2003
Revue française de gestion
Philosophie et développement organisationnel : Dialectique, agir communicationnel, délibération et dialogue
Roland Calori
[*]
Dans ce chapitre nous relions la capacité de
développement d’une organisation (plus
précisément sa capacité d’apprentissage)
avec certaines capacités cognitives et communicatives de ses membres influents. La
référence à plusieurs œuvres philosophiques permet d’identifier deux
niveaux : (1) les capacités logiques et les
rationalités sociologiques et (2) les pratiques de communication des individus. La
« logique dialectique » est définie à partir
de « Science de la Logique » de Hegel et de
« l’hyperdialectique » selon Merleau-Ponty
et Gurvitch. Le concept d’« agir communicationnel » est défini à partir de la « Théorie de l’Agir Communicationnel » de
Habermas. Les concepts de dialogue et de
délibération, définis à partir de « l’Art de la
Rhétorique » d’Aristote et de la « Nouvelle
Rhétorique », ont été déjà partiellement
intégrés à la littérature sur l’apprentissage.
Nous suggérons que chez un même individu
et, par agrégation dans une organisation, les
capacités logiques, les rationalités sociologiques et les capacités communicationnelles
sont liées entre elles et liées aux capacités
d’exploration et d’exploitation de l’organisation dans son ensemble (March, 1991). La
théorie des organisations et le management
stratégique reconnaissent la nécessité d’une
coexistence des capacités d’exploitation et
d’exploration; cependant la compréhension
de la dynamique d’exploration (émergence,
innovation, conception, création de savoir,
etc.) est encore mal maîtrisée. Les conclusions formulées dans ce chapitre suggèrent
que le management stratégique, par définition, est biaisé par une logique binaire et par
une rationalité sociologique d’agir stratégique alors que l’exploration est fondée sur
une logique dialectique et une rationalité
sociologique d’agir communicationnel.
Dans les deux premières sections de ce chapitre, nous présentons deux contributions
philosophiques susceptibles d’enrichir la
compréhension de l’apprentissage organisationnel : les bases de la dialectique et la
théorie de l’agir communicationnel. La
logique constitue l’outil de base de nos raisonnements et de la compréhension de nos
relations aux autres et aux objets dans l’espace et dans le temps. Par opposition à la
logique binaire (logique d’identité), nous
tentons d’expliquer les vertus de la logique
dialectique (logique du mouvement) fondée
par Hegel dans Science de la Logique
(1816,1972,1981,1989) et de « l’hyperdialectique » selon Merleau Ponty (1964) et
Gurvitch (1962). Puis nous nous intéressons à la rationalité sociologique des
membres de l’organisation. La « Théorie de
l’Agir Communicationnel » développée par
Jürgen Habermas (1981,1984,1987) offre
une différenciation claire entre l’« agir stratégique » et l’« agir communicationnel » et
explique les vertus de cette dernière rationalité. La contribution d’Habermas fournit
un pont entre la théorie de la conscience
(philosophie) et la théorie de la communication (sociologie); en ce sens elle est au
centre de notre discussion sur les capacités
individuelles et organisationnelles d’exploitation et d’exploration. « L’agir communicationnel » apparaît comme le fondement
du processus d’exploration.
Dans la troisième section, au sein du vaste
domaine traitant du développement organisationnel, nous identifions le domaine théorique qu’il est possible d’enrichir par ces
contributions philosophiques, la théorie de
l’« apprentissage organisationnel », composante de la théorie de la firme fondée sur la
connaissance (knowledge-based theory of
the firm). Les différentes perspectives de ce
courant s’accordent pour reconnaître le
caractère fondamental des capacités et pratiques de communication pour l’apprentissage : la discussion ouverte et le dialogue.
Une ouverture vers la rhétorique (qui constitue d’ailleurs une première fertilisation philosophique) nous permet de définir quatre
formes de communication : la démonstration, l’argumentation fermée, la délibération
(ou argumentation ouverte) et le dialogue.
Dans la quatrième section, nous résumons
les liens entre les formes de communication, les rationalités sociologiques et les
formes de logique qui les sous-tendent. La
découverte de ces racines enrichit la théorie
de l’apprentissage organisationnel (et individuel) et la compréhension des processus
de développement organisationnel.
1. Logique dialectique et métalogique
hyperdialectique
Au sein de la philosophie, la logique est la
discipline, fondée sur des règles formelles,
qui étudie le processus de pensée quel
qu’en soit le contenu. C’est l’« organon »,
l’instrument fondamental de la pensée et de
la science et le préambule à toute philosophie (Aristote).
1.1. Logique binaire
La logique binaire, aussi appelée logique formelle, considère chaque énoncé comme vrai
ou faux. L’ordinateur digital avec ses séries
rapides binaires composées de « 1 » et de
« 0 » est l’emblème de la logique formelle.
La logique formelle selon Aristote repose sur
une loi : « A » ou « non-A », « ceci est » ou
« ceci n’est pas ». La logique binaire est fondée sur le principe d’identité, de permanence
et d’exclusion du milieu (Ford et Ford,1994).
Elle n’est pas concernée par la formalisation
du changement, toutefois, selon la logique
binaire, le changement est interprété comme
un remplacement : suppression de « A »,
remplacement par « B » (Ford et Backoff,
1988) et l’ambiguïté est ignorée.
Les membres d’une organisation (dont les
managers) qui raisonnent suivant les règles
de la logique binaire pensent aux stratégies
en termes de vérités alternatives exclusives
(idées et moyens d’actions); ils pensent en
termes de « soit…, soit… » (ceci ou cela).
Ils perçoivent le changement comme un
changement douloureux de vérité, qu’il est
préférable d’éviter tant qu’une preuve de
fausseté n’a pas été démontrée (logiquement et/ou par le résultat d’actions).
Le fragment suivant de monologue par un
dirigeant (probablement inspiré par Michael
E. Porter) illustre cette forme de logique :
« L’entreprise qui est « stuckinthemiddle » doit faire un choix clair et net, soit
elle tente de devenir le leader en coût, soit
elle doit se focaliser sur un segment particulier, soit elle doit réussir à se différencier des
concurrents d’une manière ou d’une autre
Une fois que vous êtes « stuckinthemiddle » ça prend du temps et beaucoup
d’efforts pour s’en sortir. […] Si vous
essayez de combiner une stratégie de coût
avec une stratégie de différenciation vous
êtes condamnés à l’échec ».
Un tel processus de réflexion se traduit généralement par une rhétorique de démonstration de la vérité aux autres membres de l’organisation, et se fonde sur des preuves
déduites et/ou démontrées par les résultats
d’actions passées, c’est-à-dire sur une rationalité sociologique d’« agir stratégique »
selon les termes choisis par Jürgen Habermas (1981,1987). « L’agir stratégique » est
défini par le concept de décision parmi des
voies d’action alternatives, pour atteindre un
but désiré par l’acteur.
1.2. Logique dialectique
La logique dialectique conçoit le changement comme le résultat de tensions bipolaires entre forces opposées. Pour Hegel
(1816,1972,1981,1989), penser comprend
trois opérations distinctes : la compréhension, le raisonnement dialectique et le raisonnement spéculatif. Par la compréhension, nous définissons ou déterminons un
concept. Le raisonnement dialectique est le
mouvement de la pensée qui répond à la
limite définie par la compréhension en
allant vers le concept opposé qui se trouve
au-delà de cette limite. Le raisonnement
spéculatif réfléchit au mouvement complet
du concept original vers son opposé et au
retour vers le concept original (le négatif du
négatif), établissant ainsi une perspective
d’ensemble qui explique comment les deux
contraires se combinent dans une unique
pensée complexe (Burbidge, 1993).
Les principes de la logique dialectique hégélienne ont été appliqués pour expliquer la
dynamique de la société et des organisations
(par exemple Benson, 1977). La traduction
de ce processus de raisonnement dans les
théories du changement social a produit les
idées suivantes : le changement est généré
par la tension entre des forces opposées, une
pression extrême (en quantité) d’une force
sociale sur son opposant conduit à un changement en qualité, une révolution dans
laquelle la forme dominante précédente est
niée. La pensée dialectique a été (et est
encore) souvent critiquée pour la fermeture
que semble imposer la synthèse au mouvement thèse-antithèse et pour l’impression de
progression inéluctable et idéaliste vers
« l’idée absolue ». Nous soutenons (avec
d’autres philosophes lecteurs de Hegel) que
ces critiques ne sont pas fondées. Hegel n’a
jamais écrit que le concept original et son
négatif sont perdus dans une synthèse : « Le
négatif du négatif consiste à unifier une paire
donnée de concepts contraires qui s’impliquent mutuellement, dans un sens en les préservant et dans un sens en les abolissant, éliminant ainsi leur caractère contradictoire,
tout en étant proche des deux en termes de
contenu » (Forster,1993 p. 148). En outre, la
lecture de Science de la Logique, ouvrage
dans lequel Hegel explique dans le détail la
logique dialectique, montre que l’idée absolue n’est autre et toujours que l’idée de mouvement continuel entre l’« idée théorique »
et l’« idée pratique » (donc certainement pas
une fermeture). La dialectique de « l’être »
révèle les principes de cette logique, et deux
concepts, devenir et relier, sur lesquels une
théorie du renouveau organisationnel peut
être construite.
1.3. Dialectique de l’être
La dialectique de l’être : « Être-Néant-Devenir » est la composante élémentaire de
toutes les pensées, elle définit les termes de
la logique dialectique hégélienne. Elle est le
point de départ de nombreux questionnements ontologiques et logiques. Elle comprend trois étapes : la compréhension de
« l’être », de « l’être-là » et de « l’être poursoi », résumées dans le schéma 1.
L’être
Quand nous pensons à « l’être » comme idée
pure, hors de tout contexte, nous réalisons
que nous commençons à penser « néant »,
car sans détermination de l’être, il n’y a rien
à penser. Le « néant » aussi est indéterminé,
comme « l’être », mais en même temps c’est
aussi quelque chose à quoi nous pensons, et
penser au « néant » nous renvoie à « l’être ».
