2002
Revue française de gestion
Contrôle
L’actionnaire comme contrôleur
Édith Ginglinger
L’actionnaire apporte des
ressources à l’entreprise et,
en contrepartie, en attend
une rémunération
correspondant au risque
supporté. La gestion de
l’entreprise est le plus
fréquemment déléguée à
un dirigeant, que
l’actionnaire est conduit à
contrôler. Ce contrôle peut
s’exercer directement par
l’exercice des droits de vote
lors de l’assemblée
générale, ou indirectement
par le conseil
d’administration. Le marché
des prises de contrôle a
également un rôle
disciplinaire. L’article passe
en revue les différentes
modalités de contrôle par
l’actionnaire et examine en
particulier le levier de la
rémunération des
dirigeants à la disposition
du conseil d’administration.
The shareholder brings
resources to the enterprise
and requires as his counterpart a
return of the risk borne.
The management of the
enterprise is more frequently
delegated to an executive officer
who has to be controlled by the
shareholder. This control can be
carried out either directly
through the exercise of the right
to vote during the general
assembly, or indirectly through
the board of directors. The
market of the take-overs has also
a disciplinary role. The article
lays out the various control
procedures carried out by the
shareholder, and examins in
particular the lever of the
managers’remuneration at the
disposition of the board of
directors.
L’actionnaire apporte des ressources à la firme.
En contrepartie, il attend une rémunération,
sous forme de dividendes ou de plus-values.
Dans une entreprise fermée, dans laquelle le dirigeant
est le principal actionnaire, la confusion des intérêts ne
nécessite pas de contrôler le dirigeant. En revanche,
dès lors que des actionnaires externes sont sollicités, le
contrôle s’impose. Il s’inscrit dans un contexte légal
qui garantit des droits à l’actionnaire, variables selon
les pays. La loi, ainsi que la qualité de sa mise en
œuvre par les tribunaux et les instances de régulation,
sont des éléments fondamentaux qui permettent l’exercice du contrôle par des actionnaires externes. Elle
rend notamment plus difficiles les pratiques d’expropriation. Comme le soulignent La Porta et al. (2000),
en l’absence de protection des investisseurs, les dirigeants ou les actionnaires majoritaires peuvent prélever les profits de la firme sans entraves, et le contrôle
par les actionnaires externes est impossible : ceux-ci
refuseront d’apporter des fonds. Lorsque la protection
légale est meilleure, les pratiques de prélèvement
deviennent plus coûteuses et se réduisent. Le contrôle
par les actionnaires externes prend alors tout son sens.
L’environnement légal dans un pays conditionne le
type d’actionnariat qui y est le plus fréquent : actionnariat dispersé lorsque les intérêts des investisseurs
sont bien protégés, actionnariat concentré
lorsqu’ils le sont moins.
Dans le cas d’un actionnariat dispersé, la
firme connaît les conflits d’agence classiques, qui surviennent lorsque les dirigeants sont tentés de poursuivre leur propre
intérêt aux dépens de celui des actionnaires. Les actionnaires visent le profit le
plus élevé compatible avec un degré raisonnable de risque. Les dirigeants eux
cherchent le prestige, le pouvoir et la rémunération de leurs compétences et de leurs
efforts. L’exercice du contrôle est rendu
complexe par l’asymétrie d’information
existant entre dirigeants et actionnaires. Le
système d’information supposé éclairer les
actionnaires est fortement influencé par les
dirigeants. Un actionnaire diversifié n’a
aucun intérêt à assurer lui-même le
contrôle de la firme dans laquelle il détient
très peu d’actions. Par contre, il peut participer à la mise en place d’instances qui le
feront. Les mécanismes susceptibles de
réduire les conflits d’agence sont multiples.
Il s’agira aussi bien d’outils de contrôle
que d’incitations, afin d’aligner les intérêts
des dirigeants sur ceux des actionnaires. Le
rôle disciplinaire du marché boursier intervient souvent en dernier ressort. Les autres
parties prenantes de la firme, prêteurs, salariés, clients, fournisseurs, participent à ce
contrôle, et de nombreuses interactions
existent entre les divers mécanismes disciplinaires mis en œuvre. Dans cet article,
seul le contrôle exercé par les actionnaires
est examiné.
Dans le cas d’un actionnariat concentré,
dans lequel un actionnaire majoritaire
assure le contrôle total des dirigeants, le
conflit d’agence classique est réduit, voire
inexistant. Mais il est remplacé par un
conflit d’agence entre l’actionnaire majoritaire et les actionnaires externes.
L’article est organisé de la manière suivante : dans une première partie, la
nécessité du contrôle est soulignée, en
insistant sur la diversité des situations
des entreprises selon la composition de
leur actionnariat. La deuxième partie
passe en revue les diverses modalités de
contrôle, contrôle externe d’une part, et
contrôle interne d’autre part. Enfin, dans
une troisième partie, nous nous interrogeons plus particulièrement sur l’efficacité du contrôle interne, au travers d’un
examen des leviers du conseil d’administration que sont la révocation et la rémunération des dirigeants.
I. – CONTRÔLE ET STRUCTURE
D’ACTIONNARIAT
Lorsque la délégation de pouvoir des
actionnaires aux dirigeants est avérée,
comme dans le cas d’un actionnariat dispersé, l’exercice du contrôle paraît indispensable. Par contre, le conflit évolue selon
la structure d’actionnariat. L’actionnariat
du dirigeant peut l’atténuer ou au contraire
le renforcer. En présence d’un actionnaire
majoritaire, le conflit se déplace vers les
actionnaires minoritaires. La possibilité
d’exercer le contrôle a une valeur qui peut
s’apprécier de plusieurs manières.
1. La nécessité du contrôle
Faut-il contrôler les dirigeants ? La réponse
semble évidemment positive. Pourtant, trop
de contrôle peut dans certains cas nuire aux
actionnaires.
Les actionnaires doivent contrôler
les dirigeants
L’objectif des actionnaires est la maximisation de la valeur de leur investissement dans
l’entreprise. Il s’agit pour l’entreprise de
créer de la valeur actionnariale. Celle-ci
découle d’une politique d’investissement
optimale qui consiste à saisir toutes les
opportunités d’investissement rentables.
Elle amène les firmes à privilégier les stratégies de recentrage, afin que l’actionnaire ait
une vision claire de son investissement, et à
éliminer les actifs oisifs ou peu rentables.
