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Revue Française d'Histoire des Idées Politiques

2003/1 (N° 17)

  • Pages : 224
  • ISBN : 9782708406995
  • DOI : 10.3917/rfhip.017.0093
  • Éditeur : Editions Picard


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L’entre-deux-guerres français est une époque de troubles intellectuels suivant une lame de fond proprement européenne. L’éveil du continent au fascisme, la fascination ou la répulsion pour la nouvelle société soviétique sont autant de stigmates d’une modernité brutale qui vient heurter des schémas traditionnels. Au « monde d’hier », pour reprendre le mot de Zweig, viennent se superposer ou se substituer des ordres de réalités nouveaux qui, tant dans les sociétés que dans les États, puisent leur essence dans ce phénomène inédit qu’est l’irruption des masses. Au xixe siècle bourgeois, libéral et victorien à bien des égards, succède, propulsé par la Grande Guerre, un xxe siècle démocratique, démagogique voire totalitaire. Alors que toute une jeunesse européenne abonde dans le sens de ce changement, encore insuffisant à ses yeux, une génération plus ancienne et plus coutumière de ce monde passé, résiste intellectuellement aux assauts de cette modernité. Face à ces « non-conformistes », étudiés par Jean-Louis Loubet del Bayle [2]  Cf. Loubet del Bayle (Jean-Louis), Les non-conformistes... [2] pour la France, jeunesse intellectuelle révoltée que l’on retrouve ailleurs en Europe ­ pensons au cas roumain de la « Generation Criterion » de Cioran, Eliade ou Ionesco, analysée brillamment par Alexandra Laignel-Lavastine [3]  Cf. Laignel-Lavastine (Alexandra), Cioran, Eliade,... [3] ­, un courant, volontiers traditionaliste, déplore la perte de ses anciens cadres. L’ouvrage retentissant et aujourd’hui classique de Daniel Halévy exprime ce regret : La Fin des notables, publié en 1930, raconte les regrets d’un intellectuel ayant connu les débuts de la Troisième République [4]  Nous renvoyons ici à l’excellente thèse de Sébastien... [4] .

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Ces rancœurs antimodernes font écho à des prises de positions qui, chez les mêmes acteurs le plus souvent, étaient déjà présentes ou en germe à la Belle Époque. En 1839 déjà, Sainte-Beuve dénonçait la « littérature industrielle ». Comme l’écrivent Jean-Pierre Rioux et Jean-François Sirinelli, « massification, médiation et consommation : la trilogie supposée fatale est constituée vers 1900 et elle scelle déjà, craint-on, l’aventure culturelle du nouveau siècle » [5]  Rioux (Jean-Pierre), Sirinelli (Jean-François), Histoire... [5] . Certains clercs, dans leurs écrits, dans des revues, se font l’écho de cette crainte. L’Indépendance, revue fondée en mars 1911 par Georges Sorel et Jean Variot, illustre ce phénomène de rétractation par rapport à un présent jugé décadent ou malade.

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Il ne s’agit pas ici de présenter cette revue [6]  Pour plus de détails sur cette revue, nous renvoyons... [6] mais de montrer en quoi elle exprime une crise de la bourgeoisie française de l’époque. Celle-ci, majoritairement libérale, cultivée, dominante, souffre à partir de la fin du xixe siècle d’un malaise identitaire et statutaire. Du moins certains de ses membres vivent-ils ainsi cette modernité. Ces représentations expliquent le passage chez nombre de ces intellectuels bourgeois d’un libéralisme politique à un conservatisme pouvant aller jusqu’à dériver vers un traditionalisme pugnace.

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Autour de personnalités comme Sorel, Bourget, Barrès et d’autres, la revue, publiée jusqu’en juillet 1913, montre à voir cette crise bourgeoise. Dans la lignée des écrits de Sorel, mais en les réinterprétant d’un point de vue résolument bourgeois, l’Indépendance participe d’une volonté de rendre à la bourgeoisie française sa mission historique. Son équipe rédactionnelle et maints articles le prouvent. Sur le plan politique, ce combat se traduit par une ligne résolument « libérale-conservatrice ».

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Revue traditionaliste, l’Indépendance appelle à définir au préalable ce courant idéologique aux contours flous. Comme le fascisme par exemple, le traditionalisme est sujet à des interprétations fort diverses. Une bonne lisibilité du concept, dans ses nuances, s’impose donc. Or, qui dit conceptualisation dit à la fois simplification et fossilisation d’une réalité complexe et fluctuante. L’historien, comme le politologue, se trouve pris dans cette tension entre un idéal-type dont Weber le premier savait la relativité, et le fait lui-même, changeant d’une époque et d’un lieu à l’autre. Ajoutons que les efforts de définition se heurtent parfois et souvent, malgré leur pertinence, aux représentations des acteurs eux-mêmes. L’historien, s’il peut légitimement contester ces visions, doit en même temps en prendre acte. L’historicité d’un courant idéologique comme le traditionalisme doit rappeler au chercheur de ne pas se tromper de grille de lecture et d’accepter les compromissions intellectuelles d’un modèle avec ses applications. Jacques Prévotat [7]  Prévotat (Jacques), « La culture politique traditionaliste »... [7] , par exemple, prend acte, dans ses efforts de définition, de ces difficultés.

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À l’époque qui nous intéresse et sur l’objet qu’est l’Indépendance, un effort analogue s’impose tant les nuances à apporter sont nombreuses. S’il est incontestable que la revue de Variot et Sorel affiche un discours traditionaliste, il convient de positionner celui-ci dans un champ intellectuel qui, en ces années d’avant-guerre, se polarise fortement sur la défense de la tradition dans des teintes diversifiées. Remarquons que si la revue ne se dit pas nommément traditionaliste, la défense de la tradition est son fer de lance, affirmé dès son premier numéro : « la tradition, loin d’être une entrave, est le point d’appui nécessaire qui assure les élans les plus hardis » [8]  In L’Indépendance, n°1, 1er mars 1911, dos de couv... [8] , peut-on lire dans son manifeste.

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Cette défense de la tradition s’illustre par l’éloge de ce qui en fait la spécificité : la religion, la terre, le travail né de l’effort et non de la spéculation boursière, la famille, sorte de microsociété parfaite. La revue est en effet une revue catholique ou, dirons-nous plutôt pour la distinguer de revues théologiques ou animées par des membres des clergés, catholicisante : le décompte thématique des articles publiés par ces laïques place en effet la défense du catholicisme en tête. Mais, sur le plan politique, il ne semble pas falloir confondre ce traditionalisme avec la pensée contre-révolutionnaire : la revue n’attaque pas la Révolution ­ sans la défendre pour autant : elle semble en prendre acte tout en demeurant critique ­ et ne prône pas en réponse contre elle la restauration de la monarchie. Traditionalisme de son temps, l’idéologie de l’Indépendance, traditionaliste parce que foncièrement antimoderne, s’attaque aux maux d’une modernité qui n’est plus, à l’évidence, celle du xixe siècle. L’ennemi n’est pas à proprement parler la démocratie libérale ni les principes de 1789 au premier chef, mais un parlementarisme auquel le suffrage universel a donné une tonalité nouvelle et inquiétante. C’est en quoi aussi l’Indépendance, tout en étant contaminée, derrière Variot et ses jeunes amis, par l’influence de l’Action française, ne saurait pour autant être confondue avec le mouvement maurrassien. C’est pour se distinguer de l’Action française, au terme d’un rapprochement qu’il n’est pas question ici de rappeler [9]  Cf. Roman (Thomas), L’Indépendance…, op. cit., p. ... [9] , que Georges Sorel fonde en 1911 une revue dont le titre prend alors tout son sens : L’Indépendance. C’est en ce sens également que Sorel expliquera à Édouard Dolléans en 1913 que sa revue n’est pas traditionaliste, le terme évoquant trop pour lui les idées diffusées par la revue grise et son quotidien. Il écrit ainsi : « Depuis quelques années on tend à nommer “traditionalistes” les partisans des institutions monarchiques et catholiques ; il est même arrivé que l’on applique ce mot aux amis de Maurras, bien que cet écrivain soit un de ceux qui ont [le] moins le sens de l’histoire ; on répète souvent dans les milieux d’Action française cette phrase de l’un des chefs du mouvement néo-royaliste : “Nous ne sommes pas traditionalistes mais rationalistes”. Si donc votre collaborateur a voulu insinuer que je marche à la suite de Maurras, il a commis une grossière erreur ; malheureusement il me semble qu’il a pris ses renseignements auprès de personnes qui répandent ce bruit ; vous m’obligeriez fort si vous pouviez lui demander dans quelles publications j’ai fait acte de “traditionalisme”, au sens que les politiciens démocrates attachent si souvent aujourd’hui à ce mot » [10]  Lettre de Georges Sorel à Édouard Dolléans, le 13 décembre... [10] .

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Cette explication aide à comprendre le traditionalisme de la revue qui nous intéresse ici. Ni contre-révolutionnaire, ni simplement conservatrice car c’est armée de plumes pugnaces qu’elle attaque les maux supposés de la modernité (la démocratie parlementaire, les intellectuels, les Juifs et les étrangers etc.), l’Indépendance mérite l’épithète traditionaliste. Mais ce traditionalisme doit plus aux écrits de Proudhon et Le Play, de Taine et Renan, figures intellectuelles importantes pour Sorel, que de Joseph de Maistre ou Louis de Bonald. Cette défense de la tradition est celle des clochers, de la terre et des morts et non d’une royauté enterrée par l’histoire. Elle se rapproche d’un Barrès plus que d’un Maurras et annonce d’une certaine manière le traditionalisme pétainiste des années 1940. Gustave Thibon, reconnu comme l’un des théoriciens de Vichy, parlera dans les années trente de « retour au réel [11]  Cf. Thibon (Gustave), Retour au réel. Nouveaux diagnostics,... [11]  ». C’est ce terme de « réel » qui pourrait servir de fil conducteur pour identifier, à travers les siècles, un traditionalisme qui, tout en s’adaptant à son temps, tout en se positionnant dans l’arène du moment pour y combattre ses adversaires, ne perd pas de vue une certaine philosophie naturaliste, organiciste, en un mot, traditionaliste. Pour autant, comme nous le verrons, ce traditionalisme se traduit selon nous par un réflexe de rétractation, plutôt violent, par rapport à cette modernité : l’origine semble demeurer, autour de Sorel et d’autres écrivains, un conservatisme libéral que cette modernité aura radicalisé.

Rendre à la bourgeoisie sa mission historique

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En 1924, dans les colonnes des Nouvelles Littéraires, B. Faÿ résume la position de Paul Bourget dans la société et la cléricature françaises des années 1900 :

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« À l’époque où M. France devenait l’écrivain officiel du régime, M. Bourget était accepté comme le romancier de la haute bourgeoisie française. […] Du moment de l’affaire Dreyfus, elle traverse une crise grave. Elle était perdue si elle ne reprenait pas conscience d’elle-même. Or, c’est le service inestimable que lui rendit Bourget » [12]  Winock (Michel), « Bourget (Paul) », in Julliard (Jacques,... [12] .

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Sans l’exagérer, ce service est réel. Il est en tous cas perçu comme tel. Mais c’est à Sorel, dont Bourget est le lecteur attentif, qu’il faut accorder la paternité, plus ou moins délibérée, de cette volonté de régénération de la bourgeoisie française. Du moins, la rencontre des deux hommes autour d’une pièce de théâtre, et ensuite de l’Indépendance ­ Bourget entre au comité de rédaction en 1912 ­, permet-elle la diffusion de ce désir. Bourget, figure consacrée et respectée dans le Landerneau littéraire parisien, grand représentant de la tradition contre la modernité, connu pour ses sympathies maurrassiennes, donne aux Réflexions sur la violence, ouvrage assez peu connu jusque là, un écho considérable en même temps qu’une teinte particulière. À travers une pièce de théâtre, La Barricade, mise en scène en 1910, l’auteur du Disciple propose une lecture originale d’une œuvre considérée jusque là comme le manifeste du syndicalisme révolutionnaire. Avec Bourget, les Réflexions sur la violence deviennent aussi une référence pour toute une bourgeoisie en attente de retrouver dans l’ordre social sa position traditionnelle, que le terme leplaysien d’« autorités sociales » pourrait résumer. L’ouvrage, relayé par la Barricade, devient donc une sorte de manifeste pour un retour aux notabilités traditionnelles.