« L’être pur et le néant pur sont la même
chose. Ce qui est la vérité, ce n’est ni l’être
ni le néant, mais le fait que l’être non point
passe mais est passé en néant, et le néant en
être. Pourtant la vérité, tout aussi bien, n’est
pas leur état-de-non-différenciation, mais le
fait qu’ils sont absolument différents, et que
pourtant, tout aussi immédiatement, chacun
disparaît dans son contraire. Leur vérité est
donc ce mouvement du disparaître immédiat
de l’un dans l’autre; le devenir; un mouvement où les deux sont différents, mais par le
truchement d’une différence qui s’est dissoute tout aussi immédiatement » (Hegel,
1816,1972, p.23-24). Devenir existe en pensée comme un moment dans la transition, un
« être-là » (dasein en allemand, determinate
being en anglais).
Figure 1
LOGIQUE DIALECTIQUE SELON HEGEL
L’être-là
« L’être-là » est l’unité dans laquelle l’être et
le néant (contraires) sont préservés, à un
certain moment en un certain lieu, le point
de départ d’un nouveau mouvement de la
pensée. À un certain moment en un certain
lieu, l’être-là peut être qualifié et devient
« quelque chose ». Le négatif de « quelque
chose » est une « autre chose ». Une « autre
chose » est aussi immédiatement « quelque
chose ». Par sa nature même, « quelque
chose » est lié à « autre chose ». La
« limite » est le point qui sépare les deux,
qui les distingue et qui permet de les définir
tous les deux, les « quelque chose » sont
« finis ». Dans le « devoir être » (ought)
commence la transcendance de la finitude,
le « devoir-être » rend possible en pensée le
progrès impossible vers l’infinité qui est un
pur idéal. L’être-là qui dépasse la
limite devient « être-pour-soi », le négatif se
rapportant à soi, « l’être déterminéabsolu ».
L’être-pour-soi
« L’être pour-soi » (fürsichein en allemand,
being-for-self en anglais) est d’abord et
immédiatement un être-pour-soi : un
« Un ». La relation négative de l’un avec
soi-même est la répulsion qui le fait sortir
de soi-même. Ce sortir-de-soi conduit à de
« multiples uns », d’abord repoussés et niés.
La répulsion définit ainsi la relation entre
les « multiples uns ». Les multiples uns se
préservent par leur répulsion réciproque.
Puis la négation de la répulsion permet de
retrouver l’être-pour-soi. « […] La répulsion est elle-même relation : l’un qui exclut
les uns se relie à eux, c’est-à-dire à lui-même. Donc la relation négative des uns
entre eux n’est qu’un mouvement ensemble
avec soi. […] Ce mouvement des multiples
uns dans un seul un est attraction […]
(Hegel, 1816,1989, p. 171-172).
La répulsion de la répulsion devient attraction, s’il n’y avait pas de multiples uns il n’y
aurait pas matière à attraction. Si l’on
concevait l’attraction comme totalement
accomplie, les multiples uns fusionnés dans
un seul un, il n’y aurait plus qu’un un inerte.
De même si l’on concevait la répulsion
comme totalement accomplie, les multiples
uns dispersés et non reliés, il n’y aurait plus
qu’un vide inerte. L’unité parfaite engendre
l’inertie, la division parfaite engendre le
vide, la pluralité engendre le mouvement.
La « relation » (relier) est une condition du
mouvement, d’abord par la reconnaissance
des limites qui définissent l’être à un moment
et en un lieu donné par rapport à l’autre et à
soi-même, et par les tensions, répulsionattraction, qui caractérisent l’être-pour-soi et
le relient aux autres et à soi-même. Le « devenir » exprime le mouvement de l’être par le
devoir qui le pousse à transcender ses limites
et par les tensions, préservationtransformation, qui le poussent à la relation avec les
autres et avec soi-même. Les concepts de
devenir et relier définissent les mouvements
au cœur de la logique dialectique, ils sont liés
entre eux par la chaîne d’idées décrite en
schéma 1, suivant les trois étapes de la détermination de l’être.
De cette analyse il ressort également que les
nombreuses critiques habituelles faites à la
dialectique Hégélienne sont injustes : la synthèse n’abolit pas les termes d’origine et le
conflit (la répulsion) est inséparable de l’attraction réciproque. Adorno (1984) a clairement confirmé cette conclusion : « la notion
de synthèse n’est pas un moment de fermeture ou d’oblitération des pensées précédentes, au contraire, elle représente une
opportunité infinie d’ouverture, car tout ce
qui est nouveau préserve les vieilles contradictions dans la mesure où elles sont médiatisées dans le nouveau » (Adorno,1984, p.38).
Aussi étonnant que cela puisse paraître,
comme le notent Modell (1996) et Carr
(2001):Hegel a été le premier « psychologue
de l’intersubjectivité et de la relation ». Pour
lui, la réalité du soi, la conscience de soi,
requiert la reconnaissance par une autre
conscience de soi (une relation).
Les membres d’une organisation qui pensent selon les principes de la logique dialectique sont ouverts aux oppositions, aux
contradictions et aux argumentations avec
les autres. La référence au dialogue est
encore plus nette chez d’autres philosophes
concernés par le mouvement, et qui proposent des dialectiques sans synthèse appelée
« hyperdialectiques » (Gurvitch, 1962;
Merleau-Ponty, 1964).
1.4. Métalogique hyperdialectique
Plusieurs modes de raisonnement « hyperdialectiques, » permettent de comprendre
les phénomènes sociaux complexes, il ne
s’agit plus de logique au sens strict mais
plutôt de « métalogiques » (telles que définies par Morin, 1991, p. 194) qui rendent
compte des multiples relations possibles
entre concepts opposés. Gurvitch (1962)
identifie cinq procédés de raisonnement
hyperdialectique : la polarisation, l’ambiguïté, la complémentarité, l’implication
mutuelle et la réciprocité de perspective.
La polarisation dialectique correspond à
des antinomies et à des tensions entre opposés telles que les conçoit la logique dialectique Hégélienne; la résolution des tensions
s’exprime alors dans le mouvement entre
les termes opposés. L’ambiguïté dialectique
est un processus de raisonnement qui
reconnaît l’ambiguïté de concepts opposés,
voire leur ambivalence dans une harmonie
des contraires. Par exemple, les relations
entre soi-même et les autres peuvent être
ambivalentes, à la fois composées d’attrait
et de répulsion. Merleau-Ponty (1964) utilise la métaphore du « chiasme » – point de
contact entre deux chromosomes lorsqu’ils
échangent leurs segments lors de la formation de cellules reproductrices – pour représenter l’ambivalence dialectique qui différencie et unifie les contraires dans un
mouvement continuel. La complémentarité
dialectique est un procédé de raisonnement
qui dévoile le caractère complémentaire de
deux termes (à l’origine considérés comme
contraires) dans un même tout. Il peut
s’agir d’alternatives qui se révèlent complémentaires, par exemple les perspectives
économique et sociale. Il peut s’agir de
concepts a priori opposés qui se compensent et se régénèrent mutuellement, par
exemple l’organisation et la spontanéité. Il
peut s’agir de doubles mouvements de
termes opposés parfois dans des directions
opposées et parfois dans la même direction,
par exemple les compensations entre les
forces au centre et les forces à la périphérie
d’une organisation. L’implication dialectique mutuelle révèle, dans des termes à
première vue hétérogènes ou contraires, des
composantes qui se recoupent, se contiennent et s’interprètent à un certain degré; par
exemple la vie psychique et la vie sociale
s’interprètent suggérant ainsi une approche
psychosociale pour comprendre les comportements humains. La mise en réciprocité
de perspectives fait ressortir dans des éléments n’admettant ni identification, ni séparation, leur immanence réciproque devenue
si intense qu’elle conduit à un parallélisme
ou à une quasi symétrie entre leurs manifestations; par exemple les tensions au
niveau collectif entre groupes sociaux (producteurs et consommateurs ou autres) se
retrouvent au niveau individuel où chacun
est appelé à jouer des rôles sociaux opposés. La compréhension de telles symétries
aide à réconcilier certaines oppositions.
Comme nous le verrons plus loin tous ces
procédés de raisonnement hyperdialectiques favorisent l’attention portée à la différence et à la variété. La compréhension
d’ambivalences, de complémentarités,
d’implications mutuelles et de réciprocités
rend possibles les dialogues dans lesquels
les uns et les autres suspendent leurs certitudes, le temps de considérer des termes
opposés et de les combiner éventuellement
dans une pensée plus complexe.
Les fragments suivant d’un monologue par
le directeur général de Salomon (leader
mondial de l’équipement de sports d’hiver)
illustrent les traces de logique dialectique et
de raisonnement hyperdialectique qu’il est
possible de trouver dans le discours d’un
praticien :
« Le succès a ses dangers, les gens commencent à croire que c’est gagné pour toujours. Leur excitation réduit leur vigilance.
Vous savez, le danger des graphes et des
courbes de ventes qui montent, qui montent… On ne réalise pas qu’elles pourraient
se stabiliser ou redescendre si on ne fait rien
Pendant la période 1983-1987 beaucoup
d’entre nous étaient euphoriques… Mais
quelques-uns n’étaient pas totalement satisfaits. Par exemple, nous sommes fiers de
notre style « commando », on a une centaine de commandos… et il y en a de plus
en plus au fur et à mesure que l’on grossit,
ce n’est pas facile de les faire travailler
ensemble quand c’est nécessaire de former
un tout. […] Aussi vous devez acquérir de
nouvelles qualités tout en ne perdant pas
vos qualités d’origine… ce n’est pas facile
de concilier le contrôle de gestion et les initiatives ! […] Comme vous le savez à cette
époque nous nous sommes diversifiés dans
les équipements de golf et nous avons
investi des dizaines de millions pour développer un nouveau ski. […] Il y a eu des
débats sans fin au sujet de ces diversifications : est-ce qu’on doit y aller ? Est-ce
qu’on doit ne pas y aller ? Il y avait de bons
arguments de chaque côté Finalement on
l’a fait, mais d’après moi on a perdu du
temps, on aurait pu gagner un an […]. À
cette époque-là j’ai appris plusieurs choses
[…] quand vous essayez de changer, – il y
a toujours des désaccords. Vous n’êtes pas
d’accord avec vous-même et vous n’êtes
pas d’accord avec les autres, il y a des tensions, de l’anxiété… Il vous faut apprendre
à vivre ensemble, mais ça doit être clair et
sincère. On a besoin de fortes personnalités,
mais les gens doivent aussi être capables de
communiquer entre eux et de trouver un
accord… sans émasculer leurs idées […].