Les objectifs des dirigeants peuvent différer
de ceux des actionnaires : ils pourront préférer des stratégies de croissance, de diversification, opter pour des investissements moins
risqués que ceux qui seraient optimaux pour
les actionnaires. Les prélèvements de toutes
natures et les pratiques d’enracinement vont
également à l’encontre des intérêts des
actionnaires. Les comportements des dirigeants peu conformes aux intérêts des
actionnaires sont multiples :
- en matière d’investissements : investissements spécifiques dans des activités directement liées aux compétences spécifiques des
dirigeants ;
- en matière de croissance : le dirigeant,
dont la rémunération est fréquemment liée
à la taille de l’entreprise, a intérêt à la croissance de celle-ci. Elle permet de diluer les
actionnaires de référence, et, associée à la
diversification, de réduire le risque total de
la firme;
- en matière de clauses explicites : les parachutes dorés sont un exemple de clauses
rendant le départ du dirigeant onéreux pour
les actionnaires;
- en matière de gestion de l’information :
les actionnaires exercent leur pouvoir de
contrôle à partir des informations dont ils
disposent et qui proviennent des dirigeants
et des systèmes d’informations que ceux-ci
contrôlent;
- en matière de réseau de relations : un dirigeant est imbriqué dans un réseau social,
qui lui vaut d’être coopté en tant qu’administrateur d’autres sociétés, ce qui peut
accroître sa valeur en tant que dirigeant,
mais réduire le temps consacré à la firme
qu’il dirige.
Les actionnaires ont intérêt à contrôler les
dirigeants, afin de limiter les agissements qui
leur sont défavorables. Les efforts des actionnaires évoluent toutefois avec le pourcentage
des actions détenues. En effet, tout actionnaire non dirigeant qui prend l’initiative du
contrôle du dirigeant supporte l’intégralité du
coût du contrôle, mais n’en bénéficie qu’à la
hauteur de sa participation au capital. Au
contraire, un actionnaire qui n’engage pas
d’effort de contrôle ne supporte pas de coûts
correspondants, et bénéficie des efforts des
autres actionnaires : il agit en passager clandestin. Plus l’actionnariat est dispersé, et
moins les actionnaires sont enclins à engager
des efforts de contrôle, et plus les coûts
d’agence sont potentiellement élevés.
La latitude managériale
Trop de contrôle peut dans certains cas être
préjudiciable aux actionnaires. Comme le
souligne Charreaux (1997), un contrôle trop
étroit, réduisant l’espace discrétionnaire des
dirigeants, peut brider leurs choix stratégiques et réduire la valeur des actions. Une
plus grande latitude managériale peut être
requise pour motiver les dirigeants en renforçant leur pouvoir et en élargissant le
champ des actions possibles.
De plus, le contrôle traditionnel des actionnaires, qui s’exerce sur des firmes aux actifs
clairement identifiés, s’avère parfois difficile lorsque la valeur de la firme repose principalement sur des actifs intangibles ou
humains. Rajan et Zingales (2000) donnent
l’exemple de Saatchi et Saatchi, une agence
de publicité du Royaume-Uni. En 1994, le
dirigeant Maurice Saatchi souhaite que lui
soit octroyé un plan d’options généreux. Les
fonds de pension américains détenant 30 %
du capital, observant la performance désastreuse de la firme sur les dernières années,
refusent. Le dirigeant décide alors de partir,
suivi de quelques responsables clés de la
firme, pour créer une agence rivale, M et C
Saatchi, qui capture une partie des clients
importants de la firme initiale. Les actionnaires, en exerçant leur droit de contrôle, ont
ainsi généré une baisse de valeur de la firme,
résultat inverse de celui qui était recherché.
Cet épisode met en lumière la difficulté des
actionnaires à contrôler une firme dont la
valeur repose sur le capital humain.
2. L’hétérogénéité des actionnaires
Les actionnaires n’ont pas les mêmes motivations ni les mêmes capacités à contrôler
les dirigeants selon la fraction du capital
qu’ils détiennent. L’actionnariat des dirigeants, l’existence d’un actionnariat
concentré ou la présence d’une société de
capital risque, sont autant de situations dans
lesquelles on peut constater une atténuation
ou un déplacement du conflit.
L’actionnariat des dirigeants
L’actionnariat des dirigeants permet-il de
résoudre les conflits avec les actionnaires, et
réduit-il la nécessité de les contrôler ? Charreaux (1997) oppose trois visions du lien
entre performance et actionnariat des dirigeants. Selon la thèse de la convergence
(Jensen et Meckling, 1976), plus le pourcentage du capital détenu par les dirigeants est
important, plus l’écart par rapport à l’objectif traditionnel de maximisation de la valeur
est faible. La thèse de la neutralité (Demsetz,
1983) soutient que toutes les structures de
détention du capital sont équivalentes. Enfin,
selon la thèse de l’enracinement, les dirigeants actionnaires peuvent échapper au
contrôle des actionnaires. La plupart des
études concluent à une performance supérieure des firmes gérées par leurs propriétaires, mais les résultats dépendent fortement
des mesures de performances retenues et des
caractéristiques détaillées de la structure de
l’actionnariat. Pour Morck, Schleifer et
Vishny (1988), l’actionnariat des dirigeants a
tout à la fois des caractéristiques positives et
négatives. Lorsque les dirigeants détiennent
un pourcentage faible des titres, une augmentation de ce pourcentage permet de
mieux aligner leurs intérêts sur ceux des
actionnaires externes. Au-delà d’un certain
point toutefois, les dirigeants finissent par
poursuivre exclusivement leur propre intérêt,
sans considération de celui des actionnaires
externes. Ils mettent ainsi en évidence une
relation non linéaire entre la valeur de la
firme et l’actionnariat des dirigeants : croissance d’abord, puis décroissance.
Stulz (1988) arrive au même résultat, par une
voie différente. Dans son modèle, les dirigeants souhaitent toujours s’opposer à une
OPA, en raison du risque de révocation
qu’elle comporte. Plus ils détiennent d’actions, plus ils ont la capacité de s’opposer. La
prime à payer par l’acquéreur est une fonction croissante de l’actionnariat des dirigeants. Par contre, la probabilité de succès
est, quant à elle, décroissante. La valeur de la
firme est une fonction de la prime à payer et
de la probabilité de succès. La première augmente et la deuxième diminue avec l’actionnariat des dirigeants. De ce fait, la valeur de
la firme commence par augmenter, puis
diminue avec l’actionnariat des dirigeants.