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Partons de Sorel et des Réflexions sur la violence. Si Bourget s’intéresse à cette œuvre, c’est moins aux discours vantant les mérites du syndicalisme révolutionnaire, de la grève générale et de la violence prolétarienne guidée par ce mythe mobilisateur, qu’à un aspect singulier développé dans ses pages. C’est à un passage particulier de l’essai qu’il porte en effet son attention : le deuxième chapitre, intitulé « La décadence bourgeoise et la violence ». Dans ce chapitre, c’est le second paragraphe ­ « Dégénérescence de la bourgeoisie par la paix ­ Conceptions de Marx sur la nécessité ­ Rôle de la violence pour restaurer les anciens rapports sociaux » ­ qui l’intéresse plus particulièrement. Sorel y explique que « la race des chefs audacieux qui avaient fait la grandeur de l’économie moderne, disparaît pour faire place à une aristocratie ultra-policée, qui demande à vivre en paix » [13]  Sorel (Georges), Réflexions sur la violence (1908),... [13] . Il compare cette nouvelle élite à la noblesse du xviiie siècle, qui subit, selon lui, le même processus de dégénérescence, via la curialisation : avec Versailles, la noblesse d’épée devint une noblesse de cour, attachée à la défense de ses intérêts et privilèges. Ce processus touche de même l’élite politique française contemporaine, explique-t-il, via une bourgeoisie qui n’est plus cette classe de producteurs animés de l’esprit saint-simonien, mais une caste repliée sur elle-même et défendant aussi son pré carré. La régénération de cette bourgeoisie ne peut passer que par la guerre ou par la violence prolétarienne qui lui redonnerait conscience de sa mission sociale et historique. Il écrit ainsi :

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« C’est ici que le rôle de la violence nous apparaît comme singulièrement grand dans l’histoire ; car elle peut opérer, d’une manière indirecte, sur les bourgeois, pour les rappeler au sentiment de leur classe » [14]  Id., p. 117. [14] .

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Cette dimension de l’œuvre sorélienne n’est pas négligeable. Berth, épigone de Sorel, y insiste dans un essai, préfacé par le maître, qu’il publie chez Marcel Rivière en 1914. Dans le dernier chapitre des Méfaits des intellectuels, le jeune sorélien, également maurrassien à l’époque, ce qui n’est pas sans conséquence sur la coloration qu’il peut alors donner aux idées de son maître, développe cette thèse de la régénération de la bourgeoisie française par la violence sociale :

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« Et il n’y a pas de doute, écrit-il, que c’est sous l’influence du mouvement ouvrier contemporain et de l’introduction du fait de la grève, que la bourgeoisie éprouve le besoin de se reformer, de raffermir ses positions et de redresser son esprit et ses mœurs, qui, de pacifistes et jouisseuses, se referaient guerrières et manufacturières, j’entends par là dignes d’une classe qui a la responsabilité effective de la production et qui veut marcher résolument à la tête du progrès technique moderne. […] Nous retrouverions ces capitaines d’industrie, ces héros de l’industrie moderne, qui ont fait la grandeur et la puissance du capitalisme, et qui, au point de vue national, recouvreraient l’énergie de reconquérir leur place dans le monde, en redonnant à la notion d’État toute sa valeur romaine et guerrière » [15]  Berth (Édouard), Les Méfaits des intellectuels, Paris,... [15] .

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Il insistera à nouveau, douze ans plus tard, dans la préface à la deuxième édition de l’ouvrage, sur cette question, rappelant que « Sorel, en définitive, espérait opérer une réforme morale de la bourgeoisie, qui lui rendrait la force d’accomplir au mieux et jusqu’au bout sa mission historique » [16]  Id., p. 41. ­ Notons cependant que Berth, en 1926,... [16] .

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L’essai de Sorel se termine par un appel au syndicalisme révolutionnaire qui, seul, d’après lui, peut porter l’ordre social à cette perfection historique qui rendrait possibles les thèses développées par Marx et conduire au socialisme. Ce que Bourget en retient, pour sa part, c’est le devoir pour la bourgeoisie française de retrouver son statut d’autrefois. Autrement dit, pour Bourget, les Réflexions sur la violence sont un appel à la régénération de la bourgeoisie française. Il l’explique dans la préface de sa pièce. Paraphrasant Sorel, il parle d’« éducation par la défense » :

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« C’est là un des phénomènes réparateurs qui portent la marque de la nature médicatrice, écrit-il : l’énergie déployée dans l’attaque par une des deux classes antagonistes créant chez l’autre un réveil correspondant d’énergie » [17]  Bourget (Paul), La Barricade. Chronique de 1910, Paris,... [17] .

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Cette pièce est doublement révélatrice d’un certain climat social. Alors que Sorel considère que la lutte des classes anime la société, Bourget la constate et juge qu’elle vient perturber l’ordre social français depuis quelques années. Il se situe de l’autre côté de la barricade, du côté de la classe contre laquelle les ouvriers se battent, quand Sorel, même après sa rupture avec les milieux syndicalistes et malgré ses ambiguïtés, conserve son attachement à la classe ouvrière. Si pour Sorel, cette lutte des classes est nécessaire pour éviter toute entropie du corps social, décadence qu’il diagnostique et déplore, Bourget conteste cette lutte et n’est attentif, semble-t-il qu’aux bénéfices que peut en tirer la bourgeoisie.

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La paternité sorélienne de cette œuvre est avouée par l’auteur lui-même. Parlant de sa propre pièce et de ses mérites sociologiques, il écrit :

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« C’est une observation encore et dont j’ai pu contrôler l’exactitude en lisant l’ouvrage du plus perspicace des théoriciens du syndicalisme, M. Georges Sorel : Les Réflexions sur la violence. On a beaucoup cité ce livre à propos de la Barricade, et on a eu raison » [18]  Id., p. L. [18] .

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Il ne faut cependant pas surévaluer l’impact de Sorel dans l’écriture de cette pièce. Par ses romans antérieurs, Bourget s’était déjà fait l’apôtre de la bourgeoisie française. Un voyage effectué aux États-Unis en 1894 lui avait également fait réaliser la décadence de cette bourgeoisie, par contraste avec le dynamisme des élites américaines [19]  « Une ploutocratie triomphante dans son sentiment de... [19] . Ajoutons que l’écriture de cette pièce, comme celle des Réflexions sur la violence par Sorel, sont deux réactions conjointes à une réalité sociale, ou tout du moins à ce qui se présente comme un profond changement social aux yeux de nombreux bourgeois. Le début du xxe siècle, rappelons-le, est marqué par l’émergence de couches sociales nouvelles qui inquiètent les classes traditionnelles, et notamment la haute bourgeoisie. Bourget se fait l’écho de ces changements [20]  Pour Albert Feuillerat, proche de Bourget et l’un de... [20] et exprime son inquiétude et sa volonté de réaction. Ceci dit, il s’intéresse à Sorel et à ses écrits. « Il notait avec joie les progrès du syndicalisme, car dans cette tendance il voyait un effort pour ressusciter les anciennes corporations » [21]  Id., p. 292. [21] , se rappelle Albert Feuillerat. De même, évoquant Georges Sorel et ses rapports complexes avec le mouvement d’Action française, Robert Havard de la Montagne, maurrassien et l’un des premiers historiens de l’Action française, note que si la plupart des chefs de file maurrassiens étaient imperméables à la pensée sorélienne, tel n’était pas le cas de Paul Bourget [22]  « Nous disons : à une exception près. Brillante exception :... [22] . Mais on voit aussi que le constat que fait Bourget de la lutte des classes puise à d’autres sources intellectuelles et historiques que celui que fait Sorel depuis les années 1890. Si le théoricien du syndicalisme révolutionnaire inspecte la société selon une grille proprement marxiste, c’est par un organicisme social conforme à la pensée contre-révolutionnaire que Paul Bourget, pour sa part, effectue le même diagnostic. Quoi qu’il en soit, les deux écrivains, en 1910, se rencontrent intellectuellement. Bourget permet à Sorel d’obtenir une aura dépassant celle restreinte des milieux syndicalistes.

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La Barricade, jouée pour la première fois au Vaudeville le 7 janvier 1910, est en effet une pièce remarquée et commentée, du fait de la notoriété de son auteur, mais aussi du sujet traité. Quelle en est l’histoire ? Breschard, grand ébéniste du faubourg Saint-Antoine et venu du monde ouvrier, est un patron juste et respecté. Son fils, Philippe, a été élevé dans l’atelier avec le contremaître Langouët, socialiste syndicaliste dont il partage les idées avancées. Breschard aime en outre une de ses ouvrières, Louise Mairet. La pièce s’ouvre dans un climat plutôt pacifique que vient rapidement ébranler un acte de sabotage sur l’un des meubles ; Langouët est le coupable. Breschard, pressé par ses commandes, ne veut pas sévir pour ne pas déclencher de troubles. Une grève éclate pourtant, menée par Langouët et Thubeuf, délégué du syndicat. Ils demandent l’unification des salaires. Breschard veut bien discuter mais refuse à Thubeuf le droit de se mêler de cette histoire intérieure à l’atelier. Ce dernier, pour se venger, déclare la grève. Un autre personnage intervient alors. Gaucheron est un ouvrier qui n’a de goût que pour le travail, qui ne se soucie pas de l’action syndicale et choisit donc d’aider son patron. Avec quelques collègues, il monte un atelier parallèle, dans un couvent, pour que la commande en cours soit honorée à temps. Langouët découvre le pot aux roses et incendie le couvent. Ses motivations sont tant affectives que sociales, car il est, lui aussi, amoureux de Louise et agit donc également par jalousie. Or, celle-ci aime mieux ce dernier que le patron ; elle lui avoue alors sa flamme avant que le pire n’intervienne. La pièce se finit au mieux : « Grâce à Gaucheron, la grève a échoué. Les affaires de Breschard ont repris. Philippe, après cette expérience, a perdu ses illusions socialistes. Et les patrons, voyant enfin la gravité du danger qui les menace, ont décidé de se défendre. Ils ont formé une ligue, chacun de ses membres promettant de signaler aux autres les mauvaises brebis » [23]  Feuillerat (Albert), op. cit., p. 276. [23] .

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La morale de la pièce est claire ; apeurée par la menace ouvrière, la bourgeoisie réagit et se défend. Si Bourget ne se sent pas concerné par les attaques l’accusant de prendre le parti de la bourgeoisie contre la classe ouvrière [24]  « On a imprimé un peu partout, au lendemain de la première... [24] , c’est bien le point de vue bourgeois qu’il défend.

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Trois autres pièces, à la suite de celle-ci, développeront des thèses analogues [25]  Un cas de conscience (1911), Le Tribun (1912) et La... [25] .

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De la sorte, l’écrivain du « traditionalisme intégral [26]  L’idée de « traditionalisme intégral » ­ l’expression... [26] , citant Sorel, participe à diffuser, en même temps qu’à la détourner, l’œuvre du philosophe. Georges Dumesnil, intellectuel catholique, écrit ainsi dans les colonnes de l’Amitié de France :

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« On a accès auprès du grand public, non point quand il vous a lu (car à proprement parler, il ne lit pas, sauf peut-être les romans) mais quand les journaux qu’il consomme (les journaux sont une consommation, non une lecture) citent votre nom et que, sur leurs on-dit, l’un et l’autre commencent à parler de vous au restaurant, dans les salons, au fumoir. Or cette fortune qu’il ne faut ni craindre ni souhaiter, M. Georges Sorel commence à la connaître. Il est vrai qu’il ne la doit qu’indirectement à lui-même. La Barricade, de M. Paul Bourget, inspirée de ses Réflexions sur la violence, a projeté son nom dans des cercles où il n’aurait pas pénétré sans ce véhicule efficace d’une pièce de théâtre, sorte d’explosif qui dissémine avec une force frappante des fragments d’une pensée dans toutes les directions, et sans l’annonce éclatante qu’en a faite cet écrivain qui depuis longtemps sait exciter et retenir l’attention du “grand public” » [27]  Dumesnil (Georges), « Les Réflexions sur la violence... [27] .

