2002
Revue française de gestion
Stratégie
L’actionnaire comme porteur d’une vision stratégique
Alain-charles Martinet
À partir d’une réflexion sur
la recherche théorique et
d’un cas pratique l’auteur
souligne combien
l’influence de l’actionnaire
sur la formation des
stratégies est complexe et
reste encore mal connue.
From a thought on theorical
research and one practical
case the author highlights
how complexe and still
unclear the influence of
shareholders is on the
set up of strategies
Swissair, Enron, Andersen, Kalisto…, des
assemblées générales houleuses, des conseils
d’administration interminables, des diri
geants adeptes du show-business, des actionnaires
minoritaires particulièrement incisifs… Le début
2002 aura mis en scène, comme rarement depuis les
années 1930, le tryptique complexe « actionnaires-comportements des dirigeants-stratégie des
groupes » qui caractérise aujourd'hui le capitalisme
mondialisé, du moins son versant exposé aux feux
médiatiques.
Des fonds de pension qui exigent une rentabilité de
15 %, intenable sur le moyen terme, les dirigeants dont
les rémunérations explosent malgré la chute du cours de
leur groupe, des stratégies versatiles, introuvables ou, au
contraire, évidentes tant elles semblent dictées par les
normes financières…
Tels sont quelques-uns des révélateurs d’une grande
confusion sur la localisation du pouvoir de « décision
stratégique » dans les grandes entreprises et les groupes
cotés. Les dirigeants ne sont-ils que les « agents »
dociles des investisseurs institutionnels ?
Les conseils d’administration ne sont-ils,
au contraire, que les chambres d’enregistrement de décisions que seuls les dirigeants peuvent préparer, tant l’asymétrie
d’information et la sophistication technique des critères de calcul et des normes
comptables sont grandes ?
Le présent article ne peut, bien sûr, examiner toutes ces questions. Il se propose,
plus modestement de réexaminer le lien,
s’il existe, entre l’actionnaire et la formation des stratégies, et ce en interrogeant
les résultats de la recherche. Dans le courant financier de la gouvernance, l’actionnaire est apporteur de financement et surveillant de la discipline des dirigeants. Il
ne veut, ne peut et n’a pas a être stratège.
Une large partie de la recherche en management stratégique quant à elle, se centre
sur le dirigeant ou sur la firme ou se préoccupe de la mise en œuvre, dans l’organisation, des stratégies élaborées par le
premier en occultant implicitement l’actionnaire. C’est la classique répartition
des rôles qui sera explicitée dans la première partie.
Impossible pourtant de s’en satisfaire dès
lors que l’on quitte les schématisations
théoriques pour donner quelque charge
empirique aux notions utilisées : l’actionnaire se mue en catégories fort distinctes, la
stratégie cache des processus d’une grande
complexité où la décision n’est peut-être
plus l’essentielle. Ce détour de la deuxième
partie s’avère nécessaire pour tenter de
revenir enfin sur l’influence, éventuellement forte, que l’actionnaire peut exercer
sur les visions stratégiques que se forgent
les dirigeants. Cette influence apparaît, en
conclusion, d’autant plus forte qu’elle est
indirecte et véhiculée par les normes et les
institutions financières.
I. – L’ACTIONNAIRE ET LE
STRATÈGE : LA CLASSIQUE
RÉPARTITION DES RÔLES
Depuis l’œuvre séminale de Berle et Means
sur la séparation propriétaires/gestionnaires, « l’entreprise managériale », analysée et mise en scène historiquement par
Chandler (Chandler, 1977), constitue le
centre de gravité et le schéma de référence
explicite ou implicite des recherches en
finance organisationnelle comme en stratégie. On peut même considérer que c’est elle
qui a appelé et justifié le développement
d’un corps de connaissances, de techniques,
ou à tout le moins de discours, nécessaires
aux managers professionnels non détenteurs de droits de propriété pour légitimer
leurs décisions, mettre en mots leurs compétences et donc conforter leur pouvoir.
Cette « firme chandlerienne » est cependant
loin de rendre compte de situations aussi
contrastées que l’ont été, le sont et le seront
peut-être encore les modes de gouvernement d’entreprise (GE) américain, britannique, allemand, français, italien ou japonais pour ne citer que les principaux pays
développés. Le « capitalisme rhénan »
(Albert, 1991; Wirtz, 2002) où prévalent la
représentation des salariés dans les conseils
de surveillance, la participation et le pouvoir
des banques universelles et la négociation
consensuelle, tout comme la firme japonaise
(Aoki, 1990), fréquemment « pilotée » par
une banque principale, où les dirigeants sont
fortement incités tout en étant relativement
protégés des OPA… suggèrent des processus de décision et des répartitions de rôles
sensiblement différents.
Par ailleurs, les PME, les « moyennes »
entreprises familiales austro-allemandes
(Simon, 1998), françaises (Allouche et
Amman, 2000; Gattaz, 2002) ou italiennes
(Grassini, 2001), inspirent de nouvelles
analyses qui alimentent le débat sur la
convergence ou la divergence des systèmes
de GE et en tous les cas, désignent une
variété et une complexité bien supérieures
au schéma de référence du courant dominant la littérature financière et stratégique.
1. Le dirigeant surveillé et la stratégie
euphémisée de la théorie de l’agence
Une grande partie des rapports, des codes
de bonne conduite et autres propos normatifs sur le GE, qui a inondé le monde ces
dernières années, repose peu ou prou sur la
théorie de l’agence où les dirigeants, censés être les agents des actionnaires et
devoir maximiser la valeur actionnariale,
n’en sont pas moins tentés par des comportements opportunistes à la base des stratégies de croissance interne et externe et/ou
de diversification de l’entreprise. La rémunération, le prestige et le sentiment de puissance, sinon le pouvoir réel des dirigeants,
sont en effet fréquemment associés à la
taille de l’entreprise, alors que la diversification peut participer de la réduction du
risque global du portefeuille d’activités que
constitue alors l’entreprise, en lieu et place
de la diversification des risques que les
actionnaires préfèrent pratiquer sur leurs
titres. Cette recherche de croissance diversifiée caractériserait « le managérialisme »,
tentation des dirigeants que doivent contrôler les mécanismes de surveillance et
d’incitations logiquement induits par la
théorie de l’agence (Caby et Hirigoyen,
2001) : politique de rémunération, droits de
vote, structure, composition et comportement du conseil d’administration, contrôle
de l’endettement, marché du travail, marché financier.
La théorie de l’agence suppose la passivité
des dirigeants. Une double passivité
serions-nous tenté de dire : face aux mécanismes de contrôle qu’ils subiraient mais
aussi par rapport à l’éventail des choix stratégiques possibles dès lors qu’une trajectoire leur serait désignée sinon imposée.
