Revue française de gestion
Lavoisier

I.S.B.N.sans
230 pages

p. 155 à 166
doi: en cours

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no 146 2003/5

2003 Revue française de gestion Dossier

La qualité à l’hôpital : entre incantations managériales et traductions professionnelles

Stéphane Fraisse Magali Robelet Didier Vinot
Dire la qualité, faire la qualité. Quel est le pouvoir incantatoire de certains concepts en management? Dans quelle mesure le discours managérial rencontre-t-il les pratiques professionnelles? Et si les démarches de formalisation en œuvre à l’hôpital étaient génératrices de changements inattendus, parcellaires, partiellement contradictoires? Cet article tente de faire le point sur les greffes locales des discours des managers ou représentants de l’État en montrant en quoi les détournements de sens des discours sur « la » qualité régénère les pratiques en place.
Depuis une dizaine d’années en France, la qualité est devenue un concept à la mode, ou, comme l’écrit M. Setbon, un « nouveau para digme de l’action collective » (Setbon, 2000) pour les acteurs des établissements hospitaliers. L’usage du terme « qualité » s’est généralisé dans les discours officiels comme dans les situations de terrain, sans pour autant s’appuyer sur une définition univoque : la polysémie du terme serait, entend-on, la meilleure garantie d’une mobilisation collective puisque chaque acteur ne peut que se retrouver dans des objectifs d’amélioration de la qualité (Mispelblom, 1999), par définition non contestables.
Ce présupposé sur le pouvoir incantatoire de certains concepts non définis est porté à l’hôpital par un puissant relais institutionnel, la procédure dite d’accréditation. L’accréditation consiste en une visite sur site et une appréciation formulée par une agence publique, l’ANAES (Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en Santé) [1] sur la base d’un référentiel d’accréditation.
L’accréditation est ainsi présentée comme un outil de changement dans les établissements de santé, par la « qualité totale ». En fixant à chacun, quelle que soit sa place dans l’établissement, l’objectif inattaquable de l’amélioration de la qualité, l’accréditation est censée produire de l’action collective allant dans le sens d’une plus grande « rationalisation » des comportements (homogénéisation des pratiques soignantes, développement des actions transversales et amélioration de la coordination entre les différents services, etc.) et d’une plus grande participation de tous (élaboration collective des solutions aux « dysfonctionnements » rencontrés dans le travail quotidien). Autrement dit, l’accréditation pose une équivalence entre « parler de qualité » (sous forme d’une autoévaluation permanente dans les situations de travail) et améliorer la qualité.
Or, plusieurs facteurs peuvent faire douter de l’atteinte des résultats attendus. Tout d’abord, d’un point de vue cognitif, le vocabulaire du management de la qualité peut entraîner des contresens (Minvielle, 1999). De plus, l’accent mis par l’accréditation sur le développement d’une organisation transversale vient perturber les équilibres de pouvoir établis depuis des années dans les établissements de santé, de sorte que des phénomènes classiques de résistance au changement peuvent être attendus (Lozeau, 1999), sans être cependant spécifiquement expliqués. Enfin, l’accréditation fait irruption dans un contexte où la qualité est associée à d’autres représentations, d’autres outils et d’autres acteurs que ceux mis en avant par la qualité totale : les médecins et soignants ont ainsi coutume de rappeler que la qualité des soins n’a pas attendu l’accréditation pour être effective et qu’ils ont longtemps « fait de la qualité » sans le savoir.
Quel est le modèle implicite porté par la démarche d’accréditation ? De quelle qualité parle-t-on ? Avec quels présupposés ? Quel est l’impact des actions collectives générées par le dispositif ? Dans quelle mesure la « mise en mot » des actions collectives ne les modifient-elles pas à son tour, dépassant les acteurs, et faisant irruption dans des espaces inattendus ?
Après avoir présenté un cadre d’analyse du changement à l’hôpital par le concept de pratiques discursives, nous confronterons les discours incantatoires du management à leurs effets émergents sur l’organisation de l’hôpital.
 
