir à un accord sémantique, qui n’est d’ailleurs que sémantique puisque les différences politiques restent bien présentes. Ce moment de retour en grâce de l’empire et de l’impérialisme que Charles Krauthammer, auteur dit néo-conservateur, avait appelé « le moment unipolaire » en 1990, correspond à la montée en puissance de ceux que l’on appelle précisément les néo-conservateurs, ce alors que la Guerre froide est terminée et que les États-Unis ont montré leur puissance sans égale lors de la Guerre du Golfe en 1990-91. Krauthammer donnait déjà les arguments essentiels des néo-impérialistes : « Our best hope for safety in such times, as in difficult times past, is in American strength and will—the strength and will to lead a unipolar world, unashamedly laying down the rules of world order and being prepared to enforce them. » Avant même le retour du mot « empire », tous les éléments de la justification impérialiste sont en place : la prédominance américaine dans tous les domaines (militaire, économique, culturel) est un fait qui doit s’accompagner d’une hégémonie stabilisatrice, comme cela a toujours été le cas dans le passé pour d’autres empires.

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Les néo-conservateurs ou une nouvelle droite intellectuelle moins formaliste que la droite au pouvoir sous Reagan et sous les deux Bush décident d’appeler un chat un chat alors que les conservateurs traditionnels, si l’on peut dire, c’est-à-dire souvent des « réalistes » en matière de politique étrangère, font partie de ceux qui nient l’existence de l’empire [17]  Dans son livre intitulé L’Amérique Nouvelle Rome, Peter... [17] . Pour les premiers, puisque l’hégémonie américaine est si patente et bienveillante, il faut l’appeler par son nom et ne plus prendre de précautions oratoires ou purement sémantiques. Cette « avant-garde intellectuelle », qui ne se soucie pas de gagner des élections et dont certaines inspirations se trouvent plus à gauche sur l’échiquier politique, peut revendiquer l’empire et tenter de transformer les connotations du mot dans l’espace public. Le « moment unipolaire » autorise une plus grande liberté linguistique car il n’y a plus d’ennemis véritables à craindre ou d’alliés à rassurer. Ainsi, l’arrogance de la superpuissance a des prolongements sémantiques. Une évolution que notent des auteurs comme Pierre Hassner. Un auteur comme Tony Smith souligne, lui, les continuités au moins rhétoriques entre humanitaires libéraux en faveur d’interventions militaires (liberal hawks) et néo-conservateurs.

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Les déclarations de Donald Rumsfeld nous aident à comprendre ces évolutions. Ferguson a fait figurer en exergue de son livre l’une de celles-ci, faite juste avant la guerre en Irak en 2003. Le ministre de la Défense y affirme : « We don’t take our force and go around the world and try to take other people’s real estate or other people’s resources, their oil. That’s not what the United States does. We never have and we never will. That’s not how democracies behave. That’s how an empire-building Soviet Union behaved but that’s not how the United States behaves » (1). On voit ici la mince différence entre archéo-conservateur au pouvoir et néo-conservateur intellectuel : Rumsfeld s’en tient à la vieille différence entre colonialisme et impérialisme et nie la brutalité des États-Unis et d’autres démocraties, pourtant bien établie sur le plan historique, pour mieux se distinguer d’un ennemi, celui de la Guerre froide. Ferguson cite cette phrase pour illustrer ce qu’il appelle le « déni de l’empire ». Pour lui comme pour Krauthammer, les Américains doivent apprendre à surmonter leur timidité linguistique et à assumer ouvertement leur statut impérial car cela correspondrait à leur puissance véritable.

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Deux chercheurs américains, Jack Snyder et Charles Kupchan, dont les analyses historiques concernent surtout d’autres pays que les États-Unis (dont ils parlent cependant en fin de volume) ont proposé une typologie des ambitions impériales, de leurs causes et conséquences [18]  J. Snyder, Myths of Empire ; C. Kupchan, The Vulnerabilty... [18] . Ils soulignent tous les deux qu’une grande vulnérabilité ou un grand désir d’expansion peuvent conduire à une fuite en avant impériale dont les résultats sont aux antipodes de ceux escomptés. Aujourd’hui, les États-Unis sont entrés dans une ère apparemment unipolaire après 1991, et ont pu effectivement intervenir dans des régions du monde traditionnellement contrôlées par l’ex-Union soviétique, à commencer par tous les États ex-soviétiques tant en Europe qu’en Asie. Le regain hégémonique ou impérial d’après la Guerre froide correspond donc bien à un moment de force ou de déséquilibre géopolitique en faveur des États-Unis.

