2003
Revue française de gestion
Dossier
L’Opéra de Paris est-il économiquement gouvernable ?
Philippe Agid
Jean-claude Tarondeau
L’économie des grandes
institutions culturelles
est-elle maîtrisable?
L’histoire de l’Opéra
de Paris conduit à se poser
la question. Pourtant,
malgré des conflits sociaux
récurrents et un difficile
apprentissage
des technologies de Bastille
que rapporte Le Monde
du 8 février 2003, l’Opéra
national de Paris fonctionne
dans des conditions
optimales. Le coût marginal
d’un spectacle est égal
au revenu marginal qu’il
génère. Les coûts variables
par représentation tendent
à diminuer alors
que les recettes de
billetterie augmentent.
Les explications
de cette évolution
ressemblent aux grandes
innovations en matière
de taille, de technologie,
d’organisation et de gestion
qui ont pris naissance
en milieu industriel.
Is it possible to master the
economy of great cultural
institutions? The history of the
Paris Opera leads to that very
question. However the analysis of
the variable artistical production
costs, and the resources of the
National Paris Opera of its own,
over the last ten years, are very
encouraging. The Paris National
Opera functions under optimal
conditions: the marginal cost of a
show is equal to the marginal
profit it generates. The variable
costs per show tend to decrease
while the gate money increases.
This evolution can be explained
by their strange similarities with
the major innovations related to
the size, the technology, the
organization and the management
which have been generated in the
industrial field.
Poser sereinement cette question lors de l’ouverture de l’Opéra-Bastille eut été incongru tant il
était implicitement déploré, à la fin des années
1980, que les grandes institutions culturelles sont diffi
cilement maîtrisables et que leurs activités génèrent des
déficits croissants couverts par la puissance publique au
nom d’ambitions culturelles ou, comme dans le passé,
pour satisfaire souvent la vanité des princes. L’histoire
souvent chaotique de l’Opéra de Paris au XIXe et au
XXe siècle illustre ces affirmations. Aux plus mauvaises
périodes de son histoire, les coûts de l’Opéra de Paris
échappent à tout contrôle, la qualité oscille entre perfection et médiocrité, le pouvoir, objet de violents conflits,
passe des bureaucrates aux artistes providentiels quand
il n’est pas temporairement confisqué par des personnels
sur la défensive. La continuité des stratégies et des politiques n’est pas assurée. L’Opéra n’est ni gouverné, ni
économiquement maîtrisé. Il flotte au gré d’influences et
de pouvoirs contraires qui ne s’accordent que pour l’empêcher de couler.
Sur le terrain économique, ces constats ou ces risques
ne s’appliquent pas qu’à l’Opéra de Paris. Toutes les
institutions culturelles ayant vocation à créer et diffuser
l’art vivant, celui qui implique un contact direct entre
créateurs, interprètes et public, semblent soumises à ces
lois d’airain de l’« ingouvernabilité économique ». Ces lois, dont la plus connue est
dite « loi de Baumol », seront présentées et
discutées dans la première partie de ce
texte. Si leur pertinence ne peut guère être
contestée tant elles se vérifient dans de
nombreuses institutions culturelles dans
différents contextes économiques, l’Opéra
national de Paris, depuis la fin de la période
d’apprentissage, des balbutiements et
mises au point de l’Opéra-Bastille, semble
échapper à leur déterminisme. Le pouvoir
administratif et artistique est unifié. Il
s’exerce de façon stable dans la durée. Il
élabore la programmation artistique sur un
horizon long, arbitre les conflits entre coûts
et qualité. Les technologies introduites à
Bastille ont permis de réaliser des gains de
productivité importants dans la préparation
et la présentation des spectacles. En permettant des réductions des coûts et des
délais d’alternance des spectacles, elles
offrent de nouvelles conditions d’arbitrage
des grands dilemmes entre coûts et qualité,
répertoire restreint et diversité des spectacles, tradition, renouvellement et création. La mise en place de nouvelles formes
d’organisation fait participer l’ensemble
des métiers traditionnels de l’opéra, techniciens, artistes et administratifs, à la vocation première de l’institution. Tous deviennent artisans et acteurs du spectacle vivant.
Ces transformations offrent de nouvelles
perspectives qui échappent, au moins partiellement et temporairement, aux lois du
déclin programmé qui semblait régir ce
domaine de l’activité humaine. Cet article
s’attache d’abord à rappeler les principales
lois économiques appliquées aux institutions culturelles en général et montre comment l’Opéra national de Paris semble leur
échapper aujourd’hui.
I. – LES LOIS ÉCONOMIQUES
RÉGISSANT LES GRANDES
INSTITUTIONS CULTURELLES
Deux courants de l’analyse économique
peuvent être mobilisés pour traiter des arts
vivants et, en particulier, de l’économie de
l’opéra. Le premier courant macroéconomique date des travaux de Baumol et
Bowen en 1966. Le second se rattache à
l’analyse microéconomique de la bureaucratie telle que proposée par Niskanen et
reprise en France par Greffe.
Baumol ou le sombre destin de l’opéra
Déterminée par la « loi de Baumol », l’économie de l’art vivant offre de sombres perspectives économiques. Comparé à d’autres
secteurs de l’activité humaine, l’art vivant
est une activité de main-d’œuvre qui offre
un potentiel réduit d’augmentation de productivité. Alors que le nombre d’heures
directes pour produire une automobile est
passé de 3000 à 50 environ au cours du
XXe siècle, la Traviata de Giuseppe Verdi
exige – évidemment… – toujours le même
temps de représentation, le même nombre
de solistes, de choristes et de musiciens.
Les décors et accessoires font toujours l’objet d’une production plus ou moins artisanale à coûts demeurant élevés. Pendant ce
temps, les salaires des acteurs du spectacle
vivant ont, grosso modo, suivi ceux de l’ensemble des salariés. De façon générale, le
coût d’un spectacle d’opéra a considérablement augmenté en valeur relative. Dans le
même temps, les recettes directement générées par les spectacles varient peu, voire
diminuent en valeur relative : les capacités
sont limitées, les diffusions de masse par les
moyens audiovisuels restent marginales, le
prix des places, soumis à de nouvelles
concurrences ou limité par des politiques
visant à faciliter l’accès à la culture, ne suit
pas l’évolution du pouvoir d’achat. Placé
dans des conditions de déficit structurel
croissant, l’opéra ne peut survivre qu’en
exerçant une ponction croissante sur les
deniers publics, en faisant appel à des dons
fiscalement déduits ou non, voire en s’inscrivant dans le périmètre des frais généraux
d’entreprises industrielles et commerciales.
Reprenons les analyses de Baumol et
Bowen (1966) et les hypothèses sur lesquelles elles reposent.
Ceux-ci imaginent une économie à deux
secteurs, un à productivité croissante, l’automobile par exemple, l’autre à productivité constante, un quatuor de musique classique. Toutes choses égales par ailleurs, si
la productivité du travail dans l’automobile
augmente régulièrement de 4 % par an et
que les salaires suivent la même progression, le coût du travail par automobile reste
constant de même que le prix de vente
mais, à quantité de main d’œuvre
constante, le nombre de voitures produites
augmente de 4 % chaque année. Le salarié
de l’automobile peut acheter de plus en
plus de voitures ou des voitures de plus en
plus luxueuses. Il s’enrichit continuellement. Il n’en va pas de même pour les
membres du quatuor. On peut imaginer
deux cas extrêmes. Dans le premier cas, les
musiciens ne bénéficient pas de la prospérité générale, leurs salaires et leurs pouvoirs d’achat demeurent constants. En
termes relatifs, ils s’appauvrissent. Dans le
second cas, les musiciens réussissent à
faire augmenter leurs salaires de telle sorte
que leur pouvoir d’achat soit comparable à
celui des salariés de l’automobile. Le coût
du travail du quatuor augmente alors continûment au rythme de l’augmentation des
salaires. Entre les deux termes de l’alternative, on peut entrevoir une situation plus
réaliste. Les salaires des musiciens augmentent mais à un rythme inférieur à celui
de l’ensemble des salaires. Peut-être tirent-ils de leur travail des satisfactions en
termes de plaisir, de notoriété ou d’estime
de soi qui compensent le montant de la
feuille de paie. En tout cas, cette situation
intermédiaire expliquerait les faibles rémunérations relatives dans le secteur des arts
vivants malgré une augmentation continue
du coût des spectacles ou des concerts.