Le manque d’imagination auquel seraient
alors incités les dirigeants « bons élèves »
rejoint la question fréquemment évoquée du
« court-termisme ». Si les tenants de la
création de valeur pour l’actionnaire invoquent la « valeur à long terme », certains
n’en reconnaissent pas moins qu’un EVA
élevé sur un exercice n’est pas le révélateur
assuré d’une politique de création de
richesse à long terme, et peut être le fait
d’une politique de sous-investissement en
R&D ou en formation (Albouy, 1999). En
stratège, M. Porter relevait la propension
des entreprises américaines à investir plus
faiblement, et à un horizon plus court, que
leurs concurrents allemands ou japonais et
proposait un programme de réforme imposant (Porter, 1992).
L’aporie de l’approche de la shareholder
value réside bien dans le problème fondamental et dual : sur quelles informations et
prévisions les dirigeants peuvent-ils investir
à moyen et long termes ? Sur quelles informations et prévisions les investisseurs en
actions peuvent-ils forger leurs anticipations à moyen et long terme ? Bref, ce
n’est pas tant le calcul de la VAN qui pose
problème que les prévisions de cashflows… et ce n’est pas nouveau !
Admettre que le marché anticipe les cashflows futurs ne dispense pas de s’interroger
sur la façon dont il le fait, sur la pertinence
et la fiabilité des informations sur lesquelles
il se fonde et sur la qualité et la robustesse
des prévisions qu’il peut émettre dès lors
que celles-ci portent sur des variables substantielles (produits, techniques, clients,
pays, réseaux de distributions, etc.). L’éclatement de la « bulle de la net-economy »
autorise, à tout le moins, à s’interroger sur
sa capacité à le faire mieux, pour une entreprise particulière, que les dirigeants, gestionnaires et experts qui cumulent parfois
des expériences considérables.
La critique faite à la stakeholders value de
ne pas fournir de règle d’optimalité pour la
répartition des bénéfices résiduels se
retourne alors contre l’approche de la
shareholders value : cette dernière ne propose aucune règle d’optimalité pour la
constitution de la profitabilité durable alors
que les dirigeants doivent toujours arbitrer,
« chemin faisant » (Avenier, 1997), entre le
long terme et le court terme, le lancement
de nouveaux produits et l’ouverture de nouveaux réseaux plutôt que l’approfondissement des anciens, la stratégie et la gestion.
Les mécanismes cognitifs, affectifs, organisationnels et politiques qui poussent à préférer l’exploitation à l’exploration sont
connus et nombreux (March, 1991). Faire
de l’EVA l’indicateur de performance
unique les conforte assurément.
C’est en ce sens que nous parlons d’euphémisation de la stratégie : la robustesse de
l’indicateur « en ante » renvoie à la fiabilité
des business plans à moyen terme (que dire
du long terme ?) que l’on cherche à conforter en « simplifiant le business » : profitabilité plutôt que croissance, centrage sur un
métier plutôt que diversification, décroissance externe plutôt qu’acquisitions, rachat
des actions et « relution » plutôt qu’émission de titres… Vu selon la théorie de
l’agence, l’actionnaire pousse à des stratégies simples, pertinentes à certains
moments de la vie d’une entreprise, simplistes et dangereuses à d’autres.
Reste-t-il encore beaucoup de capacité stratégique quand les dirigeants se soumettent
aux injonctions des « marchés financiers »
sur la nature, le périmètre, voire la profondeur de leurs activités. La raison stratégique
est toujours composite (Martinet, 1997) et
ne saurait être réduite à quelques critères
définitifs a priori. Ces « figures imposées »
sont d’autant plus troublantes que jamais
les notions de métier, secteur, diversification, différenciation n’ont renvoyé à des
réalités aussi floues, complexes et versatiles. C’est leur construction dans la durée,
patiente, délibérée, réfléchie, tendue vers
une ambition forte et à long terme, ancrée
sur des compétences fondamentales, en dialectique avec les évolutions de marchés et
de concurrences, qui constitue l’une des
responsabilités majeures et une des préoccupations constantes du dirigeant, s’il n’est
pas lui-même, euphémisé.
2. L’actionnaire, fantôme de la théorie
stratégique
Parler de théorie stratégique, pour faire
contre-point, provoque bien sûr une asymétrie inconfortable. Contrairement à la théorie de l’agence, même étendue à une théorie
contractuelle (Charreaux, 1997), la stratégie renvoie aujourd’hui à un champ sans
frontières, hétérogène, fragmenté et que
personne ne maîtrise plus dans son intégralité ! Les efforts pour l’ordonner (Déry,
2001; Martinet, 2001; Mintzberg, 1998)
montrent tous que l’on est passé d’une
démarche pragmatique, ouverte et relativement simple à une multitude de théories,
concepts, hypothèses de régularités plus ou
moins validées.
Il ne peut donc ici s’agir que de pointer une
relative constance dans le champ : l’actionnaire y est souvent présent mais rarement
désigné, toujours contraignant mais de façon
implicite, vu comme apporteur de ressources
financières et demandeur de dividendes,
presque jamais comme stratège. Là encore, la
genèse du champ permet de le comprendre.
Dès son acte de naissance académique à Harvard en 1908, la stratégie est campée comme
« l’art du dirigeant » et, plus précisément aux
États-Unis, comme celui du CEO. Le fameux
« modèle LCAG » – plus prosaïquement
SWOT, c’est-à-dire forces/faiblesses/opportunités/menaces communément analysées –
en est une mise en forme tout à fait explicite
à partir des années 1960.
Les neuf autres « écoles » que Mintzberg
juxtapose vont bien sûr proposer d’autres
acteurs centraux : le planificateur chez
Ansoff, l’analyste industriel chez Porter,
l’entrepreneur, être d’exception chez
Schumpeter, individu plus ordinaire pour
l’école autrichienne, le manager à différents
niveaux de l’organisation dans l’école de
l’apprentissage, le détenteur de pouvoir
individuel ou coalisé dans l’école politique,
des collectivités pour l’école culturelle,
l’extérieur pour les « environnementalistes », « … tout ce qui précède », selon
les cas, dans l’école de la configuration
de Mintzberg qui se dit assembleur
(Mintzberg, 1998).
Ce recensement, schématique mais large,
laisse peu de place à l’actionnaire. Deux
écoles, seulement, l’accueillent de façon
confortable quoique diversement explicite : les environnementalistes en accordant l’essentiel du pouvoir, aux mécanismes sélectifs « naturels » des marchés
et, notamment, des marchés des fonds prêtables. L’école politique qui, selon les cas,
peut le reconnaître comme détenteur d’influence majeur dans la coalition externe et
apprécier les rôles et le pouvoir réel du
conseil d’administration comme l’a fait
Mintzberg lui-même dans son monumental travail sur le pouvoir (Mintzberg,
1983). Émanation directe des actionnaires, ce conseil est effectivement la coalition et l’espace-temps formels où peut
s’exercer la contribution des actionnaires
à la formation de la stratégie. Situé entre
les coalitions externe et interne par
Mintzberg, il est pour nous (Martinet,
1984) ubiquiste, surtout dans la structure
la plus fréquente en France où le P-DG,
tout à la fois président du Conseil d’administration et directeur général de l’entreprise, peut jouer des rôles divers selon les
moments et les enjeux, faire le jeu de
l’actionnaire ou de l’organisation pour
pérenniser son mandat.