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Cette notoriété est, semble-t-il, réelle. Édouard Drumont, figure de l’antisémitisme français, la constate également dans son journal : « Georges Sorel, qui a écrit un livre bien intéressant, La Révolution Dreyfusienne, est en train de devenir à la mode parmi les conservateurs mondains » [28]  Drumont (Édouard), Sur le chemin de la vie (souvenirs),... [28] , écrit-il. Léon Bloy, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas animé d’une très grande sympathie à l’égard de Bourget, fait un constat analogue : « Tout le monde a parlé de La Barricade. Donc, c’est mon tour enfin ! » [29]  Bloy (Léon), Journal II. 1907-1917, Paris, Robert Laffont,... [29] , peut-on lire dans son journal. De nombreuses revues et quotidiens font en effet du bruit autour de la pièce [30]  Citons l’article de G. de Maizière, « Aux armes, les... [30] , participant à accroître la notoriété de Sorel. Bloy n’est d’ailleurs pas plus tendre avec Sorel qu’il ne l’est avec Bourget :

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« Georges Sorel, publiciste merdeux et olympien qui fut l’inspirateur de Bourget [31]  Citons encore Georges Dumesnil qui, lui aussi, remarque... [31] , écrit-il, disait à un monsieur du Gaulois qu’il serait heureux si Paul Bourget pouvait, par un effort de son grand talent, déterminer la bourgeoisie à s’armer, à se défendre, à abandonner enfin, en face de la courageuse et redoutable ardeur du prolétariat, sa coupable et glorieuse résignation » [32]  Bloy (Léon), op. cit., p. 39. [32] .

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Cette dernière remarque est intéressante. Elle en rejoint une autre faite par Georges Dumesnil deux ans plus tard, alors que l’Indépendance est lancée depuis presque une année : « Depuis que cet article, que j’ai dû retarder, a été écrit, M. Sorel a affermi ses positions auprès d’un petit public, qui en l’espèce est peut-être le bon » [33]  Dumesnil (Georges), art. cit., n.1, p. 2. [33] , écrit-il.

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Cette crise des valeurs bourgeoises [34]  Citons encore, pour le plaisir des mots et l’information... [34] , Sorel avait continué de la déplorer dans l’ouvrage succédant aux Réflexions sur la violence. En 1908, la publication, dans la collection des « Études sur le devenir social », des Illusions du progrès, est, selon nous, une étape supplémentaire, rapprochant le théoricien socialiste des milieux conservateurs et traditionalistes. Du moins, comme pour les « Réflexions », certains passages ont-ils pu être interprétés dans un sens bourgeois conservateur. Dans ce recueil d’articles, on trouve la plupart des thèmes qui feront la spécificité de l’Indépendance : antidémocratisme foncier de Sorel, un profond anti-intellectualisme anti-cartésien, le rejet de tout progressisme et de la philosophie qui, héritée des Lumières, a façonné depuis deux cents ans la configuration intellectuelle et morale française. Une pensée proche de la Contre-révolution (sans s’y confondre tout à fait) y est exposée, puisque ce sont tous les principes que les maurrassiens disent « quatre-vingt-neuvièmes », qui sont dénoncés : la théorie du Contrat social [35]  « On peut simplifier les sociétés comme la physique... [35] chère à Rousseau, le progressisme abstrait, déconnecté du réel, sont mis au banc des accusés. Derrière les discours du progrès, dont Marx lui-même n’est à ses yeux pas exempt, Sorel croit découvrir une décadence. On lit également dans cet essai écrit d’une plume vive, une analyse de la bourgeoisie française depuis deux siècles. Si Sorel l’accuse d’avoir été la créatrice de ces illusions progressistes, si cet essai demeure un appel à un soulèvement syndicaliste, il n’empêche que le philosophe y exprime des points de vue partagés par de nombreux réactionnaires ou conservateurs de l’époque, et qui purent séduire ces derniers. En fin de son étude, il écrit :

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« Plus tard est venue une philosophie de l’histoire qui a pris sa forme définitive au temps de la bourgeoisie libérale et qui a eu pour objet de montrer que les transformations poursuivies par les champions de l’État moderne possèdent un caractère de nécessité. Aujourd’hui nous sommes descendus aux boniments électoraux, qui permettent aux démagogues de diriger souverainement leur armée et de s’assurer une vie heureuse ; parfois d’honnêtes républicains cherchent à dissimuler l’horreur de la politique sous des apparences philosophiques, mais le voile est toujours facile à déchirer » [36]  Id., p. 275-276. [36] .

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Sorel, tout en dénonçant la bourgeoisie, n’exprime-t-il pas aussi le regret d’une « bourgeoisie conquérante » qui, tout au long du xixe siècle, et, surtout après l’accélérateur que fut l’Affaire, laissa place à une bourgeoisie affadie et mesquine ? Le « Aujourd’hui nous sommes descendus », en même temps qu’il est révélateur du pessimisme sorélien, montre que le moraliste se sent d’une classe déchue.

Une équipe rédactionnelle sociologiquement exemplaire

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Si ces remarques nous semblent importantes, c’est qu’elles dessinent un Georges Sorel particulier, un Sorel bourgeois qui fait oublier un peu le Sorel marxiste et syndicaliste, un Sorel plus conforme à celui des articles de l’Indépendance. Sorel est, en effet, un bourgeois, comme la plupart des collaborateurs à la revue. Exégète méticuleux et patient des écrits de Marx, il est un lecteur tout aussi attentif du Journal des Débats. René Johannet, autre thuriféraire de la bourgeoisie française après la guerre, qui le côtoya, écrit, s’adressant au philosophe par delà la tombe :

35

« Du bourgeois idéal, dit la légende, les fées propices vous avaient départi quasi tous les dons, le travail, la probité, le désintéressement, un goût violent pour la pensée, l’amour de l’humanité ».

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Il le voit « né pour célébrer M. Thiers » et « émule de Bourget » [37]  Johannet (René), Éloge du bourgeois français, Paris,... [37] . « Comme vous l’avez aimée, cette bourgeoisie dont vous machiniez la perte, comme vous la désiriez impeccable, conquérante, héroïque ! » [38]  Id., p. 337. [38] , s’écrit-il encore. Sorel, dans son identité bourgeoise même et surtout par ses écrits, est par conséquent lui aussi représentatif de cette bourgeoisie en crise ; sa revue de même. Après la rupture avec le mouvement syndicaliste, alors qu’il se rapproche, selon des modalités complexes, avec certains maurrassiens, Sorel semble partager le point de vue propagé par l’académicien. Les entretiens qu’il donne dans la presse portent les traces de cet accord, de même que l’intérêt qu’il manifeste pour la pièce. Il s’inquiète par exemple de la diffusion de La Barricade à l’étranger. Il assure son correspondant Agostino Lanzillo de son soutien pour la publication de la pièce en Italie, si les démarches déjà en cours n’aboutissaient pas [39]  « Cher Camarade. La personne qui s’était chargée de... [39] .

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Sorel est un intellectuel dont le parcours atypique appelle à la prudence. Les oscillations considérables de sa pensée déroutent : exégète du marxisme avant de rejoindre le camp des révisionnistes, dreyfusard avant de revenir sur son engagement, théoricien du syndicalisme révolutionnaire avant de rompre avec les milieux ouvriers en 1908, il se trouve, entre cette date et la guerre, pris dans une configuration intellectuelle antagonique à ses prises de positions passées : des accointances avec l’Action française, un intérêt pour des questions plus tournées vers la religion, l’art, la philosophie, des mots souvent durs contre les Juifs, la démocratie, les intellectuels, le positionnent dans le camp des traditionalistes. Nous avons vu qu’il s’en défend, voulant à tout prix éviter l’amalgame avec les maurrassiens. Ces accointances nationalistes ne l’empêcheront pas de dénoncer les nationalismes moteurs de la Grande Guerre et de renouer, séduit par la révolution bolchevique, avec ses anciens amours prolétariens. Si le moralisme explique chez cet homme, se définissant comme philosophe, ces écarts idéologiques, autour d’une volonté de régénération d’une société française jugée morbide et décadente, dont chaque groupe social et intellectuel ­ les syndicalistes, les jeunes nationalistes maurrassiens etc. ­ seraient les vecteurs, il ne faut pas oublier l’importance particulière que revêt à ses yeux la classe ouvrière. Si Sorel se consacre en effet, entre 1908 et 1913, aux questions morales, culturelles et religieuses, il reste, dans son idée, le théoricien du syndicalisme révolutionnaire. Il le dit d’ailleurs dans les pages mêmes de l’Indépendance : « mes Réflexions sur la violence constituent le principal document de la littérature syndicaliste » [40]  Sorel (Georges), « Préaudau (Marc, de), Michel Bakounine.... [40] , écrit-il contre Marc de Préaudau pour qui le syndicalisme révolutionnaire doit surtout à Bakounine. C’est d’ailleurs à l’époque de l’Indépendance que Sorel négocie avec son éditeur, Marcel Rivière, les traductions de son fameux ouvrage. Il s’occupe, par exemple, en avril 1912, de la traduction anglaise avec Hulme, traducteur de Bergson par ailleurs [41]  Cf. Lettre de Georges Sorel à Marcel Rivière, le 19... [41] . C’est également en 1912 qu’il réédite chez Marcel Rivière ses Réflexions sur la violence, sans ne rien retirer au texte. Il n’en reste pas moins qu’à l’époque qui nous intéresse et sur l’objet d’étude qu’est l’Indépendance, c’est comme bourgeois que Sorel apparaît dans de nouveaux cercles intellectuels.

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Bourgeois à l’Indépendance, il n’est pas un cas isolé. La sociologie des collaborateurs de la revue s’inscrit dans ce monde de la haute bourgeoisie, classique, académique et consacrée, très différente donc des publics que le philosophe avait jusque là l’habitude de fréquenter. Notre ambition n’est pas de dresser ici un panorama sociologique poussé [42]  Cf. Roman (Thomas), L’Indépendance…, op. cit., p. ... [42] . Il s’agit, plus modestement, de mettre en avant, à partir de l’étude biographique de la cohorte participant à cette aventure intellectuelle, des traits d’union pouvant expliquer la ligne idéologique poursuivie par l’Indépendance. En effet, l’attention portée à la sociologie du groupe collaborant à la revue permet de mettre au jour plusieurs constantes. Ces rédacteurs sont, pour la grande majorité d’entre eux, des hommes de culture (écrivains, universitaires ou artistes), appartenant à la bourgeoisie et la haute bourgeoisie française, certains à la noblesse, proches des milieux conservateurs, parfois à la suite d’une évolution dans leur pensée. Il s’agit d’hommes très souvent consacrés dans leurs domaines respectifs, reconnus et honorés pour leurs œuvres. Leur conservatisme ­ parlons même de traditionalisme compte tenu de l’importance de la religion chez la plupart d’entre eux ­ les positionne comme antidreyfusards ou dreyfusards déçus. Certains poussent ce conservatisme jusque dans la réaction.

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En premier lieu, l’Indépendance, contrairement à maintes revues de l’époque, n’est pas une revue de jeunes. Elle se l’interdit d’ailleurs. Dans une lettre à Benedetto Croce, Sorel y insiste : « il nous faut prouver, en effet, au public que nous ne faisons pas une de ces revues dites de jeunes, qui sont destinées à écouler de la vaine littérature » [43]  Lettre de Georges Sorel à Benedetto Croce, le 25 janvier... [43] , écrit-il. Contrairement à la Revue Critique des Idées et des Livres [44]  Cf. Roman (Thomas), La Revue Critique des Idées et... [44] , qui rassemble une population de jeunes gens répondant parfaitement aux critères énoncés à l’époque par Agathon dans sa fameuse enquête [45]  Massis (Henri), Tarde (Alfred, de) ­ dits Agathon,... [45] , L’Indépendance est une revue de seniors. La NRF, avec laquelle elle entre en conflit dès la fin 1911, est, elle-même, une revue plus jeune, même si, elle aussi, refuse l’étiquette. Un rapide calcul statistique, à partir des collaborateurs dont nous connaissons les dates de naissance, donne un âge moyen de 42 ans pour l’année 1912, âge moyen discriminant en fait une population d’anciens et une génération plus juvénile et agathonienne autour de Variot.