Vous savez les directeurs… j’aimerais bien
qu’ils travaillent en équipe, mais ce n’est
pas évident, c’est quand même des gens qui
ont des curriculums différents, tous des
tronches, si vous me permettez, ils ne sont
pas arrivés là en étant falots… Tous des
gros calibres. D’abord ils doivent comprendre qu’en travaillant ensemble ils
seront plus intelligents ».
L’analyse de contenu de discours (sincères)
de membres d’une organisation permet
d’identifier les concepts-clés et les relations
entre concepts qui forment la structure de
raisonnement de l’individu sur un phénomène donné (pour un exemple, voir Calori,
2002). Il est donc possible de caractériser le
type de logique d’une personne : binaire,
dialectique ou hyperdialectique.
2. Habermas : argumentation et agir
communicationnel
La théorie de l’« Agir Communicationnel »
(ou « action communicationnelle ») développée par Jürgen Habermas (1981,1984,
1987) crée un pont entre le niveau logique
et les formes pratiques de communication
(rhétorique et dialogue). Dans l’« Agir
Communicationnel », Habermas offre une
philosophie qui coopère avec la sociologie,
une théorie de la société basée, sur l’action
orientée vers l’intersubjectivité, actions raisonnables sujettes à la critique.
2.1. Personnes « rationnelles »
et « responsables »
Habermas commence par une discussion sur
le comportement rationnel. Il considère
comme une « personne rationnelle » quelqu’un qui est responsable. Pour être responsable, il ne suffit pas qu’une personne réussisse dans ses interventions dirigées vers un
but (le succès de telles interventions requiert
seulement qu’elle soit capable de choisir
entre des options alternatives et de contrôler
quelques conditions de l’environnement).
Seul/e peut être considéré/e comme responsable celui/celle qui réussit à progresser vers
et à atteindre la compréhension réciproque
(Verstandigung, en allemand).
Dans l’agir communicationnel, comme
membre d’une communauté de communication, une personne responsable est capable
d’orienter ses actions selon « des prétentions
à la validité intersubjectivement reconnues »
(1987, p. 31). Habermas considère quelqu’un
comme rationnel s’il/elle est capable d’utiliser trois types de prétentions à la validité :(1)
il/elle porte une affirmation et la fonde face à
un critique en indiquant les évidences
(logique et/ou efficience) qui correspondent à
cette affirmation; (2) il/elle suit une norme
existante et peut justifier son action face à un
critique en expliquant la légitimité de ce
comportement (« action régulée par des
normes »); et (3) il/elle exprime un désir sincère, un sentiment sincère, révèle une expérience qui est reconnue par le critique, en tire
des conséquences pratiques et se comporte en
conséquence par la suite (« présentations de
soi expressives »). Dans les deux dernières
formes de prétentions à la validité on serait
tenté d’utiliser le qualificatif « raisonnable »
plutôt que « rationnel », Habermas préfère
adopter un qualificatif commun pour les trois
types de critères de validité, au même niveau.
Dans la première forme de prétention à la
validité le sujet se réfère au « monde objectif », dans la seconde le sujet se réfère au
« monde social », et dans la troisième au
« monde subjectif ». Dans ces trois mondes
une personne « responsable », donc « rationnelle », peut expliquer son comportement par
plusieurs prétentions à la validité : vérité
logique/efficience, normes sociales, et/ou
expériences subjectives sincères.
2.2. Argumentation
Sur la base des trois types de prétentions à
la validité, Habermas construit une théorie
de l’argumentation. Il s’appuie sur Toulmin
et al. (1979) pour définir un processus d’argumentation rationnel :
« Quiconque participe à une argumentation
démontre sa rationalité ou son manque de
rationalité par la manière dont il traite les
raisons qu’on lui présente pour ou contre
une prétention, et par la manière dont il y
répond. S’il est ouvert à l’argumentation,
ou bien il reconnaît la force de ces raisons,
ou bien il cherche à y répliquer : de toute
façon il les traite d’une manière « rationnelle ». S’il est « sourd à l’argumentation »,
il peut en revanche soit vouloir ignorer les
raisons qui contredisent sa prétention, soit y
répondre par des affirmations dogmatiques,
et de toute façon il ne traite pas ces pro-Mêmes rationnellement » (Toulmin, Reeke
et Yanik, 1979, p. 34).
Les personnes qui se comportent rationnellement sont aussi prêtes à s’exposer aux critiques, et, si nécessaire à participer correctement à une argumentation : « En raison de
leur caractère critiquable, les expressions
rationnelles sont également susceptibles
d’amélioration : nous pouvons corriger des
tentatives ratées, si nous réussissons à identifier les fautes qui nous ont échappé. Le
concept de fondation rationnelle est étroitement uni à celui d’apprentissage » (Habermas, 1981,1987, p. 35). De plus, n’importe
quel interprète qui se trouve en difficulté
dans un processus d’intercompréhension
devrait réfléchir aux problèmes communicationnels : […] Face à la persistance des
difficultés d’intercompréhension, il n’a pas
d’autre recours que de prendre comme objet
de la communication les moyens de l’intercompréhension (Verständigung) eux-mêmes. Nous nommons rationnelle une
personne qui manifeste une disposition à
l’intercompréhension et réagit aux perturbations de la communication en réfléchissant sur les règles langagières » (Habermas,
1981,1987, p. 38). Ici Habermas souligne
l’importance de ce qui est parfois appelé
« metacommunication », une communication au deuxième niveau, sur le processus
de communication que les individus sont en
train de vivre.
De ce qui précède, il apparaît que la logique
de l’argumentation ne se fonde pas uniquement sur des déductions (comme le fait la
logique formelle binaire), elle se fonde aussi
sur des raisonnements non-déductifs entre
les actes de parole qui composent les arguments. Il apparaît aussi qu’une personne
rationnelle ne doit accepter aucune asymétrie ou aucune domination a priori dans la
communication (surtout si l’asymétrie provient d’une hiérarchie établie) : « […] Ce
qui aujourd’hui comme hier me semble
juste, c’est l’intention de reconstruire les
conditions de la relation symétrique, conditions que tout locuteur compétent est obligé
de présupposer comme étant tendanciellement remplies, pour autant qu’il pense en
général entrer dans une argumentation.
Ceux qui prennent part à l’argumentation
sont obligés de présupposer généralement
que la structure de leur communication,
dont les traits caractéristiques relèvent d’une
description purement formelle, exclut toute
contrainte (qu’elle provienne de l’extérieur
ou du procès d’intercompréhension
lui-même) – toute contrainte hormis celle de
l’argument meilleur (ce qui veut dire qu’elle
écarte également tous les motifs hormis
celui de la recherche coopérative de la
vérité). Sous cet aspect, l’argumentation
peut être conçue comme une poursuite par
des moyens réflexifs de l’activité orientée
vers l’inter-compréhension » (Habermas,
1981,1987, p. 41).
Finalement, en référence aux autres niveaux
de notre réflexion et à la rhétorique selon
Aristote, Habermas considère que la logique
binaire (formelle) traite des « produits » de
l’argumentation, la logique dialectique traite
des « procédures » d’argumentation, et la
rhétorique traite des « processus réels »
d’argumentation. La théorie de l’agir communicationnel suggère que les processus
réels d’argumentation sont influencés par la
procédure (logique dialectique), et que le
« produit » de ces processus peut être examiné selon les critères de la logique formelle binaire. La théorie de l’agir communicationnel fournit l’explication du passage de
la procédure au processus réel via la rationalité sociologique adoptée par les acteurs.
2.3. Décentration et développement
En accord avec Hegel (le concept de relation, la répulsion-attraction entre l’un et les
autres), et en accord avec le concept d’apprentissage selon Piaget (1972), Habermas
considère que chaque interaction entre
sujets individuels les modifie mutuellement. Le développement cognitif « signifie
en général la décentration d’une compréhension egocentrée du monde » (Habermas,
1981,1987 p. 85, souligné par l’auteur).
Chaque action orientée vers l’atteinte d’une
compréhension mutuelle fait partie d’un
processus coopératif d’interprétation visant
des définitions de situations reconnues
intersubjectivement : « La décentration de
la compréhension du monde s’est révélée
comme la dimension la plus importante de
l’évolution des images du monde » (1981,
1987, p. 91). L’intersubjectivité combine
nécessairement les mondes « objectif »,
« social » et « subjectit » qui ne sont mêlés
que dans le « monde vécu », ainsi on ne
peut atteindre la compréhension mutuelle
que dans le « monde vécu » (Lebenswelt en
allemand, lifeword en anglais).
En résumé, Habermas identifie les propriétés formelles d’une société (ou d’une organisation) qui a le potentiel d’apprendre et de
se développer (1981,1987, p. 87-88).
- Elle doit reconnaître les mondes objectifs, social et subjectif et « autoriser des prétentions différenciées à la validité, vérité
propositionnelle, justesse normative, véracité subjective ».
- Elle doit « autoriser une relation
réflexive à elle-même, être dépouillée de
son dogmatisme de façon à permettre que
les interprétations alimentées par la tradition soit fondamentalement mises en question et soumises à une révision critique
[…] ».
- Elle doit permettre « des argumentations
spécialisées » pour des activités spécialisées : science, droit, art, administration, qui
forment des sous-systèmes culturels et professionnels.