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Certains analystes produisent des interprétations totalement discordantes, qui vont d’une perception d’une hégémonie américaine écrasante que rien ne peut remettre en cause à la perception d’un déclin fortement amorcé, sans que ces positions recoupent les clivages idéologiques traditionnels ou les positions concernant l’existence même d’un empire américain. Ainsi, un auteur comme Chalmers Johnson, connu pour son ouvrage intitulé Blowback, fait l’inventaire des bases américaines à travers le monde dans un autre ouvrage intitulé The Sorrows of Empire, dont l’objectif est clairement annoncé dès la première page :

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As distinct from other peoples on this earth, most Americans do not recognize—don’t want to recognize—that the United States dominates the world through its military power. Due to government secrecy, they are often ignorant of the fact that their government garrisons the globe. They do not realize that a vast network of American military bases on every continent except Antarctica constitutes a new form of empire (1).

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Johnson s’attache à montrer que les États-Unis sont un empire classique et que la mondialisation est une forme d’impérialisme faisant de William J. Clinton un impérialiste plus efficace que George W. Bush. Sa référence théorique concernant l’expansion est Hannah Arendt, qui dans son ouvrage intitulé The Origins of Totalitarianism (1958) consacre toute une partie à l’impérialisme. Comme Ferguson, Johnson tente donc de convaincre les Américains que les États-Unis sont bel et bien un empire mais, au contraire du premier, il cherche à montrer que les Américains rejetteraient l’empire s’ils étaient conscients de la nature impériale de leur pays.

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Deux auteurs français, idéologiquement éloignés de la gauche, Eric Denécé et Claude Revel, décrivent les mécanismes et processus de l’exercice de la puissance américaine qui lie le militaire à l’économique en passant par le renseignement et l’influence juridique. Ils couvrent en partie le même terrain que Nye ou Johnson mais, même s’ils parlent de « tentation impériale », ils n’offrent pas de discussion théorique de l’empire et s’intéressent surtout à l’hyperpuissance américaine. Ils s’adressent à un public français qu’ils veulent informer et armer pour une réaction à la domination américaine, qu’ils estiment cependant tout à fait normale étant donné la puissance et l’inventivité des États-Unis. Leur propos est donc politico-pédagogique mais le lectorat visé est différent de celui des auteurs américains. Ce passage par un ouvrage français permet de mieux comprendre la soudaine explosion éditoriale américaine traitant de l’empire. Le débat est américano-centré et oppose les partisans de l’hégémonie américaine, supposée être bienveillante et bénéfique, à ceux pour qui l’empire est coûteux et ne correspond pas aux valeurs américaines, valeurs qui seraient anti-impérialistes depuis le soulèvement anti-britannique que constitue la guerre d’indépendance américaine. Ce débat est essentiellement un débat de politique intérieure et une lutte de propagande. Comme le note Chalmers Johnson, la notion d’empire américain est fort répandue en dehors des États-Unis mais provoque un intense débat dans la métropole elle-même [19]  Walden Bello, dans The Dilemmas of Domination, écrit... [19] . Tous ces débats ont donc un ancrage géopolitique assez différent selon les lieux et les rapports affectifs et/ou idéologiques avec les États-Unis.

Croisements et complexités idéologiques

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En 1999, Patrick Buchanan, généralement considéré comme « archéo ou paléo-conservateur » et xénophobe se plaçant à la droite du parti républicain publiait un livre intitulé : A Republic not an Empire : Reclaiming America’s Destiny. Par la suite, ses articles contre la guerre en Irak et contre les néo-conservateurs ont été mis en ligne sur des sites de gauche opposés à la guerre. Son opposition à l’empire est rhétoriquement semblable à celle de Bush fils et se trouve donc fondée sur une certaine perception des valeurs et de l’histoire américaine. Buchanan accuse cependant une autre fraction de la droite de trahir ces valeurs et de ne les invoquer que pour masquer la nature impériale des interventions américaines. Des auteurs comme Ivan Eland, spécialiste en matière de défense, ou Andrew Bacevich prennent également position contre l’empire avec des arguments parfois empruntés à Chalmers Johnson, alors qu’ils ne se situent pas dans la même mouvance idéologique.