I. – ANALYSER LE CHANGEMENT À L’HÔPITAL PAR LES PRATIQUES DISCURSIVES
 
 
1. Les sciences de gestion et l’analyse des discours : de la dénonciation à l’accompagnement du changement
L’analyse des discours en sciences de gestion se justifie classiquement à la fois par la référence aux travaux de Michel Foucault et par la nature des nouveaux outils de management faisant appel à la prise de parole des opérateurs.
Les chercheurs en sciences de gestion (par exemple, Knights et Morgan, 1991; Giroux, 1997) ont ainsi retenu de Michel Foucault sa démarche de déconstruction des systèmes de pensée (sans pour autant adopter sa visée de « dénonciation »), en reprenant spécifiquement l’analyse des « pratiques discursives » en tant qu’elles « prennent corps dans des ensembles techniques, dans des institutions, dans des schémas de comportement, dans des types de transmission et de diffusion, dans des formes pédagogiques qui à la fois les imposent et les maintiennent » [2]. C’est précisément parce qu’elles portent en elles des normes de comportement que les pratiques discursives peuvent intéresser les chercheurs en gestion, afin de comprendre les dynamiques de changement dans les organisations.
Le développement d’un courant d’analyse des pratiques discursives est par ailleurs à mettre en rapport avec le fait que les nouveaux outils de gestion (comme la qualité ou le projet) en appellent à la discussion collective et à la délibération comme mode privilégié de changement (Habermas, 1987). Dès lors, les analyses sont centrées sur la confrontation des activités discursives issues du management et des réponses données par les opérateurs aux injonctions à parler (Giroux, 1996; Detchessahar, 2003).
Pour le chercheur en gestion, les pratiques discursives deviennent ainsi un levier de changement sur lequel le manager peut agir, à condition d’en saisir les multiples dimensions.
On peut d’abord limiter le « discours » à une simple transmission d’information, immédiatement décodable et compréhensible par les récepteurs de l’information. Les acteurs ne sont alors que les réceptacles passifs de certains ordres donnés d’en haut. Si un changement n’est pas efficace, c’est que l’information fournie n’était pas assez précise ou que les récepteurs ne l’ont pas comprise. Ce premier modèle ne prend pas en considération d’autres fonctions du discours. Le discours managérial peut en effet être vu comme un ensemble d’arguments visant à convaincre des acteurs de s’impliquer dans un changement. Le discours est conçu comme étant destiné à un public spécifique (des « acteurs » cibles), leur démontrant les avantages du changement, en termes de gains de pouvoir.
Une conception plus complète du discours peut associer le discours managérial d’une part, à un ensemble de représentations portant sur le fonctionnement idéal de l’organisation, sur le rôle de chaque acteur dans le changement (modèle d’action collective) et d’autre part, à un ensemble d’outils de changement (Vinot, 1999,2001). Acteurs, outils et représentations s’articulent à travers des pratiques discursives variées, qui peuvent s’appuyer sur des règles écrites (ici par exemple celles inscrites dans le « référentiel » d’accréditation) ou sur des échanges verbaux plus ou moins encadré (échanges informels ou échanges formalisés dans le cadre de « groupes de travail » autour de la qualité). L’implication des acteurs dans une mobilisation collective en faveur de la qualité des soins se joue alors dans les phénomènes de « traduction » (au sens de Callon [3] ) qui s’opèrent entre ces différentes pratiques discursives. Dans le cas de la mobilisation collective autour de la qualité des soins à