- Elle doit permettre que « l’activité orientée vers le succès puisse être affranchie des
impératifs d’une entente toujours à renouveler dans la communication, et qu’elle puisse
être détachée du moins partiellement de
l’activité orientée vers l’entente intersubjective. C’est ainsi que devient possible, en vue
d’objectifs généralisés, l’institutionnalisation sociale de l’activité rationnelle par rapport à une fin; il peut s’agir par exemple de
la constitution de sous-systèmes régis par
l’argent et le pouvoir aux fins de l’économie
rationnelle et de l’administration rationnelle » (1987, p. 88).
Dans l’énoncé de cette quatrième propriété,
dans le cas particulier du management des
organisations (régies par l’argent, le pouvoir, l’économie et l’administration rationnelles), Habermas reconnaît donc à la fois
« l’agir stratégique » et « l’agir communicationnel ». Cependant seul l’agir communicationnel possède les quatre propriétés
qui permettent l’apprentissage.
2.4. Agir communicationnel
Suivant les prétentions à la validité quelles
mobilisent, Habermas identifie quatre rationalités sociologiques :l’agir communicationnel, l’agir stratégique, l’agir régulé par des
normes, et l’agir dramaturgique. L’agir dramaturgique est un système de rationalité dans
lequel chaque agent communique aux autres
ses propres intentions, pensées, attitudes,
désirs, sentiments, exprime sincèrement ses
propres expériences et se réfère uniquement
au monde subjectif. L’agir régulé par des
normes est un système de rationalité dans
lequel les membres d’un groupe social orientent leurs actions dans le sens de valeurs communes, se conforment ainsi à une norme
sociale de comportement, et se réfèrent au
monde objectif et au monde social.
Dans le contexte qui nous intéresse, le
management et le développement d’une
organisation, la comparaison entre l’agir
stratégique et l’agir communicationnel est
la plus instructive.
« L’agir stratégique » est un modèle d’action
téléologique dans lequel chaque agent calcule les moyens et les fins pour parvenir au
succès (l’atteinte de ses buts), en anticipant
les décisions des autres acteurs, eux aussi
orientés vers leurs propres buts. Dans l’agir
stratégique les agents se réfèrent uniquement
au monde objectif et utilisent deux types de
prétentions à la validité dans leur argumentation : la logique propositionnelle et/ou l’efficience (évidence empirique de succès).
« L’agir communicationnel » est la seule
rationalité sociologique qui se réfère aux
trois mondes : objectif, social et subjectif
[1].
Dans ce type d’interaction les participants
reconnaissent intersubjectivement les prétentions à la validité que chacun mobilise.
Dans le but coopératif d’atteindre une compréhension réciproque les acteurs utilisent
trois types de prétentions à la validité :
l’énoncé est « vrai », l’acte de parole est
« juste » en référence au contexte normatif
existant, et l’intention de l’interlocuteur est
« sincère » (exprimée comme elle est pensée). Chaque acteur s’engage alors à
essayer de comprendre les mondes objectif,
social et subjectif de l’autre autant que le
sien. Ce processus d’interprétation mutuelle
se réalise par le langage et par des actions
coordonnées dans le monde vécu.
En comparaison, dans le modèle d’agir stratégique chaque acteur est orienté vers son
propre succès et ne se conduit de façon
coopérative que dans le cas où la coopération sert son propre calcul égocentrique
d’utilité Le modèle téléologique d’agir stratégique « recourt au langage comme à un
médium parmi plusieurs autres, à travers
lequel les locuteurs […] influent les uns sur
les autres pour inciter le partenaire à former
ou concevoir les opinions ou intentions souhaitées au regard de leur propre intérêt »
(Habermas, 1981,1987, p. 111). Dans cet
objectif, l’acteur engagé dans l’agir stratégique accepte l’asymétrie dans la communication, la domination exercée par n acteur
sur un autre, éventuellement fondée sur une
hiérarchie formelle. Au contraire, dans l’agir
communicationnel les acteurs s’efforcent de
créer et de préserver une condition fondamentale de symétrie entre les interlocuteurs.
Le tableau 1 résume la comparaison entre
les eux rationalités sociologiques.
Tableau 1
COMPARAISON ENTRE L’« AGIR COMMUNICATIONNEL »
ET L’« AGIR STRATÉGIQUE » SELON HABEMAS
Tableau 1
COMPARAISON ENTRE L’« AGIR COMMUNICATIONNEL »
ET L’« AGIR STRATÉGIQUE » SELON HABEMAS
Agir stratégique Agir communicationnel
Comportement Une personne rationnelle est une Une personne « rationnelle » (resrationnel personne qui lorsqu’elle avance une ponsable) est une personne qui réussit
assertion qui est critiquée, est capable dans ses processus visant la compréde la fonder sur l’évidence (vrai). Les hension mutuelle, oriente ses actions
prétentions à la validité se réfèrent au en fonction de critères de validité
« monde objectif » : logique de la reconnus « intersubjectivement ».
proposition et/ou efficacité empirique. Les prétentions à la validité se réfèrent
au « monde objectif » (vrai), au
« monde social » (normes justes) et au
« monde subjectif » (expériences
subjectives sincères).
Argumentation L’objet de la communication est L’objet de la communication est
d’atteindre un but et de convaincre d’atteindre une compréhension
l’autre. mutuelle.
Accepte l’asymétrie entre les N’accepte pas la domination d’une
personnes engagées, dont l’asymétrie personne dans la communication
fondée sur une hiérarchie établie. (particulièrement quand l’asymétrie
est fondée sur une hiérarchie établie).
Recherche et pratique de la symétrie.
Position Compréhension égocentrique du Décentration du sujet.
du sujet monde.
Modèle Téléologique, chaque agent calcule les Les acteurs cherchent à coordonner
moyens et les fins pour atteindre le leurs actions par le moyen de l’accord
succès (ses propres buts), tente mutuel, qui commence par la négociad’anticiper les décisions des autres tion des interprétations mutuelles (cf.
acteurs orientés vers leurs propres symétrie).
buts, et essaie d’influencer l’autre (cf.
asymétrie).
Forme de Démonstration, discussion fermée. Dialogue, discussion ouverte.
communication
Il est possible d’identifier le mode dominant
de rationalité sociologique d’un individu (et
de l’ensemble des individus dans un groupe
et/ou une organisation) à partir de l’analyse
de conversations : les types de prétentions à
la validité qu’il/elle utilise et qu’il/elle
accepte, sa sincérité, le poids de ses intérêts
personnels, le respect ou non du principe de
symétrie (Samra-Fredericks, 2001).
Les relations entre le niveau logique (section I) et le niveau de la rationalité sociologique peuvent être déduites des descriptions
respectives de ces processus de raisonnement et d’argumentation. Un individu adoptant un mode de logique binaire, qui distingue nettement le vrai du faux, aura
tendance à adopter un mode d’agir stratégique dans lequel il déploiera tous ses arguments pour convaincre l’autre et atteindre
son but. Un individu adoptant un mode de
logique dialectique, qui accepte la contradiction comme source de mouvement et de
progrès, aura tendance à se décentrer,
accepter la critique, s’ouvrir à des arguments de diverses natures, tenter de comprendre l’autre subjectivement, en bref à
adopter un mode d’agir communicationnel.
À l’extrême, un individu adoptant un mode
de logique hyperdialectique dans lequel les
opposés coexistent en tension ou au repos,
aura tendance à adopter le mode le plus pur
d’agir communicationnel, qui vise essentiellement la compréhension mutuelle intersubjective. Puisque nous nous intéressons à
des organisations à vocation économique
régies par l’argent (et pas seulement
sociales), comme le précise Habermas dans
la quatrième propriété d’une société
capable d’apprendre et de se développer :
l’individu et l’organisation devraient être
capables de faire coexister, selon les
moments, une rationalité d’agir stratégique
et une rationalité d’agir communicationnel.
Comme nous allons le voir dans la section
suivante, les deux modèles – agir stratégique vsagir communicationnel – se traduisent par des pratiques et des formes de communication particulières évoquées dans la
littérature en management stratégique et
développement organisationnel. L’agir
communicationnel défini par Habermas,
découvre les racines conceptuelles et cognitives des pratiques de dialogue et de délibération (argumentation ouverte), selon un
principe de symétrie et de justice. L’agir
stratégique défini par Habermas, découvre
les racines conceptuelles et cognitives des
pratiques d’argumentation fermée et de
démonstration. Enfin, la coexistence d’agir
stratégique et d’agir communicationnel
pourrait être une condition de base de la
coexistence de capacités d’exploitation et
d’exploration au niveau de l’organisation.
3. Développement organisationnel,
apprentissage et formes pratiques
de communication
Le terme « développement organisationnel » est ici employé dans un sens générique et nous adoptons une définition
schumpétérienne (Schumpeter, 1934,
1989). Le développement est accompagné
par la croissance mais la seule croissance
quantitative ne suffit pas à définir le développement, qui a trois caractéristiques principales : il provient de l’intérieur du système (l’organisation) et pas seulement
comme une adaptation à des changements
de l’environnement, il se produit de façon
discontinue plus souvent que de façon progressive et il apporte des changements qualitatifs qui modifient les anciens équilibres
et créent des conditions radicalement nouvelles. Le vaste champ d’étude du développement organisationnel se compose de plusieurs grands courants : (l) le courant
« Organizational Development » (plus
connu sous son acronyme, « OD », avec
parmi ses fondateurs Kurt Lewin et le Tavistock Institute), (2) le courant « nouvelles
formes organisationnelles » orchestré par
Arie Lewin et représenté dans la revue
Organization Science (voir les numéros
spéciaux de cette revue sur « les processus
de communication virtuels et en réseaux »;
« les applications de la théorie de la complexité » et « la co-évolution » en 1999), (3)
le courant politique, (4) le courant symbolique et (5) le courant de « l’apprentissage
organisationnel ». Nous nous intéressons ici
au courant de l’apprentissage organisationnel car il s’inscrit dans une perspective
socio-cognitive de l’organisation (raisonnements et arguments logiques et sociologiques), et il a déjà intégré de façon marginale une perspective dialectique.
