2002
Revue française de gestion
Dossier
James March, une pensée « gestionnaire » au cœur des sciences sociales
Éric Godelier
Le parcours et la pensée
de James March témoignent
d’une grande originalité.
Chercheur en sciences de
gestion, son héritage
intellectuel dépasse
largement le cadre
de cette matière pour
intéresser aussi bien le
psychologue, le sociologue,
le politiste ou l’économiste.
Enseignant, James March a
maintenu une recherche
active en étroite relation
avec des organisations,
leurs acteurs et leurs
préoccupations. Éric
Godelier présente ici ce
penseur hors norme.
The professional course and the
thought of James March displays
a great originality. While being a
researcher in management
sciences, his intellectual legacy is
far beyond the frames of this
science, since it greatly interests
psychologists and sociologists,
the economists as well as the
supporters of politics
interpretation. While being a
teacher, James March has kept an
active research activity in tight
relation with organisations, their
actors and their concerns. Eric
Godelier presents in this article
this thinker considered out of
standard.
Rationalité limitée, coalitions d’acteurs, modèle
de la poubelle, anarchie organisée, ambiguïté et
apprentissage organisationnels, autant de mots
et de concepts aujourd’hui largement diffusés voire
banalisés dans la culture « gestionnaire » des praticiens
ou des enseignants-chercheurs. Évolution paradoxale
pour la pensée d’un intellectuel que de voir récompenser sont travail par l’oubli relatif de son auteur. C’est
l’apanage de ce que l’on appelle communément un
« classique ». Appliqué à James March, ce terme se
révèle mal adapté tant il renvoie parfois à l’image d’un
certain conformisme tranquille et de bon aloi. Au
contraire, le parcours du professeur March témoigne de
son ouverture intellectuelle et institutionnelle, de son
humanisme et fait de lui un enseignant et un chercheur
appartenant à une catégorie qui reste encore rare au sein
des sciences de gestion.
Rare d’abord car il a su construire une pensée et des
résultats qui dépassent les cloisonnements thématiques
ou disciplinaires, pour devenir une référence commune
au sein des sciences de gestion.
Rare ensuite car tout au long de sa carrière d’enseignant,
il a su maintenir une pratique de recherche active en
étroite relation avec des organisations, leurs acteurs et
leurs préoccupations. chemin faisant, il a su mobiliser
les cadres épistémologiques et méthodologiques de nombreuses sciences sociales
pour les mettre au service de son travail
d’investigation sans céder à la puissante
attraction de leur légitimité disciplinaire et
institutionnelle. S’en inspirant ici, les critiquant là, il a cherché de façon constante à
comprendre leurs concepts et leurs outils
méthodologiques. Loin de lui l’idée de
construire une technologie de la recherche
dont la maîtrise constituerait un préalable
incontournable ou une condition nécessaire
et suffisante à l’obtention d’une rectitude
scientifique. Au contraire, sa démarche est
destinée à forger progressivement une
palette d’outils alternatifs, complémentaires et mobilisables selon les besoins du
processus de recherche et les difficultés que
doit résoudre le chercheur. Ce dernier est
donc amené à construire une sorte de théorie de la contingence appliquée aux
méthodes et aux concepts qui remettent en
cause au moins temporairement leur soidisant universalité, autrement dit une forme
de « prêt à penser et à appliquer ». Ainsi
menées, l’autre objectif des recherches
scientifiques est d’enrichir les connaissances enseignées et d’en permettre le
renouvellement.
Rare enfin, car, comme en témoignent les
hommages regroupés dans ce numéro, bien
peu de chercheurs issus des sciences peuvent se prévaloir d’avoir non seulement inspiré leur propre discipline, mais aussi d’être
devenus une référence reconnue par des
sciences sociales aussi variées que la psychologie, la sociologie, l’économie ou
encore les sciences politiques. Sait-on par
exemple qu’après un doctorat de sciences
politiques fortement teinté d’anthropologie,
James March, a enseigné ou occupé des responsabilités dans des départements d’économie, de sociologie, de sciences politiques, de psychologie, de sciences de
l’éducation ou qu’il a été doyen de la
faculté de Sciences sociales de l’Université
de Californie à Irvine ?