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Parmi les opposants rhétoriques à l’empire se trouve regroupés des néo-impérialistes de fait, souvent au pouvoir, comme Bush ou Rumsfeld, et des intellectuels nationalistes ou patriotes de droite anti-impérialistes. Parmi les partisans rhétoriques de l’empire se trouvent des intellectuels de droite, souvent néo-conservateurs, qui exhortent leurs camarades à ne plus nier l’évidence de la nature impériale des États-Unis. Pour eux la puissance impériale est un facteur positif pour le monde et une tâche qui incombe à la seule superpuissance américaine. Néanmoins, ce camp des néo-impérialistes est renforcé par tout un groupe de liberals (progressistes) qui, en dépit de contorsions sémantiques fort différentes de la prose néo-impérialiste de droite à la Max Boot ou Krauthammer, saluent l’empire américain du droit, de la liberté et des droits de l’homme [20]  Deux exemples : P. Berman, Terror and Liberalism et... [20] . Ils s’inscrivent dans la droite ligne de Jefferson et de son empire of liberty qui, plus tard, s’est fondu dans l’idée de la destinée manifeste [21]  « We shall divert through our own Country a branch... [21] . Leurs opposants de gauche les nomment liberal hawks ou faucons humanitaires.

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Nous pouvons proposer ici un tableau qui tente de résumer ces contradictions :

Anti-impérialistes

Impérialistes

Plan rhétorique

– Gauche

– Droite intellectuelle, néo-conservateurs

– left liberals

– droite nationaliste et isolationniste

liberal hawks

– droite au pouvoir

Pratiques politiques effectives

–- Gauche

– Droite intellectuelle, néo-conservateurs

left liberals

left liberal

– droite nationaliste et isolationniste

– droite au pouvoir

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Il apparaît clairement que seuls les responsables politiques de droite qui exercent le pouvoir, rassemblés autour du président George W. Bush, changent de case, passant d’un discours dénégateur à une pratique impériale ou néo-impériale au sens d’empire informel, défini plus haut. Cela correspond à un effet de propagande assez fréquent, la rhétorique ne servant pas à décrire les actes mais à faire du marketing politique dans une démocratie des médias. Ce qui est cependant remarquable est qu’une partie de la droite ait choisi de briser la tradition américaine de dénégation de l’empire. Elle le revendique aujourd’hui, même si l’empire américain est souvent distingué des empires coloniaux du passé principalement européen. Il faut rapprocher cette évolution d’autres phénomènes politiques américains en particulier l’appropriation par la droite du vocabulaire de gauche, les conservateurs ou néo-conservateurs s’emparant de la rhétorique progressiste tout en travestissant les idées qui lui sont rattachées. [22]  Voir T. Frank, What’s the Matter with Kansas ? [22]

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La fameuse triangulation du président Clinton visait à s’approprier des thèmes du parti républicain pour faire le bonheur des nouveaux démocrates. Ainsi, Clinton s’est fait le chantre du libre-échange et de l’ALENA en essayant de convaincre les démocrates traditionnels qu’il n’y avait rien de droitier dans ces positions. La droite au pouvoir a instrumentalisé le multiculturalisme des discours de la gauche universitaire et la diversité est soudain devenue le credo de presque toute l’Amérique. Les néo-conservateurs ont pris à la gauche son vocabulaire et l’ont adapté à leurs programmes politiques. Les néo-conservateurs ont arraché les mots « empire », « impérial » et « impérialisme » à la gauche et aux connotations négatives pour les redéfinir de façon positive. Le clivage entre droite au pouvoir rejetant l’idée d’empire et néo-impérialistes intellectuels est très gramscien. Une « avant-garde intellectuelle » forge les outils de la reconquête idéologique alors qu’il est encore trop tôt pour la majorité des Américains ancrés dans des représentations anti-impérialistes. L’administration Bush II, après celle de Reagan, vise à effacer les avancées du New Deal et des progressistes du tournant du xxe siècle ; elle est très en retrait par rapport à certains fondateurs de la République américaine. Sur le plan de la politique étrangère, elle propose un retour à la bonne conscience impérialiste du xixe siècle.

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Le mot globalization, qui avait occupé le devant de la scène durant les années 1990 et aussi occasionné de grands rassemblements improprement appelés « anti-globalisation » ou « anti-mondialisation », est devenu moins fréquent et la discussion sur l’empire a brusquement pris le même espace médiatique [23]  Sur ce point voir J. Nedeverveen Pieterse, qui, dans... [23] . Effectivement, des liens existent entre mondialisation néo-libérale, impulsée en grande partie par des sociétés américaines, et nouvelles formes d’impérialisme ou d’hégémonie pensées au Pentagone ou dans les bureaux du Project for a New American Century [24]  Dans son Statement of Principles qui date de 1997 le... [24] . Ce passage d’un terme fétiche à un autre souligne, entre autres, l’importance de l’État-nation, sous sa forme de puissance militaire et d’instrument d’ouverture des marchés à l’étranger.