Cette analyse est indépendante du rythme
de l’inflation qui affecte de la même façon
l’automobile et les quatuors.
Donc le coût par spectacle ou concert augmente structurellement du fait de la nature
des produits et des technologies qui caractérisent les arts vivants et, tout particulièrement, l’opéra. Cette augmentation des coûts
est d’autant plus forte que les gains de productivité dans l’ensemble de l’économie
sont élevés
[1]. Mais qu’en est-il des recettes,
du prix des places et de l’audience ?
Pour Baumol et Bowen, elles stagnent
pour trois raisons : soucis de diffusion de
la culture pour tous, hiérarchies dans les
besoins individuels, concurrence. Les
institutions d’art vivant souhaitent diffuser
leurs productions le plus largement et
équitablement possible en évitant que la
richesse ou la position sociale ne soient
facteurs de discrimination au sein de leur
public potentiel. La seconde raison de
limitation des prix tient aux arbitrages faits
par les clients potentiels entre différents
services. Dans la hiérarchie de ceux-ci,
l’art vivant occupe une position inférieure
à celle de l’éducation par exemple. Et ceci
d’autant plus que les œuvres présentées
dans les salles d’opéra ou de concert peuvent être visionnées ou écoutées à domicile à coût marginal quasi nul. Si le prix
des places varie peu, taille de l’audience,
capacité des salles et nombre de spectacles
par saison, pourraient générer des surcroîts
de recettes. L’audience de l’opéra n’est pas
fortement extensible. Baumol et Bowen
montrent qu’il n’y a pas de « boom » culturel et estiment, à l’époque où ils écrivent
leur ouvrage, que l’audience des opéras
serait stable sur longue période à la fois
dans son volume et dans la composition
sociale des publics. La taille des salles, qui
pourrait être source d’économies
d’échelle, ne saurait excéder 3000-4000
places – chiffres maxima – en raison de la
nécessité pour les chanteurs de se faire
correctement entendre par l’ensemble du
public. Le nombre des spectacles par saison dépend de la politique artistique -
répertoire ou festival permanent – qui est
elle-même déterminée par les coûts et
délais d’alternance des spectacles. Ce
point sera repris.
En résumé, les coûts de l’opéra augmentent
de façon continue et irréversible. Ils sont
fonction de deux variables :
- du différentiel d’augmentation de la productivité du travail entre l’économie en
général et l’opéra en particulier, et
- du taux d’augmentation du coût du travail dans les maisons d’opéra.
Si, par exemple, la productivité du travail
augmente de 4% par an dans l’ensemble de
l’économie et de 1 % dans les maisons
d’opéra, les coûts de l’opéra augmentent de
3 % par an si les salariés de l’opéra parviennent à maintenir la parité de leur pouvoir d’achat avec l’ensemble des salariés,
de 1 % seulement si leur pouvoir d’achat se
détériore au rythme de 2 % par an. Le déficit croît d’autant plus vite que le taux
d’augmentation de la productivité dans
l’ensemble de l’économie est élevé ou que
le pouvoir de négociation du personnel est
fort. Son évolution est donc déterminée par
des facteurs non exclusivement contrôlés
par les dirigeants de l’opéra.
Le déficit structurel croissant des maisons
d’opéra doit être ainsi couvert par des revenus non directement liés à la production de
spectacles lyriques. En France, ce sont des
ressources publiques; aux Etats-Unis, ce
sont des dons le plus souvent fiscalement
détaxés de mécènes et d’entreprises.
L’opéra est en partie dépendant de pouvoirs
et de politiques qui se déterminent en
dehors de lui. Ceci explique en partie l’instabilité des dirigeants, le manque de continuité des politiques et la vulnérabilité des
maisons d’opéra. Comment l’analyse a-t-elle été vérifiée en France ?
La loi de Baumol vérifiée en France
C’est à Dominique Leroy (1992) que l’on
doit la vérification de la loi de Baumol en
France. Pour cette vérification, Leroy s’appuie sur des données de coûts concernant
les Opéras de Paris et de Lille et la Société
des concerts du conservatoire et compare
leurs évolutions avec celle de l’indice général des prix, censé représenter l’évolution
de la productivité du travail. Ses observations confirment la thèse de Baumol et
Bowen. Sur longue période, les coûts des
arts vivants augmentent plus rapidement
que l’indice général des prix de détail
comme le montre le tableau 1.
Tableau 1
COÛTS DES ARTS VIVANTS COMPARÉS À L’INDICE GÉNÉRAL DES PRIX
Tableau 1
COÛTS DES ARTS VIVANTS COMPARÉS À L’INDICE GÉNÉRAL DES PRIX
Taux annuels Taux annuels
Institutions Périodes d’accroissement des d’augmentation des prix
dépenses de détail (Insee)
1876-1965 7,21 % 6,19 %
1948-1965 10,5 % 5,9 %
Palais
Opéra de Paris Garnier
1821-1869 2,4 % 0,5 %
Rue Le
Pelletier
Opéra Lille 1860-1960 6,5 % 5,9 %
1923-1960 13,5 % 11,2 %
Comédie française 1882 à 1964 8,2 % 7,2 %
Société des concerts 1860 à 1965 6,84 % 5,64 %
du conservatoire
Source : D. Leroy, Économie des arts du spectacle vivant, Paris, L’Harmattan, 1992.
D. Leroy, Économie des arts du spectacle vivant, Paris, L’Harmattan, 1992.
De plus, le coût par représentation lyrique
a augmenté en moyenne de 7,5 % par an
entre 1875 et 1965 lorsque l’indice Insee
évoluait à un rythme moyen annuel de
6,2 %
[2]. En 90 ans, le coût d’une représentation à l’Opéra de Paris a été multiplié par
676 lorsque les prix étaient multipliés par
un coefficient 282. Comme aux États-Unis, le prix moyen de la place à l’Opéra
de Paris augmente moins vite que le coût
d’une représentation ce qui entraîne une
augmentation continue des déficits.
« Alors qu’avant 1914, le déficit de l’opéra
connaît essentiellement des mouvements
fluctuants sans que s’exprime une véritable tendance…, le déficit connaît une
croissance brutale à partir de 1928 et le
mouvement se poursuit après la deuxième
guerre mondiale, au taux annuel moyen de
5 % en francs constants… La tendance
s’est accélérée avec l’opéra de Rolf Liebermann »
[3]. La loi de Baumol est bien
vérifiée sur les deux rives de l’Atlantique.
Les analyses macro économiques des activités artistiques, de l’opéra en particulier,
conclut à la montée inexorable des déficits
quelles que soient les stratégies, politiques
et modes de management des dirigeants.
Cette conclusion est cependant nuancée par
les spécialistes de l’analyse microéconomique des bureaucraties.
L’opéra : une bureaucratie rationnelle ?
L’analyse des organismes non marchands a
été développée aux États-Unis par Niskanen de l’École de Chicago avant d’être
reprise en France par Greffe et d’être appliquée à l’opéra par Greffe et Dupuis. De
quoi s’agit-il ?
Une organisation non marchande est une
forme dégradée de l’organisation « optimale » que serait l’entreprise privée en
situation concurrentielle. Celle-ci est considérée comme optimale car elle est soumise
à deux types de contrôles contraignants :
- celui des actionnaires qui recherchent le
profit maximum et veillent à ce qu’il n’y ait
pas de gaspillage de ressources ou de surproduction, et
- celui des consommateurs qui, par la
manifestation concrète de leurs préférences
dans un univers concurrentiel, orientent
l’organisation vers la satisfaction de leurs
besoins actuels ou potentiels.
L’organisation non marchande est une
organisation dans laquelle ces contrôles
sont relâchés. Lorsque le contrôle par les
actionnaires est transféré à des autorités
publiques, la maximisation du profit est
abandonnée au profit d’autres objectifs
pas toujours clairement définis. Pour Niskanen et Greffe, la recherche de l’intérêt
général peut céder le pas soit à la satisfaction d’intérêts particuliers des dirigeants,
soit à la confiscation de l’intérêt général
par les salariés, voire à une collusion des
intérêts des dirigeants et des salariés.