McConnel et Servaes (1995) prennent en
considération les opportunités de croissance
de la firme. Si l’on admet que les dirigeants
préfèrent toujours diriger une grande firme,
dans les firmes à faibles opportunités de
croissance, la seule manière de croître est
d’adopter des projets à VAN négative. Leurs
tests confirment que la relation entre le Q de
Tobin et la fraction des actions détenues par
les dirigeants est plus étroite pour les firmes
à faibles opportunités de croissance.
Le contrôle dans le cas d’un actionnariat
concentré
En France, hormis les plus grandes d’entre
elles, la plupart des entreprises ont un
actionnariat concentré. Plusieurs situations
peuvent être distinguées, selon que l’actionnaire principal est majoritaire ou non,
selon la divergence entre droits sur le cashflow et droits de vote, selon l’identité de
l’actionnaire.
a) La présence d’un actionnaire principal
Lorsque la firme est contrôlée par un actionnaire majoritaire, le conflit actionnairesdirigeants est remplacé par le conflit actionnaires minoritaires-actionnaire majoritaire.
Le conflit d’agence classique disparaît ou
tout au moins est atténué, puisque l’actionnaire principal contrôle totalement les dirigeants, et peut ainsi adopter une politique
de maximisation de la valeur de la firme. La
concentration de l’actionnariat comporte
toutefois des coûts. Ainsi, l’actionnaire
majoritaire est susceptible de prélever des
bénéfices privés au détriment des minoritaires
[1]. De surcroît, comme le soulignent
Burkhart, Gromb and Panunzi (1997), un
contrôle trop étroit risque de réduire la
capacité d’initiative des dirigeants, et au
final de réduire la valeur de la firme. Un
actionnaire majoritaire peut ainsi être souhaitable lorsque le coût lié à la concentration de l’actionnariat est inférieur au coût
d’agence résultant du conflit classique
actionnaires-dirigeants. Ceci semble être le
cas dans la plupart des pays exceptés les
États-Unis et le Royaume-Uni. Selon Faccio et Lang (2002), 86 % des firmes françaises ont un actionnaire détenant au moins
20 % du capital. Cette proportion s’élève à
63 % pour la totalité de leur échantillon
d’entreprises européennes, mais à 37 %
seulement pour le Royaume-Uni.
Par ailleurs, les inconvénients éventuels liés
à l’existence d’un actionnaire majoritaire
peuvent être atténués par la présence d’un
second actionnaire de référence, qui permet
de protéger les minoritaires en raison des
négociations auxquelles elle conduit (voir
par exemple Gomes et Novaes, 2001).
b) L’existence de droits de vote double
La divergence entre droits aux flux de trésorerie et droits de vote peut résulter de structures pyramidales, de l’émission de titres
sans droits de vote ou de titres à droits de
vote multiple. En France, une large majorité
d’entreprises recourent aux droits de vote
double, attribués aux actionnaires qui
détiennent leurs titres pendant une durée
minimale prévue par les statuts (de deux à
quatre ans). Ces droits, non négociables,
sont perdus en cas de cession de l’action.
Cette pratique contribue à renforcer le
contrôle par les actionnaires majoritaires en
accentuant la différence entre les droits aux
flux de trésorerie et les droits de vote.
c) L’actionnariat familial
L’actionnaire principal est, dans la plupart
des pays, une famille. Selon Faccio et Lang
(2002) le contrôle ultime, à un seuil de 20 %,
est détenu par une famille dans 44,29 % des
firmes des 13 pays européens étudiés. Cette
proportion varie de 23,68 % au Royaume-Uni à plus de 60 % pour la France et l’Allemagne. Claessens et al. (2002) montrent que
la divergence entre droits sur les flux de trésorerie et droits de vote est accentuée pour
les firmes familiales en Asie. Ce résultat
semble être confirmé par Ginglinger et L’Her
(2002) sur un large échantillon de firmes
françaises procédant à des rachats d’actions.
d) Sociétés de capital risque et contrôle des
dirigeants
Les sociétés de capital risque apportent des
fonds aux entreprises, mais assurent de surcroît un contrôle qui paraît efficace. Baker et
Gompers (2001) montrent que, dans les
firmes où elles interviennent, les conseils
d’administration sont plus indépendants (voir
section II), et que la probabilité que le fondateur reste dirigeant de l’entreprise décroît avec
la réputation de la société de capital risque.
II. – LES MODALITÉS
DE CONTRÔLE
On distingue traditionnellement les mécanismes de contrôle externe, par le marché
des prises de contrôle et les mécanismes de
contrôle interne, dans lesquels le conseil
d’administration joue un rôle principal.
Nous traiterons tour à tour de ces deux
mécanismes, en incluant dans le contrôle
externe le contrôle direct par les actionnaires lors des assemblées générales.
1. Le contrôle direct et externe
Lorsque les mécanismes de contrôle
interne sont défaillants, un actionnaire
dispose de deux solutions : il peut essayer
de peser directement sur les décisions de
la firme en intervenant lors de l’assemblée générale. Pour cela, il peut fédérer
d’autres actionnaires afin de mener une
bataille de procurations. Dans bien des
cas, cependant, plutôt que d’exercer son
droit de vote, l’actionnaire préférera
vendre ses actions. La baisse du cours des
actions qui en résulte peut, dans certains
cas, entraîner une prise de contrôle par
d’autres investisseurs qui estiment être en
mesure de mieux gérer la firme qu’elle ne
l’est actuellement. Les dirigeants menant
une stratégie d’enracinement, sont parfois
tentés de rendre tout exercice du contrôle
externe difficile, notamment par des
mesures anti-OPA.
L’activisme des actionnaires
Les actionnaires peuvent intervenir lors des
assemblées générales, en remplaçant certains membres du conseil d’administration
ou en refusant le vote d’une proposition qui
leur est soumise. Ainsi, en avril 2002, lors
de l’assemblée générale de Vivendi dont la
validité est d’ailleurs remise en cause par le
P-DG, deux résolutions proposées ont été
rejetées : une autorisation d’émettre des
actions sans droit préférentiel de souscription, et une autorisation de mise en place
d’un plan de stock-options concernant 5 %
du capital.