3.1. Dialectique, développement
et apprentissage : de l’individu à l’organisation
Le raisonnement dialectique est le moteur de
la formation des stratégies à la fois délibérées et émergentes (Mintzberg et Waters,
1985), globales et locales (Prahalad et Doz,
1987). Dans ces cadres de référence, l’orientation d’une organisation résulte de négociations et discussions entre groupes au point de
vue opposés. Les processus délibérés orchestrés par le sommet de la hiérarchie sont
effectivement composés de délibérations
pour orienter l’action, et les idées émergeant
de l’action n’importent où dans l’entreprise
font aussi l’objet de délibérations qui peuvent conduire à les légitimer, généralisant
ainsi le processus d’apprentissage. La perspective dialectique souligne le besoin, à la
fois, d’un certain niveau de consensus et
d’un certain niveau de dissension, d’un certain niveau de satisfaction et d’un certain
niveau d’insatisfaction sources de l’innovation (Hedberg, Nyström et Starbuck, 1976;
Evans et Doz, 1989). En général cependant,
dans le domaine du management stratégique,
les modèles fondés sur une dynamique dialectique sont relativement rares : les tensions
entre les forces d’intégration globale et les
forces d’adaptation locales (Prahalad et Doz,
1987), les tensions créatrices entre les opposés et le dépassement des dilemmes (HampdenTurner, 1990), et la dynamique d’explorationexploitation (March, 1991) sont les
plus connus. Si l’on se réfère à la classification proposée par Van de Ven et Poole
(1995), la perspective téléologique et la perspective évolutionniste dominent le management stratégique et les théories du développement organisationnel. Les théories
téléologiques reconnaissent le rôle crucial
des architectes de la stratégie, de « l’enactement » volontariste et du consensus. Elles
expriment des tensions entre un futur désiré
et la réalité présente perçue par les architectes de la stratégie. Les théories évolutionnistes reconnaissent le déterminisme environnemental dans un processus de variation
(« aveugle ») – sélection – rétention (Hannan
et Freeman, 1977; voir le chapitre 1 de cet
ouvrage). Elles expriment des tensions entre
les forces de l’environnement et les forces
organisationnelles. Ces théories négligent
cependant les tensions créatrices entre les
membres de l’organisation.
Dans la plupart des entreprises, la probabilité d’un consensus spontané entre les
acteurs sur une question nouvelle est relativement faible (à moins que l’entreprise ait
déjà parfaitement imprimé son code dans les
cerveaux de tous ses membres). Alors le
débat dialectique devient une source d’apprentissage de nouvelles idées et de coordination d’actions nouvelles (irréalisables
selon les routines déjà instituées). Dans les
cas extrêmes, sans contradiction (sans dissension) l’entreprise court le risque d’Icare
Miller, 1990) : une dégénérescence progressive résultant d’une pensée collective homogène, inspirée des recettes des succès passés
que l’on ne remet pas en question. Dans la
perspective dialectique du développement
organisationnel, les conflits ne se terminent
pas par la destruction d’une des forces en
opposition, il s’agit plutôt de tensions
internes à l’origine de tout mouvement, tels
que les conçoivent Hegel et Merleau-Ponty.
La plupart des auteurs qui défendent les vertus de la contradiction, du dialogue et de la
coordination traitent de l’apprentissage individuel et organisationnel dans le cadre de la
« théorie de la firme fondée sur la connaissance » (« knowledge-based theory of the
firin » en anglais). La théorie de la firme
fondée sur la connaissance (Grant, 1996a)
explique la performance organisationnelle
(les rentes, la croissance et le développement sur longue période) par la création et
l’intégration de compétences distinctives
(« distinctive knowledge »). Cette définition
conduit à analyser une capacité (« capability ») organisationnelle particulière : la
capacité spécifique de l’organisation à intégrer des connaissances individuelles locales
et distinctives (Grant, 1996a). Selon Grant
certaines capacités organisationnelles d’ensemble méritent notre attention car elles réalisent une large intégration interfonctionnelle de capacités partielles (« midrange
capabilities »). Ces capacités organisationnelles de haut niveau sont généralement
associées à des capacités cognitives individuelles et collectives des membres de
l’équipe de direction et plus généralement
du sommet de la hiérarchie, ceux qui participent aux conversations stratégiques et aux
choix d’organisation. Ainsi les chercheurs
ont analysé les cartes mentales des managers (Huff, 1990), les styles cognitifs des
membres de la direction (Hurst, Rush et
White, 1989), et la complexité cognitive des
dirigeants (Calori et al., 1994).
Dans ce chapitre, nous examinons deux
nouvelles caractéristiques des structures
cognitives des cadres : leur forme de logique
préférée (c’est-à-dire leur processus formel
de pensée indépendamment de leur contenu)
et leur rationalité sociologique (les critères
de validité qu’ils mobilisent dans leur communication avec les autres). Ces nouvelles
facettes, modes de raisonnement et de communication, paraissent importantes dans une
théorie expliquant les modes de coordination et d’intégration de connaissances réparties dans une hiérarchie.
Dans un système de connaissances réparties, le cerveau du stratège ne peut contenir
toutes les connaissances nécessaires (Grant,
1996b; Hayek,1989; Spender,1996; Tsoukas, 1996). De plus, la création de connaissances est une activité individuelle (Grant,
1996b) et l’apprentissage requiert un engagement personnel dans l’action (Cohen et
Sproull, 1996). Pour toutes ces raisons, il
semble pertinent d’adopter une perspective
élargie et de considérer les caractéristiques
cognitives de l’ensemble des membres de
l’organisation en interaction les uns avec les
autres (pas seulement les dirigeants).
Cependant, s’il s’agit d’intégrer les connaissances spécifiques de plusieurs individus
(Grant,1996a) pour créer de nouvelles combinaisons (Kogut et Zander, 1992), alors les
routines et les formes organisationnelles qui
définissent les ensembles de relations entre
individus jouent un rôle majeur. Donc, ceux
qui ont le pouvoir de définir l’organisation
formelle et de légitimiser les routines, i.e.
les dirigeants, ont les rôles principaux en
matière d’intégration, et l’ensemble de leurs
capacités cognitives semble être la composante principale de la capacité organisationnelle. Selon Grant : « L’architecture des
capacités doit correspondre au moins partiellement avec la structure d’autorité de
l’entreprise » (Grant, 1996a, p. 378).
Finalement le chercheur qui veut expliquer
le développement de la firme par le développement de l’ensemble des connaissances
spécifiques qu’elle rassemble, ne peut
qu’adopter un sujet ambivalent : l’ensemble
des membres de l’organisation, mais avec
une attention particulière au sous-ensemble
des dirigeants.
Dans un système de connaissances réparties, la connaissance émerge continuellement au niveau individuel et n’est pas complètement identifiable (Tsoukas, 1996),
donc l’intégration des connaissances ne
peut se réaliser qu’au sein de groupes partiels dans lesquels les flux de connaissances
sont fluides (Grant, 1-996b), de façon
décentralisée, avant de s’étendre éventuellement à l’ensemble de l’organisation. La
dynamique de la création et de l’intégration
des connaissances (flux) entre les niveaux –
individu, groupe et organisation – devient
alors un sujet de recherche prioritaire.
3.2. Perspectives sur l’apprentissage
organisationnel
Pour résumer la théorie de l’apprentissage
organisationnel (voir chapitre 5 du présent
ouvrage), nous retenons cinq contributions
qui se complètent et apparaissent compatibles avec les concepts de logique dialectique et d’agir communicationnel : March
(1991), Senge (1992), Weick (1995),
Nonaka et Takeuchi (1995), Crossan, Lane
et White (1999). D’autres travaux complètent ces cadres de référence : sur l’inclusion
des cadres intermédiaires (« middle managers ») dans les conversations stratégiques
et sur la justice procédurale.
Selon March (1991), le développement et
l’utilisation des connaissances dans l’organisation s’expliquent par un double processus
d’exploration et d’exploitation. L’exploration de nouvelles possibilités permet l’adaptation dans un univers turbulent et produit
ses résultats à long terme. L’exploitation des
certitudes et compétences passées (apprentissage du « code organisationnel » par ses
membres) produit ses résultats plus rapidement dans un univers relativement stable.
L’équilibration entre la capacité d’exploration et la capacité d’exploitation est le fondement de l’apprentissage organisationnel,
le principal facteur de survie et de sécurité du
système. Les récompenses de l’exploitation
sont plus certaines et plus proches dans le
temps et l’espace que les récompenses de
l’exploration. Pour cette raison la plupart des
organisations ont tendance à favoriser l’exploitation au détriment de l’exploration selon
March (1991), cette tendance a des conséquences autodestructrices à long terme dans
un environnement turbulent.
Plusieurs caractéristiques et pratiques organisationnelles permettent de maintenir un
niveau suffisant d’exploration : la rotation
des individus (« turnover »), le retardement
de la socialisation des nouveaux membres,
un système de récompenses adéquat, en
bref plusieurs pratiques de management des
ressources humaines. Levinthal et March
(1993) notent également l’influence des
préférences et des perceptions face au
risque et des processus de sélection de nouvelles pratiques sur la capacité d’exploration, mais ils ne s’attardent pas sur les capacités cognitives individuelles qui peuvent
sous-tendre ces pratiques. Cette théorie qui
aboutit à préserver un certain niveau d’hétérogénéité dans un système, en réconciliant
l’exploration et l’exploitation, est construite
sur un raisonnement dialectique. Nous
ferons plus loin l’hypothèse que les
membres de l’organisation qui comprennent le développement selon une dialectique exploration-exploitation sont plus
capables de mettre en pratique ces concepts
et de vivre ces tensions. Nous suggérerons
également l’existence d’une relation entre
la dynamique d’exploitation de certitudes et
« l’agir stratégique » orientée vers un but
auquel tous les membres doivent adhérer
(selon Habermas), et l’existence d’une relation entre la dynamique d’exploration de
nouvelles idées et l’agir communicationnel
où les uns s’ouvrent aux idées des autres
(selon Habermas).