Lorsque l’organisation non marchande est
en situation de monopole, le contrôle par
les consommateurs ne dictant plus la
quantité, la qualité et le prix des biens
offerts au public, ces décisions sont prises
de façon autonome.
Moins contrainte que l’entreprise privée
concurrentielle, l’organisation non marchande en position dominante offre à ses
dirigeants une large palette de choix stratégiques dans ses relations avec les tutelles et
les consommateurs. Greffe propose un
modèle d’analyse microéconomique des
comportements de l’organisation non marchande vis-à-vis des tutelles et des
consommateurs. Dans les négociations
périodiques des dirigeants de l’organisation avec ses tutelles pour déterminer le
volume des activités et le montant des sub-ventions destinées à les financer ou à couvrir d’éventuels déficits, plusieurs situations peuvent être envisagées. Dans la
première, les dirigeants proposent un
volume d’activités socialement optimum
dont l’utilité marginale est égale au coût
marginal. Dans ce cas, le comportement de
l’organisation non marchande est comparable à celui d’une organisation marchande. S’ils cherchent à maximiser leur
propre utilité, les dirigeants peuvent envisager deux autres alternatives : ils tentent
soit de maximiser le budget de leur organisation, soit d’en minimiser le revenu résiduel. Ces différentes hypothèses sont
visualisées sur la figure 1. Sur cette figure,
AB représente la fonction d’utilité des produits ou services offerts par l’organisation
non marchande alors que CD représente la
fonction de coût de l’activité.
Dans la première hypothèse, le volume proposé serait OH, volume qui correspond à
l’égalité de l’utilité marginale et du coût
marginal de l’activité. Cette quantité est
également optimale en termes de surplus
social représenté par l’aire AEC. C’est celle
qu’aurait choisie une organisation marchande dont l’utilité marginale s’exprimerait en termes de revenu marginal.
Figure 1
COMPORTEMENTS DE L’ORGANISATION NON MARCHANDE
La seconde hypothèse, où les dirigeants
maximisent leurs propres intérêts, doit être
décomposée en deux hypothèses de comportement selon que l’intérêt des dirigeants
porte sur le volume d’activité ou le revenu
résiduel. Dans le premier cas, le volume
choisi est OM, quantité pour laquelle le
budget représenté par l’aire OMNA est égal
au coût OMPC. Le surplus social AEC a
donc été consommé pour couvrir une perte
EPN généré par une surproduction. Dans le
second cas, les dirigeants tenteront de
s’approprier un budget résiduel ou surplus
social maximum. Ils choisiront la quantité
OH qui maximise le surplus AEC qui, au
lieu d’être réparti entre les parties prenantes
sera consommé par les dirigeants.
Cette analyse abstraite a été transposée aux
choix programmatiques des opéras. On rappellera qu’à la fin des années 1960 les opéras sont classés en deux grandes catégories :
les opéras de répertoire et les « stagiones »
encore appelés festivals permanents
[4].
L’opéra de répertoire est apparu au
XIX
e siècle. Ayant perdu sa fonction de
divertissement des princes, il vise à offrir
une large diversité de spectacles susceptibles d’attirer un large public. Il puise pour
cela dans le répertoire des œuvres reconnues
qui sont présentées un grand nombre de fois
selon les traditions et sans grand effort de
renouvellement. Ils sont le plus souvent
chantés en langue locale par une « troupe »
attachée à la maison d’opéra. L’opéra de
répertoire est «
le terrain de prédilection des
concessions faites à la troupe et au public,
un temple de la routine »
[5] où le volume des
productions est supérieur à celui qui serait
économiquement et socialement justifiable.
À la fin du XIX
e siècle, sous l’impulsion de
Gustav Malher, directeur de l’opéra de
Vienne, la musique et le chef d’orchestre
prennent le pouvoir. Ce dernier multiplie les
répétitions, invite les meilleurs chanteurs,
les meilleurs décorateurs et les meilleurs
metteurs en scène. Bruno Walter dira du
règne de Malher à Vienne : « Il faut se rappeler ces dix annéescomme une espèce de fe
stival permanent auquel un grand musicien aurait convié ses collègues
et le public »
[6]. Cette politique sera poursuivie par de grands directeurs comme Rudolf
Bing au Metropolitan Opera de New York,
Herbert Von Karajan au festival de Salzbourg ou Rolf Liebermann au Palais Garnier. L’objectif n’est plus d’ordre quantitatif
comme dans l’opéra de répertoire. Il est
qualitatif. La troupe est supprimée, on fait
appel aux meilleurs artistes internationaux,
les mises en scène sont soignées et renouvelées, les décors font appel aux plus grands
décorateurs. Les œuvres sont chantées dans
leur langue originale. Le nombre des répétitions augmente, celui des représentations
diminue. Si la qualité est reconnue par les
mélomanes, les coûts s’envolent.
L’opéra de répertoire correspond à l’organisation non marchande dont les dirigeants
choisiraient de maximiser le volume d’activités. Il gaspille ses ressources dans une
surproduction à faible utilité. La qualité est
sacrifiée, le public boude, les taux d’occupation des salles stagnent ou s’effondrent.
On se trouve dans la situation que connaissait le Réunion des théâtres lyriques
nationaux (RTLN) avant l’arrivée de Rolf
Liebermann en 1973
[7]. Au contraire,
l’opéra organisé en festival permanent
réduit son volume d’activité à un niveau
permettant d’investir le budget discrétionnaire maximisé dans une course éperdue à
la qualité. Le public fait un triomphe aux
meilleurs artistes de la planète, les taux
d’occupation s’envolent ainsi que les files
d’attente devant les guichets. Mais cette
marche triomphale risque fort d’être stoppée net par les tutelles qui financent des
budgets en augmentation rapide et erratique. À partir de quand les ressources
consommées dans la recherche de la qualité
cessent-elles d’être socialement utiles ? La
crise et la rupture, bien que non programmées, sont quasi certaines. Elles peuvent
revêtir des formes dramatiques comme la
crise qui a marqué la fin du mandat de Rolf
Liebermann.
Quelle que soit l’option programmatique
choisie par les dirigeants de l’opéra, la voie
est sans issue. Le répertoire est rejeté par le
public, le festival permanent n’est pas supportable par les tutelles publiques. On se
trouve devant une impasse stratégique.
L’Opéra de Paris devenu Opéra national de
Paris en 1993 connaît, pour sa part, depuis
l’ouverture de Bastille en 1989 et sa maîtrise progressive au cours des années qui
suivent, un succès à la fois artistique et économique qui se confirme sur une période de
dix ans. Quelles en sont les explications ?
Ces explications revêtent-elles un caractère
généralisable ?
II. – LES PERFORMANCES
DE L’OPÉRA NATIONAL DE PARIS
(1993-2003)
Procédons d’abord aux constats. Sur dix
ans, la loi de Baumol ne semble plus
s’appliquer à l’Opéra national de Paris.
Les données économiques sont maîtrisées. Il est très remarquable de constater
que les résultats obtenus correspondent
aux objectifs retenus et à la volonté économique affirmée dès 1993. Ils peuvent
être expliqués d’abord par un effet de
structure propre à Bastille ensuite par de
nombreuses innovations mises en œuvre,
en premier lieu à Bastille puis au Palais
Garnier.
1. L’Opéra national de Paris
en quelques chiffres
Au niveau des grandes masses prises en
compte dans cette étude, les données n’isolent pas Bastille de Garnier et ne distinguent
pas le lyrique du ballet. Ces données représentent donc l’activité des deux théâtres. Sur
la période qui nous intéresse, 1993-2002,
elles tiennent compte de la montée en puissance progressive de Bastille, de 1989 à
1995, et de l’interruption des activités de
Garnier en 1995 pour travaux. Pour faciliter
l’analyse de leur évolution, les principaux
indicateurs économiques de l’opéra ont été
ramenés à l’unité de volume d’activité, la
représentation ou la place vendue.