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Les rédacteurs à l’Indépendance sont ensuite des personnalités importantes dans le milieu intellectuel et artistique du Paris des années 1910. On a là, en effet, selon l’expression de Christophe Charle, des « notables culturels » [46]  Charle (Christophe), « Le champ de la production littéraire »,... [46] , par opposition aux avant-gardes. Les artistes exposent dans les grands salons de la capitale où ils sont reconnus. Oubliés aujourd’hui, ils bénéficient à l’époque d’une aura remarquable. L’exemple de Charles Despiau, bustier tombé dans l’oubli, est en l’occurrence parlant. Il est associé alors aux noms de Rodin, Bourdelle et Maillol. Les écrivains sont également consacrés. Émile Moselly et les frères Tharaud ont remportés dans les années 1900 le prix Goncourt. Trois académiciens, Barrès, Bourget et Donnay, entrent au comité de rédaction en 1912 alors qu’Élemir Bourges fait partie de l’académie Goncourt. Les légions d’honneur abondent également dans cette équipe rédactionnelle [47]  Sorel est décoré en 1891. L’amiral de Cuverville l’est... [47] . Ces titres montrent à quel point l’Indépendance, contrairement à la plupart des petites revues de l’époque [48]  Cf. Pluet-Despatin (Jacqueline, dir.), Leymarie (Michel,... [48] , n’est pas un organe censé lancer des talents. Même les collaborateurs les plus jeunes ont déjà fait quelques preuves et jouissent, pour la plupart, d’une certaine notoriété. Édouard Schneider, jeune écrivain catholique, a fait représenter, en 1911, une pièce au théâtre Antoine, Les Mages sans étoiles, qui sera récompensée par l’Académie. La même année, parait la première version d’un ouvrage que l’Académie française couronnera en 1926 : Les Heures Bénédictines. Nicolas Beauduin, jeune poète, a publié son premier roman, La Terre Mère, en 1906, chez Albin Michel. En 1908, Jean Richepin lui a remis le prix Prarond, premier prix de poésie française au concours des Rosati de France, pour la Ballade des gueux. Il est également l’auteur, en 1911 d’un essai consacré à Barrès et publie en 1913 son second et dernier roman, Les Campagnes en Marche. Jean Martet met en scène une première pièce à l’Odéon en 1911, La Boulangère, après avoir publié un premier recueil de vers en 1908 : Les Jeux du sistre ou la flûte. Variot et René Benjamin ont déjà publié également, quoique dans leurs cas, et surtout dans celui de Variot, l’Indépendance ait pu effectivement servir de tremplin.

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Revue de plumes notoires et consacrées, l’Indépendance réunit des personnalités ayant effectué des parcours la plupart du temps brillants, et appartenant à la bourgeoisie, voire à la haute bourgeoisie française, sinon à l’aristocratie. Quasiment tous les rédacteurs ont effectué de glorieuses études dans les grands lycées parisiens ou de province, et fréquenté les grandes écoles. Rien de moins normal, en fait, à une époque où le système scolaire et universitaire ainsi que la stratification sociale sont encore tels que l’on ne peut trouver dans ces milieux intellectuels parisiens, milieux d’élites, que des hommes d’élite, justement. L’Indépendance n’est pas une revue de bohèmes. C’est par les cadres classiques et académiques que les auteurs, artistes ou écrivains, ont accédé à la notoriété. Ces cursus dessinent les contours d’une population aisée et cultivée. Quand ils n’occupent pas des fonctions importantes ­ Barrès est député, Cuverville et La Jaille sont sénateurs ­ ils vivent de leurs productions littéraires ou de rentes. Variot est rentier par exemple et jouit d’une fortune lui permettant de financer la revue et de s’y consacrer pleinement. La noblesse est également très présente avec des noms comme d’Indy, de Cuverville, de Bauffremont, de Labroquère, de Merlis, de la Jaille, de la Laurencie. Destinée à un public de la bourgeoisie cultivée, l’Indépendance est donc animée par des bourgeois cultivés. Le public visé est d’ailleurs clairement identifié au premier numéro de la revue. C’est à une population munie d’un capital économique intellectuel et culturel élevé qu’elle s’adresse : « L’Indépendance fait donc appel à tous les hommes sages et de bonne culture » [49]  In L’Indépendance, n°1, 1er mars 1911, dos de couv... [49] , peut-on lire.

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Nous avons déjà dit à quel point Sorel lui-même appartient à ce milieu bourgeois. Berth, parmi ceux qui le connaissent le mieux, le précise dans une lettre à Lanzillo :

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« Il ne faut pas oublier que Sorel appartient à une de ces anciennes familles bourgeoises, chez qui s’était conservée une forte discipline de mœurs et le sentiment des valeurs supérieures ; un de ses frères est officier ; un autre qui était chimiste, je crois, est mort, m’a-t-il dit lui-même, en saint » [50]  Lettre d’Édouard Berth à Agostino Lanzillo, le 18 février... [50] .

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Enfin, dernier détail qui mérite attention car il illustre la ligne éditoriale de la revue, la majorité des rédacteurs à l’Indépendance se réunit autour d’un credo commun : le traditionalisme tel que nous l’avons précédemment défini. Les personnalités qui se manifestent dans les pages de l’Indépendance appartiennent en effet à une nébuleuse importante en ce début de siècle dans le paysage intellectuel français. Le terme générique de tradition rassemble en effet les renaissances, catholique, nationaliste et classique qui sont perçues en ces années d’avant-guerre. L’évolution intellectuelle de Sorel l’a ainsi conduit, avec l’âge et les déceptions successives, à revenir à des considérations plus conservatrices, de la veine du Procès de Socrate, essai publié en 1889 [51]  Dans Le Procès de Socrate, Sorel accuse le philosophe... [51] . Il n’est pas le seul, en ces années, à évoluer vers une certaine tradition. Nous aimerions ici évoquer les itinéraires d’autres grandes personnalités liées à la revue, parce qu’ils participent à mettre en relief le discours qui y est professé. Maurice Barrès n’est pas des moindres, qui, venu du dandysme et du « Culte du Moi », est, au seuil du premier conflit mondial, l’un des champions traditionalistes du moment. La postérité de l’écrivain nationaliste masque quelque peu ses premiers écrits, une première époque qui n’est pas celle que nous retenons aujourd’hui mais qui est, par contre, celle que les hommes du moment perçoivent le mieux, au point que l’on s’interroge justement sur l’évolution du personnage. Lucien Corpechot, témoin direct de cette évolution, se la remémore :

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« Décembre 1906, mars 1913 ; six ans durant lesquels le député du Ier arrondissement a vécu l’esprit tendu vers ces hauts problèmes et dans un climat de spiritualité catholique. On ne respire pas en vain dans une telle atmosphère. Peu de personnes ont pu se rendre compte de l’évolution qui se produisit alors dans l’esprit de Barrès. J’ai dit à quel point il avait la pudeur de ses sentiments. Il déclara un jour qu’il était du Christ » [52]  Corpechot (Lucien), Souvenirs d’un journaliste. (Tome... [52] .

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Le Barrès des années 1910 est le fervent défenseur des églises de France à la chambre, et des rumeurs tenaces en font l’un des grands convertis de l’époque. Cette évolution, maintes fois commentée par la suite, à une valeur paradigmatique pour Jean-Marie Domenach qui voit en Barrès l’un des grands représentants de ce que Armin Mohler appellera après le second conflit mondial la « révolution conservatrice ». De l’égotisme stendhalien et crypto-romantique de l’auteur du Culte du Moi à la défense des clochers Français et de Jeanne d’Arc, une dilatation s’effectue, du « moi » au « nous », selon un processus lent mais logique et que beaucoup de contemporains effectuèrent. De sorte, contre la thèse sternhélienne du Barrès proto-fasciste [53]  Zeev Sternhell, tout en prenant acte du discours conservateur... [53] , c’est plutôt, en ces années là, un Barrès pastoral et conservateur, « moins révolutionnaire que conservateur » [54]  Domenach (Jean-Marie), « Barrésisme et révolution conservatrice »,... [54] qui apparaît et se fossilise.

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Bourget effectue un parcours, somme toute, analogue. L’écrivain se voit en esthète et en dandy dans sa jeunesse, avant de devenir, à la toute fin du siècle, le champion de ce que lui même définit comme le « traditionalisme intégral ». Maurice Denis, de même, de peintre symboliste, chef de file du mouvement Nabis, évolue, au tournant du siècle, vers un classicisme de plus en plus affiché, à connotations traditionalistes et accompagné d’un retour à la foi. Il devient alors un peintre religieux après avoir été un Nabis plutôt spiritualiste et marqué par le symbolisme. Daniel Halévy n’est pas en reste. Comme le souligne Sébastien Laurent, son historien :

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« Ayant rompu avec la Ligue des droits de l’homme, quitté les Cahiers de la Quinzaine, constaté la faillite du dreyfusisme avec la disparition de l’Enseignement mutuel et des Pages Libres, les idées d’Halévy avaient aussi nettement évolué pour se faire plus compréhensives à l’égard de celle de la droite, sans pour autant y adhérer pleinement » [55]  Laurent (Sébastien), Daniel Halévy…, op. cit., p. ... [55] .

49

Cette évolution, étape du passage « du libéralisme au traditionalisme », commence à s’effectuer à l’époque où paraît l’Indépendance. D’une manière ou d’une autre, la plupart des collaborateurs à l’Indépendance affichent donc en ces années 1910 un traditionalisme plus ou moins virulent et abouti. Répétons-le : contrairement à l’Action française qui développe une thématique proprement contre-révolutionnaire à la même époque, ici, la grande composante de ce retour à la tradition est la religion. En outre, le traditionalisme d’un Bourget n’est pas celui juvénile et pugnace d’un Variot. Quant à Sorel, il s’agit encore d’y apporter maintes nuances. On peut également postuler que, compte tenu de l’âge avancé de la plupart des rédacteurs, ce conservatisme rend compte également d’une loi souvent constatée et logique qui fait qu’un homme, révolutionnaire et violent dans sa jeunesse, peut retourner, avec l’âge, à des cadres sécurisants, conformistes et traditionnels. L’entropie, phénomène biologique et physique incontesté, trouve certainement son pendant psychologique dans les assagissements et embourgeoisements de jeunes aventuriers que le temps qui passe peut faire évoluer vers le conservatisme. Selon nous, ce paramètre est à prendre en compte aussi, sans en exagérer la portée cependant.

L’indépendance où l’expression d’un certain libéralisme-conservateur

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Ce sentiment de perte que corrige une volonté de régénération se lit au fil des pages de l’Indépendance, non seulement sous la plume de Sorel, mais aussi de celles de ses collaborateurs, sensibles pour la plupart à sa pensée. Nous avons répertorié huit articles évoquant cette question.

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Dès le premier numéro de sa revue, Sorel explique, par l’exemple de Jules Ferry, qu’il admire, cette bourgeoisie :

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« Cette classe était pleine d’orgueil, dure le plus souvent pour les petites gens, mais digne d’un profond respect en raison du sérieux de sa vie ; elle prétendait conserver quelque chose des traditions de ces grands corps judiciaires qui avaient tant illustré la France de l’Ancien Régime, elle se regardait comme appelée à utiliser les institutions créées par la Monarchie ; elle croyait avoir droit au pouvoir en raison d’une sorte de droit divin de l’intelligence » [56]  Sorel (Georges), « Le monument de Jules Ferry », in... [56] .

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Pour lui, cette bourgeoisie n’est plus. Elle est remplacée par une « aristocratie oisive » [57]  Sorel (Georges), « Trois problèmes (suite) », in L’Indépendance,... [57] . Paraphrasant Urbain Gohier, qui donnera un article à la revue sous pseudonyme, il déplore l’existence de tout un monde « d’aristocrates faisandés, de snobs pervertis, de bourgeois trop gras et dégénérés, de jouisseurs blasés, d’histrions malsains » [58]  Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance,... [58] . Ce bourgeois des temps modernes, c’est le petit bourgeois, mesquin à ses yeux, veule. Une haine d’un type de bourgeois s’exprime donc à travers les écrits de Sorel, qui n’est pas l’expression d’un ouvriérisme marxisant, mais plutôt le regret d’une classe véritablement dirigeante. Évoquant Alfredo Oriani, écrivain et essayiste italien dont il partage les points de vue, il poursuit sa diatribe contre ces bourgeois installés et corrompus, citant un autre penseur élitiste, le leplaysien Paul de Rousiers qui, dans La Vie Américaine, identifie aux États-Unis une aristocratie bourgeoise, dynamique et ouverte, qu’Oriani appelait de ses vœux pour l’Italie [59]  Sorel (Georges), « La rivolta ideale », in L’Indépendance,... [59] . On retrouve ce thème dans la plupart des articles qu’il donne à l’Indépendance.