Dans la « Cinquième Discipline », celle de
l’apprentissage organisationnel, Senge
(1992) souligne l’importance des caractéristiques cognitives des membres de l’organisation : maîtrise personnelle (vision, tension créatrice, intuition), schémas mentaux
(capacité de réflexion), ouverture transcendant les jeux politiques internes et l’intérêt
personnel, respect de la diversité et des
solutions locales, et apprentissage au sein
d’une ‘équipe par la pratique de la discussion et du dialogue. Le dialogue est un
nécessaire complément aux discussions :
« La discipline de l’apprentissage en équipe
commence avec le « dialogue » –, la capacité des membres de l’équipe à suspendre
leurs croyances et à entrer dans une pure
« réflexion ensemble ». Le « dialogue » est
différent de la « discussion » plus courante,
qui littéralement est « un tiraillement
d’idées dans une compétition où le gagnant
rafle toute la mise » (Senge, 1992, p. 10).
Comme le souligne Senge, le développement de dialogues est souvent empêché par
des « routines défensives » (Argyris, 1985).
D’après Argyris, l’origine des routines de
défense n’est ni la croyance ferme en nos
idées ni le désir de préserver nos relations
sociales, c’est la peur d’exposer la
réflexion qui se cache derrière nos idées.
Ainsi les routines défensives empêchent de
remettre en question la logique de notre
pensée et la validité de nos arguments dans
une communication.
La théorie de l’agir communicationnel apparaît alors comme le fondement philosophique et sociologique des concepts mis
en avant par Senge. La rationalité « d’agir
communicationnel » selon Habermas fonde
la pratique du dialogue :« un flux de sens qui
passe librement entre les personnes »… » On
essaie pas de gagner dans un dialogue »… «
les personnes vont au-delà de leur compréhension individuelle »… « elles deviennent
observateurs de leur propre pensée »… «
elles suspendent leurs postulats »… « elles
s’aident mutuellement à découvrir les incohérences dans leurs raisonnements respectifs » (Senge, 1992).
Le processus de « construction de sens »
(sensemaking) d’après Weick (1995) est
également un processus socio-cognitif
auquel participent des managers « auteurs »
et « historiens » qui comprennent le mouvement perpétuel (Weick, 1995, p. 187-188) et
la durée, et qui se communiquent leurs interrogations en se rencontrant. Les réunions ne
doivent pas être des lieux d’alignement
cognitif mais plutôt des lieux de conversation sociale : « Les réunions sont des
constructions de sens. Elles donnent corps à
l’organisation et constituent sa substance.
Elles sont aussi l’un des lieux principaux où
la variété requise peut être mobilisée dans
l’intérêt de comprendre et de réguler un peu
de la variété à laquelle l’organisation est
confrontée » (Weick, 1995, p. 187).
L’originalité de la position de Weick réside
dans la primauté donnée à l’action dans le
processus d’apprentissage. L’apprentissage
est essentiellement rétrospectif, après l’action, dans le monde vécu (Weick, 1995,
p. 182). L’intercompréhension mutuelle est
donc fondée sur des expériences partagées :
« Si le sens est tiré de l’action, alors les sens
différents peuvent être équivalents sans
pour cela être similaires. Si j’agis en fonction de ma compréhension d’une expérience commune et si tu agis en fonction de
ta compréhension différente de la même
expérience, nous restons reliés ensemble
par l’origine commune de nos compréhensions […] Cette communauté d’expérience
nous relie et rend possible à chacun d’entre
nous la compréhension du sens que l’autre
a construit » (Weick, 1995, p.189). Ce principe traduit la rationalité d’agir communicationnel fondée par des « actions coordonnées dans le monde vécu » qui permettent
l’intersubjectivité.
Nonaka et Takeuchi (1995) reconnaissent le
dialogue et l’expérience partagée comme
les moteurs de la création de connaissances
organisationnelles. La complémentarité de
ces pratiques est expliquée par la nature des
connaissances : certaines sont tacites
(développées dans l’action et difficilement
exprimables), d’autres sont explicites (verbalisables et communicables par la conversation). L’explicitation au moins partielle
de la connaissance tacite est la clé de
l’apprentissage organisationnel. La « socialisation » établit un champ d’interactions
entre individus qui partagent la même expérience génératrice d’une connaissance
tacite. « L’externalisation » rend explicite
une partie de ces connaissances par « le dialogue et la réflexion collective » (Nonaka et
Takeuchi, 1995, p. 71). Puis la combinaison
par communication de multiples connaissances explicites transmet la connaissance à
d’autres parties de l’organisation par un
effet de réseau. Enfin l’apprentissage dans
l’action permet l’internalisation de la
connaissance par chaque nouvel individu
concerné. La rationalité d’agir communicationnel offre également une base philosophique à ce mouvement spiralaire du
tacite à l’explicite et de l’individu au collectif. Chez Nonaka et Takeuchi cependant,
la dynamique du passage du niveau individuel au niveau organisationnel apparaît
comme un processus continu et relativement consensuel. L’explication de ce passage, proposée par Crossan, Lane et White
(1999), est plus instructive, car elle admet
des processus différenciés suivant les
niveaux et des tensions dialectiques.
Le modèle proposé par Crossan, Lane et
White (1999), considère que les tensions
entre la connaissance institutionnalisée du
passé et le besoin de légitimation des nouvelles connaissances sont au cœur du processus d’institutionnalisation de l’innovation au niveau de l’ensemble de l’entreprise
(cf. March, 1991). Le modèle est composé
de trois niveaux : (1) individuel, (2) groupe,
(3) organisation; et de quatre processus
psychologiques et sociologiques principaux : l’intuition (au niveau 1), l’interprétation (aux niveaux 1 et 2), l’intégration (aux
niveaux 2 et 3), et l’institutionnalisation (au
niveau 3). Les idées nouvelles ne viennent,
par intuition, qu’aux individus. L’interprétation est l’explication d’une idée à
soi-même et à d’autres, par des mots et/ou
des actes, ces conversations peuvent renforcer l’idée et le projet. L’intégration est « le
processus de développement d’une compréhension partagée par les individus et de passage à l’action coordonnée par ajustement
mutuel. Le dialogue et l’action en commun
sont essentiels pour développer une compréhension mutuelle » (Crossan et al., 1999
p. 525). Puis, si les résultats sont favorables, les idées-actions sont institutionnalisées et deviennent des routines. L’ensemble
du processus se déroule en spirales d’exploration et d’exploitation (March, 1991). Les
phases d’exploitation correspondent à des
moments où le bien-fondé de la stratégie est
démontré à l’ensemble des membres de
l’organisation pour les convaincre, selon les
principes de l’agir stratégique et de la
logique binaire (le vrai et le faux) et pour
faciliter ainsi la mise en œuvre du niveau
organisationnel (représenté par le sommet
de la hiérarchie) au niveau individuel. Les
phases d’exploration correspondent à des
moments de création puis d’interprétation,
d’intégration et de légitimisation, du niveau
individuel au niveau organisationnel (représenté par le sommet de la hiérarchie).
Encore faut-il que les membres du sommet
de la hiérarchie soient prêts à (1) écouter les
contradictions et à comprendre les arguments exprimés à d’autres niveaux de la
pyramide hiérarchique et (2) respecter certains principes de justice procédurale.
L’inclusion des cadres intermédiaires dans
les conversations stratégiques touche à la
répartition du pouvoir dans l’organisation,
qui peut être conçue comme un jeu à
somme nulle ou un jeu à somme positive.
Les cadres intermédiaires sont en compétition pour « vendre leurs idées au top management ». Selon Dutton et Ashford (1993),
la vente de problèmes et d’idées (« issues »)
est considérée comme une activité critique
dans les premières phases des décisions
concernant l’organisation. Le processus par
lequel une question devient stratégique (et
compose la partie émergente de la stratégie)
est essentiellement rhétorique : les idées
sont véhiculées par des démonstrations et
argumentations, elles montent dans la hiérarchie quand la rhétorique est efficace, et
quand l’autre écoute.
Dans une relation asymétrique entre un cadre
« intermédiaire » et un cadre « supérieur », la
capacité d’écoute du supérieur est une condition nécessaire pour la progression d’arguments valides. Même dans les cas, de plus en
plus fréquents, où les dirigeants ont institutionnalisé l’inclusion des cadres intermédiaires dans les conversations stratégiques, la
génération et la progression d’idées nouvelles
sont souvent étouffées par des incapacités
communicationnelles. Westley (1990) a étudié des interactions verbales concernant des
questions stratégiques dans des relations
supérieur-subordonné. Une analyse approfondie des conversations montre que, souvent, le supérieur hiérarchique entend mais
n’écoute pas vraiment l’autre et, consciemment ou inconsciemment, volontairement ou
involontairement, ferme l’argumentation.
Lorsque le subordonné est dominé dans la
conversation, le mouvement dialectique ne
peut pas se développer, les arguments ne
s’enchaffient pas et les possibilités de dialogue sont inexistantes (Westley, 1990). De
telles discussions asymétriques se terminent
toujours par la victoire de l’un contre l’autre,
la victoire de celui qui a le pouvoir formel de
définir les règles (le cadre rationnel et émotionnel) de la discussion. En bref Westley
nous met en garde contre la fausse participation des cadres intermédiaires, qui ne
produit que des frustrations.
Ceci nous conduit à une autre voie explorée
par un petit nombre de chercheurs en management stratégique : la justice dans la définition des règles de communication entre
supérieurs et subordonnés, centre et périphérie. Cet aspect a été traité au chapitre 6 du
présent ouvrage. Il suffit de rappeler ici que
la capacité de contester et de réfuter est fortement et positivement liée à la capacité de
renouveau stratégique de l’organisation
(Kim et Mauborgne, 1995). On touche ici à
des principes fondamentaux de la rhétorique.