Tableau 2
PRINCIPAUX INDICATEURS ÉCONOMIQUES
DE L’OPÉRA DE PARIS (1993-2002)
Tableau 2
PRINCIPAUX INDICATEURS ÉCONOMIQUES
DE L’OPÉRA DE PARIS (1993-2002)
En euros constants 2002 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002
Masse salariale en MF 65,4 66,5 64,8 64,7 66,0 66,9 70,5 70,6 71,3 73,2
(personnel permanent)
Fonctionnement en MF 24,3 21,7 18,9 21,1 19,5 20,0 21,6 22,2 22,3 22,2
(hors personnel)
Coûts de production 29,4 24,1 16,0 25,3 29,6 28,2 35,0 33,3 33,7 32,0
en MF
Frais variables de 10,1 8,2 8,8 10,9 10,4 10,2 11,7 11,0 10,5 11,5
personnel en MF
Autres frais variables en MF 8,5 11,6 10,4 8,0 10,1 14,8 10,3 11,7 13,7 15,4
Nombre de représentations 289 259 148 311 334 354 365 365 365 365
Nombre de places 618 586 373 662 682 732 722 750 750 750
vendues (X1000)
Coûts variables en MF 48,0 44,0 31,4 40,8 46,3 49,4 53,2 50,3 51,2 51,8
Coûts variables en MF 0,17 0,17 0,21 0,13 0,14 0,14 0,15 0,14 0,14 0,14
(par représentation)
Recettes variables en F 0,14 0,15 0,22 0,14 0,14 0,13 0,13 0,13 0,14 0,15
(par représentation)
Recettes variables en F 63,4 64,4 87,6 67,0 69,7 63,0 67,2 64,9 67,2 71,0
(par place vendue)
En euros constants, les coûts et recettes
variables par représentation ne varient quasiment pas sur la période considérée. Il en
coûte, en moyenne, 140000 euros pour
offrir une soirée à l’Opéra mais la recette
moyenne est du même ordre. L’Opéra de
Paris fonctionne donc dans des conditions
optimales où le coût marginal d’un spectacle est égal au revenu marginal qu’il
génère.
Les coûts variables par représentation, qui
incluent les coûts de production variables,
les coûts de distribution, de figuration et de
droits d’auteurs, tendent à diminuer alors
que les recettes de billetterie augmentent.
L’opéra génère des revenus qui couvrent ses
frais variables et contribuent en principe à
stabiliser les subventions publiques.
L’explication de ces performances est à
rechercher dans la volonté et les objectifs
affichés dès 1983 et dans les métamorphoses
qu’a connues l’Opéra de Paris depuis l’ouverture de Bastille. Mais, elles n’auraient
presque certainement pas été possibles sans
un effet de structure propre à la salle et aux
équipements scéniques de l’Opéra-Bastille.
2. Explications
Les effets de structure propres au théâtre
construit à Bastille
Le premier effet de structure repose sur la
taille de la salle qui permet d’accueillir
2703 spectateurs dans des conditions pratiquement égales de confort et de visibilité. En Europe, le plus grand nombre des
maisons d’opéra offre de 1200 à
1600 places, certaines moins de 1000. On
compte sur les doigts des deux mains les
salles dont la taille est supérieure à
2000 places. L’effet sur les recettes est
radical, à partir du moment ou on le
conjugue au nombre de spectacles par saison (175 à 200 environ) et à une tarification raisonnable
[8].
Le second effet de structure, sur lequel on
reviendra plus longuement, est constitué
par l’ensemble des équipements scéniques conçus pour autoriser une véritable alternance.
Les conditions d’organisation et de gestion
jugées sine qua non
en 1993
Elles sont définies dans le rapport établi en
1993 sous l’autorité de Hugues Gall, pressenti par le ministre de la Culture de
l’époque, Jacques Toubon, pour assurer la
direction d’une institution qui connaissait
une crise endémique de pouvoir et d’organisation. Hugues Gall a lié son accord
définitif à la réalisation d’un audit de
l’Opéra de Paris, et tout particulièrement
du nouvel Opéra-Bastille. Assisté de deux
hauts fonctionnaires
[9], bénéficiant aussi
du concours de l’équipe menée, avant son
arrivée, par Jean-Paul Cluzel et Benoît
Paumier
[10], disposant du premier bilan de
l’utilisation du théâtre auquel la direction
technique en place pouvait procéder grâce
à l’expérience et à la vision de son régisseur général, Michel Bieisse, fort aussi de
ses expériences antérieures près de Rolf
Liebermann au Palais Garnier et comme
directeur du Grand Théâtre de Genève de
1980 à 1995, Hugues Gall avait une vision
claire des conditions impératives à rassembler pour avoir une chance de réussir.
Il ressort très clairement du rapport de
l’époque qu’une relation de cohérence entre
les activités artistiques, lyriques et chorégraphiques d’une part, et la prise en compte
d’exigences économiques y compris commerciales, financières, techniques d’autre
part doit constituer le fait majeur sur lequel
faire reposer la programmation dans toutes
ses dimensions et, dirait-on aujourd’hui, la
gouvernance économique de l’Opéra national de Paris.
Le rapport qui porte son nom comporte
quatre séries de données techniques, institutionnelles et managériales.
- Il décrit de façon critique les insuffisances
et les défauts de conception de l’Opéra-Bastille, tout particulièrement de ses dispositifs scéniques. Avec le recul, là n’est pourtant pas l’essentiel, d’autant que d’année en
année l’encadrement et les personnels techniques s’approprieront l’outil de production
de l’Opéra-Bastille pour l’optimiser non
sans besoin d’investissements de maintenance ou de remplacement
- Il précise les conditions institutionnelles
qui doivent être impérativement assurées
pour permettre un management apte à
atteindre les objectifs proposés Il doit être
mis fin aux directions polycéphales du
passé. La direction doit être est assurée par
un seul directeur, qu’il ne sera désormais
plus nécessaire de qualifier de général. Il
constitue un programme d’activité pour la
période 1993-2001, réunissant dans sa
main tous les pouvoirs artistiques, économiques et financiers, administratifs et
sociaux. Qualifier de général, réunissant
dans sa main tous les pouvoirs artistiques,
économiques et financiers, administratifs et
sociaux. D’autres réformes sont demandées, faute desquelles la direction du
théâtre serait inopérante : suppression du
contrôle a priori, remplacement du contrôle
sur le nombre des emplois par un contrôle
sur le montant et sur l’évolution de la
masse salariale, création d’un comité financier rassemblant à intervalles périodiques
les représentants des tutelles, établissement
de règles, inspirées de celles de la Commission des marchés de l’époque, pour
mettre les fournisseurs en concurrence à
partir de seuils de dépenses à définir selon
leur nature
- Le rapport propose de fait un budget programme pluriannuel pour la période 1995-2001. Les objectifs d’activité y sont
définis : nombre de représentations par saison, à Bastille comme à Garnier, nombre de
spectacles lyriques et chorégraphiques dans
l’un et l’autre théâtre, nombre de nouvelles
productions et de reprises. Ressources et
dépenses sont déterminées pour la même
période : subventions à recevoir de l’État,
actualisées et destinées à couvrir les coûts
fixes de l’établissement, au premier rang
desquels les coûts salariaux qui représentent environ 70 % des coûts totaux, et les
coûts de production, par définition
variables, face auxquels se situent les ressources variables, tout particulièrement
recettes de billetterie et mécénat.
Ces propositions seront acceptées et les
engagements pris par l’Opéra et ses tutelles
seront tenues
[11].
La conciliation nécessaire et voulue
des exigences artistiques et économiques
Préfigurée par le rapport de 1993 et constatée sur la période 1993-2002, cette conciliation est observable dans quatre domaines
[12].
Sur la base de 2703 places offertes à la
vente à Bastille, d’environ 200 spectacles
par saison, d’un taux d’occupation des
places égal ou supérieur à 90 % – qui suppose évidemment une programmation
attractive et, bien entendu, une politique
commerciale active – le montant des ressources variables doit permettre de financer
l’ensemble des coûts de production qui sont
par définition des coûts variables.
Un équilibre est défini entre nouvelles productions et reprises. Au cours de chaque
saison, une quinzaine d’œuvres lyriques est
proposée. Dix d’entre elles en moyenne
sont des reprises, et cinq des nouvelles productions. Les premières donnent lieu à un
investissement, les secondes à un simple
coût de maintenance. Dans la durée, cet
équilibre postule la création d’un répertoire
important d’œuvres qui pourront être
reprises pendant plusieurs années, voire
plusieurs dizaines d’années.