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Mais il n’est pas le seul à développer ce point de vue. Nombreux sont en effet les collaborateurs à la revue, qui, à l’occasion d’un article ou d’un compte rendu de lecture, émettent des opinions analogues. Pour Émile Baumann, jamais « peut-être la bourgeoisie française ­ quelques jeunes mis à part ­ n’a montré des mœurs plus bienveillantes et mollement pacifiques » [60]  Baumann (Émile), « Martha (Eugène), Charles Gaubert,... [60] . René Benjamin consacre tout un article, intitulé, « Sur les bourgeois », à ce thème sorélien. Il dresse le portrait du bourgeois sous les traits d’un parasite sans vie :

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« La bourgeoisie française, on le sait, est devenue de nos jours complètement nulle. Elle ne lit rien, elle ne sait rien, elle ne fait rien, elle n’est rien. Elle ne lit rien, parce qu’elle ne lit que les journaux ; donc elle ne sait rien. Et elle ne fait rien, parce qu’elle vit comme figée par la peur de perdre ses capitaux ; donc elle n’est rien. Ignare en politique et en économie sociale, elle ne se défend même pas par ses votes, et elle compte sur la police et l’armée pour la mettre toujours à l’abri d’un bouleversement sanglant » [61]  Benjamin (René), « Sur les bourgeois », in L’Indépendance,... [61] , constate t il.

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Dans un autre article, il décrit la même bourgeoisie sous des traits tout aussi ridicules, à partir d’une peinture des lieux de justice parisiens :

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« Pour que ces gens là consentent d’aller en Justice, écrit-il, il leur faut un Juge de leur monde, bien huppé, d’esprit grave, qui les reçoive dans une mairie décorative, où ils pourront venir gantés, avec leur air un peu sec et hautain. Et comme on a compris qu’ils étaient irréductibles, on les a servis à souhait. Le Juge du VIIe est unique par sa civilité, sa conscience, et la douceur de ses arrêts » [62]  Benjamin (René), « La justice dans le septième », in... [62] .

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De même, Ernest Seillière rend grâce à Daniel Lesueur, auteur en 1912 d’un roman intitulé Au tournant des jours (Plon), de proposer une peinture réaliste de l’affadissement de la bourgeoisie contemporaine [63]  Seillière (Ernest), « Lesueur (Daniel), Au tournant... [63] . Ces quelques citations illustrent donc une prise de position de la revue qui nous intéresse. L’Indépendance apparaît comme une revue de bourgeois qui, s’adressant à un public bourgeois, appelle à une régénération de cette classe, c’est-à-dire à ce que les grands bourgeois orléanistes prennent la place, usurpée à leurs yeux, des grands bourgeois radicaux, jugés décadents. Pour la plupart de ces intellectuels, l’instauration du suffrage universel et la victoire des radicaux après l’affaire Dreyfus ont entraîné ce progressif changement d’élites.

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Les thèmes intrinsèquement soréliens de régénération, de mythes et d’énergie sont ici présents. Mais ils n’expriment plus l’inquiétude d’un théoricien socialiste qui verrait dans le prolétariat organisé en syndicats, une force à même de remettre en place un ordre social jugé défectueux. Au tournant des années 1906-1908, ce dernier, ayant accepté les règles du jeu politique, a déçu Sorel. Ayant rompu avec lui, c’est à la bourgeoisie qu’il pense alors pour prendre le relais et retrouver ce « temps perdu » qu’un autre grand bourgeois commence à se remémorer et à regretter à la même époque [64]  Nous nous permettons ici de citer l’un des tout derniers... [64] . C’est en cela que Sorel a pu être non pas séduit mais intéressé par le mouvement maurrassien, par l’énergie d’une jeunesse qui, derrière l’auteur de l’Enquête sur la Monarchie, pourra peut-être redonner à la bourgeoisie française ses anciens titres de gloire. Le moraliste aurait ainsi dit, selon Variot, en novembre 1908 : « Je ne suis pas prophète ; je ne sais pas si Maurras ramènera le Roi en France. Et ce n’est pas ce qui m’intéresse chez lui. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il se dresse devant la bourgeoisie falote et réactionnaire, en lui faisant honte d’avoir été vaincue et en essayant de lui donner une doctrine » [65]  Variot (Jean), Propos de Georges Sorel, Paris, Gallimard,... [65] .

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Comme nous l’avons déjà indiqué, la revue de Variot et Sorel exprime ce désarroi bourgeois car elle est porteuse d’une crainte antimoderne des masses. La présence de Gustave Le Bon dans la rédaction de l’Indépendance, même s’il traite plus précisément de l’anti-rationalisme et des croyances populaires, est, en l’occurrence, symptomatique de cette peur. Par rapport au projet de Renan, prônant une aristocratie universitaire, Sorel fait ainsi le constat d’une déviation :

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« nous rencontrons une oligarchie d’érudits, hallucinée par l’idée du despotisme, qu’entoure une clientèle pauvre, qui flatte les masses populaires pour arriver à mieux dominer l’État, et qui sera toujours prête à sacrifier l’avenir du pays à sa vanité, à ses haines, à ses intérêts corporatifs » [66]  Sorel (Georges), « lyripippi sorbonici moralisationes »,... [66] .

62

Ici, la haine de la masse est haine de la médiocrité. L’homme de la démocratie est critiqué pour son inculture. Il est le Homais de Madame Bovary. Le pouvoir de la masse et la facilité avec laquelle elle peut être manipulée par les démagogues effraient également. Sorel, dans des accents antisémites, exprime cette crainte que les hommes au pouvoir ne soumettent « par les moyens les plus simples, les foules à leur domination » :

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« Les grands Juifs, poursuit-il, encouragent ces agitateurs dans l’assurance qu’aux heures difficiles ceux de leurs nationaux que l’anticléricalisme a poussés aux premiers rangs de la démocratie, conduiront les masses misérables au secours de la ploutocratie juive » [67]  Sorel (Georges), « Quelques prétentions juives (suite) »,... [67] . Il écrit ailleurs que les institutions libérales « sont menacées d’une ruine prochaine dès que l’extension du suffrage les livre aux caprices de masses indifférentes au droit » [68]  Sorel (Georges), « Alexinsky (Grégoire), La Russie... [68] .

64

Cette crainte des « foules dociles » [69]  Variot (Jean), « La grande bavarde », in L’Indépendance,... [69] passe également par leur mépris, dans des accents souvent élitistes. Jacques Gouverné critique de la sorte le « public des ignares, des faibles et des inquiets, les plats louangeurs et les fielleux détracteurs également impuissants, la confrérie des aveugles et des niais, la masse des indifférents, [qui] méconnaîtront toujours la qualité du chef-d’œuvre » [70]  Gouverné (Jacques), « Barrès, La Colline inspirée,... [70] . D’après Paul Lemoigne, pour « apprécier et sentir profondément la musique, une culture sérieuse et étendue est nécessaire. La sensibilité s’étiole et s’atrophie à ne rechercher que des sensations toujours identiques et à éviter ce qui pourrait déranger ses habitudes » [71]  Lemoigne (Paul), « Benvenuto Cellini », in L’Indépendance... [71] . Variot, cynique, écrit :

65

« Le public n’est pas composé uniquement d’intelligences supérieures ; voilà une nouvelle bien connue ; il se laisse fatalement guider, en ce qui concerne les choses de l’art, par des êtres sans talent et sans valeur d’aucune sorte ; c’est là le fait simple de sa brutalité ; néanmoins, cela n’empêche qu’il lui arrive de vibrer, parfois, en écoutant un beau drame, ou en lisant un beau roman. Et puis enfin, ne soyons donc pas plus dédaigneux que Sophocle ou Shakespeare de cette pauvre foule dont on dit tant de mal et qui, en somme, vaut beaucoup mieux que certains artistes et que certains esthéticiens. Songeons que l’art exige un apprentissage qui dure toute la vie, et qu’on n’arrive fort souvent à comprendre la majesté de certaines œuvres que lorsqu’on est un vieillard. N’exigeons donc pas trop de la foule qui peine à des préoccupations variées ; qui, elle, n’a pas le loisir d’apprendre, ni même de se renseigner » [72]  Variot (Jean), « L’œuvre d’Élemir Bourges », in L’Indépendance,... [72] .

66

Sous le pseudonyme de Rendure, Variot écrit encore, évoquant Claudel :

67

« Il était dans l’ordre que Paul Claudel ne fût étudié que par une élite avant d’affronter le public. Et l’on pense bien que j’entends par élite des hommes de culture, de grand savoir, et non des jeunes gens de café, des kamchatka, comme les appelle Léon Daudet, des inutiles petits littérateurs dont l’admiration ou la soi-disant admiration est plus dangereuse pour un homme que les attaques les plus venimeuses » [73]  Rendure (Philippe), « L’annonce faite à Marie », de... [73] .

68

Ce qui manque par conséquent à la démocratie, c’est une direction, des autorités qui puissent guider le peuple électeur :

69

« Dans la démocratie moderne le citoyen ressemble à un voyageur qui serait abandonné dans une steppe privée de routes, de fleuves, de repères quelconques. Le néant social étant le principe de la démocratie, il ne faut pas s’étonner si la démocratie progresse dans les vieux pays au fur et à mesure que leurs constitutions historiques tombent en ruines » [74]  Sorel (Georges), « Garcia-Calderon (F.), Les démocraties... [74] , écrit Sorel.

70

L’Indépendance oppose donc à la République des masses, celle des « autorités sociales », concept cher à Le Play, souvent cité par Sorel pour montrer que la démocratie a accompagné leur disparition. À ses yeux, un régime parlementaire, pour bien fonctionner, a besoin d’une aristocratie républicaine qu’il reconnaît en les opportunistes rassemblés par Gambetta et qui sauvèrent la France du boulangisme démagogique. L’Affaire a enterré cette aristocratie à laquelle il associe pareillement, comme nous l’avons vu, Jules Ferry. « [L]a démocratie supprime partout les autorités sociales de Le Play et leur substitue des organisations de politiciens, qui sont une véritable plaie pour les gens tranquilles » [75]  Sorel (Georges), « Charles-Brun (J.), Le régionalisme,... [75] , écrit-il, déplorant que le régionalisme, dès lors, ne soit plus possible, sans ces élites locales. À la démocratie telle qu’elle existe, il oppose, sans illusion, le modèle idéal d’une démocratie aristocratique.

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« Mais il y a bien des espèces de démocraties ! écrit-il. Les anciens apologistes de la démocratie n’avaient pas compris que les institutions des vieilles républiques montagnardes de la Suisse, admirées par eux, ne sauraient être imitées dans des pays qui ne possèdent pas certaines conditions fondamentales ; on trouve chez ces peuples modèles : des autorités sociales très respectées, des croyances chrétiennes dominantes, un esprit guerrier prodigieusement développé ; rien de tout cela n’existe dans nos démocraties dont la marche est réglée par l’agitation des démagogues » [76]  Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance,... [76] .

72

Ce phénomène, signe de la modernité, ne frappe pas que la France. Commentant un essai d’Augustin Filon sur la Grande-Bretagne, Sorel constate :

73

« Si nous employons la terminologie de Le Play, nous dirons que la notion d’autorité sociale se perd en Angleterre. À la place d’une Aristocratie, on ne trouve plus aujourd’hui qu’une troupe de gens riches » [77]  Sorel (Georges), « Filon (Augustin), L’Angleterre d’Édouard... [77] .

74

Ce que regrette donc Sorel, c’est une aristocratie, républicaine ou monarchique, une élite consciente de sa mission historique, sorte d’élite sociale et politique dont la noblesse l’obligerait à certains devoirs et vertus. Évoquant les mémoires de John Ruskin, il écrit :

75

« Ces souvenirs nous font comprendre comment un système d’éducation vraiment extraordinaire fournissait à l’Angleterre une élite d’hommes puissamment originaux ; je crois que cette éducation pourrait être comparée à celle que recevaient les patriciens de la Rome antique » [78]  Sorel (Georges), « Ruskin (John), Praeterita, Souvenirs... [78] .

