2003
Revue française de gestion
Management : les constructeurs
Oliver Williamson et la théorie des coûts de transaction
[*]
Michel ghertman
Oliver Williamson a
consacré sa vie à la
recherche théorique sur les
coûts de transaction. Il est
parti d’une analyse de deux
formes extrêmes de modes
de gouvernance le marché
et la firme avant d’étudier
les formes hybrides comme
les alliances et les contrats.
Il a ainsi pu établir des
propositions normatives
permettant aux agents
économiques de choisir les
modes de gouvernance qui
serviront d’institutions pour
leurs transactions aux
moindres coûts.
Oliver Williamson has devoted
his life to the theoretical research
concerning the transaction costs.
He started from an analysis of the
extreme forms of governance
modes, the market and the firm,
previous to a study of the hybrid
forms such as the alliances and
the contracts. He succeeded in
setting up normative proposals
enabling the selection by the
economical actors of the
governance modes which will be
used as institutions for their least
cost transactions.
Oliver Williamson occupe une place très particulière parmi les grands auteurs du management.
Il est le seul ayant à la fois :
- construit les fondements de la théorie des coûts de
transaction, basée sur le principe normatif qu’économiser sur les coûts de transaction est préférable au gaspillage résultant de choix guidés par le hasard ou « l’intuition managériale »,
- déduit des principes normatifs concernant le choix ex
ante par les agents économiques des modes de gouvernance, qui serviront d’institutions pour leurs transactions réalisées ex post,
- entraîné plusieurs centaines de travaux empiriques,
en économie, finance, marketing et stratégie par des
chercheurs soucieux de tester statistiquement les propositions normatives produites par son architecture
théorique.
Les trois contributions ci-dessus s’enrichissent régulièrement de nouveaux apports théoriques et empiriques
produits par des chercheurs en économie et management. L’influence de l’économie des coûts de transaction
(ECT) ne se fait pas sentir uniquement parmi les thèses
de doctorat et les publications académiques, mais également au sein des cours d’économie et des manuels de
management.
L’impact sur les agents économiques est peut-être plus
lent à se propager, mais il est bien réel grâce à deux
partners de Mc Kinsey (Stuckey et White,
1993) pour les décisions d’intégration verticale et un directeur de Betents Consultants
(Ghertman, 2000) pour le choix d’un mode
de présence à l’étranger. Il a été essentiel
pour le changement de la jurisprudence
américaine concernant l’intégration verticale et les contrats de franchise (Williamson, 1975).
Oliver Williamson occupe une place unique
parmi les fondateurs de l’économie néo-institutionnelle. C’est le seul à s’intéresser
au management interne de l’entreprise au
même titre qu’aux autres institutions de
l’économie. Puisque les transactions peuvent être véhiculées par des institutions (ou
modes de gouvernance) comme le marché
(système de prix), des formes hybrides
(contrats) ou bien par l’entreprise (au sein
même de l’organisation), chacun des modes
doit être analysé avec les mêmes concepts,
de façon à pouvoir être ensuite comparé à
d’autres avec les mêmes instruments de
mesure. Son intérêt pour le management et
son insistance à mesurer les dimensions des
transactions et des modes de gouvernance
le distinguent de Coase, North ou Akerlof.
Pour bien le situer au sein de la pensée néo-institutionnelle, il est utile de résumer très
brièvement les travaux des prix Nobel
d’économie de cette obédience : Coase
(1991) et North (1993). On peut y rattacher
Akerlof (2002), pour l’asymétrie d’information et la sélection adverse.
C’est Coase (1937,1984,1988,1997) qui a
légitimé l’existence de la firme aux yeux
des économistes libéraux, fervents admirateurs du « marché » comme seule institution
économique efficace. Est-il utile de rappeler que leurs écrits prônent la « main invisible » d’un système de prix dans lequel
l’entreprise est réduite à une fonction de
production, sans mécanisme de coordination interne, ni management, donc avec des
coûts de transaction égaux à zéro ?
Demsetz (1967) ironisait en faisant référence au « marché » comme à un état idéal
de Nirvana. Pour Coase, si la firme existe,
c’est que, dans certaines circonstances,
mais pas dans toutes, elle permet l’exécution de transactions à des coûts inférieurs à
ceux du « marché ». Ce qui caractérise la
firme, c’est l’absence d’un système de prix,
remplacé par un mécanisme interne de
coordination. La main invisible des prix
cède la place à celle, bien visible, des propriétaires et dirigeants. Les lois des
sciences physiques, avec le calcul marginaliste de l’optimum des néo-classiques peuvent dès lors céder la place aux stratégies
des êtres humains et à leur observation par
les sciences sociales. La qualité des dirigeants, des consultants et des professeurs
de management ne sont plus des variables
négligeables.
North (1981,1990,1994) est un historien
des institutions de l’économie dont la
contribution principale est d’avoir expliqué
pourquoi la croissance économique existe
dans certains pays et pas dans les autres.
L’environnement institutionnel formel
(pouvoir politique, légal et administratif) et
informel (culture, normes, valeurs) détermine les règles du jeu économique, qui servent d’incitations pour les entrepreneurs.
Lorsque l’environnement institutionnel est
crédible, les incitations sont positives, les
transactions entre agents économiques s’intensifient, leur coût unitaire baisse, l’investissement et la croissance sont au rendez-vous. Lorsque les incitations sont peu
crédibles, lorsque le politique est dictatorial
et s’approprie par la force la rente des entrepreneurs, c’est l’inverse qui se produit avec
son cortège de sous-développement et de
pauvreté. Chez North, comme pour la plupart des néo-institutionnalistes, c’est le
politique qui définit les règles du jeu économique, à l’inverse des libéraux et des
marxistes.
Akerlof, prix Nobel 2002, est très cité pour
son article de 1970 sur les « citrons » (en
anglais : « lemons », terme argotique signifiant « nanard » ou rebut). Il démontre que
dans un système de prix, l’asymétrie d’information entre vendeurs et acheteurs
amène les premiers à garder les bons produits et à sélectionner les mauvais pour les
vendre. Le vendeur est en effet souvent le
seul à posséder l’information lui permettant
de faire la distinction entre ses qualités de
produits. Il peut vendre ainsi les mauvais au
même prix que les bons. Le « marché » fait
donc une sélection adverse, ou de façon
plus imagée « la main invisible se met le
doigt dans l’œil ».