Un autre équilibre est défini entre spectacles lyriques et spectacles chorégraphiques : deux tiers de spectacles lyriques à
Bastille et un tiers de spectacles chorégraphiques, et proportion inverse au palais
Garnier pour un nombre de spectacles légèrement inférieur (150 au lieu de 200). La
dimension économique de ce second équilibre passe par des coûts variables de production très inférieurs pour le ballet, en
même temps d’ailleurs que le prix des
places qui se situe à un niveau plus bas que
celui demandé pour les spectacles lyriques.
Le professionnalisme et la maîtrise des
coûts se superposent : anticipation de la
programmation, parfois plusieurs années à
l’avance, encadrement des relations entre
le travail des producteurs extérieurs et les
services du théâtre, définition un an à
l’avance des plannings de travail quotidien
sur les plateaux, mise en concurrence systématique des fournisseurs selon des modalités appropriées.
Les résultats obtenus
[13] supposent ou présupposent que les choix artistiques : œuvres
présentées, interprètes, chanteurs et chefs
d’orchestres, qui s’inscrivent dans une évidente logique économique seront au total
artistiquement et commercialement pertinents et, qu’en définitive, le public sera au
rendez-vous. Sur la période 1995-2002, la
fréquentation payante démontre que le pari
est gagné, et que le public a validé la programmation qui lui a été proposée jusqu’ici.
Entrons plus avant dans les coulisses et
dans un essai de compréhension aussi
concret que possible de la boîte noire.
3. La mise en œuvre du plan Gall
La stratégie définie par le plan Gall est mise
en œuvre dans une maison d’opéra caractérisée par des ruptures structurelles. Un
cahier des charges rigoureux encadre le travail des concepteurs de nouvelles œuvres et
limite les coûts des nouvelles productions.
L’alternance des spectacles est favorisée par
la diminution des coûts et délais de changement de spectacles. Le spectacle, depuis sa
conception jusqu’à sa destruction, est la
base de l’organisation du travail. Cette
organisation fait de l’ensemble du personnel, techniciens comme artistes, des acteurs
du théâtre vivant.
Bastille ou la liberté de création encadrée
par un cahier des charges rigoureux
Les relations entre artistes et managers ont
toujours été conflictuelles. En paraphrasant
Eve Chiapello
[14], on peut dire que les managers sont optimistes, rationnels, utilitaristes,
démocrates et matérialistes alors que les
artistes seraient individualistes, aristocratiques, anti-matérialistes et anti-utilitaristes.
Privilégier le respect des contraintes posées
par les premiers ne pourrait que nuire à la
créativité des seconds. Laisser toute liberté à
ces derniers rendrait tout contrôle de l’utilisation des deniers publics inopérant. Car le
coût d’un spectacle, comme celui d’un produit industriel, est essentiellement déterminé
par ses concepteurs : décorateurs, metteurs
en scène, chorégraphes, éclairagistes, etc.
L’instrument d’un juste équilibre entre la
rigueur des gestionnaires et la créativité des
artistes a été formalisé, à partir de 1995, par
un cahier des charges techniques qui définit
les caractéristiques limites de tout projet scénographique à l’Opéra-Bastille. Par analogie
avec les pratiques industrielles, il s’agit de
spécifications fonctionnelles qui assurent
l’adéquation du projet avec les moyens techniques du théâtre dans des conditions économiques prévisibles et viables. À l’intérieur
de ces limites, la liberté de création des
concepteurs est entière.
Le préambule du cahier des charges techniques illustre cette démarche :
« L’Opéra-Bastille est un théâtre qui fonctionne en alternance quotidienne ce qui
signifie que :
- un projet scénographique ne peut être
accepté que s’il est possible de le stocker sur 400 mètres carrés, tous éléments confondus;
- il ne peut également être accepté que si le
nombre de 10 porteuses (décors et lumière)
affectées par production est respecté;
- un projet scénographique ne peut être
accepté que si la mise en place du décor,
des accessoires, de la lumière, du son, de
l’ensemble des services techniques pour
l’exploitation ne dépasse pas 4 heures.
- Chaque production sera servie au maximum par : 14 machinistes, 12 électriciens,
8 accessoiristes, 18 habilleuses/habilleurs,
perruquiers/maquilleurs, en ce qui
concerne les équipes principales du plateau.
La mise en œuvre de ces salariés doit obéir
aux règles sociales contenues dans le Code
du travail et la Convention collective;
- enfin, tout projet doit être compatible
avec les normes de sécurité en cours dans
les théâtres français. »
[15]
Le cahier des charges techniques doit permettre le contrôle des coûts, le respect des
normes de sécurité et des conditions de travail du personnel. Il définit les grandes
phases du projet : « Les maquettes de décor
des spectacles devront être remises un an
avant la première dudit spectacle, celles des
costumes six mois avant la première, et,
enfin, le plan complémentaire d’implantation lumière cinq mois avant » et les conditions de coopération entre les différents
acteurs : « Tout projet scénographique devra
faire l’objet d’une analyse commune et d’un
accord préalable entre le metteur en scène,
le décorateur, le costumier et l’éclairagiste
de façon à limiter les modifications et adaptations de la scénographie lors des répétitions à la fabrication ou à l’adaptation de
petits éléments de décors et de petits accessoires ». Il s’attache plus particulièrement à
définir des normes destinées à faciliter l’alternance des spectacles et à en réduire les
coûts et délais. Les dimensions et le volume
des décors sont limités pour permettre leur
stockage de longue durée en containers
(maximum 10 conteneurs de 40 pieds par
œuvre) ou le stockage sur plateau pour les
spectacles en cours de présentation (maximum 9 chariots porte-décor de 6,50 m sur
6,50 m par production). Le temps de mise en
place d’un spectacle est limité à 4 heures,
les modifications de décors, accessoires et
éclairages sont strictement contrôlées.
Dans un milieu rétif à l’adoption de strictes
normes de gestion, ce cahier des charges
techniques, inexistant avant l’ouverture de
Bastille, s’apparente au manuel de procédure
définissant les projets de développement de
nouveaux produits en milieu industriel.
La réduction des coûts et délais
d’alternance des spectacles
Par sa taille, sa technologie et sa géographie, L’Opéra-Bastille dispose d’atouts
voulus comme tels par ses concepteurs
pour faciliter l’alternance des spectacles.
Une scène de répétition permet de préparer
de nouvelles productions sans perturber les
représentations en cours. Alors qu’une
nouvelle production mobilise parfois de
façon exclusive le plateau du Palais Garnier, elle demande six jours seulement à
Bastille sans interrompre les représentations. Les reprises de productions existantes demandent cinq à six jours en
moyenne à Garnier contre trois jours à
Bastille sans interruption de programmes.
L’immensité du plateau de Bastille offre la
possibilité de stocker trois (éventuellement
quatre) décors, qui montés sur des chariots
porte décor motorisés et programmés sont
rapidement transférables sur la scène principale. Les nouvelles technologies, symbolisées par les automates programmables et
les commandes centralisées par pupitres,
sont mobilisées pour stocker et restituer les
paramètres de montage et positionnement
de décors et des éclairages ainsi que la
dynamique des effets de scène. Par comparaison avec les normes de fonctionnement
de Garnier, les délais d’alternance de spectacle à Bastille ont été divisés par deux. Les
coûts visibles de l’alternance évoluent de la
même façon.
Coûts visibles de l’alternance car ils ne
prennent pas en compte les coûts d’opportunité résultant, à Garnier, de l’immobilisation des équipements et de la salle et les
pertes de recettes potentielles que cela
entraîne. La partie visible des économies
réalisées, pour 200 représentations par saison, est d’environ 1,50 M d’euros par an ou
1 % du budget annuel de l’opéra. La partie
invisible est plus difficile à apprécier
[16].
L’analogie avec les politiques industrielles
fondées sur la réduction des coûts et délais
de changements de produits dans les processus industriels est évidente. L’Opéra-Bastille fait partie de ces « machines à
changer le monde »
[17] qui, en gommant les
rigidités qui s’opposent au changement,
réconcilient forte diversité et faibles coûts.