C’est sans doute dans les développements
les plus récents du champ – les théories
fondées sur les ressources et les compétences dynamiques mais surtout les
approches néo-institutionnelles des organisations (Laroche et Nioche, 1998) – que
l’on peut puiser les concepts permettant de
rendre compte du poids et des modalités
d’influence des actionnaires dans l’élaboration de la stratégie. Les premières s’agissant du conseil d’administration, pour peu
qu’on le considère comme composé de
détenteurs ou de « portails d’accès » à des
ressources stratégiques (financières, techniques, informationnelles, etc.) que l’on
coopte ou préempte dans l’environnement
dans la veine des travaux précurseurs de
Pfeffer et Salancik sur la « dépendance
envers la ressource ».
Quant aux approches néo-institutionnelles,
elles sont sans doute le mieux à même de
rendre de compte de l’influence indirecte
mais profonde des institutions de la finance
– critères comme l’EVA, normes et pratiques comptables, investisseurs institutionnels, etc. – sur les schémas mentaux des
dirigeants et donc sur leurs paradigmes
stratégiques ainsi que nous le préciserons
dans la troisième partie.
3. Le conseil d’administration :
privilégié mais incertain
Le CA, et il n’y a là rien d’étonnant, constitue finalement le lieu commun à la théorie
de l’agence et aux approches politiques ou
fondées sur les ressources pour traiter du
lien direct actionnaire-stratégie. Finalement
les travaux convergent pour considérer que
le CA joue bien davantage un rôle de
contrôleur des dirigeants, notamment quant
à leur recrutement, à leur rémunération et à
leur révocation, qu’un rôle de participant
actif à la stratégie.
S’il reste difficile de percer les murs de la
« boîte noire » pour apprécier au moins
qualitativement cette influence, les études
les plus exhaustives (Charreaux et Pitol-Belin, 1990; Godard, 1996; Le Joly et
Moingeon, 2001) permettent de formuler
trois remarques majeures :
- Le CA intervient, comme le lui imposent
généralement les dispositifs législatifs et
réglementaires, sur les opérations mettant
en jeu d’autres sociétés – prise de participation, acquisition, fusion, alliance – ainsi
que sur la stratégie financière – augmentation de capital, politique de dividendes,
décisions de rachat des actions de la
société, etc.
- Il participe relativement peu, voire pas du
tout à la définition des objectifs, à l’élaboration de la stratégie, à la préparation des
plans et budgets, aux choix d’investissements internes et à la désignation des cadres
supérieurs.
- Son rôle est évidemment discontinu. Son
influence sur la stratégie porte au plus sur la
ratification et la surveillance, les directions
étant porteuses de l’initiative et de la mise
en œuvre, si l’on se réfère à un schéma classique et séquentiel de décision. C’est notamment le cas dans les périodes critiques.
Au-delà de ces considérations, les
recherches se sont attachées à préciser les
rôles respectifs des administrateurs
externes et internes et les modalités
de contrôle utilisées. K. Le Joly et
J.-P. Nioche concluent un travail en distinguant l’approche « contrôle » classique inspirée de la théorie de l’agence et une
approche « stratégie » qu’ils fondent sur la
confiance et qui permettrait de développer
le rôle de conseil, d’expertise, d’apporteur
de ressources, qui semble percer dans la
multiplication des comités stratégiques ad
hoc associés aux CA des grands groupes.
Ils reconnaissent toutefois que la tension
inéluctable entre les deux approches introduit une certaine incertitude (Le Joly et
Nioche, 2001) que les stratégies d’enracinement observables ne font qu’aviver,
notamment par le truchement des administrateurs internes ou le poids parfois excessif du P-DG dans la désignation des administrateurs externes. Transférer cette
dernière responsabilité au conseil lui-même, limiter voire interdire le cumul des
mandats et les croisements d’administrateurs sont fréquemment évoqués pour
accroître la qualité du contrôle. Contribue-raient-ils à une amplification du rôle du CA
dans l’élaboration de la stratégie ? Rien
n’est moins sûr. Il semble que le nombre de
liens établis avec d’autres conseils, plutôt
caractéristique des grandes entreprises à
capital dispersé, puisse surtout influencer
le processus stratégique dans les premiers
temps du mandat du dirigeant lorsque
celui-ci cherche à asseoir sa légitimité
(Pichard-Stamford, 2000). Par la suite, une
forte présence d’administrateurs multimandats peut pousser le dirigeant à faire ratifier
des décisions stratégiques « conventionnelles » ou mimétiques, de façon à limiter
le risque de perte de réputation, par la stabilisation du champ organisationnel, dans
la lignée des recherches de Di Maggio,
Powell et Fligstein.
À l’aune de ce survol rapide, l’actionnaire
apparaît finalement assez éloigné de la formation de la stratégie. Du côté de la théorie
de l’agence, il ressort comme un contrôleur
au comportement stéréotypé, alors que du
côté des théories stratégiques, sa participation demeure implicite et incertaine à
travers un CA dont la structure, les rôles et
le fonctionnement restent assez opaques. Le
« Strategos » reste le plus souvent incarné
par le dirigeant (et notamment, le CEO dans
la littérature anglo-saxonne), au contact
direct des troupes.
II. – AU-DELÀ DES STÉRÉOTYPES,
UNE GRANDE DIVERSITÉ
Le fait que le CA se présente souvent
comme une boîte noire résistant à l’investigation
[1], n’est pas la seule difficulté rencontrée pour instruire le lien stratégieactionnaire. En effet, les deux termes
apparaissent vite mythiques, relevant
davantage de la rhétorique incantatoire ou
justificatrice – la pression croissante de
l’actionnaire, la stratégie de recentrage,
etc. – que de catégories empiriquement
bien spécifiées. De la même façon, l’analyse ne peut se cantonner à la seule entreprise managériale, fût-elle bienvenue, tant
pour la théorie de l’agence que pour la
majorité des théories stratégiques,
d’ailleurs pour des raisons opposées : le
dirigeant, agent passif pour l’une, l’actionnaire fantôme pour les autres.
1. Que sont les actionnaires devenus ?
Derrière l’image d’Épinal ou l’actionnaire
désincarné de la théorie, se profilent des
catégories dont le statut, les motivations,
les contraintes et les comportements sont
nécessairement très divers (Gomez, 2001;
Plihon et Ponssard, 2002) : le « grand
public », nombreux et atomisé (5,6 millions de petits porteurs en France), qui
cache cependant les grandes fortunes personnelles gérant des portefeuilles de
valeurs et/ou contrôlant directement des
entreprises « familiales », parfois de
grande taille; les salariés actionnaires par
le truchement de la participation ou des
stock-options; les fonds de pension pour
l’essentiel anglo-saxons, dont 60 % du
portefeuille est investi en actions; les
banques et les compagnies d’assurance;
les organismes de placement collectif
(OPCVM), largement dépendants des
banques en France ou indépendants aux
États-Unis (mutual funds); les fonds spéculatifs (hedge funds).