Williamson intègre bien les apports de
North, Coase et Akerlof : l’environnement
institutionnel détermine les règles du jeu
pour le choix des modes de gouvernance
(Williamson, 1998). La firme et le marché
sont les deux institutions de l’économie
qu’il analyse en premier (1975) avant d’y
rajouter les formes hybrides (1985,1994).
L’asymétrie d’information est l’une des
formes de l’opportunisme ex-ante (1985,
1994).
Il réunit tous ces éléments avec d’autres
pour constituer son architecture théorique.
Nous traiterons les attributs (ou caractéristiques) des transactions dans une première
partie, les caractéristiques des modes de
gouvernance dans une seconde avant de
sélectionner quelques travaux empiriques
qui ont permis des avancées dans l’utilisation de l’ECT pour le management.
I. – LES ATTRIBUTS
DES TRANSACTIONS
Puisque les transactions entre agents économiques peuvent utiliser comme support
institutionnel des modes de gouvernance
différents, nous analyserons les caractéristiques des transactions avant celles des
modes de gouvernance.
La transaction, ou échange, implique au
moins deux agents, qu’il s’agisse de plusieurs firmes ou d’unités opérationnelles
différentes au sein de la même organisation.
Le niveau d’analyse n’est donc pas l’individu (comme en psychologie), la firme
(comme dans la théorie de la ressource), le
contrat (comme en droit) ou le marché
(comme dans la théorie néo-classique) mais
bien la transaction. Chaque partenaire se
distingue par la maîtrise d’une technologie
différente, dans les cas d’un acheteur et
d’un fournisseur faisant partie de firmes
indépendantes ou des départements R&D et
production de la même entreprise, par
exemple.
Puisque les transactions sont engagées et
conclues par des êtres humains, les
axiomes comportementaux (rationalité
limitée et opportunisme) doivent être précisés avant d’analyser les attributs des
transactions.
Axiomes comportementaux :
rationalité limitée et opportunisme
C’est Simon (1947) qui a développé le
concept de rationalité limitée, c’est-à-dire
l’incapacité à être totalement informé et à
comprendre et prévoir les réactions des
employés, des fournisseurs, des clients et
des concurrents. En effet, eux-mêmes ne
savent pas forcément à l’avance ce qu’ils
vont faire. Williamson a repris ce concept
en rendant hommage à Simon.
La rationalité limitée ne fait pas l’objet de
controverse.
Il n’en va pas de même pour le deuxième
axiome behavioriste, apporté par Alchian et
Demsetz (1972) et repris par Williamson
(1975). Il s’agit de l’opportunisme, c’est-à-dire la volonté des individus d’agir dans
leur propre intérêt en trompant éventuellement autrui d’une façon volontaire. L’opportunisme peut s’exercer ex-ante en
cachant des informations ou des intentions
ou ex-post en saisissant les éléments non-écrits du contrat ou de la situation interne à
l’entreprise pour tirer avantage d’événements imprévus. Ce concept a été critiqué
violemment par ceux qui cherchent à établir
une théorie économique sur la base de la
notion de confiance (Goshal et Moran
1996). Oliver Williamson y a répondu
patiemment et dans le détail (Williamson,
1996; 1999). Une grande partie des éléments de sa réplique était déjà incluse dans
une « digression » de trois pages sur l’opportunisme (Williamson, 1985) probablement non lue ou mal comprise par ses
détracteurs. Ghertman (2000) l’a souligné
de façon humoristique et partiellement sarcastique en ajoutant que Ghoshal et Moran
(1996) auraient dû plutôt critiquer Alchian
et Demsetz (1972), puisqu’ils sont les créateurs du concept, repris ensuite dans les
nombreux travaux de Williamson.
Ce n’est pas parce que l’on affirme que
l’opportunisme existe, que l’on est partisan de son développement. Il existe, la
confiance aussi. Toutefois ni l’un ni l’autre
ne sont inscrits sur le T-shirt du partenaire
avec lequel on va réaliser une transaction
économique, et si il l’était, l’information
n’en serait pas fiable pour autant. La
confiance n’est donc pas un concept opérationnel pour choisir entre des modes de
gouvernance. Il faut bien se prémunir
contre le risque d’opportunisme. Si la
confiance existait entre tous, il ne serait
pas nécessaire d’écrire des contrats, ni
d’avoir tant d’avocats, surtout aux États-Unis. Toutefois, dans la gestion interne des
organisations, plus la confiance existe
entre les partenaires et plus leur sentiment
d’appartenance et d’identité est forte, plus
l’organisation sera efficace. Toutefois, les
contrats de travail sont quand même nécessaires. Sinon les employés subiraient des
risques d’opportunisme de la part de leurs
employeurs et vice-versa. Les premiers
réagiraient en passant une grande partie de
leur temps à en abaisser les effets négatifs,
en travaillant de façon moins efficace, et
les seconds en faisant varier à la baisse les
niveaux de rémunération. La productivité
en serait lourdement affectée. De la même
façon, l’accroissement de la confiance
lorsque des formes hybrides sont choisies,
diminue le coût de leurs transactions, en
particulier par l’échange volontaire
d’otages (Williamson, 1985), synonyme
d’intensité accrue de la spécificité des
actifs (voir infra).
Les attributs des transactions
Les attributs des transactions, en tant que
déterminants des coûts de transaction, sont
des éléments essentiels pour l’arbitrage
entre les modes de gouvernance.
Trois attributs sont utilisés par Williamson :
la spécificité des actifs, l’incertitude et la
fréquence.
La spécificité des actifs est le concept ayant
donné lieu au plus grand nombre de travaux empiriques (Klein et Shelanski, 1995,
Masten, 1996). Un actif est dit spécifique,
lorsqu’un agent économique y aura investi
d’une façon volontaire pour une transaction donnée et qu’il ne pourra être redéployé pour une autre transaction sans un
coût élevé. On imagine mal un réseau ferroviaire ou de télécommunications installé
au Mexique dans l’objet de transactions
avec un opérateur de chemins de fer ou de
télécommunications mexicain qui puisse
être redéployé ensuite dans un autre pays.