Tableau 3
LES COÛTS D’ALTERNANCE DE SPECTACLES
Tableau 3
LES COÛTS D’ALTERNANCE DE SPECTACLES
Costumes, décors
Nombre Accessoires Coûts
1996-1999 de (hors Production Total de
En mF représentations nouvelles l’alternance
productions)
Bastille 473 1151 2877 4 028 8,5
Garnier 135 422 1736 2158 16,0
Un répertoire alterné conciliant qualité
et coûts
L’Opéra-Bastille n’est ni un opéra de répertoire, ni un « stagione » ou festival permanent. C’est un opéra qui offre un répertoire
alterné fondé sur un stock de productions
disponibles, une cinquantaine actuellement,
augmenté chaque année en moyenne de
quatre ou cinq productions nouvelles ou
renouvelées. Les bonnes conditions d’alternance permettent d’offrir environ cent
quatre-vingts représentations d’une vingtaine d’œuvres différentes au cours de
chaque saison. De l’opéra de répertoire,
l’Opéra-Bastille a hérité pour le nombre de
représentations et la maîtrise des coûts. Du
festival permanent, il a repris les exigences
de qualité, le recours aux meilleurs chanteurs, chefs d’orchestre, metteurs en scène
et décorateurs. Il tient sa place dans le
concert des meilleurs opéras du monde. En
rupture avec les théories microéconomiques
du non marchand, il tend à concilier les
contraires : diversité et qualité d’une part,
coût et volume d’autre part.
L’analyse des programmes offerts pendant
les dernières saisons montre l’équilibre
atteint entre les titres les plus populaires du
répertoire offerts sur un grand nombre de
représentations et ceux qui attirent un
public plus restreint, entre les productions
coûteuses et celles moins exigeantes, entre
les classiques et les modernes. Cette alchimie permet à Bastille, année après année,
depuis prés de dix ans, d’équilibrer coûts et
recettes variables.
L’analyse économique des œuvres présentées au cours de cette période offre un angle
différent d’observation de cette alchimie.
En analysant par régression simple les
coûts et recettes variables par œuvre en
fonction du nombre de représentations sur
la période 1992-1999, on obtient les relations linéaires très significatives suivantes :
Cv = 712 + 75,9 N, et
Rv = 127 N
où :
Cv, représente les coûts variables de production et distribution pour une œuvre donnée sur la période considérée exprimée en
milliers d’euros,
Rv, représente les recettes de billetterie
définies de la même façon, et N est le
nombre de représentations par œuvre.
Ces résultats, présentés graphiquement sur
la page suivante, mettent en évidence la
partie fixe des coûts de production et la
contribution des recettes à la couverture des
frais de distribution et représentation. Créer
ou produire une œuvre nouvelle à Bastille
coûte en moyenne 712000 euros. Chaque
représentation de cette œuvre ajoute un coût
de 75900 euros et génère une recette de
127000 euros, soit une contribution par
représentation de 51100 euros. La partie
fixe des coûts de production par œuvre est
couverte au bout de 14 représentations.
On notera l’ajustement linéaire quasi-par-fait de la fonction représentant les recettes.
Cela traduit la constance du taux d’occupation de la salle de Bastille à son niveau
maximum de capacité.
Supposons, d’une part, que les coûts fixes
de préparation d’une nouvelle production
soient les mêmes qu’à Bastille et que,
toutes choses égales par ailleurs, les coûts
variables soient plus élevés à Garnier qu’à
Bastille puisque les coûts d’alternance y
sont plus élevés. Les coûts fixes par œuvre
sont inchangés alors que les coûts variables
par représentation doivent être majorés de
la différence des coûts d’alternance :
16 – 8,5 = 7,5 milliers d’euros. La fonction
de coûts de Garnier serait donc :
Cv = 712 + 83,4 N
Les recettes moyennes de Garnier étant de
91,3 milliers d’euros par séance, les recettes
totales sont égales à :
Rv = 91,3 N
À Garnier, dans ces conditions, le point
mort s’établit à 90 représentations par
œuvre. Il est plus élevé que celui de Bastille
pour deux raisons :
- la taille moins importante de la salle qui
réduit les recettes par représentation, et
- les coûts d’alternance plus élevés qui
augmentent les coûts variables par représentation.
Figure 2
RECETTES ET COÛTS DE PRODUCTION PAR REPRÉSENTATION
À l’Opéra-Bastille, chaque représentation,
au-delà de 14 pour une même œuvre,
dégage des ressources pour produire de
nouveaux spectacles ou pour réduire le
financement public. Au contraire, dans l’incapacité d’atteindre le point mort, Garnier
aggrave son besoin de financement public à
chaque représentation lyrique.
Les avantages générés par la taille de la
salle et par la réduction des coûts d’alternance transforment radicalement les conditions économiques de fonctionnement de
l’Opéra-Bastille par rapport à son illustre
prédécesseur et, sans doute, par rapport à
tous les théâtres conçus selon des principes
identiques. Sous réserve d’une évolution
maîtrisée de la masse salariale permanente
de l’institution qui constitue une part essentielle de ses coûts fixes, et d’une politique
de prix des places actualisée, Bastille serait
en mesure de maintenir son équilibre économique à financements publics constants
ou faiblement décroissants. Garnier ne peut
poursuivre ses activités lyriques qu’avec
une contribution financière croissante. La
loi de Baumol s’applique bien au second.
Le premier semble lui échapper.
Tous acteurs du théâtre vivant
La flexibilité structurelle dont fut doté
l’Opéra-Bastille par sa taille, ses équipements et technologies devait trouver son
prolongement dans les normes de fonctionnement – le cahier des charges techniques –
et dans les modes d’organisation. Au Palais
Garnier, l’organisation était traditionnellement structurée autour de la scène même si
elle tend aujourd’hui à se rapprocher de
celle de Bastille. À Bastille, c’est autour de
l’œuvre que s’organisent les équipes de travail. L’organisation ne passe plus par une
vision traditionnelle du travail de plateau,
historiquement datée. Elle est conçue pour
mettre sur pied chacun des spectacles dans
des conditions optimales de qualité, de
sécurité, de ponctualité en même temps
qu’elle s’attache à motiver chacun au
mieux. Dans l’organisation antérieure à
1989, le personnel de plateau est présent
quoi qu’il arrive à heures fixes, et, en
caricaturant quel que soit le plan de charge.
Aujourd’hui, les plans de charge déterminent l’organisation du travail et l’anticipation des plannings individuels. Depuis la
programmation d’une nouvelle production
jusqu’à sa mise en container à la fin de la
dernière représentation, tous les métiers de
l’opéra sont groupés en cellules multifonctionnelles chargées de cette production.
Cette organisation crée davantage de proximité et des rapports nouveaux entre les personnels techniques et les concepteurs du
spectacle : metteur en scène, décorateur,
costumier et éclairagiste : « une proximité
qui favorise un climat plus artisanal, des
rapports plus individualisés, plus motivants
et responsabilisant, créant une ambiance
plus chaleureuse : on travaille pour Billy
Budd ou pour Francesca Zambello, pour
Wozzeck ou Pierre Strosser »
[18]. À tous et à
chacun, elle donne un sens commun de sa
mission vis-à-vis du public. Cette organisation est transversale car elle coupe les
lignes verticales fonctionnelles selon lesquelles se découpent les métiers. Elle prend
en charge l’ensemble d’un projet, la nouvelle production de Carmen par exemple,
depuis l’idée jusqu’à la mise des décors en
containers au port de Gennevilliers. Elle
assure la continuité des apprentissages.
Alors qu’à Garnier la répétition du matin
pouvait dans le passé être servie par une
équipe technique différente de celle assurant la représentation du soir, ce sont, dans
une large mesure, les mêmes personnes qui
mettront en application le soir les leçons
tirées de la répétition du matin. C’est une
organisation ouverte puisque sa mission est
définie par la contribution qu’elle doit offrir
au partenaire externe qu’est le public. Pour
toutes ces raisons, elle doit être suffisamment souple pour tenir compte de l’irrégularité des horaires et des taches qu’engendre
son fort couplage avec les spectacles. La
modulation des horaires de travail et le
développement de la polyvalence dans les
métiers de base servent ce besoin de flexibilité dont la mise en œuvre est particulièrement délicate dans le contexte des lois et
de la sensibilité sociale d’aujourd’hui et,
parfois, conflictuelle. Organisation transversale, ouverte et flexible, l’organisation
de l’Opéra-Bastille possède toutes les
caractéristiques des organisations apprenantes. Effectivement, elle
« induit une plus
grande sécurité dans la conduite des mécaniques de scène, une meilleure connaissance et reproduction des effets techniques
du spectacle…, elle enrichit l’expérience
humaine et professionnelle des salariés. »
[19]
Selon toute vraisemblance, et bien que
toute estimation en soit difficile, cette organisation engendre des effets d’expérience
qui réduisent les coûts d’alternance des
spectacles et amplifient les phénomènes
déjà observés de diversité des spectacles et
de flexibilité du théâtre.