L’activisme des actionnaires peut également consister à faire pression sur les entreprises dont les performances sont jugées
trop faibles, pour améliorer les mécanismes
de gouvernement d’entreprises, réclamer
une scission, des rachats d’actions, la suppression de mesures anti-OPA… Aux États-Unis, les actionnaires ont la possibilité de
demander à faire inscrire des propositions à
l’ordre du jour de l’assemblée générale.
Gillan et Starks (2000) examinent
2042propositions d’actionnaires, concernant 452 firmes sur la période 1987-1994.
23 % de ces propositions émanent d’investisseurs institutionnels et 10 % d’associations d’actionnaires. Les autres propositions sont le fait d’actionnaires individuels
et de groupes d’actionnaires individuels.
Les propositions concernent prioritairement
la suppression de dispositifs anti-OPA, le
vote confidentiel, et la rémunération des
dirigeants. En moyenne, chaque proposition recueille 23 % des voix, mais ce pourcentage s’accroît à 32,9 % (38,2%) pour les
propositions soumises par un investisseur
institutionnel (une association d’actionnaires). Les propositions qui recueillent le
plus de voix concernent la suppression des
mesures anti-OPA (en moyenne 40,70 %).
Les propositions avancées par les investisseurs institutionnels sont accueillies en
moyenne par une réaction négative des
cours, signalant probablement que les dirigeants n’ont pas souhaité négocier avec ces
actionnaires avant le dépôt d’une proposition. La plupart des études indiquent que les
firmes cibles ont dégagé des performances
passées limitées, mais les propositions
d’actionnaires ne conduisent pas à améliorer ces performances
[2].
Les prises de contrôle
Les prises de contrôle sont des mécanismes
de dernier ressort, mis en œuvre en présence d’une défaillance du contrôle interne.
Les prises de contrôle peuvent être vues
comme des instruments disciplinaires efficaces ou à l’opposé comme destructeurs de
la culture d’entreprise. Quelle est alors l’efficacité du marché du contrôle externe ?
Celle-ci peut se manifester de façon directe,
lorsque l’OPA réussit, ou indirecte, par ses
effets sur les mécanismes de contrôle
interne.
a) Le rôle disciplinaire des prises de contrôle
Le marché des prises de contrôle apporte
souvent une solution radicale dans des secteurs en difficulté, dans lesquels les dirigeants ne parviennent pas à prendre les
décisions de restructuration qui s’imposent. Jensen (1993) cite l’exemple de la
surcapacité de l’industrie du pneu aux
États-Unis : entre 1977 et 1987, toutes les
entreprises du secteur ont été soit rachetées
soit restructurées, 37 usines ont été fermées
et l’emploi dans le secteur a diminué de
40 %. Les offres publiques suivent le plus
fréquemment une période de performances
faibles (Morck, Schleifer et Vishny, 1989).
Sur la période 1985-1992, Denis et Kruse
(2000) montrent que parmi les firmes ayant
connu des performances faibles par rapport
à leur secteur durant une année donnée,
29 % font l’objet d’une forme de contrôle
externe
[3] durant les trois années qui suivent. Ils mettent en évidence un net déclin
de l’activité de contrôle par le marché entre
les périodes 1985-1988 et 1989-1992 aux
États-Unis. L’activité de prises de contrôle,
tout au moins sous sa forme hostile, est tributaire de la structure d’actionnariat des
firmes, ce qui explique sa plus grande fréquence aux États-Unis et au Royaume-Uni
qu’en Europe continentale ou en Asie. En
France, les offres publiques sont majoritairement amicales.
Si, lors d’une offre publique, les gains pour
les actionnaires de la firme initiatrice sont
non significatifs, voire négatifs, ceux des
actionnaires de la firme acquise sont en
moyenne importants. Pour autant, il est difficile d’en conclure que les inefficiences de
management ont été éliminées, les synergies étant susceptibles de représenter l’essentiel des sources de gain.
b) Les effets du contrôle externe sur les
mécanismes de contrôle interne
Plusieurs auteurs soulignent la complémentarité et l’existence d’interactions complexes entre les mécanismes de contrôle
interne et externe. D’une part, les prises de
contrôle ne se justifieraient qu’en présence
d’un contrôle interne inefficace. D’autre
part, une tentative de prise de contrôle,
même lorsqu’elle n’aboutit pas, agit comme
un révélateur de dysfonctionnements,
comme l’indiquent Jensen et Warner (1988)
en signalant des performances médiocres
ou la mise en œuvre de défenses anti-OPA
ayant réduit la valeur de la firme. Ainsi,
Denis et Serrano (1996) examinent les
causes et les conséquences d’un changement de dirigeants après des épisodes de
prise de contrôle infructueuses sur la
période 1983-1989.34 % des firmes
concernées changent de dirigeants dans un
délai de deux ans, taux de près de deux fois
supérieur à celui d’un échantillon pris au
hasard. La rotation des dirigeants est
concentrée parmi les firmes à performance
faible dans lesquelles les investisseurs non
affiliés avec le dirigeant actuel ont acquis
des blocs de plus de 5 % durant l’épisode de
prise de contrôle ou juste après. Le plus
souvent ces investisseurs obtiennent un
siège au conseil d’administration et sont
directement responsables du départ des
dirigeants. Le contrôle externe facilite la
mise en œuvre du contrôle interne par des
actionnaires actifs.
Les dispositifs anti-OPA
Selon Comment et Schwert (1995), 87 %
des firmes aux États-Unis ont mis en place
au moins une mesure anti-OPA. Ces
mesures ont pour objet de rendre difficile
toute OPA non approuvée par les dirigeants,
tendant à réduire le contrôle externe. Elles
renchérissent la prise de contrôle et donc la
prime obtenue par les actionnaires de la
cible, mais ne conduisent pas à dissuader
l’acquéreur. Ce constat est confirmé par la
réaction moyenne des cours des actions à
l’annonce de l’adoption d’une mesure anti-OPA, de l’ordre de – 1 %, qui témoigne
d’un effet limité sur la probabilité d’une
prise de contrôle.
2. Le contrôle interne
Tous les mécanismes de contrôle interne ne
relèvent pas des actionnaires. En effet, les
salariés par exemple sont également en
mesure d’exercer une surveillance des dirigeants. Le plus fréquemment, les actionnaires ne peuvent exercer un contrôle direct
des dirigeants. Nous nous focaliserons dans
ce qui suit sur le conseil d’administration et
ses émanations. Divers comités permettent
de compléter le contrôle par le CA.