La sous-catégorie des fonds éthiques, en
croissance rapide, est intéressante pour notre
propos puisque, notamment aux États-Unis,
ils peuvent pratiquer l’exclusion et l’activisme actionnarial et donc influencer le comportement des entreprises sur des questions
stratégiques majeures : nature des activités,
recours à des sous-traitances, impacts sur
l’environnement, etc.
À ces catégories constitutives de l’actionnariat minoritaire ou du pouvoir financier anonyme peuvent s’ajouter l’État et les entreprises elles-mêmes (noyaux durs, pactes
d’actionnaires, alliances et filiales communes, holdings, etc.). L’influence de l’actionnariat sur la stratégie de l’entreprise
peut-elle être identique selon que près de
60 % du capital des sociétés cotées est
détenu par d’autres entreprises comme en
France ou que 50 % l’est par les ménages
comme aux États-Unis, ou encore que 44 %
appartient à des fonds institutionnels
comme au Royaume-Uni (Orléan, 1999).
Selon leur surface, les statuts et les législations qui les régissent, leur horizon temporel, les arbitrages rentabilité/risque ou placement/patrimoine qu’ils vont opérer, ces
actionnaires vont naturellement se montrer
passifs ou actifs, voire activistes par rapport
à la gestion de l’entreprise et le cas échéant,
à sa stratégie. Selon Jeffers et Plihon, les
investisseurs institutionnels par exemple
ont des stratégies actionnariales diverses,
allant du « vote avec les pieds » (vente des
titres) à l’activisme sur les résolutions dans
les assemblées générales, en passant par les
campagnes publiques et les interventions
directes auprès des dirigeants. Il semblerait
toutefois que la gestion passive prenne une
place croissante, qui a l’intérêt de ne pas
déséquilibrer les marchés, de réduire les
coûts de gestion et de limiter la responsabilité des dirigeants, à même de se justifier
par le suivi de l’indice d’autant qu’il est de
plus en plus difficile de battre celui-ci.
De ce fait, si ces investisseurs, et en particulier les fonds de pension anglo-saxons,
ont pris une part importante dans le capital
des grandes entreprises – 50 % des sociétés
du CAC 40 – ils ne détiennent qu’un pourcentage faible de chaque entreprise, qui les
incite peu à une surveillance active et, a fortiori, à des interventions directes sur le
management. Leur influence indirecte peut
néanmoins être considérable comme nous
le préciserons en troisième section.
Ainsi donc, est-on condamné à abandonner
la fiction commode de l’actionnaire pour
préciser, à chaque cas, les caractéristiques
réglementaires, statutaires, financières et
comportementales des actionnaires particuliers. Mais l’analyse de l’influence de ceux-ci sur la stratégie ne commande-t-elle pas
une précaution du même ordre sur ce dernier concept ?
2. La stratégie : de quoi parle-t-on ?
Ainsi, l’essentiel des recherches portant sur
l’influence de l’actionnaire sur la stratégie
se centre sur le CA et conclut tout au plus à
une limitation du rôle des administrateurs
aux phases de ratification et de surveillance
des décisions stratégiques, quand elles portent sur le périmètre de l’entreprise et la
stratégie financière. Ce faisant, ces recherchent s’inscrivent implicitement dans la
conception classique de la décision dont
Sfez avait critiqué, dès les années 1980, les
mythes de liberté, de rationalité et de linéarité qu’elle véhiculait.
Déjà largement pertinente pour la décision
de gestion, cette critique s’avère plus puissante encore s’agissant de la décision stratégique. Une profonde déconstruction selon
diverses perspectives – cognitive, politique,
organisationnelle notamment – a considérablement enrichi la compréhension des processus de formation de la stratégie ces dernières années. La décision s’en trouve
relativisée et, en tous les cas, replacée dans
des flux permanents d’actions, d’analyses,
de (re)présentations, de mises en scène et
en actes, de construction de sens (enacting
et sensemaking de Weick) que ponctuent
des artifices à teneur technique mais aussi
symbolique : discours, rapports,shows, etc.
Les décisions stratégiques, actées ou non
par un CA, ressortent alors comme des événements ponctuels, importants en ce qu’ils
portent des investissements peu reversibles
et constituent autant de signaux à l’égard
des parties prenantes, et notamment bien
sûr, des marchés financiers.
Mais si l’on reste tenté d’apprécier l’influence directe de l’actionnaire sur ces événements, l’on ne peut oublier qu’ils ne sont
que des produits discrets de processus beaucoup plus complexes, qui empruntent
presque toujours aux trois modèles fondamentaux développés dans la littérature stratégique et organisationnelle (Eisenhardt et
Zbaracki, 1992) : la rationalité limitée, les
processus politiques et le garbage can. Cette
complexité et cette contingence commandent une grande prudence et justifient des
monographies et des approches cliniques
pour conclure sur chaque cas d’espèce.
Toutefois, l’accumulation des recherches
ces deux dernières décennies confirme
(Laroche et Nioche, 1998) le caractère central des représentations sociales au sein du
management stratégique (Martinet,1984) et
notamment de la notion de paradigme stratégique ou de ses variantes (vision, image
motrice, etc.).
Cette structure cognitive commune fournit
en effet un ordre organisationnel qui met en
scène les critères préférés de l’efficace, du
bon, du vrai, du juste, donne un cadre de
cohérence qui tout à la fois contraint et
habilite les décisions et les actions des
managers. Le paradigme est cognitif mais
aussi politique puisqu’il est le produit, et
exprime, les rapports de pouvoirs et le
mode de gouvernement qui prévalent pour
un temps. Il peut traverser ainsi des
périodes de mise en forme, de remise en
cause, de crise puis de reconstruction éventuelle, comme on l’observe fréquemment
dans les groupes.
Au-delà donc du rôle direct d’un actionnaire représenté au CA dans telle ou telle
décision stratégique, l’influence des actionnaires d’un groupe et, de façon plus générale, des institutions et marchés financiers
passe davantage encore par le paradigme
stratégique, son façonnement ou ses mutations; celui-ci exprime, en effet, les perceptions des conditions de survie et de
développement que s’en fait le noyau stratégique et, singulièrement, le P-DG, tant
pour le groupe qu’il dirige que pour la
pérennité et l’évolution de sa propre fonction. En d’autres termes, le paradigme stratégique constitue le lieu privilégié où
s’articulent les stratégies personnelles
d’enracinement, ou au contraire de
construction des carrières externes, des
dirigeants et les voies et moyens mis en
scène comme stratégies du groupe et des
sociétés qui le composent.
L’enracinement ou la recherche de réputation sur le marché des dirigeants peuvent,
selon les orientations choisies et les
contextes, s’avérer compatibles ou non avec
les performances du groupe (Charreaux,
1997). Ce qui repose le problème de l’horizon, du périmètre et des instruments jugés
légitimes de mesure de ces performances.
Mais un point est certain : ces stratégies
d’acteurs privilégiés sont indissociables des
paradigmes et des comportements stratégiques des groupes dans leur ensemble.