76

Une élite politique et culturelle est donc nécessaire au fonctionnement d’un corps social sain. Ce point de vue chez Sorel est représentatif de l’emprise d’un certain conservatisme libéral à l’Indépendance. Si tous les rédacteurs ne vont pas forcément dans son sens, il en est quelques-uns qui partagent ses vues. C’est en libéraux que des hommes tels que Sorel, Halévy, Georges Platon, Pareto, Le Bon etc. critiquent l’ordre en place. En la matière, ils n’annoncent donc en rien le fascisme antilibéral de l’entre-deux-guerres et se distinguent bien de la critique maurrassienne et royaliste du même régime. Ces hommes sont des bourgeois libéraux, hommes d’élite attachés au droit et aux libertés fondamentales, mais chez qui, l’ordre social et politique ne saurait être confié ni aux masses, ni à des professionnels de la politique. L’orléanisme est un synonyme de ce libéralisme conservateur qui peut tomber dans le traditionalisme le plus intransigeant si la modernité se fait trop agressive. Le discours antisémite que développe Sorel dans l’Indépendance ne doit pas masquer l’origine libérale de sa pensée. Cet antisémitisme ne semble, en fait, n’être que le reflet de cette inquiétude que la figure du Juif exalte. Le modèle parlementaire de ces hommes est la Rome patricienne et sénatoriale, l’Angleterre victorienne ou les Monarchies censitaires du début du siècle en France. Autrement dit, c’est un parlementarisme des notabilités qui sert ici de schéma directeur. Comme le précise Georges Goriely à propos de Sorel, « [s]a réaction première est celle des libéraux conservateurs auxquels il doit sa culture politique de base : Tocqueville, Renan, Taine » [79]  Goriély (Georges), « Liberté et Rationalité », in Charzat... [79] .

77

Sorel confesse d’ailleurs dans un article qu’il consacre à Urbain Gohier, son appartenance à ce milieu libéral conservateur :

78

« Les personnes qui ont, comme moi, dépassé la soixantaine, écrit-il, ne peuvent lire Le réveil sans éprouver de très vives émotions, parce qu’elles y retrouvent, exprimés dans un langage digne de leur noblesse, quelques-uns des sentiments qui enthousiasmèrent la jeunesse libérale durant les dernières années du Second Empire. La génération qui arrivait alors à la réflexion, admirait d’une manière intelligente les traditions françaises, était persuadée que la grandeur d’un peuple se mesure à l’échelle des valeurs morales, méprisait les parvenus plus qu’on ne les a jamais méprisés. Elle maudissait, dans le régime existant, un ordre matérialiste, cher à des aventuriers insoucieux de l’opinion des bonnes familles, affamés d’argent, bouffis d’orgueil. On haïssait un gouvernement qui paraissait déshonorer la France, en raison de son ignorance du génie national » [80]  Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance,... [80] .

79

Ce libéralisme-là, il en prononce le décès, pour déplorer ensuite celui, matérialiste et médiocre qu’il dit apercevoir à son époque :

80

« Il y avait encore à cette époque à Paris quantité de gens qui ne consentaient pas à admettre que les principes du “libéralisme” comportassent comme conséquences : l’abaissement des choses de l’esprit et de la culture libérale, le despotisme des intérêts matériels et, sous prétexte d’égalité, la dépression de tous » [81]  Sorel (Georges), « Quelques prétentions juives (fin) »,... [81] .

81

Cette transformation du libéralisme orléaniste en un libéralisme démo- cratique peut expliquer la dérive conservatrice de nombreux libéraux pre- mière façon. Libéralisme et tradition sont en fait liés dans la pensée du philosophe :

82

« Les institutions dites libérales ont prospéré chez des peuples qui possédaient, à un degré exceptionnel, la conscience chrétienne et le respect du droit ; elles n’ont pu rien produire de bon là où elles ont été importées par des hommes ennemis de la religion » [82]  Sorel (Georges), « Alexinsky (Grégoire), La Russie... [82] .

83

Daniel Halévy est un autre exemple de ce libéralisme conservateur, comme le montre Sébastien Laurent dans son étude. De même, Le Bon, avec sa Psychologie des foules, notamment, « est emblématique des peurs sociales et de l’idéologie élitiste de toute une frange d’hommes de lettres et de scientifiques inquiets de la poussée des masses dans la vie politique et sociale de la fin du xixe siècle » [83]  Laurent (Sébastien), « Histoire d’un imposteur », in... [83] .

84

Mais si ce libéralisme conservateur appartient bien au discours social et politique de l’Indépendance, il n’est qu’un son de cloche dans la polyphonie traditionaliste qui caractérise la revue. De même que les rédacteurs de l’Indépendance expriment des nuances distinctes d’un catholicisme tantôt social, tantôt mystique, de même que diverses conceptions du classicisme artistique et littéraire s’y rencontrent, on peut affirmer que, sur le plan politique, autour d’un commun credo antidémocratique et antiparlementaire, plusieurs approches sont exposées, au point d’apparaître finalement comme inconciliables [84]  L’Indépendance disparaît en effet à l’été 1913, du... [84] . Car si Sorel et ses amis critiquent l’ordre en place en exprimant le regret d’un ordre ancien, Variot et les siens évoluent de plus en plus vers l’espoir du retour d’un autre ordre social et économique, en la personne du roi. L’Indépendance contient également un discours royaliste d’où le maurrassisme n’est pas absent.

85

La lecture et l’étude de l’Indépendance posent la question de l’identité bourgeoise au début du xxe siècle. Nul doute que sur les plans sociaux, intellectuels, culturels et politiques, celle-ci, maîtresse au xixe siècle en Europe, se trouve désemparée à l’orée du siècle suivant. Les sociabilités, héritées d’organisations courtisanes au xviiie siècle ­ pensons aux grands salons parisiens encore actifs à l’époque qui nous intéresse ­, se heurtent à de nouvelles pratiques sociales de masse. L’essor de la presse, des loisirs de masses [85]  Cf. Kalifa (Dominique), La culture de masse en France.... [85] , de partis politiques modernes, structurés et eux aussi massifiés, sont autant de réalités nouvelles qui viennent troubler le rôle et les statuts de ces anciens notables. Cette crise, les Halévy en sont emblématiques, de la fin du xixe siècle à l’entre-deux-guerres. Ce fut tout le drame du père de Daniel Halévy, Ludovic, qui tomba dans une dépression profonde des suites d’une crise ­ l’affaire Dreyfus ­ qui prit les traits, pour lui, de la fin d’un monde, cette Fin des notables que son fils analysera dans son fameux essai de nombreuses années plus tard. Au monde ouvert et tolérant d’une élite libérale, succède celui en guerre et politisé des lendemains de l’Affaire, un monde caractérisé par une violente irruption de la modernité, sous les traits de ce que Jean-Pierre Halévy appelle « la politisation de la sociabilité » [86]  Cf. Halévy (Jean-Pierre), « Les Halévy, l’affaire Dreyfus... [86] . L’Apologie pour notre passé, autre essai d’Halévy, publié en 1910, « exprim[e] à la fois un attachement incontestable à la cause dreyfusarde et en même temps le profond regret que les orléanistes n’aient pas conservé le rôle qui était le leur : rester des « guides » pour la société libérale dont D. Halévy faisait partie » [87]  Laurent (Sébastien), Daniel Halévy. op. cit., p. 2... [87] .

86

C’est ainsi la question même du libéralisme qui pose la présente étude. Le cas de l’Indépendance montre à quel point la passerelle entre un courant de pensée que l’on dit progressiste et son antinomie, le conservatisme, peut être ténue. C’est peut-être l’amalgame entre cette culture politique et son pendant économique qui empêche de voir ce trait d’union. Or, l’actualité la plus immédiate montre que l’on peut être un chantre du libéralisme économique sans adhérer complètement aux principes fondateurs du libéralisme politique, et inversement. L’Indépendance exprime ce libéralisme politique et social sans trop se soucier d’économie par ailleurs, ou alors pour s’en montrer très critique. Un article de Pareto distingue ainsi les vertus de l’épargne contre les vices de la spéculation [88]  Cet article, « Rentiers et spéculateurs », fait la... [88] . C’est peut-être aussi la confusion très contemporaine entre libéralisme et démocratie qui conduit à cette aporie. Le xixe siècle français, libéral, ne fut pas un siècle démocratique au sens qu’il prit ensuite pour nous. René Rémond insiste sur l’aspect bicéphale d’une pensée politique qui, se fondant sur l’idée de liberté, peut aller jusqu’à la contredire ; il évoque « cette ambiguïté qui fait que le libéralisme a pu être, tout à tour, révolutionnaire et conservateur, subversif et conformiste. Les mêmes hommes passeront de l’opposition au pouvoir, poursuit-il, les mêmes partis du combat contre le régime à la défense des institutions. Ce faisant, ils ne feront que révéler successivement deux aspects complémentaires de cette même doctrine, ambiguë par elle-même, qui rejette l’Ancien Régime et qui ne veut pas de la démocratie intégrale, qui se situe entre ces deux extrêmes et dont la meilleure définition est sans doute le sobriquet donné à la monarchie de Juillet : « le juste milieu » [89]  Rémond (René), Introduction à l’histoire de notre temps.... [89] . Non que le libéralisme contienne ce conservatisme, auquel cas il y aurait contradiction dans les termes, mais parce que, dans des moments de crises, il peut y être conduit. Le trait d’union est ici le signe d’un processus possible. L’individu libéral, aristocrate avant d’être démocrate, démocrate au nom des libertés et des droits mais par forcément du suffrage universel, attaché au corpus des libertés fondamentales et à une organisation politique qui puise au modèle anglais, peut, face à ce qu’il considère comme une menace à cet ordre, faire le choix apparemment paradoxal d’un conservatisme pouvant confiner à la défense de la tradition [90]  Le seul article d’Édouard Berth dans l’Indépendance... [90] .

Notes

[1]

Thomas Roman est titulaire d’un DEA d’histoire du xxe siècle à l’Institut d’Études Politiques de Paris.

[2]

Cf. Loubet del Bayle (Jean-Louis), Les non-conformistes des années trente. Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Paris, Seuil (Point Histoire), 2002 (1re édition : 1969).

[3]

Cf. Laignel-Lavastine (Alexandra), Cioran, Eliade, Ionesco. L’oubli du fascisme, Paris, PUF (Perspectives critiques), 2002.

[4]

Nous renvoyons ici à l’excellente thèse de Sébastien Laurent : Daniel Halévy. Du libéralisme au traditionalisme, Paris, Grasset, 2001.

[5]

Rioux (Jean-Pierre), Sirinelli (Jean-François), Histoire culturelle de la France. 4. Le Temps des masses. Le vingtième siècle, Paris, Seuil (coll. U.H.), 1998, p. 57.

[6]

Pour plus de détails sur cette revue, nous renvoyons à notre étude : Roman (Thomas), L’Indépendance. 1911-1913. Étude d’une revue traditionaliste dans le milieux littéraire parisien de la « Belle Époque », mémoire de DEA sous la direction de M. le professeur Jean-François Sirinelli, Paris, I.E.P., 2001.

[7]

Prévotat (Jacques), « La culture politique traditionaliste » in Berstein (Serge, dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Seuil (coll. U.H.), 1999, p. 33-67.

[8]

In L’Indépendance, n°1, 1er mars 1911, dos de couverture.

[9]

Cf. Roman (Thomas), L’Indépendance…, op. cit., p. 74-116.

[10]

Lettre de Georges Sorel à Édouard Dolléans, le 13 décembre 1912 (papier à entête l’Indépendance), Archives Édouard Dolléans ­ Institut Français d’Histoire Sociale, Paris, 14AS ­ Transcription effectuée par M. Prat qui nous a transmis la lettre.

[11]

Cf. Thibon (Gustave), Retour au réel. Nouveaux diagnostics, Lyon : H. Lardanchet, 1943.

[12]

Winock (Michel), « Bourget (Paul) », in Julliard (Jacques, dir.), Winock (Michel, dir.), Dictionnaire des intellectuels français. Les personnes. Les lieux. Les moments, Paris, Seuil, 1996, cit. p. 178.