Le rôle du conseil d’administration
Le rôle du CA est de prendre les décisions
importantes de la firme et de développer
ses orientations stratégiques. En réalité, le
plus souvent, ces décisions sont arrêtées
par les dirigeants et approuvées par le CA,
qui peut également émettre des conseils ou
poser des questions. Ainsi, les dirigeants
prennent l’initiative des décisions, et les
mettent en œuvre, tandis que les administrateurs ratifient les décisions et contrôlent
la manière dont la direction est assurée. Le
CA intervient lorsque les performances de
la firme sont jugées inacceptables, pour
révoquer le dirigeant ou réviser sa rémunération (voir section III). L’évaluation par le
CA est complexe. D’une part, l’effet de
l’effort ne se manifeste qu’à un horizon
long, et les décisions irréversibles des dirigeants précédents pèsent sur la situation
présente. D’autre part, les conséquences
des décisions des dirigeants et de l’environnement de la firme sont imbriquées, et
nécessite une comparaison permanente
avec les firmes concurrentes.
L’efficacité du contrôle interne a fréquemment été mise en cause. Ainsi, selon Jensen
(1993), par nature, les organisations détestent les systèmes de contrôle. Les conseils
d’administration ne réagissent pas en l’absence de crise et interviennent toujours trop
tardivement, après des pertes importantes.
Jensen cite l’exemple de General Motors,
dont le conseil d’administration a révoqué
le P-DG, mais bien trop tard, car depuis des
années, il n’y avait pas eu de changement
majeur dans la stratégie, pas d’investissement en recherches et développement, alors
que des pertes s’étaient accumulées.
Les caractéristiques du conseil
d’administration
L’efficacité du CA dépend largement de ses
caractéristiques. Celles qui sont les plus fréquemment étudiées sont la taille du CA, la
composition du CA et notamment la présence d’administrateurs externes, et enfin,
le cumul des fonctions de président du CA
et de directeur général.
a) La taille du CA
La littérature suggère qu’un CA de taille
réduite est préférable. En effet, un CA de
taille importante multiplie les expertises
présentes, mais accroît les conflits potentiels, l’existence de passagers clandestins,
les coûts, et au final ralentit la prise de
décision. Yermack (1996), sur un échantillon de 452 firmes américaines, met en
évidence une relation négative entre la performance des firmes (mesurée par le Q de
Tobin et des ratios de rentabilité) et la
taille du CA, résultat robuste en tenant
compte de nombreuses variables de
contrôle telles que la taille de la firme, le
secteur, les opportunités de croissance,
l’actionnariat des dirigeants, etc. La rémunération des dirigeants est plus sensible à
la performance dans les firmes à petits CA.
Les petits CA sont plus susceptibles de
révoquer le dirigeant en présence de performances faibles. De plus, la réaction des
marchés est positive lorsque l’on annonce
une réduction de la taille du CA, et négative à l’inverse lorsque la taille augmente.
Jensen (1993) considère que la taille optimale du CA se situe à 7-8 membres. Wu
(2000) observe une diminution de la taille
des CA durant la période 1991-1995,
qu’elle attribue à la pression exercée par
les investisseurs institutionnels.
b) La présence d’administrateurs externes
On distingue traditionnellement les administrateurs internes, dépendants de la direction (salariés essentiellement) et les administrateurs externes, indépendants des
dirigeants
[4].
La présence d’administrateurs externes
améliore-t-elle les performances de la
firme et l’efficacité du contrôle par le CA ?
Ces questions sont sans doute parmi les
plus débattues. La qualité de leurs décisions
conditionne la valeur du capital humain des
administrateurs externes. Au contraire, les
administrateurs internes sont moins enclins
à contredire le dirigeant auquel leurs carrières sont liées. Lors du remplacement du
dirigeant, les administrateurs externes vont
choisir le meilleur candidat, qu’il soit
externe ou interne. À l’inverse, les administrateurs internes ont de multiples raisons de
préférer un candidat interne :moindre changement, les administrateurs internes sont
les premiers candidats au poste de dirigeant… Le nouveau règlement du New
York Stock Exchange (NYSE) en matière
de gouvernement d’entreprises, dévoilé en
juin 2002, prévoit que les conseils d’administration devront compter d’ici à 2004 une
majorité de membres indépendants, n’ayant
eu aucune relation d’affaires ni avec la
société, ni avec ses auditeurs durant les cinq
années précédentes. Un quart des
2800firmes cotées au NYSE ne rempliraient pas ces critères.
Selon Godard (1997), la proportion d’administrateurs externes s’accroît avec le
niveau de diversification des entreprises
françaises.
La plupart des études menées aux États-Unis montrent que la présence d’administrateurs externes ne modifie en rien les performances de la firme, qu’elles soient
mesurées par des ratios comptables, le Q de
Tobin ou par des rentabilités boursières à
long terme (voir par exemple, Baghat et
Black, 2000). Des résultats divergents existent toutefois. Sur le marché français, Charreaux (1991) met en évidence un impact
positif de la présence d’administrateurs
externes sur les performances des firmes
managériales et contrôlées, mais non pour
les firmes familiales.
Booth et Deli (1996) examinent le nombre
de mandats d’administrateurs externes détenus par les dirigeants d’une entreprise. Ils
regardent en particulier si le nombre de
mandats externes d’un dirigeant est déterminé par les coûts d’agence ou par les caractéristiques des firmes dirigées. Ils trouvent
que le nombre de mandats détenus est négativement lié aux opportunités de croissance
de la firme et positivement lié à l’ancienneté
du dirigeant. Lorsque les positions de directeur général et de président du CA sont détenues par des personnes différentes, le
second détient plus de mandats que le premier. De plus les relations existant entre les
CA (échange de postes pour les employés
des deux firmes) sont importantes dans l’explication du nombre de mandats détenus. Le
temps consacré est le coût essentiel associé
à l’acceptation de mandats externes. En
contrepartie, la participation à d’autres CA
favorise l’ouverture à d’autres pratiques et
styles de management, peut représenter une
source de conseil, et… permet en retour de
faire appel à un dirigeant externe
[5].
La notion d’administrateurs externes est
toutefois à considérer avec prudence. Par
exemple, en France, Carminatti-Marchand
et Paquerot (2000) montrent l’importance
des réseaux, en particulier les réseaux d’anciens élèves de polytechnique et de l’ENA.