3.3. Rhétorique, dialogue et apprentissage
Dans le schéma théorique que nous construisons, les pratiques réelles de communication,
rhétorique et/ou dialogue, constituent le troisième niveau, a priori plus facile à observer
que la rationalité sociologique et la logique
des individus. Certains chercheurs en management stratégique et développement des
organisations ont exploré les concepts de la
rhétorique définis à l’origine par la philosophie et repris par la science politique. Dans le
cadre d’une organisation orientée vers des
buts il s’agit de la rhétorique « délibérative »
selon Aristote (édition de 1991) : ceux qui
doivent décider un ensemble d’actions dans
le futur construisent des arguments contraires
leur permettant de progresser vers une décision pour le bien de la collectivité. Les derniers mots de cette définition sont essentiels :
« pour le bien de la collectivité », sinon comment comprendre qu’Aristote (d’abord formé
à l’Académie contre les dangers de la rhétorique) ait composé une œuvre majeure sur le
sujet. Le rhétoricien doit être sincère, sage et
viser le bien commun.
La rhétorique délibérative formule des prédictions sur les résultats escomptés qui doivent être utiles et sans danger. Donc les
conclusions du discours peuvent être testées
a posteriori, le rhétoricien et l’audience doivent alors s’intéresser à la réalité qui se
déroule. « La rhétorique se rattache à la dialectique » (Rhétorique, Livre premier, Chapitre premier, première phase : Aristote,
édition de 1991, p. 75). La dialectique est
une technique de raisonnement principielle,
alors que la rhétorique s’efforce de résoudre
des questions particulières.
Dans un processus de délibération, le rhétoricien comme le dialecticien doivent être
capables de construire des arguments
contraires.
La « Nouvelle Rhétorique » (Perelman,
1977,1982) prolonge les principes Aristotéliciens de délibération : elle apporte une distinction pertinente entre deux types de processus rhétoriques, la démonstration vs
l’argumentation. Dans la « démonstration »,
les acteurs défendent leurs positions avec un
minimum de changements, ils répètent leurs
arguments, ils se réfèrent à des vérités, s’appuient sur la rationalité, des prémisses aux
conclusions, et fondent leurs arguments sur
des évidences (Perelman,1977,1982). Il faut
noter la correspondance entre le concept
« d’agir stratégique » défini par Habermas
(section 2) et la pratique de la rhétorique
démonstrative définie par Perelman. En
revanche, dans « l’argumentation » les
acteurs gardent leur point de vue ouvert, laissent leur position évoluer au fil du temps,
s’accommodent des contradictions en découplant les problèmes, utilisent la durée du processus, inventent de nouveaux arguments en
chemin, se réfèrent à des opinions, des justifications et des critiques, considèrent les
contingences des conditions individuelles,
sociales et historiques, adoptent un processus
ouvert, et s’appuient sur des évidences (Perelman, 1977). L’argumentation ainsi définie
est proche de la délibération et semble être la
manifestation d’un agir communicationnel.
Corvellec (2000) fournit plusieurs exemples
utiles des deux types de rhétorique dans le
déroulement d’un projet. L’étude approfondie de cas montre cependant que la frontière
entre démonstration et argumentation n’est
pas toujours clairement tracée.
Müllern, Stein et Melin (1997) offrent une
distinction plus subtile entre des expressions rhétoriques « ouvertes » ou « fermées ». Dimension fondamentale du processus de communication, le « degré de
fermeture » différencie « l’argumentation
fermée » de « l’argumentation ouverte ».
« L’argumentation fermée » est parente de
la démonstration définie par Perelman, bien
qu’elle ne prenne pas la même forme (une
approche critique la considérerait comme
une forme cachée de démonstration). Dans
la vie des affaires, l’argumentation fermée
est un moyen de diffuser et de protéger
l’idéologie managériale dominante. Elle
s’appuie sur diverses tactiques de fermeture
de l’échange d’arguments : la définition de
l’ordre du jour, la logique propositionnelle,
le recours à l’évidence, la confusion entre
les faits et l’idéologie, l’exagération, la
répétition, la preuve sociale, la référence au
pouvoir, la cooptation, la référence à des
textes, et diverses actions non verbales
(Müllern et al., 1997). La longueur de cette
liste montre le caractère politique et le défi
éthique de la vraie rhétorique délibérative
dans les organisations, Aristote doit se
retourner dans sa tombe ! Lorsque le caractère manipulatif de l’argumentation fermée
est révélé, elle peut produire des résistances
passives ou actives. Sinon, lorsque le bien
collectif est visé et que la hiérarchie est respectée, elle peut accélérer le passage à l’action et donc l’exploitation des opportunités.
« L’argumentation ouverte » crée l’ambiguïté et stimule des interprétations multiples,
en progressant vers une construction de sens
collective. Müllern et al. (1997) décrivent
l’argumentation ouverte comme un processus de changement à plusieurs voix. Elle
revêt toutes les caractéristiques de la vraie
délibération selon Aristote, et apparaît
comme une manifestation concrète d’un agir
communicationnel orienté vers le succès collectif. En relation avec les conditions de
symétrie posées par Habermas (section 2)
l’argumentation ouverte est « polycentrique », alors que l’argumentation fermée et
la démonstration sont « égocentriques ».
D’après Moscovici et Doise (1994), dans un
groupe social, la construction collective de
consensus doit explorer et vivre des conflits.
Les conflits et les critiques ne doivent pas
être évités et les coalitions les plus extrêmes
doivent être invitées au débat. Sinon, si elles
sont exclues des discussions, il existe un
risque de polarisation du groupe vers l’un
des extrêmes. En d’autres termes la dynamique de l’opposition entre les extrêmes
semble produire de meilleurs résultats
qu’une stratégie de conformation basée sur
la recherche de plus d’information et la
croyance a priori en un compromis à
mi-chemin (Moscovici et Doise, 1994). Au
niveau individuel et au niveau organisationnel, Sfez (1988) annonce les dangers de la
réception passive et du conformisme. Il définit le « tautisme » et condamne le pouvoir
« tautistique » :« Ici la communication n’est
plus que la répétition imperturbable du
même (tautologie) dans le silence d’un
sujet-mort ou sourd-muet, enfermé dans sa
forteresse intérieure (autisme), capté par un
grand Tout qui l’englobe et dissout jusqu’au
moindre de ses atomes paradoxaux. Cette
totalité sans hiérarchie, cet autisme tautologique je les nomme tautisme, néologisme
qui condense totalité, autisme et tautologie »
(Sfez, 1988, p. 92).
Finalement nous retiendrons trois types
d’expressions rhétoriques composant les
discussions : la démonstration, l’argumentation fermée et la délibération (ou argumentation ouverte). La délibération se différencie nettement des deux premiers types,
dans la mesure où elle est polycentrique. En
ce sens, elle est proche du dialogue qui est
une forme de communication extérieure à la
rhétorique.
« Le dialogue », comme nous l’avons vu
avec Senge, n’a pas pour but de convaincre
et n’a pas pour but premier d’aboutir à des
décisions collectives. Les termes « d’émetteur » de « récepteur » et « d’audience » si
chers à la littérature des affaires sont bannis,
car le but essentiel du dialogue est la compréhension intersubjective. Nous ne répéterons pas ici la description des principes et
des processus de dialogue (voir section 2)
qui apparaissent comme la manifestation
concrète de rationalités d’agir communicationnel. Dans la mesure où les compréhensions individuelles parfois opposées sont
respectées et écoutées par l’autre tour à tour,
on trouve dans un dialogue des traces de
logique hyperdialectique (voir section 1).
Au niveau individuel Riegel (1976) considère que le développement humain prend sa
source dans des interactions « dialogiques »
caractérisées par des relations symétriques
et des dialogues synchronisés (alors que
dans la petite enfance la relation
mère-enfant est asymétrique et dans la
vieillesse les dialogues ont tendance à dégénérer en alternance de monologues). Au
niveau organisationnel, dans l’idéal-type
« post bureaucratique » le dialogue est institutionnalisé (Heckscher, 1994), les interactions sont fondées sur l’influence et la
confiance plus que sur les relations de pouvoir, ainsi les décisions tendent à fluctuer
lorsque de nouveaux dialogues s’instaurent.
Les contributions majeures à la théorie de
l’apprentissage organisationnel (voir section
3.2.) accordent au dialogue une fonction
fondamentale dans tout processus d’exploration. Cependant, s’il fallait faire un bilan
général des incursions du management dans
l’univers des discours et conversations stratégiques on découvrirait probablement que
le courant orthodoxe dominant du management stratégique (voir Barry et Helmes,
1997; Ford et Ford, 1995) s’intéresse principalement à la rhétorique au service de la
conduite du changement par le haut de la
hiérarchie, fondée sur la persuasion des
membres de l’organisation chargés de la
mise-en-œuvre des décisions stratégiques,
selon une rationalité d’agir stratégique qui a
la certitude binaire de détenir la vérité.
4. Les logiques et les rationalités
sociologiques, racines
de l’apprentissage et
du développement organisationnel
L’analyse des théories de l’apprentissage
expliquant le développement organisationnel (section 3) révèle un accord sur plusieurs points :
- le caractère dialectique de l’apprentissage
organisationnel dans un mouvement d’explorationexploitation;
- le déficit d’exploration dans la plupart des
organisations
- l’expérience vécue en commun comme
source de création et diffusion de connaissances tacites;
- le dialogue comme forme de communication nécessaire à l’apprentissage exploratoire;
la délibération (ou argumentation ouverte)
comme forme de progression vers un
accord, le mouvement spiralaire de création
et de diffusion des connaissances nouvelles,
du niveau individuel au niveau organisationnel (exploration) et dans l’autre sens
(exploitation), par des processus complémentaires (intuition, interprétation, intégration, légitimisation).