[13]

Sorel (Georges), Réflexions sur la violence (1908), Paris, Marcel Rivière (coll. « Études sur le devenir social »), 1921 (5e édition), p. 109.

[14]

Id., p. 117.

[15]

Berth (Édouard), Les Méfaits des intellectuels, Paris, Marcel Rivière (coll. « Études sur le devenir social »), 1926 (2e édition), p. 304-305.

[16]

Id., p. 41. ­ Notons cependant que Berth, en 1926, a rompu avec les milieux maurrassiens et a rejoint le communisme. C’est par conséquent selon une grille proprement sorélienne, entendons marxiste, que l’intellectuel envisage ici cette mission historique de la bourgeoisie comme devant permettre l’avènement de la dictature du prolétariat.

[17]

Bourget (Paul), La Barricade. Chronique de 1910, Paris, Plon-Nourrit, 1910, p. XLIX.

[18]

Id., p. L.

[19]

« Une ploutocratie triomphante dans son sentiment de supériorité, telle qu’elle se manifestait par le mode de vie somptueux des Américains riches, et une classe ouvrière pénétrée de la foi catholique et éloignée des influences révolutionnaires étaient donc les conditions nécessaires, selon Bourget, pour assurer un régime autoritaire, fût-ce sous le revêtement de la démocratie. », écrit Yehoshua Mathias. Bourget exprime cela dans Outre-mer en 1895, l’année suivant un séjour aux États-Unis. ­ Mathias (Yehoshua), « Paul Bourget, écrivain engagé », in Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 45, janvier-mars 1995, p. 14-29, p. 20.

[20]

Pour Albert Feuillerat, proche de Bourget et l’un de ses principaux biographes, la Barricade est une œuvre représentative de son temps : « Et comme “coin de mœurs” à décrire, écrit-il, Bourget a choisi les conflits du travail qui, depuis quelque temps, paralysaient la vie économique de la France. À la suite de l’affaire Dreyfus, la lutte des classes s’était aggravée. Les syndicats, par la persuasion ou la terreur, resserraient de plus en plus leur emprise sur les ouvriers qu’ils embrigadaient pour la guerre contre les patrons. Les grèves éclataient de toute part. C’est un épisode de cette guerre civile d’un genre nouveau que représente la Barricade. » ­ Feuillerat (Albert), Paul Bourget. Histoire d’un esprit sous la iiie République, Paris, Plon, 1937, p. 275.

[21]

Id., p. 292.

[22]

« Nous disons : à une exception près. Brillante exception : Paul Bourget. Mais que de discussions il eut avec Maurras, toujours horripilé par Sorel ». ­ Havard de la Montagne (Robert), « Georges Sorel », in Action française, 8 septembre 1922, p. 4.

[23]

Feuillerat (Albert), op. cit., p. 276.

[24]

« On a imprimé un peu partout, au lendemain de la première représentation, que ce drame était un pamphlet contre les ouvriers, une attaque contre toute association corporative, un appel à la répression la plus brutale. Rien de tout cela n’est vrai. » ­ Bourget (Paul), La Barricade, op. cit., p. IV.

Or, c’est bien ainsi que la pièce est perçue dans les milieux ouvriers et syndicaux. Gustave Hervé évoque en 1910 « la pièce ultra-réactionnaire de l’illustre académicien. » ­ Pataud (Émile), Pataud et la Barricade de l’Académicien Paul Bourget (préface de Gustave Hervé et Émile Chapelier), Paris, Imprimerie Générale, 1910, p. 1.

Émile Chapelier, syndicaliste proche de Hervé, éreinte de même « la pièce fameuse dans laquelle M. Bourget a saboté les plus belles idées et les plus légitimes aspirations du prolétariat. » (Id., p. 6.) alors qu’Émile Pataud écrit : « En somme M. Bourget est monté sur son observatoire académique, a pris sa bonne lorgnette, probablement par le gros bout, a arrêté celle-ci sur le point de l’horizon où se trouvaient des ébénistes, les a contemplés cinq minutes et le voilà maintenant fixé sur l’industrie en général. » (Id., p. 20.).

L’année suivante, le même Émile Pataud met d’ailleurs en scène une pièce, intitulée Demain, faisant figure de réponse à celle de Bourget, en exposant le point de vue véritablement ouvrier. Dans un article paru au Temps, Pataud, cite un billet du « directeur d’un des plus grands théâtres de province » : « On voit que c’est fait par un homme qui connaît la classe ouvrière. Quelle différence avec La Barricade ! », peut-on lire. ­ Lefranc (Jean), « M. Pataud, auteur dramatique », in Le Temps (Au jour le jour ­ Choses d’art), 27 avril 1911.

[25]

Un cas de conscience (1911), Le Tribun (1912) et La Crise (1912).

[26]

L’idée de « traditionalisme intégral » ­ l’expression est de Bourget lui-même, désigne un système idéologique dont les principaux piliers sont la famille et la religion. Remarquons que chez ce compagnon de route de l’Action française, la restauration monarchique n’est pas obsédante comme chez Maurras et ses disciples. C’est la défense de la tradition, dont le bourgeois est l’agent, qui prime dans sa pensée. On retrouve là une teinte du traditionalisme en apparente adéquation avec les prises de positions de l’Indépendance.

[27]

Dumesnil (Georges), « Les Réflexions sur la violence de Georges Sorel », in L’Amitié de France. Journal de philosophie, d’art et de politique, tome VI, n°1, février-mars-avril 1912, p. 1-21, p. 1.

[28]

Drumont (Édouard), Sur le chemin de la vie (souvenirs), Paris, Crès, 1914, p. 247.

[29]

Bloy (Léon), Journal II. 1907-1917, Paris, Robert Laffont, 1999, p. 138.

[30]

Citons l’article de G. de Maizière, « Aux armes, les bourgeois ! (Chez M. Georges Sorel) », dans Le Gaulois du 11 janvier 1910, celui de Henri de Régnier dans le Journal des Débats du 10 janvier 1910, un autre de Francis Chevassu, dans le Figaro du 8 janvier 1910, l’article intitulé « La Barricade au Vaudeville » dans La Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1910, et un dernier article dans La Flamme du 20 avril 1910.

[31]

Citons encore Georges Dumesnil qui, lui aussi, remarque le lien qui, à l’occasion de la pièce, rapproche les deux écrivains : « Ce sont, me semble-t-il, ces aspects du drame qui ont particulièrement frappé M. Bourget et qu’il a voulu faire saillir dans la Barricade. », écrit-il en se référant à la thèse de la nécessaire régénération de la bourgeoisie française ­ Dumesnil (Georges), art. cit., n.5 p. 9.

[32]

Bloy (Léon), op. cit., p. 39.

[33]

Dumesnil (Georges), art. cit., n.1, p. 2.

[34]

Citons encore, pour le plaisir des mots et l’information qu’ils contiennent, Léon Bloy. Analysant la pièce de Bourget, il en déduit les intentions de l’auteur, comme celles de son inspirateur : « La RÉSIGNATION du Bourgeois ! Voilà quelque chose de tout à fait nouveau. Jusqu’ici tout le monde croyait que le Bourgeois était précisément l’être le plus armé qu’il y eût sur terre et qu’il n’avait aucun besoin de résignation. Eh bien, tout le monde se trompait. Le Bourgeois n’est pas armé pour un sou et il abuse de la résignation. […] On avait besoin de le savoir, de l’entendre crier. Assez de sophismes, assez de rêveries poétiques ou humanitaires ! Le Bourgeois ne sera vraiment beau et fort, vraiment intégral, que lorsqu’il assommera les pauvres, sans phrases. C’est ce qui est exprimé par Bourget dans cette langue fine et nuancée dont il détient le mystère : “Empoignez une barre de fer et descendez-la sur la gueule au premier qui viendra vous embêter”. Tel est le fond de sa pensée, le cri de son cœur, l’ombilic de son drame. C’était l’opinion de cette haute andouille qui fut le vicomte de Bonald infiniment admiré par lui. C’est l’arcane, le secret doctrinal et, si j’ose dire, le rite essentiel de ce Georges Sorel qu’il réalise par les cabotins du vaudeville, de même que les apôtres réalisaient les prophètes, en s’exposant au martyre, dans les temps anciens. Le martyre de Paul Bourget consiste à toucher des droits d’auteur. Il n’ambitionne pas d’autre braise. » ­ Bloy (Léon), op. cit,. p. 139.

[35]

« On peut simplifier les sociétés comme la physique et y trouver une clarté atomistique, en supprimant les traditions nationales, la genèse du droit et l’organisation de la production, pour ne plus considérer que des gens qui viennent, sur le marché, échanger leurs produits et qui, en dehors de ces rencontres accidentelles, conservent leur pleine liberté d’action. », écrit Sorel, pour dénoncer aussitôt ces constructions. ­ Sorel (Georges), Les Illusions du Progrès, Paris, Marcel Rivière (coll. « Études sur le devenir social »), 1921 (3e édition), p. 97.

[36]

Id., p. 275-276.

[37]

Johannet (René), Éloge du bourgeois français, Paris, Grasset (« Les Cahiers Verts »), 1924, p. 336.

[38]

Id., p. 337.

[39]

« Cher Camarade. La personne qui s’était chargée de voir M. B.[ourget] m’écrit que celui-ci avait déjà reçu proposition pour traduire la Barricade ; si ce projet de traité n’aboutissait pas, il sera disposé, me dit-il, à vous accorder la préférence ». ­ Lettre de Georges Sorel à Agostino Lanzillo, le 6 janvier 1910, n°2 ­ « « Cher camarade »… Georges Sorel ad Agostino Lanzillo. 1909-1921 (a cura di Francesco Germinario ; con un saggio di Aurelio Macchioro), in Annali della fondazione Luigi Micheletti, n°7, 1993-1994, Brescia, Fondazione « Luigi Micheletti », p. 99.

[40]

Sorel (Georges), « Préaudau (Marc, de), Michel Bakounine. Le collectivisme dans l’Internationale, Paris, Marcel Rivière », in L’Indépendance (comptes rendus), n° 35-36, 1er et 15 août 1912, p. 561.

[41]

Cf. Lettre de Georges Sorel à Marcel Rivière, le 19 avril 1912 ­ Archives Marcel Rivière ­ IIHS, Amsterdam : 496.4 : Lettres de Georges Sorel à la maison d’édition Marcel Rivière (1912-1919).

[42]

Cf. Roman (Thomas), L’Indépendance…, op. cit., p. 132-146.

[43]

Lettre de Georges Sorel à Benedetto Croce, le 25 janvier 1911, CXCV ­ « Lettere di Georges Sorel a B. Croce », in La Critica (Appunti e documenti), XXVI, 1928, p. 344.

[44]

Cf. Roman (Thomas), La Revue Critique des Idées et des Livres. 1908-1914. Anatomie d’une revue de la « Belle Époque », mémoire de diplôme sous la direction de M. Sébastien Laurent, Paris : IEP, 2000.

[45]

Massis (Henri), Tarde (Alfred, de) ­ dits Agathon, Les Jeunes gens d’aujourd’hui, Paris, Imprimerie Nationale (Acteurs de l’histoire), 1995 (1re édition, 1912).

[46]

Charle (Christophe), « Le champ de la production littéraire », in Chartier (Roger, dir.), Martin (Henri-Jean, dir.), Histoire de l’édition française. Tome 3 : Le temps des éditeurs. Du Romantisme à la Belle Époque, Paris, Fayard (Cercle de la Librairie), 1990, p. 144.

[47]

Sorel est décoré en 1891. L’amiral de Cuverville l’est en récompense de sa bravoure durant la Guerre de Crimée. Charles Despiau est institué Chevalier de la Légion d’honneur en 1911. Le peintre Ernest Laurent, Chevalier depuis 1902, est promu Officier en 1912. Moselly obtient la Croix de la Légion d’honneur en 1913, etc.

[48]

Cf. Pluet-Despatin (Jacqueline, dir.), Leymarie (Michel, dir.), Mollier (Jean-Yves, dir.), La Belle Époque des revues. 1880-1914, Paris, Éditions de l’IMEC, 2002.

[49]

In L’Indépendance, n°1, 1er mars 1911, dos de couverture.

[50]

Lettre d’Édouard Berth à Agostino Lanzillo, le 18 février 1910, in « Cher camarade… », op. cit., p. 282.