Ainsi, 60 % des dirigeants appartenant à ces
réseaux ont un CA majoritairement issu de
leur réseau (X si X, ENA si ENA). Seuls
16 % des CA n’ont pas d’administrateurs
issus de ces réseaux. L’internationalisation
des CA devrait à terme réduire le poids de
ces réseaux.
c) La séparation des fonctions de dirigeant
et de président du conseil d’administration
Fréquemment, le directeur général est également président du CA. Le responsable des
décisions et de la stratégie est ainsi clairement identifié. Cette situation évite la dilution du pouvoir, les rivalités de personnes,
la confusion des responsabilités. En contre-partie, elle réduit l’indépendance du CA, ne
permet pas la séparation de la direction et
du contrôle, et n’incite pas le dirigeant à
être honnête dans son évaluation des performances de la firme. Notons que les pratiques en la matière diffèrent sensiblement
selon les pays (Viénot, 1999). Alors que
90 % des firmes cotées au Royaume-Uni
ont adopté la séparation des fonctions de
directeur général et de président du CA,
cette proportion n’est que de 20 % aux
États-Unis. En Allemagne et aux Pays-Bas,
l’existence d’une structure juridique duale,
conseil de surveillance et directoire,
entraîne une séparation de droit. En France,
les sociétés doivent choisir entre la formule
à conseil d’administration et la formule
conseil de surveillance-directoire, qui
entraîne la séparation de droit. Cette dernière est mise en œuvre par seulement 2 à
3 % des sociétés cotées, mais par 20 % des
sociétés du CAC 40. Avant 2001, le cumul
était obligatoire dans la formule du conseil
d’administration. À la suite d’une proposition du second rapport Viénot (1999), la loi
du 15 mai 2001 a introduit plus de flexibilité dans cette formule, permettant à chaque
société d’opter pour le cumul ou la séparation des fonctions de président du CA et de
directeur général.
Les résultats des études empiriques, qui
paraissent très dépendants des autres caractéristiques de la firme, ne parviennent pas,
en moyenne, à établir une supériorité évidente de la séparation des fonctions sur leur
cumul. Palmon et Wald (2002) étudient
l’impact d’un changement d’une structure
unique à une structure bicéphale (et inversement) sur les performances des firmes,
mesurées à l’annonce du changement et par
l’évolution de plusieurs ratios de rentabilité
comptable. Quelles que soient les mesures
considérées, ils montrent que le changement (un-deux) est positif pour les grandes
firmes et négatif pour les petites firmes. À
l’inverse, le changement (deux-un) est
négatif pour les grandes firmes et positif
pour les petites firmes. Les plus petites
firmes ont fréquemment un actionnariat
plus concentré, et des structures de direction réduites. Un responsable unique, à la
fois directeur général et président du CA,
permet plus de clarté dans la conduite de
l’entreprise. En revanche, les firmes plus
grandes, dont l’actionnariat est plus dispersé, bénéficient de la dissociation des
fonctions, permettant un meilleur contrôle
et un contre-pouvoir plus efficace.
Les comités, émanation du CA
Le conseil d’administration crée des comités spécialisés afin de l’éclairer sur les
sujets sensibles. 90 % des sociétés du CAC
40 disposent d’un comité d’audit (Enquête
KPMG, 2002), qui a pour tâche de s’assurer
de la pertinence et de la permanence des
méthodes comptables adoptées pour l’établissement des comptes, et de vérifier que
les procédures internes de contrôle fonctionnent correctement.
Trois autres comités sont fréquents : le
comité stratégique (23 % du CAC), le
comité des nominations (60 %) et le comité
des rémunérations (85 %). Par ailleurs, un
nouveau comité est en train d’apparaître en
matière d’éthique mais ne concerne encore
que 10 % des sociétés du CAC 40.
Ces comités sont-ils efficaces ? La littérature empirique aux États-Unis est là encore
abondante. Citons par exemple l’étude de
Xie et al. (2002), qui montre que la gestion
des résultats par les entreprises diminue
lorsque le comité d’audit est actif (mesuré
par la fréquence des réunions) et est composé de membres expérimentés (notamment appartenant à des banques d’affaires
et ayant une formation financière).
III. – LES LEVIERS
DU CONTRÔLE INTERNE
Le conseil d’administration dispose de
deux leviers pour essayer de discipliner les
dirigeants : la révocation et les outils incitatifs dont la rémunération constitue le plus
important. Le recours à l’un ou l’autre de
ces outils dépend des compétences des dirigeants. Si celles-ci sont élevées, l’ajustement des outils incitatifs semble le plus
opportun. Dans le cas contraire, c’est la
révocation qui s’impose.
1. La révocation
Il est très difficile empiriquement de distinguer entre démission et révocation; les
départs sont toujours organisés pour préserver les deux parties. Warner, Watts et Wruck
(1988) examinent les raisons invoquées par
230 départs de dirigeants. Seule une personne était licenciée. La révocation intervient le plus souvent après des périodes de
performances faibles par rapport à l’état du
marché (Morck, Schleifer et Vishny, 1988).
Selon l’état du marché des dirigeants, la
recherche d’un remplaçant peut s’avérer
délicate. Le conseil d’administration a un
rôle crucial à cette période clé de la vie d’une
entreprise, dans la détection et la nomination
d’un dirigeant de qualité. Les réactions des
cours à l’annonce d’un changement de dirigeant sont variées. Selon les études, elles
sont positives (Weisbach, 1988), nulles
(Warner et al, 1988) ou négatives (Beatty et
Zajac, 1987). En France, Pigé (1997) montre
que la probabilité de rotation des P-DG est
positivement affectée par l’âge du dirigeant
et par le pouvoir de ses actionnaires, et négativement liée à la performance antérieure de
la firme. La réaction des cours à l’annonce
du départ d’un dirigeant est en moyenne
positive. Kang et Shivdasani (1996) examinent la révocation de dirigeants au Japon et
mettent en évidence un effet de richesse à
court terme de 0,52 %. L’effet est accentué
lorsque le dirigeant quitte également le
conseil d’administration (+1,02%).