l’hôpital, la traduction peut s’appuyer sur une mobilisation du langage de la qualité qui ne correspond pas nécessairement « mot pour mot » à celui des textes écrits mais intègre les représentations et les aspirations parfois divergentes des opérateurs. La traduction est conduite par des acteurs particuliers que sont les « traducteurs ». Dans cette perspective, l’analyse des « façons de parler de la qualité » dans les établissements de santé peut nous permettre de cerner la façon dont les mobilisations collectives se développent autour de la qualité dans les établissements de santé.
2. Terrain et méthode
Une enquête nationale qualitative conduite auprès de 148 personnels des établissements de santé a permis de prendre la mesure des décalages entre les injonctions au changement et les pratiques discursives des professionnels des établissements de santé autour de la qualité. À la différence d’autres enquêtes portant sur l’efficacité des discours des managers ou sur l’émergence de « l’entreprise communicationnelle » (Vinck et alii, 2001; Detchessahar, 2003), de type monographique, cette étude s’appuie sur des entretiens semi-directifs menés dans 12 établissements de santé [4].
L’une des visées de l’enquête était de dégager les cohérences entre pratiques discursives (cohérences que l’on supposait liées à l’appartenance professionnelle des acteurs) et de tester la façon dont celles-ci sont plus ou moins déstabilisées par le développement des démarches qualité. Les cohérences dans les pratiques discursives ont été analysées à partir de la corrélation entre trois dimensions des « représentations » associées à la qualité :
  • la façon de définir la qualité, approchée par le type de définition fournie (définition qui qualifie ou non la qualité dont il s’agit en utilisant la formulation « qualité de »), par le vocabulaire associé à la qualité (vocabulaire du management de la qualité et/ou vocabulaire « profane » ou issu de la culture professionnelle);
  • le modèle d’organisation du travail et les normes de comportement au travail sous-tendues par la définition de la qualité;
  • le modèle d’action collective pour améliorer la qualité, approché par le degré d’implication personnelle et collective des acteurs et par l’évocation de situations typiques où l’on « parle » et/ou l’on « fait » de la qualité.
Enfin, nous avons utilisé le traceur « accréditation » pour mettre en évidence un éventuel effet propre du discours managérial sur les représentations et les mobilisations collectives autour de la qualité.
MODALITÉS D’ENQUÊTE
Entretiens semi-directifs centrés auprès de 148 personnes
Rencontrées dans 12 établissements de santé :
  • Répartis selon leur statut à l’égard de l’accréditation :
  • 6 établissements accrédités/6 non accrédités
  • Répartis selon leur statut juridique :
  • 2 hôpitaux universitaires
  • 2 centres hospitaliers
  • 2 hôpitaux psychiatriques
  • 2 hôpitaux locaux
  • 2 hôpitaux privés à but non lucratif
  • 2 cliniques privées à but lucratif
Réparties dans parmi les professionnels suivants, pour chaque établissement :
  • Directeur
  • Président de la Commission médicale
  • Responsable qualité
  • Directeur des soins infirmiers
  • Cadre infirmier
  • IDE
  • Aides-soignants
  • Médecin chef de service
  • Médecin non chef de service
  • Agent de service hospitalier
  • Personnel administratif ou logistique
Analyse documentaire
Pour chaque établissement, ont été analysés :
  • le projet d’établissement,
  • le contrat d’objectif et de moyens passés entre l’établissement et l’Agence régionale d’hospitalisation,
  • les documents présentant la politique qualité, le bilan des actions engagées, etc.
 