Ces acteurs organisés transversalement par
spectacle doivent être coordonnés et leurs
actions planifiées sur longue période. C’est
le rôle dévolu aux deux régisseurs : l’un
chargé des questions artistiques, l’autre des
problèmes techniques.
Un leadership reconnu
À la tête de l’institution, Hugues Gall possède une double légitimité artistique et
administrative qui lui a permis de faire
accepter aux autorités de tutelle lors de sa
nomination en 1995 des propositions qui
expliquent en partie les performances
actuelles de l’Opéra national de Paris : unicité du pouvoir de décision, fixation d’objectifs de programmation réalistes et stabilité des ressources publiques.
Alors que ses prédécesseurs n’avaient, dans
bien des cas, ni les compétences, ni les pouvoirs nécessaires pour contrôler la totalité
des activités d’une maison d’opéra, Hugues
Gall assure son leadership sur la programmation, la création et la production des
spectacles ainsi que sur l’administration de
l’institution et sur la gestion de ses relations
avec les autorités de tutelle.
Disposant de la durée grâce à des contrats
longs (1995-2001,2001-2004) et de la
garantie des apports publics, en augmentation régulière de 3 % par an au cours des
premières années de son mandat, Hugues
Gall a construit une programmation à long
terme reposant sur une vision réaliste des
capacités de l’Opéra de Paris arrêtée au
chiffre symbolique d’une représentation par
jour. Il a défini des règles du jeu internes
qui permettent à cette programmation
d’être mise en œuvre dans des conditions
satisfaisantes de qualité et de coût. Les
résultats parlent d’eux-mêmes : l’Opéra de
Paris a retrouvé son rang parmi les grandes
maisons d’opéra, le public applaudit et
valide la programmation par sa présence,
l’État ne peut qu’afficher sa satisfaction.
L’Opéra national de Paris est artistiquement
et économiquement gouverné. S’agit-il
d’une sorte de miracle temporaire ou d’une
situation pérenne qui démentirait les théories de Baumol et Niskanen ?
III. – ENSEIGNEMENTS
ET PERSPECTIVES
Une nouvelle conception de la gestion d’un
grand opéra est née avec le gigantisme, les
technologies, l’organisation et le leadership
tels qu’ils peuvent être observés aujourd’hui à l’Opéra-Bastille. Parmi les facteurs
explicatifs du succès actuel de l’Opéra
national de Paris, et en particulier de Bastille, certains de ces facteurs perdureront,
d’autres sont plus éphémères ou plus
contingents et pourraient évoluer à la
mesure des changements de la programmation et de ses conséquences économiques.
Parmi les facteurs appelés à durer, on citera
évidemment le bâtiment – la taille de la
salle – et les technologies qu’il abrite, pour
autant que les travaux nécessaires d’entretien et de rénovation soient entrepris en
temps utile. On peut regretter l’esthétique
pachydermique du bâtiment et le sentiment
d’imperfection technique des façades que
suggèrent les filets de sécurité. On peut
entrevoir des coûts de maintenance élevés
pour maintenir les capacités des installations techniques. Il n’en reste pas moins
que, malgré des malfaçons durables, les
innovations majeures des espaces techniques de Bastille permettent de répéter
sans perturber les spectacles en cours, de
produire, stocker et transférer rapidement
les décors, de regrouper les activités de
création et de production et d’alterner les
spectacles à un coût inférieur à celui de
beaucoup de maisons d’opéra comparables.
Qu’on l’aime ou non, ce bâtiment est là
pour longtemps. Il continuera à contribuer à
l’abaissement du point mort par l’effet de
jauge, ou nombre de sièges offerts, tant que
la programmation des œuvres, le prix des
places et la qualité des spectacles répondront aux vœux des amateurs d’art lyrique.
Mais cette alchimie du succès est fragile.
Le volume de production, le choix des
œuvres produites, la nature des choix artistiques participent de façon déterminante de
cette alchimie. Le volume de production,
assorti du nombre moyen de nouvelles productions par rapport aux reprises, de la
répartition du nombre d’œuvres entre Bastille et Garnier, du poids relatif entre spectacles lyriques et chorégraphiques fait partie des clauses proposées depuis 1993 et
acceptées par les tutelles. Ce volume définit
le niveau, probablement maximum, des
coûts fixes du théâtre « en état de marche »
au-delà duquel tout dépassement des coûts
variables induirait presque certainement
une augmentation des effectifs et de la
masse salariale du personnel permanent.
Reconnaissons que cette appréciation
relève essentiellement de l’intuition. Dans
le premier cas, les marges financières générées par les soldes recettes-coûts diminueraient. Dans le second, ce sont les ressources publiques qui devraient augmenter.
Une augmentation faible et progressive du
volume de production pourrait-elle être
envisagée à condition de respecter les
contraintes techniques du bâtiment et de
sous-traiter en tout ou partie la production
des costumes, décors et accessoires comme
le font la plupart des grandes maisons ?
[20]
La réponse n’est pas évidente.
La programmation, c’est-à-dire le nombre
des œuvres présentées par saison, la répartition entre reprises et nouvelles productions,
et le nombre de spectacles par saison
constituent la colonne vertébrale de l’équilibre économique actuel. Les moyens permanents affectés à l’Opéra de Paris permettent d’offrir 18 à 20 ouvrages différents par
an, dont 5 nouvelles productions et 3 ballets
en privilégiant les ouvrages connus avec un
nombre plus limité d’œuvres difficiles et de
créations.
Toute augmentation significative du
nombre des productions nouvelles ou
renouvelées serait probablement perçue par
le personnel de l’opéra comme une remise
en cause de l’équilibre entre les effectifs
disponibles, notamment de techniciens de
plateau, et les capacités exigées pour mettre
en œuvre cette programmation.
À l’inverse, une programmation allégée en
nombre de représentations entraînerait de
toute évidence des pertes de recettes, car il
paraît parfaitement irréaliste d’imaginer
que l’on puisse augmenter le prix des
places, en particulier des plus chères, pour
retrouver l’équilibre financier antérieur. La
part relative des coûts fixes par rapport aux
coûts variables s’alourdirait en même temps
que l’équilibre coûts variables – recettes
variables serait mis en péril.
Une programmation accordant une place
relative plus large aux titres difficiles et aux
créations et plus limitée aux œuvres populaires du répertoire ferait également courir
un risque important de pertes de recettes.
La conjonction d’une programmation allégée – moins de représentations – et d’une
programmation moins populaire – plus de
titres difficiles – peut aboutir à un effet
ciseau pouvant mettre en cause l’équilibre
entre coûts variables de production et ressources propres, en particulier de billetterie.
Si les coûts variables de production
n’étaient plus couverts par les ressources
propres, des déficits croissants devraient
être couverts par une augmentation des
financements publics. L’équilibre stratégique, actuellement atteint, entre les coûts
fixes des théâtres – la masse salariale du
personnel permanent pour l’essentiel – et la
subvention publique serait rompu. L’autonomie de la direction de l’opéra n’y survivrait probablement pas.
Les modes de fonctionnement et les règles
mises en place au cours des dernières
années devraient quant à elles logiquement
perdurer : maintien des capacités d’arbitrage entre ambition artistique et économie
des moyens, vision à moyen et long terme
sur les programmes et sur les ressources
disponibles, renforcement des modes d’organisation et de coordination centrée sur le
spectacle.
Ces perspectives, ouvertes par dix années
de succès économiques et artistiques à
l’Opéra national de Paris permettent-elles
de rejeter la loi de Baumol et les conclusions de l’École de Chicago ?