2. Les modalités de rémunération
des dirigeants
La définition des modalités de rémunération est l’un des principaux outils incitatifs
à la disposition des actionnaires afin d’amener les dirigeants à fournir des efforts en
leur faveur et à améliorer les performances
de la firme. Trois types de contrats peuvent
être envisagés, qui tous présentent des
effets induits. Le recours à un salaire fixe
incite aux prélèvements non pécuniaires et
à la réduction du risque de la firme. Une
rémunération indexée sur les résultats
comptables offre une forte incitation à la
manipulation de ceux-ci. Une rémunération
fondée sur des données boursières est pour
partie sans lien avec les efforts du dirigeant.
Notons que se focaliser sur les rémunérations concentre l’incitation sur des éléments
monétaires alors que d’autres éléments
importants existent tels que la reconnaissance, l’insertion dans des réseaux, l’accès
à des fonctions d’administrateurs, etc. L’année 2002 apparaît en France comme une
année charnière en matière de rémunérations des dirigeants, d’une part, parce que la
dégradation des résultats des firmes a
amené des actionnaires à réagir lors des
assemblées générales examinant les modalités de rémunération des dirigeants, et
d’autre part, parce que l’entrée en vigueur
de la loi du 15 mai 2001 (nouvelles régulations économiques) impose pour la première année la transparence des rémunérations (salaires et stock-options) des
principaux dirigeants.
La définition du contrat de rémunération
Un contrat de rémunération optimal doit
répondre aux trois conditions suivantes :
- attirer et retenir les meilleurs dirigeants ;
- les inciter à se comporter dans l’intérêt
des actionnaires;
- minimiser les coûts d’agence globaux.
C’est le conseil d’administration qui détermine le choix du contrat de rémunération.
Le CA délègue le plus souvent la définition
du contrat de rémunération au comité de
rémunération. Celui-ci est composé de trois
à quatre administrateurs, et le plus souvent
les administrateurs indépendants sont majoritaires dans le comité. Les firmes américaines ont été poussées à mettre en place un
comité de rémunération par les associations
d’investisseurs, les dispositions fiscales de
déductibilités des rémunérations des dirigeants et la crainte de poursuites judiciaires.
Malgré cela, l’influence du dirigeant sur ce
comité est considérable. La plupart des
administrateurs ne souhaitent pas affronter
le dirigeant sur des questions de rémunération et préfèrent réserver leurs interventions
aux questions stratégiques. Bebchuck et al.
(2002) rapportent un certain nombre de faits
sur la rémunération des dirigeants aux États-Unis : d’une part, elle est positivement liée à
celle des membres du comité de rémunération, d’autre part, elle s’accroît en présence
de membres du CA dirigeants d’autres
firmes bénéficiant d’une rémunération élevée. Les administrateurs n’ont ainsi que peu
d’intérêt à réduire la rémunération des dirigeants, et souvent, manquent d’informations
indépendantes pour le faire. L’information
fournie au comité de rémunération provient
du dirigeant ou du consultant que celui-ci
emploie. Ce dernier ne peut se permettre de
proposer une rémunération manifestement
excessive au regard du marché, mais peut
néanmoins soumettre des informations favorables au dirigeant.
Alors que le contrat de rémunération est traditionnellement considéré comme un
moyen de réduire les conflits et les coûts
d’agence, il peut également être analysé
comme un moyen de prélever une rente
(Bebchuck et al., 2002). Le dirigeant est
peu incité à accepter une rémunération raisonnable. En effet, son licenciement éventuel est lié à ses performances et non à sa
rémunération, et ses possibilités de prétendre à un poste plus prestigieux sont très
limitées. Les dirigeants, soutenus par les
administrateurs, utilisent leur pouvoir pour
capturer une partie de la valeur de la firme,
en se reposant très largement sur des
consultants externes. Les actionnaires peuvent faire appel à la justice pour remettre en
cause des contrats qui ne seraient pas dans
leur intérêt, mais le font rarement.
Le recours aux stock-options
Les contrats de rémunération des dirigeants
font de plus en plus appel aux stockoptions. Ce mode de rémunération permet
de faire converger les intérêts des dirigeants
vers ceux des actionnaires, en les intéressant directement à l’évolution du cours des
actions, et en les incitant à limiter les
prélèvements
[6]. La généralisation des
stock-options
[7] en fait cependant ressortir
les limites. Ainsi, le P-DG d’Enron a exercé
ses options et encaissé une rémunération
considérable un an avant la faillite du
groupe. Les actionnaires sont de plus en
plus nombreux à dénoncer les dérives d’une
mauvaise utilisation des stock-options,
attribuées massivement après de fortes
baisses des cours et dont les prix d’exercice
sont ajustés à la baisse en cas de besoin.
a) Quelles sont les firmes qui recourent aux
stock-options (SO) ?
Yermack (1995) teste les raisons de l’octroi
de SO aux dirigeants entre 1984 et 1991
pour 792 firmes américaines. Il montre que
les firmes utilisant le plus les SO sont celles
qui disposent d’options de croissance, mais
de peu de liquidités. En effet l’asymétrie
d’information est plus importante pour les
firmes de croissance que pour les firmes à
maturité, et la nécessité d’une convergence
d’intérêt entre actionnaires et dirigeants
renforcée. Par ailleurs, les firmes disposant
de peu de trésorerie substituent des options
au paiement de salaires parce qu’elles ne
sont pas en mesure de verser des salaires de
marché. Ces firmes sont également celles
qui distribuent peu de dividendes.
Selon Mehran (1995), les firmes dont le CA
comporte plus d’administrateurs externes
rémunèrent plus leurs dirigeants par des
actions ou des stock-options. Le pourcentage de rémunération fondé sur des actions
est inversement relié à la fraction des
actions détenues.
b) L’efficacité des stock-options
Les stock-options permettent-elles une
convergence d’intérêts entre dirigeants et
actionnaires ou participent-elles à l’extraction de rentes par les dirigeants, comme le
suggèrent Bebchuck, Fried et Walker
(2002)? L’examen de la littérature empirique sur les stock-options souligne que ce
n’est pas tant la rémunération par stockoptions qui est remise en cause que la
manière dont elle est libellée.
Jensen et Murphy (1990) ont estimé la sensibilité de la rémunération des dirigeants
aux changements de valeur de la firme :
3,25 $ pour 1000 $. Ils ont conclu que cette
sensibilité était trop faible pour éviter les
prélèvements de la part des dirigeants. La
sensibilité a beaucoup augmenté au cours de
la décennie. Selon Perry et Zenner (2000a),
elle est passée à 11,25 $ pour 1000 $, en raison de la généralisation des stock-options.