Si les premières œuvres du Professeur
March sont maintenant largement diffusées
en France, la constatation semble moins
vraie pour les travaux postérieurs à ce qu’il
est devenu commun d’appeler « le modèle
de la poubelle », autrement dit des travaux
qui remontent grosso modo au début des
années 1970
[1]. Partant de cette constatation,
l’IAE de Poitiers a décidé d’organiser en
octobre 2001 un colloque autour de cette
œuvre et de lui attribuer le Doctorat Honoris Causa de l’Université de Poitiers. Le
dossier spécial d’aujourd’hui regroupe certaines des communications présentées
alors
[2].
Outre les travaux sur la décision et la dynamique du changement organisationnel,
James March a, par exemple, poussé son
regard vers l’apprentissage organisationnel,
le « knowledge management », l’analyse
des mythes du management
[3] ou plus
récemment encore la gouvernance des institutions politiques, proposant ni plus ni
moins qu’un renouvellement de théories
institutionnalistes en Sciences politiques.
Ce parcours professionnel et intellectuel
inscrit et revendiqué comme interdisciplinaire depuis le début par James March
explique que la
Revue Française de Gestion
publie une fois encore des contributions
issues de plusieurs champs des Sciences
Sociales
[4]. Tour à tour, le lecteur pourra
parcourir les sciences de gestion (Alain-Charles Martinet), la sociologie (Philippe
Bernoux), l’économie (Olivier Favereau),
les sciences politiques (Yves Schemeil) ou
l’histoire de la gestion. La façon dont nos
collègues d’autres disciplines mobilisent
avec leur propre regard les travaux anciens
ou récents du professeur March est stimulante pour la gestion et ouvre de nouvelles
perspectives de dialogue. En effet, loin de
détourner ces recherches de leur nature
« gestionnaire » d’origine, cet autre regard
souligne comme dans un miroir la richesse
potentielle d’une réinterprétation par
d’autres sciences sociales d’un objet – l’organisation ou la gestion de l’action collective et des situations de gestion – souvent
présenté comme relevant exclusivement du
champ de la gestion. Il est vrai que ces
visites de lecteurs « décalés », pourraient
apparaître à certains comme inutiles, sub-versives voire dangereuses alors même que
le champ des sciences de gestion est encore
en construction. Elles correspondent pourtant tout à fait à la posture intellectuelle de
James March. Par sa pratique de recherche,
ses enseignements et ses prises de position,
il a en permanence démontré l’intérêt d’un
dialogue entre les sciences de gestion et les
autres sciences sociales qui doit permettre à
la fois de construire des analyses complémentaires sur des objets identiques ou communs et d’affirmer progressivement les spécificités des unes et des autres. En cela,
l’approche du professeur March pousse le
lecteur de façon subtile mais avec peu
d’échappatoires à une introspection épistémologique et méthodologique. Elle contribue du même coup à un ancrage ferme des
sciences de gestion au sein des sciences
sociales.
En définitive, ces allers-retours, ces
échanges critiques ne sont possibles que
parce que la pensée de James March a pris
souche non seulement en gestion, mais au
cœur d’autres sciences sociales. C’est maintenant au lecteur de prendre part aux débats
et de se faire son propre point de vue.
[1]
Pour une synthèse critique et une bibliographie plus complète, le lecteur pourra se reporter au livre de Thierry
Weil,
Invitation à la lecture de James March, Paris, Presses de l’École des Mines, 2000.
[2]
Un ouvrage doit paraître à la fin de l’année 2002 qui proposera une sélection plus importante de communications
ainsi que les interventions du professeur March et les débats entre participants.
[3]
« Mythes, organisations et changement », interview de James March en collaboration avec G. Garel,
Revue Française de Gestion. n° 120, septembre-octobre 1998, pp. 37-42.
[4]
Voir par exemple le numéro 70 sur les apports de l’histoire aux sciences de gestion ou encore le numéro 96 sur
les apports des sciences de gestion aux autres disciplines.