On comparera donc le niveau de spécificité
des actifs, pour une transaction donnée.
Dans le cas d’une vente d’appareils de téléphones fixes ou portables par contre, si
l’opérateur mexicain change d’avis, on
pourra facilement les redéployer vis-à-vis
d’un autre client. L’une des transactions
aura donc une spécificité des actifs supérieure à celle de l’autre. On voit déjà par
cet exemple qu’il n’est pas nécessaire
d’avoir un instrument pour mesurer de
façon cardinale les coûts de transaction
pour les deux modes de gouvernance sous-jacents aux deux exemples ci-dessus : le
contrat récurrent pour un réseau et le
contrat de court terme pour les appareils de
téléphone. On aura simplement effectué là
un choix ordinal et discret sur une base
qualitative et comparative sans passer par
un instrument de mesure commun comme
une devise ou un nombre de kilogrammes.
Plusieurs types de spécificité des actifs
existent : la spécificité de site, physique,
sur mesure, de marque et humaine. Cette
dernière est la plus importante surtout dans
les industries à haute technologie ainsi que
dans les services. Elle aura donc certainement le plus de poids dans l’évaluation ou
la prévision des modes de gouvernance
choisis dans ces industries.
Comme l’indiquait Ghertman (1994) : « Le
concept de spécificité des actifs est particulièrement important puisqu’il influence de
façon très substantielle les coûts de transaction mais également la nature du produit et
de la technologie qui feront l’objet de la
transaction. La spécificité des actifs
influence donc le résultat des transactions
en termes de choix stratégiques et des coûts
de production. Plus les actifs seront spécifiques à une transaction entre deux partenaires, plus l’un et l’autre seront prêts à
faire des investissements importants qui
permettront des choix technologiques
d’avant-garde et donc des économies
d’échelle et de champ. Un accroissement
éventuel des coûts de transaction d’un
contrat évolutif par rapport à un contrat
récurrent ou une solution de marché pourra
être largement compensé par le bon choix
de la technologie et du produit qui permettront d’améliorer la position concurrentielle
et/ou diminuer les coûts de production ».
L’incertitude se divise en deux composantes. La première est l’incertitude interne
qui recouvre la complexité et le caractère
tacite des tâches que l’entreprise effectue en
interne ou que deux firmes différentes
effectuent lors d’une transaction de transfert de technologies. La deuxième est l’incertitude externe qui comprend l’incertitude technologique, l’incertitude légale
réglementaire et fiscale, et l’incertitude
concurrentielle.
Les transactions peuvent être fréquentes
comme lors des approvisionnements d’un
restaurant ou peu fréquentes ou même
uniques comme dans le cas de la construction d’un barrage ou d’une université. Plus
les biens échangés sont standards, c’est-à-dire ayant un très faible niveau de spécificité des actifs, et d’incertitude interne,
plus les transactions seront fréquentes, plus
le marché sera le mode de gouvernance
choisi. Par contre, plus la spécificité des
actifs et l’incertitude interne seront élevées
et la fréquence des transactions sera faible,
plus on aura affaire à un contrat ou à une
opération interne au sein d’une hiérarchie.
La fréquence n’est pas forcément l’attribut
des transactions le plus important lors du
choix d’un mode de gouvernance.
Une grande partie des travaux de Williamson, surtout avant son article de 1991 dans
Administrative Science Quarterly, établit
des propositions théoriques normatives sur
les relations entre attributs des transactions
et modes de gouvernance. La spécificité
des actifs y joue un rôle central. Pour se
prémunir contre des coûts de transaction
élevés dus à l’opportunisme des agents,
aux différentes formes d’incertitude ou à
une fréquence élevée pour des produits
sans cesse renouvelés pour rester innovants, il est nécessaire que les engagements
réciproques soient crédibles pour les deux
partis (North (1990) traite de la crédibilité
des engagements de l’environnement institutionnel pour les agents économiques
alors que Williamson utilise le même
concept pour les transactions entre différents agents). La situation d’otages mutuels
(Williamson, 1985), fondée sur une spécificité réciproque élevée, devient une base
autrement crédible qu’un sentiment de
confiance, toujours sujet à erreur d’appréciation ou à transformation en sentiment de
méfiance. Plus l’opportunisme et les incertitudes sont élevés, plus la spécificité des
actifs doit être intense, moins les agents
auront recours au marché. Avec un niveau
élevé de spécificité des actifs, plus l’incertitude sur leur durée de vie est faible et
ceteris paribus, plus le besoin de les renouveler est élevé, plus l’un des agents aura
intérêt à intégrer l’autre. La coordination
interne par la firme remplace alors le
contrat récurrent. En situation d’otage unilatéral, l’agent ayant investi de son côté
dans un actif spécifique à la transaction,
sans réciprocité, devra se prémunir contre
l’opportunisme de l’autre agent sur le partage de la rente, quelle que soit l’incertitude sur la durée de vie des actifs. L’intégration verticale est alors recommandée.
Puisque plusieurs attributs des transactions, considérés comme des variables
indépendantes, influencent les modes de
gouvernance utilisés – la variable dépendante – le nombre de relations peut s’avérer important et complexe à élaborer. C’est
précisément de là que viennent les opportunités de travaux empiriques. L’ECT
appliquée aux modes de gouvernance a
permis l’élaboration de nombreuses hypothèses dérivées de la théorie et susceptibles
de tests statistiques sur des données empiriques. La plupart des quatre cents travaux
corroborant l’essentiel des propositions de
l’ECT, mentionnés par Williamson (1999),
concerne les relations entre attributs et
modes de gouvernance.
II. – LES CARACTÉRISTIQUES
DES MODES DE GOUVERNANCE
Nous passerons successivement en revue
les trois modes de gouvernance : le marché,
la firme (ou hiérarchie) et les formes
hybrides, avant d’examiner leurs trois
caractéristiques : types de droit de référence, nature de leur adaptabilité et instruments de management. Ensuite nous analyserons la méthode de choix discret des
modes de gouvernance.