Pour l’École de Chicago, la réponse est
claire. Le choix entre répertoire et festival
permanent n’est plus aussi critique qu’il
pouvait l’être avant que ne se développent, à
l’opéra comme ailleurs, les technologies et
les modes d’organisation flexibles. La
réconciliation, qui s’observe dans l’industrie
entre coûts, qualité, rapidité et diversité, est
également observable à l’Opéra de Paris.
Pour Baumol, une réponse prudente s’impose. Comme l’aurait prévu Baumol, les
subventions publiques attribuées à l’Opéra
de Paris ont augmenté sur ces dix années un
peu plus rapidement que l’inflation. De
plus, les innovations technologiques et la
taille de Bastille ont générées un saut de
productivité qui gomment les phénomènes
de dégradation continue de la productivité
relative des arts vivants décrits par Baumol.
En revanche, la montée en volume des activités a permis de contenir, voire de baisser,
les coûts par spectacle ou place vendue.
Mais ces acquis ne seront pas renouvelables
de façon aussi spectaculaire dans les années
à venir. Si la maîtrise économique de
l’Opéra de Paris est aujourd’hui indiscutable et constitue une dimension majeure de
l’histoire de l’Opéra de Paris depuis le
milieu du siècle dernier, il faudra beaucoup
d’intelligence et d’habileté aux dirigeants
de l’Opéra, aux représentants des pouvoirs
publics exerçant la tutelle, aux professionnels de l’opéra et au personnel pour prolonger cette maîtrise sur le long terme.
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Publishing Company, 1971.
·
J.-P. Saint-Geours, Le Théâtre National de l’Opéra de Paris, Presses Universitaires de
France, Collection Que Sais-Je ?, Paris, 1992.
·
M. de Saint Pulgent, Le syndrome de l’Opéra, Robert Laffont, 1991.
·
P. Urfalino, Quatre voix pour un opéra, une histoire de l’Opéra-Bastille, racontée par
·
M. Audon, F. Bloch-Lainé, G. Charlet, M. Dittmann, Métailié, 1990.
·
B. Walter, Malher, Le livre de poche, collection Pluriel, 1979.
·
J.P. Womack, D.T. Jones et D. Ross, The Machine that Changed the World, New York,
Rawson Macmillon, 1990.
[1]
Baumol et Bowen : « There is nothing in the nature of this situation to prevent the cost of performance from rising
indefinitely at a compound rate. » (1996, p. 169).
[2]
Sur des périodes quasi identiques, le coût moyen d’un concert du New York Philharmonic augmente de 2,5 % par
an tandis que l’indice des prix ne s’élève que de 1 % par an. (Baumol et Bowen, 1966).
[3]
D. Leroy, (1992).
[4]
Cette distinction tend, dans la pratique d’aujourd’hui, à s’estomper dans nombre de maisons d’opéra.
[5]
X. Greffe, (1979).
[6]
B. Walter, (1979), cité par X. Greffe (1979).
[7]
Pour une définition claire de ces politiques que l’auteur appelle « répertoire permanent » et « séries limitées »,
voir : Jean-Philippe Saint-Geours (1992).
[8]
La taille des salles joue un rôle économique de toute évidence majeur lorsqu’on la couple à un nombre de représentations suffisant. Paris n’a pas le monopole, tant s’en faut, des salles de grande taille. En Europe, seul le Liceu
de Barcelone dépasse par sa taille l’Opéra-Bastille. Plusieurs salles, très actives, sont de taille plus ou moins comparable à celle du Palais Garnier (1970 places assises) : Scala de Milan, Staatsoper de Vienne (2100 places et un
promenoir), Royal Opera house de Covent Garden à Londres (2174 places assises), Théâtre Bolchoi à Moscou
(2150 places). À New York, le Metropolitan Opera compte 3824 places assises et 253 places debout; à San Francisco, le Memorial Opera House a 3176 places assises et 300 debout; à Chicago, le Civic Opera House a 3563
places assises. Situées dans des agglomérations très peuplées ou très visitées, la signification économique et sociale
des salles de très grande taille s’impose évidemment. Dans certains cas, le nombre de représentations par saison
dépasse, et de loin, celui du seul Opéra-Bastille. New York, Munich, Vienne produisent 250 à 300 spectacles par an.
[9]
Guillaume Cerutti, inspecteur des finances, aujourd’hui directeur du cabinet de Jean Jacques Aillagon, ministre
de la Culture et de la communication; Cyril Roger Lacan, Maître des requêtes au Conseil d’État.
[10]
Aujourd’hui, respectivement, directeur de Radio France International et directeur des Affaires internationales au
ministère de la Culture et de la Communication.
[11]
Avant que sa nomination n’intervienne, Hugues Gall fait une affaire de principe de l’adoption des réformes
demandées sur la suppression du contrôle
a priori et sur les modalités de contrôle de la masse salariale. Aux conditions fixées par le rapport, qui seront effectivement acceptées et mises en œuvre avant sa nomination définitive à
compter du 1er juillet 1995 (H. Gall était directeur délégué de 1993 à 1995) il acceptera la direction de l’Opéra. Les
circonstances du moment veulent, qu’à l’occasion d’un projet de plan social, le rapport Gall ait été examiné en
réunion interministérielle à l’Hôtel Matignon. Le compte rendu de ce comité sera considéré comme valant approbation du rapport Gall, en particulier du quasi budget pluriannuel qui l’accompagne et, pour parler clair, de l’engagement financier attendu de l’état pour la période 1995-2001. En 1998, à l’occasion d’un audit sur l’Opéra national
de Paris par Raymond Douyère, membre de l’Assemblée nationale, il sera constaté que les engagements financiers
réputés pris par l’État, et par le directeur de l’Opéra, auront été tenus de part et d’autre sur la période 1995-1998.
[12]
Ces indications, pour essentielles qu’elles soient, n’épuisent pas la question. Parmi d’autres paramètres, sont à
prendre en considération : la notoriété des interprètes, donc leurs cachets et en définitive le coût des plateaux, l’existence le cas échéant de coproductions qui partagent entre plusieurs théâtres le coût des décors, costumes et accessoires,
le nombre des répétitions en particulier pour les reprises, l’adéquation, saison après saison du nombre des personnels
artistiques et techniques à la programmation retenue, et en conséquence le recrutement de personnels temporaires,
l’appel à des formations artistiques extérieures pour certaines productions lyriques et chorégraphiques, etc.
[13]
En termes artistiques, chacun reconnaît, au-delà de l’approbation du public, la qualité et l’homogénéité musicales de l’ensemble des spectacles lyriques montés à l’Opéra national de Paris depuis 1995. Les formations artistiques permanentes – orchestre, ballet, choral – se situent à un niveau équivalent de celui des meilleures maisons
européennes et nord américaines. La capacité à distribuer les œuvres est reconnue comme un savoir-faire distinctif
de H. Gall et de son équipe artistique. En revanche, le débat est vif, et délicieusement parisien, sur le choix des metteurs en scène. En termes de dramaturgie, certains critiques qui ont beaucoup écrit à l’époque sur les dysfonctionnements et les scandales qui entouraient la grande maison – sujets taris depuis que la maison est gérée – regrettent
de toute évidence que les spectacles proposés ne revêtent pas un caractère plus spectaculaire, voire provocateur.
[14]
E. Chiapello (1998, p. 15).
[15]
Cahier des charges techniques, janvier 2002.
[16]
L’estimation de la partie « invisible » des coûts d’alternance exige une grande prudence. Cependant, en faisant
l’hypothèse d’une réduction de disponibilité de salle de 50 %, hypothèse optimiste compte tenu des durées d’indisponibilité de Garnier mentionnées précédemment, et d’une perte de recettes de 100000 euros par jour, on obtient
des chiffres pharamineux de 10 millions d’euros par saison. Et encore ne tient-on pas compte des effets positifs de
la réduction des coûts et délais de l’alternance sur la diversité des spectacles offerts, diversité qui permet d’augmenter le nombre de représentations proposées sans compromettre le taux de remplissage des salles.
[17]
J. P. Womack
et al. (1990).
[18]
M. Bieisse (1999, p. 6).
[19]
M. Bieisse (1999, p. 6).
[20]
Les grands opéras allemands, celui de Vienne, le Metropolitan de New York produisent 30 ouvrages et offrent
300 représentations par an, chiffres très supérieurs à ceux de l’Opéra-Bastille.