Les paradigmes stratégiques, plus ou moins
explicites, plus ou moins élaborés, cristallisent les buts et les contraintes que perçoivent les dirigeants, ainsi que les référentiels
théoriques et idéologiques qui les animent.
En cela, ils sont aussi révélateurs des
influences qu’ils reçoivent.
Ils constituent la matrice des concepts d’entreprise ou des modèles d’affaires (business models) que des dirigeants vont imposer ou proposer à leurs unités : orientations
stratégiques, périmètres d’activités, ressources et compétences stratégiques, interfaces avec les clients, insertion dans les
réseaux de partenaires, etc.
Même lorsqu’elles sont niées par des dirigeants qui vantent volontiers leur pragmatisme, les influences de la théorie stratégique ou, à tout le moins, de sa
vulgarisation dans les idées à la mode, sont
manifestes. C’est ainsi que certains dirigeants adhèrent volontiers aux préceptes de
la guérilla, de l’hypercompétition ou de la
vélocité prônés par certaines approches
(d’Aveni, 1994) : réaliser des profits rapidement en étant le plus agressif, le plus imprévisible et le plus flexible possible. La stratégie y est vue comme la résultante de coups
tactiques, qui ne s’embarrasse pas de cohérence, de long terme, de projet industriel
ambitieux. La flexibilité, la modularité de
l’organisation, la fongibilité des actifs, l’aptitude à rassembler rapidement des savoirfaire sont dès lors privilégiées. Ces « principes » peuvent assez facilement converger
vers les critères habituellement valorisés
par les marchés financiers.
A contrario, le courant fondé sur les ressources et les compétences centrales
(Hamel, 2000), met en avant la supériorité
des performances que peuvent dégager les
rule breakers (Ikéa, Swatch, Bodyshop,
Dell, etc.) grâce à des innovations de rupture engendrées par le développement
volontariste, tenace, sur la durée, de savoirfaire uniques, difficilement imitables…
Dans cette vision, la stratégie passe par des
options et des investissements forts en
R&D, systèmes industriels, partenariats,
etc. à même de conférer à l’entreprise ou au
groupe des rentes économiques pérennes,
fondées tout à la fois sur les classiques
avantages concurrentiels mais aussi sur des
avantages liés aux compétences stratégiques et aux partenariats (Martinet, 2002).
Ces arbitrages sont généralement plus difficiles à faire comprendre aux marchés et
analystes financiers, friands de simplicité et
d’horizon rapproché.
III. – MODES DE GOUVERNEMENT
ET MANAGEMENT STRATÉGIQUE
DES GROUPES
À ce stade, la réarticulation s’impose : le
management stratégique ne peut plus laisser
derrière le rideau les comportements, les exigences et le pouvoir des actionnaires, et plus
généralement du pouvoir financier, pour
reprendre le vocable d’Orléan. Symétriquement la recherche sur le GE gagne à s’enrichir des avancées de la pensée stratégique, et
notamment de celles qui portent sur les liens
entre les processus plans-contrôle, les stratégies développées et les structurations mises
en œuvre au sein des groupes.
1. Une approche par les configurations
Dès 1987, Goold et Campbell ont proposé
trois styles de management viables pour les
groupes diversifiés : la planification stratégique, le contrôle stratégique, le contrôle
financier. Ashridge Management Center,
auquel ils appartiennent, approfondit depuis
la réflexion sur le rôle et les fonctions des
têtes de groupes (Goold et Young, 1998).
Dans une optique assez proche, la première
phase d’un programme de recherche mené
au sein de notre unité de recherche,
EURISTIK, a permis de construire, sur la
base d’une investigation clinique et de
l’examen d’une quinzaine de cas, cinq
configurations stylisées par rapport auxquels on peut raisonner pour situer, analyser ou faire évoluer des modalités de gouvernance de groupes (Denis, 2000; Denis,
Martinet, Tannery, 2002).
Elles constituent des attracteurs permettant
de rattacher la diversité des situations
concrètes à des cohérences logiques fondamentales. On peut les résumer rapidement
ainsi :
- « Le développeur » gère plusieurs métiers
et de nombreux domaines d’activité. La
conception de la stratégie est décentralisée
au niveau des unités (sociétés, filiales,
départements, etc.) et ratifiée lors de discussionsnégociations unités-branches-groupe.
L’asymétrie de connaissances est forte entre
le siège et les unités : méconnaissance de la
réalité des activités pour le premier et du
devenir du groupe pour les unités. La planification stratégique joue un rôle essentiel et
le suivi porte sur l’atteinte d’objectifs stratégiques, le groupe veillant aux performances financières globales. Lagardère ou
General Electric ne semblent pas très éloignés de cette configuration.
- « L’opérateur centralisé » est spécialisé
sur un métier uniforme et étendu géographiquement. La stratégie est globale et très
centralisée, l’intégration opérationnelle
forte, la tête de groupe détenant l’essentiel
des connaissances et des compétences inhérentes au métier. Le contrôle opérationnel y
joue un rôle essentiel tout comme les règles
et les normes. Federal Express ou Mc
Donald’s semblent s’en approcher.
- « L’investisseur » opère dans des industries fortement capitalistiques où la décision d’investissement en capital technique
est essentielle et doit être centralisée. Toutefois, la dispersion géographique des unités commande que la valeur patrimoniale
des actifs localisés soit suivie attentivement, de même que les développements
d’investissement proposés. Lafarge ou Air
Liquide en apparaissent proches.
- « Le contrôleur » se développe autour
d’un nombre limité de métiers forts, associés à des besoins « universels » (alimentation, santé, beauté, etc.), passant par des
marques globales ou « ombrelle » et une
multiplication de produits. La tête de
groupe conçoit le système industriel et la
stratégie, la latitude des unités se limitant
aux adaptations marketing et commerciales
locales. Le contrôle de gestion et le suivi
budgétaire prennent le pas sur la discussion
stratégique qui est beaucoup moins intense
entre le groupe et les unités que dans la
configuration « développeur ». Danone ou
l’Oréal en sont proches.
- « Le financier » se compose de multiples
participations dans des activités diverses
gérées à partir de stricts critères financiers.
Les unités possèdent une grande autonomie
stratégique puisque la tête de groupe ne peut
cumuler les compétences et connaissances
techniques requises dans les différents
métiers. En revanche, il détient des compétences financières élaborées et une capacité
d’intervention forte dans les acquisitions,
fusions, cessions, etc. Bolloré, la CGIP ou
Paribas se rapprochent sans doute de cette
configuration.
En termes empiriques, on peut saisir les
paradigmes stratégiques des groupes et
tenter de les situer par rapport à ces configurations. En termes prescriptifs, ces dernières peuvent guider des changements
cohérents.
Pour notre propos, ces configurations
apportent déjà un jeu de réponses puisque le
groupe est l’actionnaire dominant des
sociétés filiales qui le composent, qu’elles
soient détenues à 100% ou partiellement et,
le cas échéant, filiales conjointes dans le
cadre d’alliances. On voit bien que cet
actionnaire influence à des degrés extrêmement variables, et selon des modalités
différentes, les contenus et les processus
d’élaboration des stratégies.