33

Nous pouvons nous interroger sur la soudaine expansion sémantique, et donc politique, des notions d’empire et d’impérialisme. Un jeu subtil s’est mis en place entre critiques apparemment anti-impérialistes et dénonciateurs catégoriques de l’impérialisme : les uns disent : « vous voyez bien qu’il n’y a pas d’empire puisque les États-Unis n’occupent pas de façon permanente les territoires étrangers où ils interviennent », les autres répondent « les États-Unis sont présents militairement, économiquement et culturellement dans la plupart des pays du monde, ce qui est une forme de néo-impérialisme ». La droite néo-conservatrice et néo-impérialiste complique les choses en disant « oui, les États-Unis sont un empire, celui de la liberté et de la bienveillance qui s’inscrit dans la tradition jeffersonienne ». Chacun peut se référer à une définition différente de l’empire ou travailler sur les connotations qui s’y rattachent.

34

Chalmers Johnson montre l’implication militaire des États-Unis et l’impact que celle-ci a sur de très nombreux pays dont la souveraineté est limitée par la puissance militaire, comme l’indépendance économique est limitée par la mondialisation néo-libérale. Néanmoins, les États-Unis n’ont pas besoin d’occuper les pays où ils exercent leur influence (Irak excepté en ce moment, mais même l’Afghanistan a été sous-traité aux Européens). Les dirigeants américains cherchent à contrôler la politique étrangère de tous les États du monde et les dirigeants des grandes entreprises américaines, en liaison étroite avec le Pentagone, s’intéressent au commerce et au droit. En ce sens, on peut parler d’hégémonie américaine plutôt que d’empire puisque le Chili ou le Sénégal, la Pologne ou la France n’ont pas besoin d’être occupés ou totalement contrôlés pour que s’exerce une influence américaine forte, variable selon les pays. Cependant, au-delà des précisions sémantiques, la nouvelle politique étrangère américaine peut se caractériser par ce que John Ikenbery a appelé : « America’s nascent neoimperial grand strategy ». Ce qu’Ikenbury présente de façon critique est revendiqué par un néo-conservateur comme Irving Kristol pour qui le rôle impérial de la puissance américaine correspond à une loi de l’histoire.

Une hégémonie néo-impériale forte et fragile

35

Il est remarquable également que la profusion sémantique concernant l’empire et l’impérialisme des États-Unis ait lieu au moment même où les moyens de la puissance américaine sont considérés comme incertains par un certain nombre de spécialistes. Sans entrer à fond dans le débat sur le déclin américain que des chercheurs comme Wallerstein et Todd ont relancé récemment, on pourra noter que les signes d’essoufflement de la puissance coexistent avec les manifestations de l’hégémonie américaine. Il y a ainsi des cycles de discussion de l’impérialisme américain, qui fut vivement dénoncé au moment de la guerre du Vietnam, par exemple, et des cycles de « déclinisme » durant lesquels on parle de l’irrésistible déclin de la puissance américaine, comme par exemple dans les années 1980 où la puissance japonaise et le syndrome post-Vietnam se conjuguaient pour former une appréhension négative de l’avenir de la puissance américaine. Il serait assez tentant donc de ne voir dans les discours actuels sur le déclin de l’empire américain qu’un retour à la rhétorique des années 70 ou 80, la Chine remplaçant le Japon dans les prévisions et craintes impériales. David Harvey analyse bien ces contradictions internes.

36

Les États-Unis sont embourbés en Irak et ont sous-traité le maintien de l’ordre (ou du chaos) en Afghanistan aux Européens. Ils enregistrent des déficits commerciaux gigantesques dans leurs échanges avec la Chine. Il leur arrive de perdre des arbitrages dans le cadre de l’Organisation Mondiale du Commerce et de reculer face à la détermination commerciale de l’Europe qui impose des pénalités douanières. L’Amérique latine défie Washington en élisant des dirigeants de gauche. La Russie hausse le ton et la Guerre froide semble reprendre. Les déficits commerciaux et budgétaires sont colossaux. Les universités américaines et la recherche sont dépendantes du brain-drain. L’inégalité de revenus ne cesse de croître et les États-Unis se « brésilianisent ». Tous ces facteurs font penser à un déclin de la puissance donc des possibilités hégémoniques des États-Unis et évoquent ce que Paul Kennedy avait appelé, dans les années 80, « imperial overstretch » [25]  Paul Kennedy s’est ensuite fortement éloigné de sa... [25] .