III. – LES DISCOURS INCANTATOIRES DU MANAGEMENT
 
 
La première pratique discursive associée à l’accréditation réside dans un texte écrit, le référentiel de l’accréditation. L’analyse de ce texte permet de préciser la définition de la qualité, le modèle d’organisation et le type de mobilisation collective véhiculés par les tutelles. Ce discours est cependant à mettre en rapport avec les pratiques discursives des « managers », directeurs d’établissement et responsables qualité qui ne le reproduisent pas à l’identique.
1. Un nouveau modèle d’organisation pour les établissements de santé
Le référentiel d’accréditation élaboré par l’ANAES [5] définit, à travers un certain nombre de critères, un mode de comportement « idéal » des professionnels, qui pourrait être porteur de changements dans l’organisation du travail quotidien. Les deux principaux thèmes portent sur la coordination des soins et sur la formalisation des actions de chaque acteur dans le processus de soins.
L’exigence de coordination se décline sur deux dimensions : la première est la coordination entre plusieurs « services » de l’établissement. Le terme choisi pour désigner le lieu de production des soins (les « secteurs d’activité » et non les « services ») met en avant les dimensions « transversales » de l’organisation (par exemple, l’information ou la lutte contre les infections nosocomiales) contre le cloisonnement traditionnel des services hospitaliers. La seconde touche aux rapports entre les différents groupes professionnels participant à la prise en charge du patient.
À la coordination entre professionnels s’ajoute une exigence de formalisation [6] des comportements. L’établissement, au cours de la visite d’accréditation, doit apporter les preuves de sa situation au regard du référentiel de l’ANAES. La « traçabilité » est censée régler désormais les rapports entre professionnels de santé, secteurs d’activité et directions d’établissements.
Finalement, la traçabilité des actions, en rendant l’organisation plus « transparente » peut fournir à la direction de l’établissement de nouveaux moyens de contrôle sur les différentes activités. En ce sens, les exigences du référentiel de l’ANAES sont potentiellement sources d’un rééquilibrage des pouvoirs au sein de l’hôpital entre les soignants et les médecins (dont les comportements deviennent « visibles » pour les soignants) d’une part, et entre médecins et gestionnaires d’autre part, mais sur la base d’un modèle « participatif ».
2. Quel modèle d’action collective ?
Le référentiel de l’ANAES propose un modèle d’action collective autour du mot d’ordre de l’autoévaluation, qui concentre l’esprit même de la démarche d’accréditation. Cette modalité d’action collective n’est pas étrangère aux professionnels de santé (médecins et infirmiers), qui pratiquent entre eux le contrôle par les pairs. L’implication des professionnels dans la définition et la mise en œuvre de la politique qualité (en matière de dossier médical, de gestion des risques, d’information du patient, etc.) est ainsi inscrite dans les références d’accréditation. Autrement dit, le modèle idéal d’action collective promu par l’accréditation consiste en une délibération collective autour de la reconfiguration des processus de soins.
Toutefois, les directeurs interviewés délèguent le plus souvent la préparation de l’accréditation à des structures ad hoc (« département qualité », « cellules qualité », « directions qualité » ont émergé dans les établissements de santé avec l’accréditation) qui ont davantage pour mission de présenter les « preuves » de la mise en place de dispositifs de traçabilité que de développer un management participatif.
3. La réplication du modèle : le « parler qualité » des managers
Lorsqu’ils parlent de qualité, les « managers » que nous avons rencontrés définissent la qualité non pas comme un résultat (une qualité plus ou moins bonne dont il s’agirait d’identifier les critères) mais comme un ensemble de moyens d’action, de « démarches » ou de processus. Cependant, s’ils sont les plus nombreux à employer l’expression « faire de la qualité », les termes qu’ils emploient pour définir cette action restent très généraux et leur message se réduit souvent en une injonction de type « il faut faire de la qualité ».
Le vocabulaire qu’ils mobilisent est technique, issu de la certification et des normes ISO, employant des formules qui sont des traductions mot à mot du vocabulaire anglo-saxon comme « démarche qualité », « cellule qualité », « référentiel qualité », « contrôle qualité ». Ils inscrivent d’emblée la question de la qualité dans le cadre de l’organisation générale de l’hôpital, mais sans spécifier l’objet de la qualité (par des précisions de type « la qualité de… »). Les termes qui reviennent le plus souvent dans leur définition de la qualité sont « fonctionnement », « fonctionner », « prise en charge », « risque » (par exemple « Je pense que c’est veiller à ce que l’ensemble des fonctionnements de l’établissement puissent être perçus, codifiés et compris par l’ensemble des acteurs » (directeur)). Les patients et usagers sont par ailleurs assez présents dans ces définitions, toujours dans des formules générales de type : « La qualité c’est atteindre un niveau de satisfaction des usagers. » (responsable qualité), sans jamais offrir une lisibilité ou des indicateurs précis définissant des résultats à atteindre.
La définition de la qualité que fournissent les managers est proche de celle du référentiel de l’ANAES. Elle consiste en un « habillage » – plus qu’une traduction – des concepts du management de la qualité d’origine industrielle pour les établissements de santé. L’accréditation ou l’autoévaluation remplacent la certification, visite et experts-visiteurs sont employés en lieu et place de « certification », « audit » et « auditeurs », référentiel ou référence en lieu et place de norme.
Sans une véritable opération de « traduction », l’usage de ce vocabulaire à la fois neutre et universel contribue soit à faire perdre le sens des actions menées en faveur de la qualité, soit à investir d’autres sens que celui des managers.
 