Dans le cas du « développeur », l’actionnaire laisse une grande initiative stratégique
à ses filiales, dans un cadre de cohérence
global, et les dirige par la négociation : examen, discussion, acceptation ou refus des
voies et moyens stratégiques qu’elles proposent. Cet actionnaire apparaît plutôt
comme un ratificateur ou une tête de groupe
qui autorise (allowers).
Chez « l’opérateur centralisé » au
contraire, l’actionnaire « fait la stratégie »
de façon détaillée, laissant aux filiales un
rôle essentiellement opérationnel. C’est par
des critères stricts de produits, marchés,
objectifs quantifiés, etc. que les stratégies
sont imposées aux filiales et rigoureusement contrôlées.
« L’investisseur » est normalement un
actionnaire champion du calcul économique. Il inspire et suit scrupuleusement les
projets et la réalisation des investissements
de chaque filiale en leur imposant les critères à même de rendre compte de leur rentabilité sur toute leur durée de vie au coût
réel du capital.
« Le contrôleur » actionnaire centralise largement le modèle et les décisions stratégiques qui déterminent le devenir des
filiales et gouverne par le contrôle de gestion, les business plans chiffrés à horizon
court ou moyen, les budgets. A contrario,
l’actionnaire « financier » laisse une large
autonomie stratégique à ses filiales qu’il
considère comme un portefeuille d’actifs
dont il suit scrupuleusement la rentabilité
des capitaux engagés.
Le gouvernement de chaque filiale est en
quelque sorte le dual du style de management choisi par la tête de groupe pour l’ensemble, qui s’avère plus ou moins proche
de l’une ou l’autre des configurations, et
plus ou moins cohérent à tel ou tel moment.
Ces configurations peuvent-elles éclairer la
mutation du mode de gouvernance des
groupes eux-mêmes et mettre en évidence
une évolution de l’influence de l’actionnariat de ces derniers ? Un exemple significatif permet de poser le problème.
2. Danone : une mutation
de gouvernance
Le groupe Danone n’a pas fait l’objet d’une
enquête spécifique dans le cadre de la
recherche précitée. En revanche, nous le suivons depuis plus de trente ans (Martinet,
1988; Martinet et Reynaud, 2001) et nos
conclusions recoupent largement celles de
R. Pérez et de son équipe (Pérez, 1995; Pérez
et al., 2000). Présentons le succinctement
[2].
Le groupe de 1966 à 1996
Selon les configurations évoquées, BSN
d’abord, Danone ensuite, s’est d’abord rapproché de « l’investisseur » (verre plat et
emballages) jusqu’à l’échec de l’OPE sur
Saint-Gobain en 1970. Il s’est ensuite
construit comme « développeur » pendant
15 ans, pour s’apparenter à un « contrôleur »
depuis le changement de présidence en
1996. À l’époque de sa plus large diversification (1990), le groupe avait constitué cinq
branches – produits frais, épicerie et biscuiterie, brasserie, champagne et eaux minérales, emballage –, apparaissait comme un
« euro-groupe français » (Martinet, 1988),
internationalisé à hauteur d’un tiers, déployé
surtout en Europe, gérant un important portefeuille de marques, entretenant des marchés captifs contenant – contenu, affichant
une gestion sociale « avant-gardiste », une
culture centrée sur un P-DG charismatique
et une maturité de comportements, une
vision politique longue et ambitieuse mais
aussi une forte réactivité stratégique… Les
systèmes de gestion et notamment la planification stratégique entretenaient de riches
discussions entre le groupe, les branches et
les filiales.
En termes de haut de bilan, le recours aux
émissions d’actions pour financer les acquisitions, le paiement en titres des dividendes
et la limitation de l’endettement constituaient des critères forts.
En cohérence, et sous la menace constante
d’une prise de contrôle « hostile » du fait de
la dispersion du capital, A. Riboud jouait
sur les administrateurs internes ou proches,
sur la limitation des droits de vote, sur une
filiale à statut bancaire et sur la création
imaginative de GEMOFIM distribuant à ses
fondateurs des OBSA susceptibles d’être
mobilisées en cas d’OPA. Bref, un mode de
gouvernement poussant à l’extrême les
caractéristiques du « capitalisme à la française » (Pérez et alii, 2000).
Le groupe de 1996 à aujourd’hui
Bien que ne possédant qu’une partie infime
du capital, Antoine Riboud a su préparer la
nomination de son fils à la tête du groupe en
1996. Cette date marque, de tout point de
vue, une rupture majeure. Au fil de ces cinq
années, les caractéristiques d’une logique
de « contrôleur » se sont progressivement
substituées à celles du développeur.
Tout d’abord, le recentrage sur trois métiers
majeurs – les produits laitiers frais, les eaux
conditionnées et la biscuiterie – l’emballage
étant filialisé et rapproché d’un groupe allemand, la bière cédée à un groupe britannique
et l’épicerie à Paribas qui vient d’ailleurs de
la revendre. Ce recentrage s’accompagne
d’une forte réduction du portefeuille de
marques (quatre de ces marques réalisent
plus de la moitié du chiffre d’affaires), de la
recherche d’un « modèle de croissance
rentable unique », reposant sur des avantages concurrentiels concentrés (marques
fortement soutenues par la publicité,
déploiement international dans des pays à
bonne croissance, positionnement santé/
bien-être affiché), des processus transversaux synergiques (plate-forme d’achats en
ligne, diffusion des meilleures pratiques,
R&D, etc.).
Les systèmes industriels reçoivent une
attention soutenue bien que leur faible périmètre ne puisse donner lieu à de larges
externalisations. Les efforts portent sur la
réorganisation des sites, l’optimisation des
flux et la logistique. Bref, la recherche de
productivité et de réduction des coûts dans
les supply chains est systématique (Pérez et
alii, 2000).
En résumé, comme l’indique le rapport
annuel 2001, le groupe revendique le leadership sur ses trois métiers, un déploiement international, une croissance supérieure à la moyenne des IAA, une marge
opérationnelle en progression depuis sept
ans ainsi qu’une capacité et une expertise
d’acquisitions.
L’évolution de l’organisation et surtout des
procédures plans/budgets illustre parfaitement le passage d’une logique « développeur » à une logique « contrôleur » :
réflexion stratégique beaucoup plus centralisée, conversation stratégique filialesdivisionsgroupe plus limitée, accent mis sur le
chiffrage des « business plans », priorité
accordée au budget, etc. (Martinet, 2001).
Mais c’est le financement qui enregistre la
rupture majeure : utilisation du free cashflow et des produits de cession, des fonds
propres et de l’endettement, etc. en lieu et
place des émissions d’actions d’autrefois.
Au contraire, le groupe procède à des
rachats d’actions pour « relution » et paie
ses dividendes en numéraire.