37

Néanmoins, pour chacun de ces facteurs, il existe une réponse qui cadre bien avec la conception d’une Amérique hégémonique : le brain-drain, l’immigration massive (tant légale que clandestine), l’achat massif de bons du trésor et les investissements étrangers soulignent l’attractivité des États-Unis qui, sur le plan économique, ont institué un partenariat avec la Chine, leur seule rivale potentielle. Face à l’Europe, les États-Unis ont réussi à imposer des règles aux compagnies aériennes ; ils ont pu imposer Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale, encourager la Pologne à intervenir en Irak et à acheter du matériel militaire américain et ils ont installé des bases et des contacts privilégiés avec de nombreux pays ex-soviétiques. De façon plus générale, les États-Unis, comme le notent de façon assez ethnocentrique les auteurs de America’s Inadvertent Empire [26]  William E. Odom et Robert Dujarric présentent en annexe... [26] , sont en avance sur les autres puissances dans de nombreux domaines notamment la science et l’enseignement supérieur. Il n’en reste pas moins que l’empire ou l’hégémonie américaine, comme tous les empires ou les hégémonies qui ont précédé leur hégémonie mondiale, est fragile, contradictoire et complexe.

38

Nous pouvons formuler l’hypothèse d’une fuite en avant semblable à celle étudiée par Kupchan ou Snyder mais une fuite en avant qui ne passe pas par une expansion territoriale avec occupation. Cette fuite en avant se traduit par une militarisation de l’économie sur le plan intérieur, qui accompagne la désindustrialisation et la financiarisation qui caractérisent la mondialisation. Certains secteurs de l’économie américaine, et surtout certains groupes sociaux sont affectés par la mondialisation qui bénéficie à d’autres. Le « grand bond en arrière » sur le plan intérieur qui enrichit les plus riches et appauvrit tous les autres s’accommode fort bien d’une hégémonie impériale visant à organiser le système mondial [27]  L’expression « grand bond en arrière » est empruntée... [27] . L’hégémonie impériale des États-Unis, comme les empires précédents, ne vise pas à améliorer le bien-être de tous les Américains et il n’est donc que superficiellement contradictoire de voir les États-Unis construire des infrastructures coûteuses en Ouzbékistan ou soutenir les pays baltes alors même que les ghettos qui pourraient bénéficier d’un soutien de la puissance publique sont laissés à l’abandon (le soi-disant benign neglect) [28]  « Perhaps the most controversial aspect of my argument,... [28] .

39

Le colosse américain connaît des taux de pauvreté chez les enfants, inconnus ailleurs dans le monde occidental et une précarité des emplois qui avait disparu depuis le New Deal. Les faiblesses intérieures induisent des faiblesses extérieures. L’hégémonie impériale américaine est évidemment idéologique. Les États-Unis diffusent un modèle de société, à l’opposé des systèmes keynésiens européens, dans lequel néo-libéralisme marchand et militarisation se complètent, de façon parfois problématique. Cet alliage militaro-marchand est cependant instable car il rogne la prospérité d’une grande partie des Américains, compte sur la loyauté d’alliés qui sont traités comme des enfants ou dont la souveraineté est limitée, et exporte ses déséquilibres sociaux dans les pays nouvellement soumis à l’influence américaine. Enfin, la war on terror qui n’a pas grand sens sur le plan sémantique, produit des effets contraires à ceux qui sont, soi-disant, recherchés. Le côté militaire de l’hégémonie américaine implique un renforcement de l’État, ce qui est contraire au libéralisme affiché dans la rhétorique en faveur de la mondialisation. Les États-Unis produisent donc à la fois de l’hégémonie impériale et de la fragilité qui mine cette hégémonie.