1. Les trois modes de gouvernance
Le concept de marché entraîne de nombreux malentendus car il a des sens variés et
parfois divergents. Pour les partenaires
signant un contrat, « ils concluent un marché ». Pour une entreprise soumissionnant à
une offre publique d’achat, lorsqu’elle a
réussi, elle a « obtenu un marché », c’est-à-dire dans ce cas-là, un client. En marketing
un « marché » représente un ensemble de
clients. En stratégie un « marché » est soit
un couple produit-clients ou une triade
technologie-produit-clients ou bien encore
le terrain sur lequel les entreprises s’affrontent pour obtenir des clients ou des ressources. La théorie des coûts de transaction
n’utilise aucun des sens ci-dessus puisqu’elle s’en tient au concept de marché de
l’économie néo-classique, c’est-à-dire un
système de prix dans lequel la firme est une
fonction de production. Puisque marché,
hybride et hiérarchie (ou firme) sont des
modes de gouvernance distincts et donc
mutuellement exclusifs.
Les firmes se font concurrence pour des
clients ou des ressources. Estimer que la
concurrence entre des firmes (niveau de
spécificité des actifs conséquents) d’un
marché (système des prix, spécificité des
actifs inexistante) ne peut qu’engendrer une
confusion conceptuelle. Lorsque deux
entreprises se vendent des produits, elles
peuvent utiliser le marché si les produits
sont standard ou bien une forme hybride
comme le contrat, récurrent ou évolutif, en
cas de transactions répétitives pour la sous-traitance. Ménard (1995) a précisé ces
concepts dans un article faisant autorité.
La hiérarchie est le concept utilisé par
Williamson (1975,1985,1995) pour parler
de ce que l’on appelle la firme ou l’entreprise. Le concept de hiérarchie se distingue
de celui de « marché » par le « fiat », c’est-à-dire l’acte d’autorité ou ordre qui tient
lieu de mécanisme interne de coordination
pour Williamson. Les théoriciens de l’organisation, Barnard (1938), Simon (1947,
1991) ou Mintzberg (1986), considèrent
l’organisation comme un lieu peuplé d’acteurs ayant un objectif commun et des
objectifs individuels différents, et réunis
par des mécanismes de coordination. La
décision de participer ou son contraire, la
possibilité de rester à son poste de travail
en faisant le moins possible, vient de
Simon (1947). La coordination vient de
Coase (1937) et Barnard (1938). North
(1990) cite plusieurs auteurs pour expliquer le rôle de l’organisation : Marglin
(1974) qui y voit un instrument pour
exploiter les travailleurs, Williamson
(1975,1985) qui s’en sert comme d’un
outil pour résoudre les problèmes de spécificité des actifs et d’opportunisme (voir
définitions plus haut) et Barzel (1982) pour
réduire les coûts de mesure et de contrôle
de l’activité économique. Les théoriciens
de l’organisation et les économistes y
voient donc des objectifs multiples et
variés. En plus, l’organisation peut difficilement être réduite à une seule variable
(Ghertman, 1994). La description de la hiérarchie comme un lieu d’exercice du
« fiat » ne correspond plus aux prescriptions du management moderne (Hammer et
Champy, 1993; Ostroff et Smith, 1993)
mais plutôt à celles de Fayol (1916). Toutefois, elle est nécessaire selon Williamson
(1985) pour distinguer les formes de gouvernance discrètes que sont le marché, la
hiérarchie et les formes hybrides. L’utilisation d’autres mécanismes de coordination, comme une identité commune avec
des processus consensuels, toujours sous
contrainte de décision de recrutement ou de
licenciement pris par la hiérarchie ne
change rien à la nature discrète (au sens
algébrique) des modes de gouvernance.
Le premier effort de Williamson a été
d’isoler les deux formes extrêmes : la hiérarchie et le marché. Il a analysé les
formes hybrides plus tard (Williamson,
1985). Elles sont plus complexes à étudier
et nombreuses : contrat de fourniture ou
de vente à court terme, contrat récurrent à
plus long terme, accord de licence de
fabrication de sous-traitance de franchise
ou de marque. Les alliances sont des
formes composites de contrats, éventuellement nombreux, et de hiérarchies
conjointes (filiales communes).
2. Les caractéristiques des modes
de gouvernance
Elles se composent des types de droit de
référence, des modes d’adaptation et des
instruments de management.
Les droits de référence
La branche williamsonienne de l’ECT ne
fait pas seulement appel à l’économie et à la
sociologie des organisations, mais également au droit, dont chaque type sert de support de référence et d’instance lors de
litiges éventuels pour chacun des trois
modes de gouvernance.
Le contrat classique s’applique à la transaction néo-classique idéale par le marché. Les
transactions se font sur le marché au comptant, elles restent essentiellement monétaires, comme sur des commodités normées
(devises, matières premières). L’identité
des partis importe peu. Les produits, leur
qualité et les délais sont standards. En cas
de litige, le tribunal peut porter un jugement
sans connaissance des métiers des partis.
Le contrat néo-classique utilise l’arbitrage
en cas de litige. Il nécessite une plus grande
connaissance des métiers des partis à qui
l’arbitre peut demander des explications
orales. Les agents sont des entités juridiquement indépendantes mais reliées par un
contrat évolutif plus souple que le néo-clas-sique. Il permet des adaptations en cas de
variation des conditions contractuelles. Il
est utilisé pour les formes hybrides.
La retenue (forebearance) constitue le droit
de référence implicite au sein des entreprises. Le rejet fréquent ou systématique
des compromis par une division, un département ou un service est interprété comme
un refus de coopérer avec les autres plutôt
qu’une adhésion forte à la stratégie ou à
l’éthique de l’entreprise. De même, les tribunaux se refusent à intervenir dans un
litige entre deux départements de la même
firme. Ils doivent se mettre d’accord ou en
référer au niveau supérieur de la hiérarchie
en cas de litige. La firme est en quelque
sorte sa propre juridiction d’appel.
Les types d’adaptabilité
Williamson (1991) prend comme point de
départ les points de vue de Hayek et de Barnard sur le changement et l’adaptation.
Hayek (1945) considère le changement
comme cause unique des problèmes économiques, dont le principal pour la société est
l’adaptation de temps et de lieu. Le mécanisme des prix est l’instrument idéal pour y
répondre. Barnard (1938) constate parallèlement que le problème principal de l’organisation est de s’adapter à des circonstances
changeantes. Cette « merveille qu’est le
marché » (Hayek) a comme pendant « la
merveille de l’organisation » (Barnard).