Difficile de ne pas voir derrière cette révolution de stratégie financière l’ombre portée du
GE de type anglo-saxon, rendu souhaitable
voire nécessaire par la répartition du capital :
68 % d’investisseurs institutionnels, 18 %
d’individuels, le CA représentant 10 % et
l’autocontrôle, 4 %. Et vraisemblablement
par l’inscription à la cote du NYSE. La
réduction du nombre d’administrateurs de 15
à 13, l’augmentation de la proportion « d’indépendants », l’adoption d’une charte des
administrateurs, la modification des statuts,
etc. sont présentées comme relevant d’un
« GE plus performant », etc. en réalité plus
proche du type anglo-saxon.
Ce cas, trop succinctement résumé, révèle
donc une triple (r)évolution en à peine plus de
cinq années : de la stratégie d’activités, marquée au sceau du recentrage et de la simplification, des choix financiers et du GE. Ces
trois changements, au demeurant cohérents,
sont révélateurs du passage d’un groupe
managérial à un groupe centré sur la création
de valeur pour l’actionnaire et qui se soumet
progressivement aux principes, règles,
normes et conventions souhaitées et véhiculées par les investisseurs institutionnels.
Dans le cas évoqué, les performances financières sont au rendez-vous : remontée du
taux de marge opérationnelle à 11,1 %, augmentation du résultat opérationnel de 9,8 %,
croissance organique des ventes de 5,1 %,
progression du BPA de 8,3 %, baisse des
investissements industriels rapportés au
chiffre d’affaires, progression de 30 % du
free cash-flow opérationnel, augmentation
du ROIC à 9,3 %, baisse sensible du coût
moyen pondéré des ressources financières,
etc. et donc, création de valeur actionnariale
de 260 millions d’euros contre 150 en 2000
[3].
La financiarisation des stratégies et, plus
généralement de l’entreprise (Orléan,
1999; Batsch, 1999) passe ainsi essentiellement par les procédures et l’instrumentation qui percolent progressivement dans
toute l’organisation. On en connaît, au
moins logiquement, les implications : horizon plus court, simplification et caractère
univoque des critères d’arbitrages managériaux, renoncement progressif au « projet
commun » et en définitive à l’intérêt social,
tel que le définissent le droit français et plus
encore le droit allemand, au profit de l’entreprise « nœud de contrats » que retient la
conception anglo-saxonne et qui revient à la
généralisation de la relation d’agence.
Au-delà du droit, et dans un sens élargi aux
gestionnaires et employés, l’affectio societatis doit alors être interrogé. Une subtile
déconstruction de l’éthique de l’entreprise
considérait qu’il s’agit d’une relation de
type « un-tous », dissymétrique et unidirectionnelle, entre un individu et une entreprise, relation qui ne peut dès lors être
pérenne (Faber, 1992).
Rien ne permet de dire, de façon plus générale, qu’une configuration de type « contrôleur » soit moins viable sur la durée qu’un
type « développeur ». Un point selon nous
capital mérite cependant d’être soulevé : la
logique « contrôleur » pousse davantage
que cette dernière à la simplification stratégique et à la prédominance d’un « management par les chiffres financiers » qui suivent
une boucle d’auto-renforcement. Mal perçus et assumés, ces processus peuvent provoquer un appauvrissement des compétences centrales et, en tous les cas, une
baisse de la variété requise dont la théorie
des systèmes a montré le caractère crucial
en environnement complexe. Nous avions
indiqué, dans un précédent travail, que
l’amélioration des performances financières
du groupe Danone n’était pas incompatible,
ces dernières années, avec une complexification de l’environnement et du jeu concurrentiel d’une filiale comme Evian (Martinet
et Reynaud, 2001). Le risque d’appauvrissement n’est toutefois pas écarté sur longue
période, notamment pour des activités
nécessitant beaucoup plus de capacités
d’innovation et d’imagination managériale
que les eaux minérales.
Dans tous les cas, la théorie enseigne avec
une grande certitude que toute logique stratégique systématisée trop longtemps,
contient et engendre sa propre destruction.
C’est d’ailleurs là, si l’on quitte le cas évoqué pour tenir un propos général, la principale contradiction de la financiarisation de
l’entreprise…non financière.
Le désinvestissement systématique des
activités « moins profitables… que la
moyenne » provoque, certes mécaniquement, une hausse de la profitabilité du
groupe. Mais il conduit progressivement à
une réduction de la variété, de la profondeur ou de la complexité du cœur de compétences dont l’amplification et la mise en
tension apparaissent, au contraire, comme
une caractéristique majeure des entreprises
durables (Collins et Poras, 1994).
Au terme de cette instruction synthétique,
qui mériterait d’être développée sur plusieurs points, le problème apparaît essentiel, complexe et finalement mal connu
dès lors que l’on cherche à entrer dans les
« boîtes noires » – CA, décisions, stratégie – dont la littérature sait se satisfaire
durablement.
Nous sommes tenté de conclure à une
influence potentiellement forte de l’actionnaire sur la formation des stratégies. Elle
l’est, d’évidence, dans les entreprises
contrôlées comme les filiales de groupes ou
les filiales communes, ou directement
gérées par l’actionnaire, personne physique
pour les entreprises familiales, parfois de
grande taille. Cette influence peut également s’exercer dans les entreprises managériales à l’occasion de certaines décisions
stratégiques. Par le truchement du CA, et
réglementairement pour celles qui modifient le périmètre de la société ou les droits
de propriété. Politiquement pour d’autres
lorsque les actionnaires ont su et voulu
constituer un rapport de forces favorable ou
lorsque des situations de crise amènent les
administrateurs à sortir d’une réserve de
bon aloi pour peser sur les orientations ou
les choix du P-DG, en le mettant sous surveillance sinon sous tutelle.
Mais cette influence nous semble passer
bien davantage et de façon beaucoup plus
chronique par le vecteur culturel. Ce sont
les « technologies invisibles » – normes de
gestion, critères de décision, codes de gouvernement, etc. – qui modifient de façon
plus ou moins rapide et brutale les schémas
mentaux, les référentiels et participent de
façon indirecte mais forte à la formation des
paradigmes stratégiques. Ceux-ci « formatant » à leur tour les décisions et actions
stratégiques. S’il y a un acquis incontestable de la recherche en management, c’est
bien d’avoir montré, dans de multiples
domaines, combien les instruments et les
dispositifs de gestion façonnaient les représentations et donc les comportements et les
décisions. La science politique le confirme
à l’envi pour ses objets propres.
Les économies « avancées », faites d’organisations et de réseaux, sont désormais procéduralisées. Partout les normes et le respect
de procédures codifiées tendent à se substituer à la délibération ou, à tout le moins, à
l’orienter de façon forte. Celles qui s’imposent et se généralisent, en fonction des rapports de force économiques, politiques, culturels, linguistiques, etc., exercent un
pouvoir d’une grande efficacité et d’une
efficience remarquable sur les directions
d’entreprises pour qu’elles « s’alignent ».