40

L’administration Bush a immédiatement instrumentalisé les crimes contre l’humanité qui ont visé les États-Unis le 11 septembre 2001 pour lancer une guerre contre le terrorisme. Cette guerre d’un genre nouveau a permis à la fois de justifier le gonflement des dépenses militaires et les attaques contre les services sociaux ainsi que d’obtenir les moyens de l’hégémonie impériale. Le discours néo-impérialiste permet de déplacer les débats sur la mondialisation, de redéfinir l’interventionnisme américain en insistant sur sa bienveillance et de faire accepter le prix intérieur de l’hégémonie avec plus de facilité. En quelque sorte, il a re-nationalisé le discours néo-libéral pour le vendre sous l’étiquette du patriotisme. Les discours clintoniens sur le free trade (libre échange) ne mobilisaient pas tous les secteurs de la population ; avec la guerre contre le terrorisme, la création de nouveaux ennemis et un nouvel impérialisme de l’exemple et de la générosité qui renoue avec les thèmes du xixe siècle, l’hégémonie impériale américaine est dans une meilleure position en ce qui concerne le marketing politique intérieur. Ce qui ne signifie pas qu’elle peut résister à toute épreuve. Au contraire elle est soumise à de multiples équilibres et contre-balancements, compensations et fuites en avant.

41

En Grande-Bretagne, le retour à un discours positif sur la période coloniale et sur le néo-colonialisme humanitaire est plus marqué, peut-être sous l’influence de Robert Cooper, qui après avoir conseillé Tony Blair, lorsqu’il était Premier ministre britannique, travaille auprès de Javier Solana, Haut Représentant de l’Union Européenne pour la politique étrangère et la sécurité commune. Aux États-Unis, la distinction entre colonialisme et empire bienveillant est plus riche en possibilités sémantiques et idéologiques. Le mélange rhétorique qui allie la sécurité nationale et l’interventionnisme militaro-humanitaire s’annonce parfois sous les couleurs de l’empire, parfois sous la forme d’une dénégation de l’empire. Les habillages sont différents, pas la Grand strategy hégémonique. Il est possible que États-Unis soient contraints d’abandonner les interventions avec occupation territoriale pour revenir à une nouvelle version de l’Open Door Policy à la John Hay ou à la diplomatie économique de l’ère Clinton sans pour autant laisser tomber le cadre général hégémonique de leur politique étrangère qui a de longues racines historiques. C’était la position de Thomas McCormick en 1991, qui parlait d’hégémonie américaine en ces termes :

42

A single hegemonic power has a built-in inventive to force other nations to abandon their economic nationalism and protectionist controls and to accept a world of free trade, free capital flows, and free currency convertibility. As the world’s dominant economic power, a hegemonic nation has the most to gain from such a free world, and the most to lose from nationalist efforts to limit the free movement of capital, goods, and currencies. [29]  Thomas McCormick, « World Systems », Michael J. Hogan... [29]

43

Pierre Mélandri croit lui aussi que « les Américains ont été conduits à construire un empire parce qu’ils n’ont pas d’autre choix » ce qui est peut-être une vision quelque peu déterministe de l’histoire mais a l’avantage d’en souligner les pesanteurs historiques [30]  P. Mélandri, art. cité, 17-25. Il ajoute « L’essentiel,... [30] . Le débat sur l’empire et l’impérialisme risque de durer aussi longtemps que les États-Unis resteront « l’empire du milieu » dont l’hégémonie n’est pas en doute [31]  P. Mélandri et J. Vaïsse ont publié en 2001 un ouvrage... [31] . Aux États-Unis, ce débat sur l’empire continuera à être accompagné par le paradoxe énoncé par H.W. Brands : « […] America is an empire populated by anti-imperialists » (17).


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Notes

[1]

Voir son Bound to Lead (1990) ainsi que The Paradox of American Power (2002). L’expression soft power n’est, en général, pas traduite en français. Elle renvoie au pouvoir de la culture. Pierre Mélandri offre la définition suivante : « la capacité à modeler les règles du système international et à diffuser ses concepts de par le monde ». « L’“Empire américain” après le 11 septembre 2001 », Hérodote (2e semestre 2003) : 19.

[2]

Cité par N. Chomsky (16).

[3]

Voir, par exemple, J. Nichols.

[4]

In M. Wieviorka. Les problèmes de définition sont abordés dans cet ouvrage de façon complète et bien appliquée aux États-Unis.

[5]

Dans un article publié par Le Débat, « Empire ? Quel Empire ? » 133 (janvier-février 2005) : 96 et suivantes, Laurent Murawiec, chercheur à l’institut Hudson, passe en revue les diverses acceptions du terme empire (ainsi que d’impérialisme et d’impérial) et note que les dictatures, monarchies ou républiques peuvent être des « empires ». Pour lui, il n’y a pas d’empire américain, ni économique ni politique. La richesse américaine ne vient pas de l’exploitation des autres mais de l’innovation technologique ; comme les autres demandent aux États-Unis d’intervenir il n’y a pas non plus d’impérialisme politique. L’idée d’impérialisme américain est donc une « ânerie » même si, suivant la formule de Clinton et de Madeleine Albright, Murawiec pense que les États-Unis sont la « puissance indispensable » à tous les règlements internationaux. Sa position reflète assez bien celle des cercles politiques au pouvoir. Pour lui les guerres d’Afghanistan et d’Irak sont des guerres américaines d’autodéfense. Il se moque de Ferguson qui appartient pourtant à la même mouvance en matière de politique étrangère.