IV. – DE LA MISE EN MOTS À LA MISE EN ACTION DE LA QUALITÉ PAR LES PROFESSIONNELS DE SANTÉ
 
 
Au regard de leurs façons de définir et de « parler » de la qualité, les managers ne semblent pas s’être engagés dans un travail de traduction des exigences de l’accréditation en direction des publics cibles (les « opérateurs »). L’essentiel de ce travail est censé reposer sur les cadres infirmiers, intermédiaires tout désignés pour traduire dans des termes « professionnels » les exigences du management. Peut-on repérer ce rôle de traducteurs à travers la façon de parler de la qualité des cadres infirmiers ? Cette traduction, si elle a lieu, est-elle suffisante pour mobiliser les professionnels des établissements autour de l’amélioration de la qualité ?
1. Les « parler qualité » des professionnels
L’enquête a mis en évidence la coexistence de plusieurs grands types de représentations de la qualité dans les établissements de santé, à côté de celle des managers.
Il apparaît finalement que la qualité est perçue et exprimée dans le langage à travers deux principales « logiques professionnelles » : la logique des soignants et la logique médicale.
  • La logique des soignants est marquée par les aspects relationnels de la « qualité des soins accordés au patient » inscrite dans une pratique collective professionnelle. Chez les soignants, les termes associés à la qualité sont « besoins », « prise en charge », satisfaction » et « soins ». Les discours sont centrés sur le patient et le souci de lui prodiguer des soins qui répondent à ses attentes. Par ailleurs les définitions sont beaucoup plus précises chez les infirmiers que chez les managers, la qualité est spécifiée (« qualité de l’accueil », « qualité des soins », la sécurité est explicitement présentée comme un critère de qualité, etc.): « La qualité dans un établissement de santé c’est ce qui permet de répondre à toutes les attentes et tous les besoins du malade »; « Par rapport au patient c’est la qualité notamment de l’accueil et puis après, la prise en charge des soins ». Les aidessoignants définissent également la qualité en spécifiant plusieurs composantes de la qualité comme l’écoute et l’hygiène qui entrent dans leur mission auprès des patients.
  • La logique médicale s’appuie essentiellement sur un référentiel technique qui se marque, dans le discours, par une spécification de la qualité et par la marque d’une appartenance professionnelle. Les termes qui reviennent le plus souvent chez les médecins lorsqu’ils définissent la qualité sont « prise en charge », « soins », « service ». La qualité est spécifiée dans l’expression « qualité des soins ». Une bonne « qualité » des soins est principalement, selon les médecins, le produit de l’excellence technique, du « bon geste » effectué par des professionnels compétents.
2. Les cadres jouent-ils un rôle de traducteur… ou de contrôleur ?
Quel est le rôle de l’encadrement dans la diffusion et la traduction du concept qualité auprès des différents professionnels, sachant que coexistent ces multiples définitions ? Le risque semble grand d’une segmentation des façons de dire et des façons de faire la qualité entre d’une part, un paradigme « managérial » véhiculé par l’État ou les managers et, d’autre part, un paradigme « professionnel ».
Des travaux menés dans d’autres secteurs d’activité ont montré que la mise en œuvre des démarches qualité fait l’objet d’intenses négociations entre les cadres et les directions (Lozeau, 1999) et que loin de servir systématiquement les fins poursuivies par les managers, l’action des cadres peut parfois même aller à leur encontre (Villette, 1989).
Dans la façon dont les cadres définissent la qualité, on retrouve des expressions et un vocabulaire (mobilisation des termes « besoins », « prise en charge », « service », « satisfaction ») proche de celui des logiques soignantes et médicales, tandis que le vocabulaire du management y est moins fréquent que chez les managers, ce qui peut témoigner d’un travail de traduction opéré par les cadres.
De fait, notre enquête confirme les observations déjà faites sur les cadres (Rousseau et Warnotte,1994), qui interprètent les injonctions du management comme un encouragement à développer la rédaction de normes, de standards et de protocoles de soins. Ces outils de standardisation des pratiques professionnelles permettent alors aux cadres d’élaborer des outils de contrôle de l’action des agents : « On est obligé de rendre compte et c’est vrai qu’on mesure mieux (maintenant) la qualité du travail » (cadre infirmier); « On a une fonction de contrôle, donc en fait en mettant en place des référents, des outils ou même en écrivant, ça nous permet de contrôler et de mieux évaluer » (cadre infirmier).
Les cadres opèrent bien une traduction en direction des professionnels, mais qui n’est pas nécessairement celle attendue par les directions. Comment se manifeste-t-elle ?
3. Une action collective éloignée de celle attendue par les managers