D’autant plus que ces normes font l’objet
d’une intense activité communicationnelle
puisqu’elles constituent autant de marchés
nouveaux et profitables pour de multiples
agences et conseils. Les systèmes de notation, les indicateurs externes (TSR, MVA,
etc.), les benchmarks, les instructions de
vote données aux actionnaires minoritaires
(proxy voting guidelines), etc. sont appliqués désormais à toute entreprise cotée.
Après plus d’un siècle, à partir de la
seconde révolution industrielle de 1870, de
montée de la grande entreprise intégrée, de
l’organisation bureaucratique centralisée et
hiérarchisée, d’apparition et de prise du
pouvoir de décision par le management professionnel et sa « main visible », selon
l’heureuse expression de Chandler, les deux
dernières décennies du siècle tout juste
achevé voient se multiplier les mouvements
et les facteurs politiques, économiques,
technologiques, informationnels et culturels qui vont saper la légitimité, l’efficacité
et la nécessité mêmes de la grande organisation hiérarchique intégrée.
Les NTIC, la déréglementation, la sophistication et l’internationalisation des marchés
financiers rendent ces derniers plus efficients, statistiquement, que la gestion
interne des flux de cash-flows au sein de
groupes que ces managers avaient exagérément diversifiés. Les principes universels
de la finance cherchent ainsi à se substituer
aux « principes universels du management » que les « technostructures »,
magistralement analysées par Galbraith,
avaient tenté d’imposer à leur profit au
détriment parfois de l’actionnaire, du
consommateur ou du patrimoine naturel.
L’influence croissante de ces normes financières et leur vitesse de diffusion correspondent à une montée de la prescription
d’un genre nouveau marqué par cinq caractéristiques : la sophistication technique –
opacifiante mais volontiers inscrite dans
une rhétorique de transparence –; son
corollaire, la quantification, voire la « quantophrénie » pour reprendre le mot déjà
ancien du sociologue américain Sorokin; la
vélocité – rendue possible par la « vitesse
absolue » et le temps réel, c’est-à-dire
timeless, de l’ère électronique
[4] que Virilio a si
remarquablement pressentie et analysée –;
le petit nombre, puisqu’à l’instar des industries de la mode, moins d’une dizaine
d’analystes par secteur feraient la tendance
ou le consensus de marché selon Mothis et
Ponssard (Plihon et Ponssard, 2002); le
mimétisme et la rationalité autoréférentielle
qui transforment ce petit nombre de prescriptions en mouvements collectifs de
grande ampleur (Orléan, 1999).
Au plan macrosocial, ces phénomènes
relancent la question de « l’encastrement »
(Granovetter, 2000) : l’économique, et de
façon plus restrictive encore, le financier,
restent-ils enchâssés dans les structures
sociales ou bien celles-ci deviennent-elles
strictement conditionnées et contraintes par
des normes financières universelles et abstraites ? Le débat actuel sur la convergence
ou la divergence des modes de GE devient,
à cet égard, un enjeu majeur des sociétés
qui se veulent démocratiques.
Au plan de l’entreprise et spécialement des
groupes, l’on voit s’exacerber le jeu à trois
acteurs :
- les investisseurs institutionnels, vecteurs actifs de cette « financiarisation » du
management, de la stratégie et donc de
l’entreprise;
- les dirigeants de têtes de groupes dont les
stratégies personnelles, qui oscillent entre
l’enracinement durable ou la constitution
rapide d’un capital de réputation monnayable sur le marché des dirigeants,
constituent parfois la seule explication possible de ce qu’ils présentent comme les
« stratégies du groupe »;
- les filiales où doivent se réaliser, in fine,
l’investissement stratégique, l’activité réelle
et donc la création de valeur économique
avant qu’elle ne devienne, pour partie,
actionnariale. Le dialogue entre la théorie
des jeux et l’étude de chaque cas d’espèce
peut s’avérer fructueux dans la compréhension des coalitions ou des coopérations entre
ces trois types d’acteurs, de leur stabilité ou
de leur rupture (Thépot, 1998).
La « comptabilité créative », les déconsolidations opportunistes, les dépréciations
d’actifs acquis, la mise en scène selon les
circonstances de « l’ebitda
[5] », les plans de
distribution de
stock-options, sont autant de
révélateurs des arbitragesenracinement/
carrière externe qu’opèrent les dirigeants
des groupes mais qui font et défont, dans le
même temps, les stratégies de ces derniers.
Dès la fin des années 1930, Keynes avait
montré combien les règles de comportement pouvaient être influencées par les
croyances conventionnelles.
C’est ainsi que des recentrages, souvent
nécessaires et stratégiquement pertinents,
peuvent conduire inexorablement à une
forme de « liquidation » des actifs réels
s’ils sont poussés trop longtemps et trop
loin. La cession systématique des « activités à rentabilité inférieure à la moyenne du
groupe », suivie d’une « relution » régulière, saluées par les marchés financiers,
engagent sur la voie de l’hyperspécialisation, du rétrécissement du cœur de compétences et de la position dominante. Le
démantèlement imposé par les autorités de
régulation de la concurrence ou le rachat
par un groupe « venant d’ailleurs » sont, à
ce moment-là, les issues les plus probables,
sauf à maintenir un duopole mondial profitable et jugé acceptable.
Le « pouvoir financier » est financièrement
rationnel quand il combat la diversification
de l’entreprise. Mais celle-ci est toujours
relative, toute faite d’appréciation – qu’est-ce
qu’un produit différent ? Un marché nouveau ? Une activité différente ? L’on sait les
affres et les perplexités que ces questions
déclenchent chez les dirigeants, les consultants et les chercheurs. Seraient-elles résolues
définitivement par les analystes financiers ?
La stratégie quant à elle, est nécessairement
composite, paradoxale. Elle s’inscrit toujours dans une dialogique, un équilibrage
sans cesse renouvelé, dans la durée, entre la
spécialisation et la diversification, entre l’homogénéité et l’hétérogénéité, entre des principes généraux et leur contextualisation, bref
entre la simplification et la complexification.
Sa seule raison d’être est d’accroître la
capacité de survie du système organisé
qu’elle se propose de guider. De développer
son autonomie dans une interdépendance,
aujourd’hui serrée et complexe, ce qui suppose de composer avec l’hétéronomie sans
jamais s’y soumettre.
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traduction française : Le Pouvoir dans les Organisations, Éd. d’Organisation.
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P. Wirtz, Politique de Financement et Gouvernement d’Entreprise, Economica, Paris, 2002.
[1]
L’ouvrage de G. Charreaux et J.-P. Pitol-Belin (1990) reste à cet égard une remarquable exception au moins en
France.
[2]
Sources : Martinet, 1988; Pérez, 1995; Pérez
et alii, 2000; Martinet et Reynaud, 2001; rapport annuel 2001
Danone.
[3]
Chiffres tirés du rapport annuel de 2001.
[4]
Voir un analyste financier commenter la courbe du cours boursier de TF1, s’ajustant « instantanément » aux
dribbles réussis ou ratés de l’équipe de France de football, constitue un objet de réflexion stimulant.
[5]
Earnings before interests, taxes, depreciation, amortization.