[6]

Cette fiction juridique n’a pris fin qu’en 1871 lors de la création du Bureau of Indian Affairs et de réserves indiennes.

[7]

Voir l’ouvrage de T. Bender et notamment le chapitre 4 « An Empire among Empires ».

[8]

É. Marienstras (1980).

[9]

Cité par J. Nedeverveen Pieterse.

[10]

« Quatrième figure, celle de l’empire informel. C’est une notion beaucoup plus intéressante et plus riche, qui va notamment nous servir à évoquer l’empire américain. Quand on passe des trois premières catégories à celle-ci, on bascule de l’emprise directe à l’influence ou au contrôle, du champ intra-étatique au champ inter-étatique, celui des relations internationale, et donc, quand on dit “empire”, du domaine strictement juridique au domaine métaphorique. » (in Wieviorka)

[11]

Dans un article du New York Review of Books (9 juin 2005) intitulé « The Secret Way to War », Mark Danner évoque un entretien donné par un conseiller haut placé de George W. Bush au New York Times Magazine (« Without a Doubt », 17 octobre 2004) dans lequel celui-ci déclare sans ambages : « We’re an empire now, and when we act, we create our own reality […] ».

[12]

« For all their rhetoric about an “American century” and the United States being “the last superpower”, Americans as a people have never learned to think of their country as a great power, let alone an empire. » (Brands : 17)

[13]

Discours du 19 novembre 1999.

[14]

Disponible à l’adresse suivante hhttp:// www. whitehouse. gov/ news/ releases/ 2002/ 06/ 20020601-3.html, page consultée le 18 août 2007.

[15]

Recension de Fred Anderson et Andrew Cayton, The Dominion of War : Empire and Liberty in North America 1500-2000 (New York : Viking, 2005) parue dans London Review of Books, 19 mai 2005.

[16]

Sur l’aspect « missionnaire du bien » (lutte contre le mal) de la politique étrangère américaine, voir W.A. McDougall.

[17]

Dans son livre intitulé L’Amérique Nouvelle Rome, Peter Bender cite Henry Kissinger qui a, sur l’empire, des accents plutôt étrangement gauchistes : « La voie de l’empire mène au déclin domestique, car, avec le temps, la prétention à la toute-puissance mine toute modération en politique intérieure » et « La quête consciente de l’hégémonie est le plus sûr chemin menant à la destruction des valeurs qui ont fait la grandeur de l’Amérique » (304). Il cite également Zbigniew Brzezinski qui rejette l’impérialisme car celui-ci ne s’accorderait pas avec la démocratie

[18]

J. Snyder, Myths of Empire ; C. Kupchan, The Vulnerabilty of Empire (1994). Ce second livre s’inspire du premier et souligne les erreurs qui conduisent à la chute des empires historiques. Ces deux auteurs s’intéressent à la Grande-Bretagne, à la France, à l’Allemagne et au Japon ainsi qu’aux États-Unis (et à l’Union Soviétique pour le premier dont il n’a pas vu les prémices de la chute l’année même où celle-ci se produisit). On peut cependant s’interroger sur la perspicacité d’un auteur, Snyder, qui déclare : « I have argued that democratic political systems are likely to engage in only limited overexpansion and that they are apt to learn to reverse their overextension before doing irreparable damage to the state’s strategic position. Indeed, the United States settled its two costly, peripheral wars at the bargaining table, and since Vietnam it has been careful to avoid such quagmires » (279).

[19]

Walden Bello, dans The Dilemmas of Domination, écrit pour sa part : « Only recently have Americans begun to think of their country as an empire. But for those of us subjected to repeated imperial interventions—incursions designed to uphold the interests of a distant power—empire is an everyday reality » (1).

[20]

Deux exemples : P. Berman, Terror and Liberalism et G. Parker, ed, The Fight is for Democracy.