Williamson (1991) les met d’accord en proposant deux types d’adaptation différents,
répondant chacun à des objets distincts.
L’adaptabilité autonome (A) concerne les
quantités de commodités standards échangées en fonction des changements de prix.
L’adaptabilité bilatérale (B) concerne la
coordination des actions et investissements
des partenaires de l’échange au sein de la
firme pour créer des produits différents ou
nouveaux avec des caractéristiques de qualité, de performance et de service variant
selon les catégories de clients visés. Le prix
n’est plus la seule variable déterminant les
quantités échangées. En plus, l’adaptabilité
bilatérale explique pourquoi certains produits sont créés ou abandonnés et pas
d’autres.
Les instruments de management
Deux types d’instruments sont retenus par
Williamson : l’intensité des incitations et
l’importance de la bureaucratie. Le marché
est le mode de gouvernance qui incorpore
les incitations les plus fortes. Le chef d’entreprise est plus motivé pour travailler efficacement et d’une façon longue et intense
qu’un employé. L’intensité des incitations
diminue lorsque l’on va de la forme de gouvernance marché vers les formes hybrides
puis vers la hiérarchie. C’est l’inverse qui
est vrai pour la bureaucratie. Plus l’organisation est importante, plus les coûts bureaucratiques seront élevés. Les coûts de transaction vont donc en croissant de la forme
marché vers la forme hiérarchie. C’est la
même chose pour les incitations puisque
plus les incitations sont fortes, moins les
coûts de transaction sont élevés. Donc, dans
la plupart des cas, plus on ira vers la hiérarchie, plus les coûts de transaction dûs aux
instruments de management seront élevés.
L’ECT utilise le concept d’incitation
comme instrument de management, ayant
des intensités différentes selon les modes de
gouvernance. Cela distingue l’ECT de la
théorie de l’agence (Jensen et Meckling,
1972), où les incitations constituent le
mécanisme central chargé de régler les tensions entre le principal et ses agents au sein
de la firme. L’ECT emploie en outre une
architecture plus étendue.
3. L’analyse discrète des modes
de gouvernance
Pour justifier l’abandon de l’approche marginaliste des néo-classiques qui recherchent
un optimum sur deux fonctions en continu
(utilité du consommateur et production),
Williamson (1991) utilise une citation de
Herbert Simon (1978) qui fournit de très
solides arguments pour adopter l’analyse
discrète, au sens algébrique du terme :
« Au fur et à mesure que l’économie s’étend
au-delà de la théorie des prix et de sa préoccupation principale pour des quantités de
commodité et d’argent, on y observe un
déplacement d’une analyse très quantitative, au sein de laquelle l’analyse marginaliste joue un rôle central, vers une analyse plus qualitative des institutions qui
effectue une comparaison des alternatives
structurelles discrètes… De telles analyses
peuvent souvent être menées à bien sans un
appareillage mathématique avancé ou le
calcul marginaliste. En général, des arguments plus simples suffisent pour démontrer une inégalité entre deux quantités que
ceux nécessités pour stipuler les conditions
qui permettent à ces quantités d’être égales
à la marge. » (Simon, 1978)
Les principes de l’analyse discrète de
modes de gouvernance alternatifs proviennent de l’article d’Oliver Williamson dans
Administrative Science Quarterly (1991).
Les instruments de management, les types
d’adaptabilité et le droit de référence sont
évalués selon leur niveau d’intensité pour
chacun des modes de gouvernance. Cela
donne le tableau suivant :
L’intensité des incitations varie de forte
pour le marché (++) à faible pour la firme
(0). C’est l’inverse pour le contrôle bureaucratique. L’intensité de l’adaptabilité (A)
varie de forte à faible du marché à la firme.
C’est l’inverse pour l’adaptabilité (B). La
possibilité d’intervention d’un tribunal
varie de fort pour le marché à faible pour la
firme. Toutes les intensités adoptent une
valeur intermédiaire pour les formes
hybrides, quelle que soit la caractéristique
du mode de gouvernance examiné.
COMMENT DISTINGUER LES ATTRIBUTS DES MODES DE GOUVERNANCE
COMMENT DISTINGUER LES ATTRIBUTS DES MODES DE GOUVERNANCE
Mode de gouvernance
Attributs
Marché Hybride Firme
Instruments
de management :
Intensité des incitations ++ + 0
Contrôle administratif
(ou bureaucratique) 0 + ++
Type d’adaptabilité:
Autonome (A) ++ + 0
Bilatérale (B) 0 + ++
Droit de référence ++ + 0
Source : traduit et adapté de Williamson O. (1991).
traduit et adapté de Williamson O. (1991).
L’analyse comparative des formes de gouvernance discrètes établit bien à la fois la
supériorité du « marché » sur la firme en cas
de spécificité des actifs nulle et l’infériorité
marginale du marché pour tout accroissement du niveau de spécificité des actifs.
Williamson (1991) le fait en positionnant
l’égalité suivante :
M = M (k;θ )
où M est le coût de gouvernance par le
marché
k le niveau de spécificité des actifs
θ un vecteur de paramètres (ou déterminants externes provenant de l’environnement institutionnel) changeant le niveau de
spécificité des actifs.
Si k = O et H = le coût de gouvernance par
la firme, on obtient :
M (O) < H (O) et en prenant la dérivée :
M’> H’> O
III. – TRAVAUX EMPIRIQUES
Nous traiterons successivement les applications de l’ECT pour la politique concurrentielle, les décisions des entreprises et la
recherche académique empirique. Cette
partie est volontairement brève puisque cet
article est consacré à Williamson. Il ne peut
donc pas couvrir de façon exhaustive les
travaux empiriques utilisant l’ECT.
1. La politique concurrentielle
Comme Coase (1972) l’avait remarqué,
pendant les années 1950-1970, les tribunaux américains appliquaient les prescriptions de la théorie néo-classique pour s’opposer à nombre de fusions-acquisitions
(Williamson, 1982). La taille des grandes
entreprises était censée leur donner un
avantage sur les petites et accroissait les
barrières à l’entrée, diminuant ainsi l’intensité concurrentielle (pouvoir de marché).