Nous prendrons ici trois indicateurs de mobilisation collective autour de la qualité : l’importance quantitative et qualitative des échanges linguistiques autour de la qualité, la présence ou non d’une implication collective dans les discours des professionnels sur la qualité et le type d’action d’amélioration de la qualité rencontré dans les établissements de santé.
Parler plus de la qualité est-ce en parler mieux ?
Les façons de parler de la qualité diffèrent selon que l’établissement est accrédité ou pas : les professionnels des établissements accrédités emploient davantage le terme qualité et affirment davantage parler de qualité dans leur situation de travail quotidien que leurs collègues des établissements non accrédités.
On retrouve le même type de conclusion en s’intéressant aux indicateurs d’implication collective dans les discours sur la qualité. De manière générale, l’emploi du pronom indéfini « on » domine dans les discours des professionnels, ce qui témoigne d’une certaine distanciation par rapport à l’objet du discours (la qualité). L’emploi de formules de type « nous », « notre », « pour nous » se retrouve davantage parmi les professionnels des établissements accrédités. On peut y voir un traceur d’une mobilisation collective en marche dans les établissement accrédités autour de la question de la qualité.
Ils adoptent en revanche un mode d’expression de la qualité plus « normalisé », reproduisant les définitions et discours promus par l’État, l’ANAES ou par les directions d’établissement. En d’autres termes, ils spécifient moins la qualité dont ils parlent et se contentent d’évoquer « la qualité » en général. Leur discours est plus homogène, mais il est en même temps moins spécifié et opérationnalisable.
Par ailleurs, si l’accréditation « fait parler » de la qualité, cela ne signifie pas que cette façon de parler soit constructive et conduise à aménager l’organisation du travail. En effet, comment « discuter » de la qualité pour faire émerger de nouveaux modes d’organisation du travail si la définition de la qualité reste soit très générale, soit cantonnée à un univers professionnel particulier ?
Les actions mises en œuvre pour améliorer la qualité
Les actions d’amélioration de la qualité le plus souvent citées par les professionnels, sont la rédaction de protocoles pour les soins, la maintenance ou les activités administratives, par exemple : « Tout ce qui est procédure, enfin en procédure au départ avec la surveillante hygiéniste » (responsable biomédical); « On a été très productif au niveau des procédures. C’est vrai que les premières procédures portaient sur l’hygiène, le frigo, la planche à pain… après des procédures quand même plus orientées par rapport aux accidents de piqûre d’aiguilles. » (médecin, président de CME).
Comment expliquer la primauté accordée à la réalisation de « protocoles » et « procédures » techniques propres à chaque unité de soins sur l’engagement de nouvelles façons de travailler plus « transversales » ? Les services de soins infirmiers des différents établissements ont souvent été les plus actifs et les plus innovants dans l’engagement des démarches qualité (ce dont témoigne à la fois l’histoire de la qualité dans chaque établissement et la composition des groupes de travail dans lesquels les soignants sont largement majoritaires). La formalisation d’une partie des processus de soins (les plus techniques) sous forme de protocoles de soins est inscrite dans la culture infirmière depuis une vingtaine d’années (la profession infirmière peut afficher ainsi la scientificité de sa démarche face à la domination de la culture médicale). Par ailleurs, comme nous l’avons mentionné plus haut, les cadres ont fortement encouragé cette rationalisation du travail par les standards techniques, qui leur permet de développer leur contrôle sur le travail réalisé par les équipes de soins.
Toutefois, cette formalisation par les standards techniques s’attache aux pratiques de soins individuelles et ne touche pas à l’organisation des soins (qui nécessite une redéfinition des processus de soins dans le service ou entre plusieurs services). Loin de déstabiliser les rapports de pouvoir établis au cœur de l’organisation (par exemple entre les services ou entre les médecins et les infirmières), elle contribue plutôt à entretenir l’existant, qui devient alors encore plus difficile à changer : « Il est difficile de respecter les protocoles, par manque de temps » (infirmière); « cela est parfois difficile de respecter les protocoles surtout en période de sous-effectif » (cadre infirmier); « il y a 200 pages de protocoles et personne ne les lit » (médecin); « Cela n’améliore pas vraiment les pratiques, car les protocoles reprennent la pratique actuelle » (infirmière).
Autrement dit, le dispositif a permis la constitution d’une rhétorique homogène autour de la qualité, sans pour autant avoir permis l’initiation d’un changement des pratiques organisationnelles.
 