[21]

« We shall divert through our own Country a branch of commerce which the European States have thought worthy of the most important struggles and sacrifices, and in the event of peace on terms which have been contemplated by some powers we shall form to the American union a barrier against the dangerous extension of the British Province of Canada and add to the Empire of liberty an extensive and fertile Country thereby converting dangerous Enemies into valuable friends. » Jefferson to George Rogers Clark, December 25, 1780, in Julian P. Boyd (ed), Papers of Thomas Jefferson, Volume 4 (Princeton, Princeton University Press, 1951) 237-238. Il existe une autre expression jeffersonienne : « Empire for liberty » qui souligne la nécessité de l’expansion, donc de l’impérialisme, pour défendre la liberté. Anders Stephanson, dans son livre intitulé Manifest Destiny, écrit « Since the United States was the first space where man could really be free, such enlargement was by definition also a step in the liberation of universal man. It added to, in Jefferson’s apposite term, the “empire for liberty” » (22). Voir aussi l’article d’É. Marienstras : « “L’empire de la liberté” selon Thomas Jefferson » (2006).

[22]

Voir T. Frank, What’s the Matter with Kansas ?

[23]

Sur ce point voir J. Nedeverveen Pieterse, qui, dans Globalization or Empire, différentie avec pertinence la mondialisation néo-libérale de l’empire conceptualisé par le Pentagone. Le mot « anti-mondialisation » est impropre car ce mouvement s’affirme internationaliste et s’oppose à une idéologie et non aux échanges internationaux en tant que tels.

[24]

Dans son Statement of Principles qui date de 1997 le PNAC déclare : « We aim to make the case and rally support for American global leadership. » puis : « we need to accept responsibility for America’s unique role in preserving and extending an international order friendly to our security, our prosperity, and our principles. » On voit que ces grands principes sont ceux que George W. Bush a choisi de suivre. Voir le site web de l’organisation (http:// www. newamericancentury. org/ statementofprinciples. htm).

[25]

Paul Kennedy s’est ensuite fortement éloigné de sa propre thèse. Voir également : R. Burbach et J. Tarbell, Imperial Overstretch. Kupchan aborde également le déclin relatif et inéluctable des États-Unis dans The End of the American Era (2002).

[26]

William E. Odom et Robert Dujarric présentent en annexe une liste des déclinistes dont ils se moquent mais ils ont une vision assez idéalisée de la puissance américaine dont ils explorent à peine les faiblesses ou fissures. Ils font partie d’un groupe assez minoritaire qui reprochent à l’administration Bush de mettre en danger l’empire américain (206).

[27]

L’expression « grand bond en arrière » est empruntée à Serge Halimi.

[28]

« Perhaps the most controversial aspect of my argument, however, was that the US is operating more from a stance of economic and political weakness than one of strength, and that the Iraq venture may well signal the end of hegemony rather than the beginning of a phase of US global domination » (Harvey 220-221). Comme Alain Joxe, David Harvey croit à l’utilisation délibérée du chaos par les stratèges de la politique étrangère américaine.

[29]

Thomas McCormick, « World Systems », Michael J. Hogan and Thomas G. Paterson (éds), Explaining the History of American Foreign Relations (Cambridge : Cambridge UP, 1991) cité par Ryan (2).

[30]

P. Mélandri, art. cité, 17-25. Il ajoute « L’essentiel, pour eux, je l’ai dit, était le succès de leur expérience nationale ». La boucle jeffersonienne est ainsi bouclée.

[31]

P. Mélandri et J. Vaïsse ont publié en 2001 un ouvrage portant ce titre : L’Empire du milieu (2001)

Résumé

English

This paper focuses on the current revival of imperialistic discourse in the English-speaking world in general and the United States in particular. Initial commentary focuses on the definition of the words “empire” and “imperialism” set within a historical overview of US expansion and imperial interventions, and includes references to anti-imperialism. The re-emergence of an explicit imperialist rhetoric among some groups and leading academics or pundits in the late 1990s and the early years of the twenty-first century is then analyzed in ideological terms. The seemingly paradoxical role reversals between liberals and conservatives are also addressed. The text concludes with an appraisal of the strengths and weaknesses of US hegemony.

Keywords

  • empire
  • imperialism
  • hegemony
  • conservatives
  • liberals
  • rhetoric

Plan de l'article

  1. Problèmes de définition
  2. Le retour en force de la rhétorique impérialiste
  3. Croisements et complexités idéologiques
  4. Une hégémonie néo-impériale forte et fragile

Pour citer cet article

Guerlain Pierre, « Le retour du discours impérialiste aux États-Unis », Revue française d’études américaines 3/ 2007 (n° 113), p. 5-5
URL : www.cairn.info/revue-francaise-d-etudes-americaines-2007-3-page-5.htm.

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