Aucune considération des économies réalisées n’était prise en compte. Si la doctrine
sous-jacente à la politique de la concurrence n’avait pas changé aux États-Unis,
puis en Europe, les vagues de fusionsacquisitions des trois dernières décennies
du vingtième siècle n’auraient probablement pas eu lieu. Une application à la lettre
de la théorie des prix privilégie le niveau de
concurrence le plus élevé, hors considérations d’économie ou de bien-être social. Le
premier article de Williamson dans l’American Economic Review (1968) montre
bien que la politique concurrentielle libérale a un coût très élevé pour l’économie et
le bien-être américain. Elle privilégie le
marché de façon dogmatique alors que plus
de hiérarchie serait nécessaire. Williamson
a été suivi par beaucoup d’autres, y compris Bain (1968). Ce changement de doctrine a amené les tribunaux à réviser leurs
jugements dans les années suivantes. Une
réorganisation de la section anti-trust du
département de la justice des États-Unis,
que Williamson a conseillé à ce moment-là,
a considérablement diminué le nombre
d’actions en justice s’opposant aux fusions.
Après cette réorganisation, les économistes
donnaient leur avis avant le dépôt de
plainte plutôt qu’après, uniquement dans le
but d’étayer le point de vue anti-fusions
des juristes (Williamson, 1985). Le guide
des fusions-acquisitions publié par le
département de la Justice (1984) entérine
bien l’objectif d’économiser sur les coûts
de transaction, alors que c’était l’inverse
auparavant.
Le deuxième article de Williamson dans
l’American Economic Review (1971) traite
de l’intégration verticale comme un moyen
d’économiser sur les coûts de transaction
en accroissant le niveau de spécificité des
actifs (s.a.), ce qui n’aurait pas été possible
avec un contrat bilatéral. L’une des entreprises se trouverait en effet à la merci de
l’opportunisme de l’autre. Le choix du
mode de gouvernance affecte simultanément le niveau de s.a. et celui des prix
(Williamson, 1985), ainsi que le choix
technologique.
L’influence de l’ECT s’est également étendue aux formes hybrides : accords de franchise ou de licence de fabrication. En 1967,
Schwinn, un fabricant de bicyclettes, se vit
interdire le maintien de prix identiques et
d’un niveau standard de qualité pour ses
distributeurs, toujours au nom de l’intérêt
de maintenir une concurrence vigoureuse.
Dix ans plus tard avec le cas GTE-Sylvania
(lampes électriques) la jurisprudence fut
inversée en acceptant l’importance des
investissements spécifiques du franchiseur
dans la qualité de ses produits et dans la
réputation de sa marque. Sans contrôle, la
tentation d’un franchisé à se comporter en
passager clandestin (free-rider) est très
forte. Baisser la qualité accroît ses marges
et entraîne de faibles risques d’en être
considéré comme responsable. Par contre,
l’effet de réputation négatif diffuse sur la
totalité de la marque. Baisser légèrement
les prix fait accroître son chiffre d’affaires
d’une façon conséquente et plus que compenser ses baisses de marge. Si McDonald’s
et Jean-Louis David ont pu utiliser la franchise pour une globalisation rapide, c’est
grâce à l’acceptation par les responsables
de la politique concurrentielle du rôle charnière de la spécificité des actifs dans le
choix des modes de gouvernance. Peu de
clients de McDonald’s ou de Jean-Louis
David savent qu’ils ne doivent pas seulement prix bas et qualité standards à la stratégie de ces firmes, mais également à un
changement de doctrine de la politique
concurrentielle et donc à Oliver Williamson. Dans ce domaine, l’ECT a bien aidé la
stratégie des entreprises, non pas en lui proposant de nouveaux modèles de raisonnement ou d’organisation interne, mais en
modifiant son environnement institutionnel,
ce qui s’avère aussi important, sinon plus.
Dans la lignée d’Oliver Williamson,
d’autres travaux ont permis d’évaluer l’efficacité de certaines politiques publiques ou
de les améliorer : Levy et Spiller (1994),
Ghertman et Quélin (1995) pour les télécommunications, Delmas, Ghertman et
Heiman (1997) pour le nucléaire civil, Shirley (2001) et Ménard (2001) pour la politique de l’eau dans les pays en voie de développement, Glachant (2002) pour
l’électricité en Europe, Delmas (2002) pour
la diffusion des normes de gestion de l’environnement en Europe et aux États-Unis.
Tous ces travaux montrent l’intérêt d’une
analyse fine des modes de gouvernance et
de leur environnement institutionnel pour la
définition de politiques concurrentielles et
industrielles avec un objectif de bien-être
social. Aucun n’adopte le dogmatisme des
politiques d’origine néo-libérale ou
marxiste. Déréglementations et privatisations ou nationalisations systématiques ne
sont pas forcément de bons ou mauvais
choix. C’est à l’analyse néo-institutionnelle
de proposer des solutions au cas par cas.
2. Applications pratiques
pour les entreprises
et l’enseignement du management
a) Intégration verticale
L’application la plus connue concerne les
choix d’intégration verticale. Elle provient
de deux partenaires australiens de Mc Kinsey : Stuckey et White (1993) qui l’ont utilisé pour de nombreux travaux de conseil.
Elle a été analysée par Ghertman (2000).
Stuckey et White débutent par une forme
d’analyse de secteur industriel pour y répertorier les types de transactions et leurs
agents. Ils repèrent ensuite les échecs du
marché dus à un niveau élevé de spécificité
des actifs, à des oligopoles ou monopoles
bilatéraux, à une incertitude ou une fréquence élevées des transactions. Ils examinent ensuite les différentes chaînes de
valeur successives du début jusqu’à la fin
d’une filière industrielle pour y localiser les
firmes bénéficiant des profits les plus élevés
et les asymétries de rapports de force.
Celles se trouvant en position de faiblesse
ont intérêt à acheter leur fournisseur ou
client si le prix de l’acquisition est inférieur
à l’espérance actualisée de la rente acquise.
Stuckey et White quantifient ensuite les
coûts d’investissement, de transaction, les
risques et la coordination interne, sans indiquer comment pour les deux derniers.
b) Modes de présence à l’étranger
La deuxième application proposée par
Ghertman (2000), est plus proche de l’analyse discrète de modes de gouvernance
alternatifs de Williamson (1991). Elle
concerne le choix des modes de présence à
l’étranger.