CONCLUSION
 
 
Le discours de type managérial et les valeurs portés par la démarche d’accréditation des établissements de santé, autour de la participation, de la coordination, de la gestion des processus sont donc naissants dans l’organisation hospitalière. Les professionnels des établissements de santé adhèrent à ce nouvel impératif sans toutefois, pour l’heure, s’entendre sur la définition d’une qualité idéale et sur les moyens d’améliorer la qualité.
La diversité des perceptions de la qualité par les professionnels des établissements de santé, loin d’être un obstacle à l’amélioration de la qualité, représente au contraire une source où puiser pour mobiliser les personnels et les engager dans des actions innovantes en matière d’amélioration de la qualité. En effet cette diversité reflète des situations de travail vécues et des savoirfaire professionnels qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’actions d’amélioration de la qualité. En d’autres termes, s’appuyer sur les perceptions des différents professionnels de terrain permet de faire émerger un sens à la qualité, en la sortant du moule étroit dans lequel pourrait l’enfermer le vocable du management de la qualité.
Toutefois, on peut s’interroger sur la façon de faire naître cette créativité autour de la définition plurielle de la qualité. En effet, comment permettre aux acteurs de reconfigurer des processus de soins selon leur modèle professionnel, qui plus est idéalisé, sans se questionner sur l’organisation du travail à l’hôpital ?
Notre enquête montre que, bien au contraire, en privilégiant la formalisation des pratiques de soins existantes selon une description des modes opératoires, la réponse à l’injonction de qualité se traduit par un maintien voire un renforcement d’une structure cloisonnée. Tout se passe ainsi, pour faire vivre aux acteurs une situation schizophrénique, au sein de laquelle ils sont appelés à améliorer leurs coordinations et leurs pratiques de soins mais surtout sans modifier les formes d’organisation du travail.
Il est alors légitime de se questionner sur le devenir d’une véritable « familiarisation » (au sens de appropriation) du concept qualité à l’hôpital par les professionnels. La qualité ne risque-t-elle pas dans ces conditions, à l’instar de bien d’autres outils de gestion importés à l’hôpital, de péricliter ?
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  D.Vinot, « Les conférences régionales de santé au milieu du gué : un outil de transition pour une politique de santé publique », Politiques et management public, vol. 20, n° 2,2002, p. 97-115.
 
NOTES
 
[1]Instaurée par les ordonnances dites « Juppé » du 24 avril 1996. À ce jour environ un tiers des établissements de santé français (publics comme privés) ont été accrédités par l’ANAES.
[2]Foucault, L’ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France, 2 décembre 1970, Gallimard, Paris, 1971.
[3]Définie comme un processus « qui lie des énoncés et des enjeux a priori incommensurables et sans communes mesures » (Callon, 1986), la traduction désigne la lente construction de compromis autour d’un réseau d’acteurs qui se trouvent, à l’issue de ce processus engagés dans une démarche de changement.
[4]Cette enquête a été réalisée pour le compte de la Direction de l’hospitalisation et de l’organisation des soins (DHOS) en collaboration avec une équipe de chercheurs en linguistiques; cf. J.-P. Claveranne, D. Vinot, S. Fraisse, M. Robelet et alii, 2003.
[5]http :// / www. anaes. fr
[6]Dans le sens d’une définition préalable des actions à poursuivre qui rend en même temps possible la reconstitution a posteriori de ces actions.
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