Mais le fait que la sensibilité ait augmenté
ne signifie pas que le niveau de rémunération soit correct. En effet, lorsque la rémunération par stock-options s’est généralisée,
on pouvait s’attendre à un transfert d’une
partie de la rémunération fixe et variable
vers les stock-options. Or entre 1992 et
1998, le salaire médian des firmes du SP500
a augmenté de 29 % à 811000 $, le bonus
médian a augmenté de 99 % à 750000 $ tandis que la part résultant des stock-options a
augmenté de 335 % à 1600000 $, soit une
augmentation de la rémunération médiane
totale de 160 % (Perry et Zenner, 2000b)
alors que l’indice du coût des employés a
augmenté de 20 % sur la même période. Il
est probable qu’en l’absence d’options, la
rémunération n’aurait pas augmenté dans
les mêmes proportions : il y aurait eu une
résistance des conseils d’administration si le
versement s’était fait en cash. Les options
peuvent ainsi être un des outils du camouflage de l’extraction de rentes. En effet, dans
la mesure où les options sont un instrument
incitatif, où leur valorisation est complexe et
non unique, où les médias se focalisent sur
les gains lors de l’exercice des options et
non de leur octroi, où les options sont
payées sous forme de dilution plutôt que de
liquidités, et où leur coût n’est pas pris en
compte pour le calcul des résultats, la rémunération par option, même lorsqu’elle est
excessive, entraîne moins de réactions que
la rémunération par cash.
Par ailleurs, la valeur des stock-options
dépend de l’évolution générale des prix du
marché. Durant les années 1990, des dirigeants ont pu gagner beaucoup d’argent
alors même que les performances de leur
firme étaient très inférieures à celles des
concurrents. Une solution consiste à ajuster
le prix d’exercice des options par rapport à
une évolution générale du marché, du secteur, etc. Mais ce type d’option n’est quasi-ment jamais utilisé. Pourtant le coût pour
les actionnaires en serait beaucoup moindre
car ils ne rémunéreraient pas les dirigeants
pour des évolutions de cours indépendantes
de leurs efforts, et leur efficacité serait
égale. Pourquoi ces options ne sont-elles
pas utilisées ? Si plusieurs types d’arguments sont avancés (coût, comptabilisation), l’analyse en termes d’extraction de
rente fournit une explication crédible. Les
options simples permettent une rémunération bien plus importante des dirigeants. De
plus, lorsque les cours des actions baissent,
le prix d’exercice des options simples peut
être révisé, et les dirigeants gagnent sur
tous les tableaux. Alors qu’à l’inverse,
lorsque les cours augmentent, les prix
d’exercice ne sont jamais ajustés.
Les résultats de Chidambaran et Prabhala
(2002), qui examinent les firmes qui font
évoluer les prix d’exercice de leurs options,
ne sont toutefois pas en faveur d’une hypothèse d’enracinement ou de mauvaise gouvernance. Les firmes concernées sont plus
jeunes, plus petites, ont plus de croissance
et connaissent un choc de croissance et de
rentabilité. Plus de 40 % d’entre elles
excluent les dirigeants du bénéfice de la
révision du prix d’exercice. Par ailleurs,
elles connaissent un taux de rotation des
dirigeants anormalement élevé, ce qui est
contraire à l’hypothèse d’enracinement.
Rémunération et indicateurs comptables
La montée en puissance des stock-options a
réduit la part de la rémunération des dirigeants liée à des indicateurs comptables.
Bushman et Smith (2001), dans une revue de
littérature sur le lien entre informations
comptables et gouvernement des entreprises,
montrent que les données comptables, considérées comme manipulables et bruitées, sont
devenues progressivement moins importantes dans la détermination de la rémunération des dirigeants des grandes firmes américaines. Par contre, Aboody et Kasznik
(2000) remarquent que les dirigeants programment leurs annonces de résultats (et
d’autres informations) en fonction des dates
d’attribution des options, en repoussant les
informations favorables après la mise en
place des programmes d’options, et en accélérant les informations défavorables.
Si la nécessité de contrôler les dirigeants est
acquise, sa mise en œuvre par l’actionnaire
est complexe. Il lui faut évaluer les performances, apprécier la part de responsabilité
du dirigeant, mettre en place les outils incitatifs… Les modalités de contrôle existent,
mais apparaissent insuffisantes. Le contrôle
interne, dont la mise en œuvre fait l’objet
d’une attention croissante, a des difficultés
à réagir suffisamment rapidement aux difficultés. Si l’on suit les recommandations de
Jensen (1993), il conviendrait de constituer
des conseils d’administration de petite
taille, composés d’investisseurs actifs et
présents, qui interviendraient le plus en
amont possible, avant le déclenchement
d’une crise et de séparer les fonctions de
président du CA et de directeur général. Le
contrôle externe, plus brutal, tout au moins
dans sa version hostile, est relativement
rarement mis en œuvre.
La difficulté de l’exercice du contrôle
résulte également de la nécessité de ne pas
trop en faire. Trop de contrôle peut tuer
l’initiative, démotiver les dirigeants, et
aboutir à réduire la valeur de la firme.
L’actionnaire comme contrôleur… oui,
mais avec beaucoup de doigté !
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[1]
Pour une estimation de ces bénéfices privés, voir Dyck et Zingales (2001), qui s’appuient sur la prime payée lors
des transactions de blocs non accompagnés d’une offre publique d’achat, ou Nenova (2002) qui valorise les droits
de vote.
[2]
On trouvera une synthèse de la littérature très complète sur l’activisme des actionnaires dans Romano (2000).
[3]
Offre publique, rumeurs ou tentatives de prise de contrôle.
[4]
On peut ajouter une catégorie intermédiaire, les administrateurs gris, qui sans être internes, ont une relation avec
la direction (membre de la famille d’un administrateur interne, client, relation d’affaires, etc.)
[5]
Notons que la loi du 15 mai 2001 limite à cinq le nombre de mandats d’administrateurs ou de membres du conseil
de surveillance détenus par une personne physique en France; une dérogation pour les filiales non cotées est toute-fois introduite.
[6]
Les stock-options peuvent également être analysées comme un instrument de rémunération fiscalement avantageux ou comme un outil de signalisation (voir Desbrières, 1997).
[7]
En 1999, le pourcentage moyen des stock-options octroyées ou susceptibles de l’être s’établit à 13 % des actions
des firmes américaines (source : Guay
et al., 2001).