Sa méthode utilise de façon complémentaire les deux approches successives de
Williamson : la sélection d’un mode de
gouvernance adapté aux attributs des transactions, pour économiser sur leurs coûts et
les choix de cohérence (discriminating alignement) entre les modes de gouvernance
et leurs caractéristiques. Spécificité des
actifs, incertitude et fréquence sont les attributs des transactions alors que l’adaptabilité (A ou B) est l’une des principales caractéristiques (ou attributs) des modes de
gouvernance. L’adaptabilité ayant pour
objet les attributs (ou caractéristiques) des
transactions, l’approche par les attributs des
transactions et celle par ceux des modes de
gouvernance doivent donner le même résultat. Analyser les attributs des transactions et
les types d’adaptabilité serait redondant.
Puisque les premiers sont des abstractions
plus fines que les types d’adaptabilité, ils
pourront être classés de façon ordinale plus
facilement lors d’applications concrètes.
C’est pourquoi Ghertman (2000) utilise le
tableau 2 comme cadre d’analyse, influencé
par une version préliminaire (Working
Paper) de l’article de Williamson (ASQ,
1991). Parmi les attributs des modes de
gouvernance, il ne retient que les instruments de management.
Après avoir répertorié les transactions du
secteur, empruntant ainsi à Stuckey et
White, cette méthode propose un classement ordinal pour tous les attributs en fonction des modes de présence sélectionnés.
Ensuite les attributs essentiels, le plus souvent spécificité des actifs et/ou incertitude,
sont retenus, permettant de faire le choix
économisant sur les coûts de transaction. Le
tableau 2, qui sert d’exemple, permet de
faire le choix ex-ante de la filiale à 100 %
utilisant cette méthode.
Tableau 2
CHOIX DE MODE DE GOUVERNANCE POUR LA PRODUCTION DANS UN PAYS
ÉTRANGER EN SITUATION DE FORTE SPÉCIFICITÉ DES ACTIFS,
FORTE INCERTITUDE INTERNE ET FRÉQUENCE ÉLEVÉE
Tableau 2
CHOIX DE MODE DE GOUVERNANCE POUR LA PRODUCTION DANS UN PAYS
ÉTRANGER EN SITUATION DE FORTE SPÉCIFICITÉ DES ACTIFS,
FORTE INCERTITUDE INTERNE ET FRÉQUENCE ÉLEVÉE
Mode de gouvernance Filiale Filiale Licence Contrat
à 100 % commune de fabrication d’export
Attributs (1) (2) (3) (4)
Comportementaux
Rationalité limitée 4 3 2 1
Opportunisme 2 3 4 1
Transactions
Spécificité des actifs 1 2 3 4
Incertitude Interne 2 3 4 1
Fréquence 1 2 3 4
Modes de gouvernance
(instruments de management)
Incitation 1 2 4 3
Bureaucratie 3 4 2 1
1 : coût de transaction (CT) le plus faible; 2 : CT faible; 3 : CT élevé; 4 : CT le plus élevé.
Par contre, si la spécificité des actifs est
faible, l’incertitude interne faible grâce à
une expérience importante du transfert de
technologie par licence et la fréquence
faible, c’est la licence de fabrication qui
aura les coûts de transaction les plus bas.
Les valeurs ordinales de la colonne (3)
seront les plus faibles et la licence de fabrication sera le choix recommandé.
L’analyse insiste sur la nécessité de séparer
actifs marketing et de production. Leur
niveau de spécificité des actifs et d’incertitude ne sont pas forcément identiques, requérant parfois un mode de présence différent
pour la distribution et l’approvisionnement.
Tandis que l’analyse par les coûts de production se concentre sur les composantes
du prix de revient prévisible au moment du
choix de mode de gouvernance, l’analyse
par les coûts de transaction s’intéresse aux
relations entre les parties prenantes à la
transaction qui ont un impact sur l’évolution future des composantes du prix de
revient, y compris le partage de la rente
entre les partenaires. Prendre comme base
d’un choix l’analyse par les coûts de production, c’est utiliser une valeur comptable
historique pour prévoir une évolution future
en condition d’incertitude. L’analyse par les
coûts de transaction incorpore certains éléments d’adaptation à ces conditions d’incertitude. C’est en cela qu’elle est plus instrumentale que celle par les coûts de
production. À long terme, dans l’optique
d’une analyse stratégique d’une présence à
l’étranger elle doit être retenue en priorité
lorsque les deux approches donnent des
résultats différents.
Cette méthode de choix se prête parfaitement à un enseignement utilisant la
méthode des cas. Par exemple, les mini-cas
« Danone Yogurts (A, B et C) » (Cas
Groupe HEC, SPE : 658-MK-A 02-01;
659-MK-A 04-01; 660-MK-A 04-01 mais
également Staabucks Corporation (A) pour
l’intégration verticale (Grant et Neupert,
1999) et certainement beaucoup d’autres.
Le choix ordinal discret est plus naturel
pour des cadres et dirigeants que pour des
étudiants à l’expérience professionnelle
restreinte. Les premiers ont l’habitude des
choix qualitatifs, en partie subjectifs, basés
sur leur connaissance du métier. Les
seconds ne sont pas encore libérés de la
légitimation par la quantification.
3. La recherche académique empirique
Elle a porté sur les relations entre attributs
des transaction et modes de gouvernance.
Plus la spécificité des actifs est élevée, plus
l’intégration verticale sera choisie. C’est ce
que Monteverde et Teece (1982) ont testé
positivement dans l’industrie automobile.
La plupart des travaux empiriques testant
la relation entre attributs des coûts de transaction et modes de gouvernance, a conclu
que plus l’incertitude interne était élevée,
plus les entreprises ont tendance à choisir
des transactions internes, c’est-à-dire l’intégration verticale par rapport à des transactions de marché ou même à des transactions hybrides. Par contre, lorsqu’en même
temps l’incertitude externe est très élevée,
la relation devient plus complexe. Si l’industrie est mature et que l’incertitude
externe est d’ordre réglementaire, comme
dans les pays à risque politique élevé, l’entreprise aura tendance à éviter la hiérarchie
pour ne pas exposer inutilement des actifs.