Tableau 2
UN MODÈLE INTÉGRÉ D’APPRENTISSAGE INDIVIDUEL
ET ORGANISATIONNEL
Tableau 2
UN MODÈLE INTÉGRÉ D’APPRENTISSAGE INDIVIDUEL
ET ORGANISATIONNEL
Exploration Exploitation
Pratiques Dialogue Démonstration
de communication
Délibération Argumentation
fermée
Rationalité Agir Agir
sociologique communicationnel stratégique
Hyperdialectique
Mode Logique Logique
de raisonnement dialectique binaire
Des structures cognitives aux comportements Degré d’ouverture
On distingue quatre formes pratiques de
communication : le dialogue et trois formes
de rhétorique – la délibération, l’argumentation fermée et la démonstration.
En mobilisant les principes de la logique
binaire, de la logique dialectique (Hegel) et
des métalogiques hyperdialectiques (Gurvitch, Merleau Ponty), notre objectif était
de découvrir les racines cognitives des
rationalités sociologiques d’acteurs. Les
liens entre chaque type de logique et chaque
type de rationalité sociologique ont été mis
en évidence (section 2).
En mobilisant la théorie de l’agir communicationnel selon Habermas, notre objectif
était de découvrir les racines cognitives des
pratiques de communication et des capacités individuelles et organisationnelles d’exploration et d’exploitation. Deux rationalités sociologiques ont été ainsi mises à jour :
l’agir stratégique et l’agir communicationnel, et les liens entre chacune de ces rationalités et les pratiques de communication
ont été mis en évidence (section 3.2.).
Ces concepts et leurs liens sont résumés
dans le tableau 2.
Des structures cognitives aux comportements
Le tableau 2 schématise les deux niveaux
de notre modèle intégrateur :
- Formes et pratiques de communication
(pratiques socio-cognitives généralement observables).
- Structures socio-cognitives : rationalités sociologiques et raisonnements logiques
(plus difficilement observables).
Le côté droit du tableau décrit l’ensemble
des concepts et pratiques qui favorisent l’exploitation (logique binaire, rationalité d’agir
stratégique, démonstration et argumentation
fermée). Le côté gauche dû tableau décrit
l’ensemble des concepts et pratiques qui
favorisent l’exploration (hyperdialectique et
logique dialectique, rationalité d’agir communicationnel, délibération et dialogue). De
droite à gauche le tableau est construit selon
un axe horizontal qui représente le degré
d’ouverture à la pensée de l’autre.
Les liens entre concepts/pratiques favorisant
l’exploration d’une part et l’exploitation
d’autre part, (préalablement discutées en
sections 2 et 3), peuvent être ainsi résumés :
- la capacité et la pratique de dialogue et de
délibération d’un individu (et d’une organisation) sont liées à sa rationalité sociologique d’agir communicationnel; inversement, la capacité et la pratique de la
démonstration et de l’argumentation fermée
sont liées à une rationalité d’agir stratégique;
- la rationalité sociologique d’agir communicationnel d’un individu (et d’une organisation) est liée à sa forme de raisonnement
logique préférée : hyperdialectique et/ou
dialectique; inversement la rationalité
sociologique d’agir stratégique est liée à la
forme de logique préférée : logique binaire.
Comme nous l’avons mentionné précédemment, il est possible d’observer et d’analyser les pratiques et préférences d’un individu en matière de communication (premier
niveau), mais il est également possible
d’analyser la rationalité sociologique adoptée par un individu (analyse de discours et
de conversations) et d’analyser sa forme de
raisonnement logique préférée. Ainsi les
propositions d’étapes que nous formulons
ici pourraient faire l’objet de recherches
empiriques futures.
Les discussions des sections précédentes
nous conduisent également à formuler plusieurs explications de la capacité d’apprentissage organisationnel – exploration vs exploitation – par les capacités et pratiques de communication, les rationalités sociologiques et
les capacités de raisonnement logique :
- la capacité d’apprentissage d’une organisation, plus précisément sa capacité
d’exploration, est liée positivement aux
capacités et pratiques de dialogue et de délibération de l’ensemble de ses membres,
notamment de ses dirigeants;
- la capacité d’exploitation d’une organisation est liée positivement aux capacités et
pratiques de démonstration et d’argumentation fermée de l’ensemble de ses membres,
notamment de ses dirigeants.
Les relations entre les capacités d’apprentissage et les rationalités sociologiques sont
médiatisées par les pratiques de communication, elles peuvent être résumées ainsi :
- la capacité d’apprentissage d’une organisation, plus précisément sa capacité d’exploration, est liée positivement aux capacités rationnelles sociologiques « d’agir
communicationnel » de l’ensemble de ses
membres, notamment de ses dirigeants;
- la capacité d’exploitation d’une organisation est liée positivement aux capacités
rationnelles sociologiques « d’agir stratégique » de l’ensemble de ses membres,
notamment de ses dirigeants.
Les relations entre les capacités d’apprentissage et les formes de raisonnement logique
sont médiatisées par les pratiques de communication et par les rationalités sociologiques, elles peuvent être résumées ainsi :
- la capacité d’apprentissage d’une organisation, plus précisément sa capacité d’exploration, est liée positivement aux capacités logiques, dialectique ouverte et
hyperdialectique, de l’ensemble de ses
membres, notamment de ses dirigeants;
- la capacité d’exploitation d’une organisation est liée positivement aux capacités
logiques, logique binaire, de l’ensemble de
ses membres, notamment de ses dirigeants.
Jusqu’ici les lecteurs préoccupés prioritairement par les nouvelles théories du développement organisationnel ont pu être gênés
par l’ambiguïté entretenue dans ce chapitre
entre le niveau individuel et le niveau collectif (organisationnel). Notamment la référence à des structures cognitives par nature
individuelles a pu faire croire à un glissement vers la psychologie des managers, au
détriment des thèses économiques et socio-logiques s’appliquant au niveau de l’entreprise. Il est temps de confirmer que cette
ambiguïté et l’attention portée aux capacités
cognitives des individus membres de l’organisation, notamment les dirigeants, sont
délibérées et, à notre sens, ne nous écartent
pas de la compréhension de phénomènes de
développement organisationnel.
Premièrement, les sources d’inspiration
philosophique que nous avons utilisées,
comme toute réflexion philosophique, ne se
préoccupent pas des différences de niveaux.
Leur caractère abstrait, purement conceptuel, offre une compréhension de l’individu
et de la collectivité, c’est d’ailleurs ce qui
fait l’intérêt d’un étirement de la recherche
en gestion vers la philosophie.
Deuxièmement, nous reconnaissons volontiers notre préférence pour une approche
des phénomènes organisationnels, caractérisée par l’individualisme méthodologique.
L’individualisme méthodologique est un
courant de la sociologie qui minimise les
déterminismes structurels et pose pour principe initial que les analyses sociologiques
doivent prendre l’individu pour objet premier d’observation et comme unité de référence (Boudon et Bourricaud, 1982). Cette
perspective est controversée en sociologie
générale, mais elle paraît réaliste dans le
contexte organisationnel (entreprises) où
certains individus (les dirigeants) détiennent une autorité formelle qui leur permet
de définir et de légitimer explicitement et
implicitement les modalités d’interactions
sociales. Dans ces situations économiques
et sociales, l’ensemble des structures cognitives individuelles des dirigeants et cadres
façonnent les structures formelles et informelles de communication caractérisant
l’organisation. Au sommet extrême de la
hiérarchie, les capacités et préférences
cognitives du « président directeur » façonnent la composition de la coalition dominante et les processus d’interaction entre
ses membres. Troisièmement le processus
de sélection d’individus et d’accumulation
de leurs capacités individuelles peut créer
progressivement un effet de masse critique
qui confère à l’organisation une caractéristique socio-cognitive, un style particulier
incarné par la majorité de ses membres les
plus influents.
En d’autres termes, nous revendiquons sans
plus d’ambiguïté le statut de théorie (partielle) du développement organisationnel
pour le cadre conceptuel développé dans ce
chapitre.
La distinction entre le niveau individuel et
le niveau organisationnel est cependant particulièrement pertinente pour répondre à la
question de la nécessaire coexistence (en
équilibre instable) de capacités d’exploration et de capacité d’exploitation au sein
d’une même entreprise (March, 1991).
Au niveau organisationnel, on conçoit la
possibilité de cette coexistence grâce à la
répartition des capacités individuelles : certains membres ont les capacités requises
pour l’exploration, d’autres les capacités
requises pour l’exploitation. Mais la question se pose au niveau individuel : un même
individu peut-il développer de grandes capacités de logique dialectique, une rationalité
d’agir communicationnel et une capacité de
dialogue et d’argumentation ouverte d’une
part et d’autre part des capacités de logique
binaire, d’agir stratégique et de démonstration ? La réponse à cette question devra
attendre des tests empiriques ultérieurs.
Nous suggérons cependant qu’il est difficile
à un individu de cumuler de grandes qualités
dans les deux facettes de profil cognitif. Cela
semble possible pour ceux qui ont développé les qualités correspondant à l’agir
communicationnel (car ils raisonnent déjà
en référence à tous les mondes, dont le
monde objectif). En revanche ceux dont les
capacités et les préférences sont marquées
par la logique binaire, l’agir stratégique et la
démonstration pourraient avoir des difficultés à remettre en question leurs certitudes et
réduire leur ego. Il semble que le passage
d’un mode de raisonnement, de rationalité
et de communication à un autre (en fonction
des moments, des circonstances et de
l’avancement des débats) soit fondé sur une
intuition et un ressenti du niveau d’intersubjectivité.
Sur le plan pratique ces considérations nous
amènent à plusieurs remarques.
Pour être efficace dans une organisation, un
individu devrait avoir conscience de la
nature de ses pratiques communicationnelles (dont ses biais), de sa rationalité
sociologique et de sa forme de raisonnement
logique préférée. Idéalement il devrait aussi
percevoir les préférences cognitives de ses
principaux interlocuteurs, afin d’enrichir et
d’équilibrer les pratiques de relations.
La formation d’équipes devrait tenir compte
de ces paramètres cognitifs individuels afin
de créer une complémentarité nécessaire au
double exercice de l’explorationexploitation. Selon ce principe également, au niveau
d’une direction de projet par exemple, en
l’absence d’un leader réunissant toutes les
capacités cognitives et communicationnelles, la fo