[51]

Dans Le Procès de Socrate, Sorel accuse le philosophe grec d’avoir ébranlé les fondements d’une société légitime au nom d’un individualisme jugé immoral.

[52]

Corpechot (Lucien), Souvenirs d’un journaliste. (Tome II). Barrès ­ Bourget, Paris, Plon, 1936, p. 97.

[53]

Zeev Sternhell, tout en prenant acte du discours conservateur de l’écrivain lorrain, préfère insister sur le côté révolutionnaire de l’œuvre et, selon lui, annonciateur des violences de l’entre-deux-guerres. Pour l’historien israélien, Barrès est, avant tout, « le théoricien du nationalisme dur, le nationalisme de combat qui depuis l’Affaire jusqu’à Vichy n’a cessé de prêcher la guerre à la société ouverte et laïque ». Ce constat ne semble pas tenir compte de l’évolution qui ici nous importe. ­ Sternhell (Zeev), Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Fayard, 2000 (1re édition : 1972), p. 13 (préface inédite).

[54]

Domenach (Jean-Marie), « Barrésisme et révolution conservatrice », in Guyaux (André, dir.), Jurt (Joseph, dir.), Kopp (Robert, dir.), Barrès. Une tradition dans la modernité, Paris, Honoré Champion, 1991, p. 143.

[55]

Laurent (Sébastien), Daniel Halévy…, op. cit., p. 242.

[56]

Sorel (Georges), « Le monument de Jules Ferry », in L’Indépendance, n°1, 1er mars 1911, p. 1-16, p. 3.

[57]

Sorel (Georges), « Trois problèmes (suite) », in L’Indépendance, n°20, 15 décembre 1911, p. 261-279, p. 266.

[58]

Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance, n°21, 1er janvier 1912, p. 305-320, cit. p. 306.

[59]

Sorel (Georges), « La rivolta ideale », in L’Indépendance, n°28, 15 avril 1912, p. 161-177.

[60]

Baumann (Émile), « Martha (Eugène), Charles Gaubert, anarchiste (roman), Paris : Grasset » (comptes rendus), in L’indépendance, n°8, 15 juin 1911, p. 342.

[61]

Benjamin (René), « Sur les bourgeois », in L’Indépendance, n°19, 1er décembre 1911, p. 241-252, p. 242.

[62]

Benjamin (René), « La justice dans le septième », in L’Indépendance, n°43, 15 février 1913, p. 367-380, p. 368.

[63]

Seillière (Ernest), « Lesueur (Daniel), Au tournant des jours, Paris : Plon 1912 » (comptes rendus), in L’Indépendance, n° 34, 15 juillet 1912.

[64]

Nous nous permettons ici de citer l’un des tout derniers passages du Côté de chez Swann de Proust. Sans vouloir extrapoler l’hypothèse que nous formulons ici, celle d’une bourgeoisie en pleine crise identitaire dont l’Indépendance refléterait les angoisses, et faire dire à M. Proust ce qu’il ne dit pas, il nous semble que la Recherche, exprime à sa manière, ce sentiment de décadence bourgeoise :

« Au lieu des belles robes dans lesquelles Mme Swann avait l’air d’une reine, des tuniques gréco-saxonnes relevaient avec les plis des Tanagras, et quelquefois dans le style du Directoire, des chiffons liberty semés de fleurs comme un papier peint. Sur la tête des messieurs qui auraient pu se promener avec Mme Swann en l’allée de la Reine-Marguerite, je ne trouvais pas le chapeau gris d’autrefois, ni même un autre. Ils sortaient nu-tête. Et toutes ces parties nouvelles du spectacle, je n’avais plus de croyance à y introduire pour leur donner la consistance, l’unité, l’existence ; elles passaient éparses devant moi, au hasard, sans vérité, ne contenant en elles aucune beauté que mes yeux eussent pu essayer comme autrefois de composer. C’étaient des femmes quelconques, en l’élégance desquelles je n’avais aucune foi et dont les toilettes me semblaient sans importance. Mais quand disparaît une croyance, il lui survit ­ et de plus en plus vivace pour masquer le manque de la puissance que nous avons perdue de donner de la réalité à des choses nouvelles ­ un attachement fétichiste aux anciennes qu’elle avait animées, comme si c’était en elles et non en nous que le divin résidait et si notre incrédulité actuelle avait une cause contingente, la mort des Dieux. » ­ Proust (Marcel), Du côté de chez Swann, in La Recherche du Temps perdu, Paris, Gallimard (Quarto), 1999, p. 340-341.

[65]

Variot (Jean), Propos de Georges Sorel, Paris, Gallimard, 1935, cit. p. 27.

[66]

Sorel (Georges), « lyripippi sorbonici moralisationes », in L’Indépendance, n°4, 15 avril 1911, p. 125.

[67]

Sorel (Georges), « Quelques prétentions juives (suite) », in L’Indépendance, n°30, 15 mai 1912, p. 290.

[68]

Sorel (Georges), « Alexinsky (Grégoire), La Russie moderne, Paris, Flammarion Vitte », in L’Indépendance (comptes rendus), n°41, Noël 1912, p. 228.

[69]

Variot (Jean), « La grande bavarde », in L’Indépendance, n°47, 15 juin 1913, p. 11.

[70]

Gouverné (Jacques), « Barrès, La Colline inspirée, Paris, Émile Paul », in L’Indépendance (comptes rendus), n°44, 15 mars 1913, p. 46.

[71]

Lemoigne (Paul), « Benvenuto Cellini », in L’Indépendance (Chroniques du mois ­ la Musique), n°45/46, avril/mai 1913, p. 131.

[72]

Variot (Jean), « L’œuvre d’Élemir Bourges », in L’Indépendance, n°14, 15 septembre 1911, p. 49.

[73]

Rendure (Philippe), « L’annonce faite à Marie », de M. Paul Claudel, au théâtre de l’œuvre. », in L’Indépendance (Chroniques du mois ­ le Théâtre), n°42, 15 janvier 1913, p. 320.

[74]

Sorel (Georges), « Garcia-Calderon (F.), Les démocraties de l’Amérique (préf., Raymond Poincaré), Paris, Flammarion », in L’Indépendance (comptes rendus), n°43, 15 février 1913, p. 393.

[75]

Sorel (Georges), « Charles-Brun (J.), Le régionalisme, Paris, Bloud, 1911 », in L’Indépendance (comptes rendus), n°17, 1er novembre 1911, p. 165.

[76]

Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance, n°21, 1er janvier 1912, p. 311.

[77]

Sorel (Georges), « Filon (Augustin), L’Angleterre d’Édouard VII, Paris, Nilson », 1911, in L’Indépendance (comptes rendus), n°11, 1er août 1911, p. 438.

[78]

Sorel (Georges), « Ruskin (John), Praeterita, Souvenirs de jeunesse, Paris, Hachette, 1911 », in L’Indépendance (comptes rendus), n°6, 15 mai 1911, p. 229.

[79]

Goriély (Georges), « Liberté et Rationalité », in Charzat (Michel, dir.), Georges Sorel, op. cit., p. 115.

[80]

Sorel (Georges), « Urbain Gohier », in L’Indépendance, n°21, 1er janvier 1912, p. 314.

[81]

Sorel (Georges), « Quelques prétentions juives (fin) », in L’Indépendance, n°31, 1er juin 1912, p. 333.

[82]

Sorel (Georges), « Alexinsky (Grégoire), La Russie moderne, Paris, Flammarion Vitte », in L’Indépendance (comptes rendus), n°41, Noël 1912, p. 228.

[83]

Laurent (Sébastien), « Histoire d’un imposteur », in Parutions.

Cf. : http://www.parutions.com

[84]

L’Indépendance disparaît en effet à l’été 1913, du fait, entre autres, d’une contamination du maurrassisme dans la revue, chose inacceptable pour Sorel, toujours attentif à préserver sa marge de manœuvre intellectuelle.

[85]

Cf. Kalifa (Dominique), La culture de masse en France. 1. 1860-1930, Paris, La Découverte (Repères), 2001.

[86]

Cf. Halévy (Jean-Pierre), « Les Halévy, l’affaire Dreyfus et la politisation de la sociabilité », in Leymarie (Michel, dir.), La postérité de l’affaire Dreyfus, Paris, Presses Universitaires du Septentrion, 1992, p. 31-41.

[87]

Laurent (Sébastien), Daniel Halévy. op. cit., p. 212.

[88]

Cet article, « Rentiers et spéculateurs », fait la distinction, autour de cet axe réel/concret, entre deux types de placements de l’argent : pour le sociologue et économiste italien, ce binôme rentier/spéculateur est aussi celui de l’épargnant et de l’entrepreneur ; il y a donc distinction entre celui dont les revenus sont les intérêts de fonds d’État, des obligations de sociétés commerciales ou industrielles, des pensions et des salaires, et celui dont le revenu est tiré essentiellement de spéculations (actions, direction des entreprises etc.) ; ces deux groupes renvoient en fait, selon Pareto, à deux types sociologiques : les enracinés et les déracinés, c’est-à-dire une population plutôt conservatrice, patriote, voire nationaliste, et une population internationaliste et innovatrice, avec, aux deux extrêmes, le petit boutiquier et le cosmopolite cynique et iconoclaste. Or, les mérites de cette dernière cohorte sont desservis par ce qui ferait son essence : elle « est lâche comme l’étaient, au moyen âge, les juifs et les usuriers, écrit Pareto. Elle a pour arme l’or et non le fer ; elle sait ruser, elle ne sait pas combattre ; chassée d’un côté, elle revient de l’autre, sans jamais faire face au danger ; sa richesse augmente tandis que son énergie décroît ; épuisée par le matérialisme économique, elle en revient à ignorer de plus en plus l’idéalisme des sentiments. » Nous retrouvons ici la critique du gain sans mérite, sans enracinement, thématique barrésienne dont nous avons dit combien l’Indépendance est imprégnée et qui renvoie selon nous à une vision du monde antimoderne et traditionaliste.

Cf. Pareto (Vilfredo), « Rentiers et spéculateurs », in L’Indépendance, n°5, 1er mai 1911, p. 160.

[89]

Rémond (René), Introduction à l’histoire de notre temps. 2. Le xixe siècle. 1815-1914, Paris : Seuil (Points-Histoire), 1994, p. 32.

[90]

Le seul article d’Édouard Berth dans l’Indépendance et l’article de Georges Sorel mentionné dans la note 58 sont reproduits ci-dessous, p. 143 à 171.

Résumé

Français

L’Indépendance, fondée en 1911 autour de Georges Sorel, offre à voir une crise de conscience de la bourgeoisie française sur des années charnières. Entre un xixe siècle bourgeois et libéral et un xxe siècle démocratique et marqué par l’irruption des masses, la « Belle Époque » française, période de bouillonnements intellectuels révélateurs, montre l’inquiétude de cette catégorie sociale. Ce sentiment s’exprime par la radicalisation d’une pensée qui, de libérale devenue conservatrice, touche alors au traditionalisme. Le parcours de Sorel, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, apparaît ici comme emblématique, de même que l’équipe rédactionnelle qui l’accompagne dans cette aventure.

English

Founded in 1911 round Georges Sorel, a theoretician of revolutionary syndicalism, L’Indépendance mirrors a crisis in the consciousness of the French bourgeoisie at a turning point. Between the bourgeois liberal 19th c. and the inrush of the masses during the democratic 20th c., the French “Belle Époque” is a period of intellectual turmoil which reveals the qualms of this social category. Such feelings are well expressed by the radicalisation of the liberal thought, turning conservative then traditionalist. Sorel’s evolution exemplifies that, together with the editorial team partaking of his adventure.

Plan de l'article

  1. Rendre à la bourgeoisie sa mission historique
  2. Une équipe rédactionnelle sociologiquement exemplaire
  3. L’indépendance où l’expression d’un certain libéralisme-conservateur

Pour citer cet article

Roman Thomas, « L'indépendance (1911-1913) et la crise de la bourgeoisie française », Revue Française d'Histoire des Idées Politiques 1/ 2003 (N° 17), p. 93-93
URL : www.cairn.info/revue-francaise-d-histoire-des-idees-politiques-2003-1-page-93.htm.
DOI : 10.3917/rfhip.017.0093


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