Elle recourra à ce moment-là à l’une des
nombreuses formes contractuelles disponibles. Par contre si l’industrie est en émergence et que l’incertitude externe provient
à la fois de nouvelles découvertes technologiques, de concurrence entre technologies et d’incertitudes réglementaires, l’entreprise aura tendance à choisir les formes
hybrides plutôt que le contrat ou l’intégration verticale, (Delmas 1996). Delmas,
Ghertman et Obadia, (1997) ont précisé
que cette conclusion n’est valable que
lorsque la firme possède des compétences
faibles ou moyennes. Par contre, lorsqu’elles sont fortes, la firme choisit plutôt
l’intégration verticale. Coeurderoy et
Ghertman (1997) l’ont confirmé pour les
services informatiques.
Plusieurs travaux empiriques sur les filiales
communes à l’étranger (Hennart, 1991) ont
validé les relations préconisées par l’ECT.
Une revue de la littérature académique
empirique a été faite par Coeurderoy et
Quélin (1997). Un autre développement
empirique réalisé par des chercheurs utilisant la théorie d’Oliver Williamson permet
de mesurer les coûts de transaction en interviewant les dirigeants de sociétés pour estimer le temps qu’ils consacrent à des transactions individualisées. Les temps sont
transcrits en coûts à l’aide de techniques
statistiques. Le premier travail réalisé en ce
sens a été effectué par Masten, Meehan et
Snyder (1991). Dans le cas de la construction d’un navire marchand, ils ont estimé
que les coûts de transaction dus au face à
face entre le maître d’œuvre, les sous-trai-tants et ces derniers entre eux, représentaient 17 % du coût total du navire. Ces
coûts de face à face n’incluent pas les coûts
de management internes aux maîtres
d’œuvre et à chacun des sous-traitants.
Un avenir de plus en plus prometteur est
assuré aux recherches faisant appel à l’économie des coûts de transaction puisque la
critique faite quant à son manque d’opérationnalité a perdu beaucoup de sa valeur.
L’attribution de valeurs cardinales est possible (Masten et al., 1991; Stuckey et
White, 1993). L’évaluation ordinale discrète reste toutefois plus économe pour
l’aide aux décisions stratégiques.
L’utilisation de l’ECT pour examiner de
façon empirique les résultats sur la performance de la firme de déviations par rapport
à la norme de cohérence entre les attributs
des transactions et le mode de gouvernance,
économisant sur les coûts de transaction,
est une préoccupation empirique récente
(Masten, 1993; D’Aveni et Ravenscraft,
1994; Leiblein et al., 2002). Elle amène
l’ECT sur une des questions centrales de la
stratégie d’entreprise.
Diverses mesures de la performance, dont
la performance technologique (Leiblein et
al., 2002) diminuent lorsque le mode de
gouvernance utilisé s’écarte de la prescription de l’ECT.
En près de quarante années de publications
dans les revues les plus prestigieuses en
économie, droit et management, Oliver
Williamson a créé les bases d’une architecture théorique particulièrement solide.
Les transactions sont l’objet et l’unité
d’analyse, ce qui permet une amélioration
des connaissances sur les formes hybrides
qui représentent la plus grande partie des
transactions (Hennart, 1993), dont les
alliances qui continuent de croître. Dunning
(1995) considère que nous vivons une
époque de « capitalisme d’alliance ».
Les transactions possèdent des attributs
dont l’intensité, mesurée en coûts de transaction, varie selon les modes de gouvernance, ou institutions de l’économie, utilisés comme supports permettant de
s’adapter aux variations de paramètres de
l’environnement institutionnel. L’objectif
normatif est d’économiser sur les coûts de
transaction, en choisissant le mode de gouvernance approprié. Le choix se fait entre
plusieurs modes discrets avec un classement ordinal de chacun des attributs. Les
concepts utilisés sont nombreux : environnement institutionnel informel et formel,
institutions de l’économie (ou modes de
gouvernance), opportunisme (ex ante ou ex
post), asymétrie d’information, rationalité
limitée, spécificité des actifs, incertitude
(de plusieurs sources), fréquence, engagements crédibles, otage(s) unilatéral ou
mutuels, incitations, bureaucratie, fiat,
transformation fondamentale.
Pas étonnant que les barrières à l’entrée de
ce champ théorique soient élevées et que
certains (Ghoshal et Moran, 1996) se
concentrent à critiquer, de façon souvent
maladroite ou peu sérieuse, une seule
variable, pour éviter de faire l’effort d’apprendre et de tout comprendre avant de
pouvoir critiquer de façon constructive.
Pourtant l’enjeu est d’importance. Sans
Williamson, difficile de comprendre les
formidables vagues de fusions-acquisitions
ou le développement accéléré et mondial
des franchisés du fast-food de l’hôtellerie
ou des salons de coiffure. En effet, il a joué
un rôle charnière pour le changement de
doctrine des tribunaux, prenant en compte
la spécificité des actifs comme moyen
d’économie.
Son influence sur le management s’accroît
grâce au développement d’outils pratiques et
de leur enseignement par la méthode des cas.
Les cabinets de conseil y jouent leur rôle.
La réussite de l’ECT est aussi flagrante
pour la recherche académique empirique.
Plus de quatre cents articles (Williamson,
1999) au minimum, sans compter les thèses
et mémoires.
L’horizon est encore vaste : tester les propositions sur les attributs des modes de gouvernance, faire des travaux théoriques et
empiriques sur les changements des modes
de gouvernance. Les bases établies par
Williamson en font un grand classique du
management, mais aussi de l’économie et
du droit, dont l’influence se fera certainement sentir pendant plusieurs générations.
La solidité de l’architecture théorique de
l’ECT et son attrait pour les acteurs de la vie
économique – grâce à des concepts proches
du vécu des décideurs – n’en font pas pour
autant la seule théorie utilisée en management. La théorie de l’agence pour la finance
(Jensen et Meckling, 1972), la théorie de la
ressource en stratégie ont une utilité complémentaire. Leur niveau d’analyse, leurs
objectifs et les concepts diffèrent tout en se
recoupant parfois. L’approche par les ressources et compétences devra être étalonnée
par rapport aux critères d’exigence théoriques et empiriques établis par l’ECT. Les
doctorants en sont persuadés après avoir lu
l’article d’Oliver Williamson à ce sujet dans
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L’auteur remercie Claude Ménard pour ses commentaires.