2003
Revue française de gestion
Dossier
La qualité à l’hôpital : entre incantations managériales et traductions professionnelles
Stéphane Fraisse
Magali Robelet
Didier Vinot
Dire la qualité, faire
la qualité. Quel est le
pouvoir incantatoire
de certains concepts en
management? Dans quelle
mesure le discours
managérial rencontre-t-il
les pratiques
professionnelles? Et si
les démarches de
formalisation en œuvre
à l’hôpital étaient
génératrices de
changements inattendus,
parcellaires, partiellement
contradictoires? Cet article
tente de faire le point sur
les greffes locales des
discours des managers ou
représentants de l’État
en montrant en quoi les
détournements de sens
des discours sur « la »
qualité régénère les
pratiques en place.
Depuis une dizaine d’années en France, la qualité est devenue un concept à la mode, ou,
comme l’écrit M. Setbon, un « nouveau para
digme de l’action collective » (Setbon, 2000) pour les
acteurs des établissements hospitaliers. L’usage du
terme « qualité » s’est généralisé dans les discours officiels comme dans les situations de terrain, sans pour
autant s’appuyer sur une définition univoque : la polysémie du terme serait, entend-on, la meilleure garantie
d’une mobilisation collective puisque chaque acteur ne
peut que se retrouver dans des objectifs d’amélioration
de la qualité (Mispelblom, 1999), par définition non
contestables.
Ce présupposé sur le pouvoir incantatoire de certains
concepts non définis est porté à l’hôpital par un puissant
relais institutionnel, la procédure dite d’accréditation.
L’accréditation consiste en une visite sur site et une
appréciation formulée par une agence publique,
l’ANAES (Agence nationale d’accréditation et d’évaluation en Santé)
[1] sur la base
d’un référentiel d’accréditation.
L’accréditation est ainsi présentée comme
un outil de changement dans les établissements de santé, par la « qualité totale ». En
fixant à chacun, quelle que soit sa place
dans l’établissement, l’objectif inattaquable
de l’amélioration de la qualité, l’accréditation est censée produire de l’action collective allant dans le sens d’une plus grande
« rationalisation » des comportements
(homogénéisation des pratiques soignantes,
développement des actions transversales et
amélioration de la coordination entre les
différents services, etc.) et d’une plus
grande participation de tous (élaboration
collective des solutions aux « dysfonctionnements » rencontrés dans le travail quotidien). Autrement dit, l’accréditation pose
une équivalence entre « parler de qualité »
(sous forme d’une autoévaluation permanente dans les situations de travail) et améliorer la qualité.
Or, plusieurs facteurs peuvent faire douter
de l’atteinte des résultats attendus. Tout
d’abord, d’un point de vue cognitif, le
vocabulaire du management de la qualité
peut entraîner des contresens (Minvielle,
1999). De plus, l’accent mis par l’accréditation sur le développement d’une organisation transversale vient perturber les
équilibres de pouvoir établis depuis des
années dans les établissements de santé,
de sorte que des phénomènes classiques
de résistance au changement peuvent être
attendus (Lozeau, 1999), sans être cependant spécifiquement expliqués. Enfin,
l’accréditation fait irruption dans un
contexte où la qualité est associée à
d’autres représentations, d’autres outils et
d’autres acteurs que ceux mis en avant par
la qualité totale : les médecins et soignants
ont ainsi coutume de rappeler que la qualité des soins n’a pas attendu l’accréditation pour être effective et qu’ils ont longtemps « fait de la qualité » sans le savoir.
Quel est le modèle implicite porté par la
démarche d’accréditation ? De quelle qualité parle-t-on ? Avec quels présupposés ?
Quel est l’impact des actions collectives
générées par le dispositif ? Dans quelle
mesure la « mise en mot » des actions collectives ne les modifient-elles pas à son
tour, dépassant les acteurs, et faisant irruption dans des espaces inattendus ?
Après avoir présenté un cadre d’analyse du
changement à l’hôpital par le concept de
pratiques discursives, nous confronterons
les discours incantatoires du management à
leurs effets émergents sur l’organisation de
l’hôpital.
I. – ANALYSER LE CHANGEMENT
À L’HÔPITAL PAR LES PRATIQUES
DISCURSIVES
1. Les sciences de gestion et l’analyse
des discours : de la dénonciation à
l’accompagnement du changement
L’analyse des discours en sciences de gestion se justifie classiquement à la fois par la
référence aux travaux de Michel Foucault et
par la nature des nouveaux outils de management faisant appel à la prise de parole des
opérateurs.
Les chercheurs en sciences de gestion (par
exemple, Knights et Morgan, 1991;
Giroux, 1997) ont ainsi retenu de Michel
Foucault sa démarche de déconstruction des
systèmes de pensée (sans pour autant adopter sa visée de « dénonciation »), en reprenant spécifiquement l’analyse des « pratiques discursives » en tant qu’elles
« prennent corps dans des ensembles techniques, dans des institutions, dans des schémas de comportement, dans des types de
transmission et de diffusion, dans des
formes pédagogiques qui à la fois les imposent et les maintiennent »
[2]. C’est précisément parce qu’elles portent en elles des
normes de comportement que les pratiques
discursives peuvent intéresser les
chercheurs en gestion, afin de comprendre
les dynamiques de changement dans les
organisations.
Le développement d’un courant d’analyse
des pratiques discursives est par ailleurs à
mettre en rapport avec le fait que les nouveaux outils de gestion (comme la qualité
ou le projet) en appellent à la discussion
collective et à la délibération comme mode
privilégié de changement (Habermas,
1987). Dès lors, les analyses sont centrées
sur la confrontation des activités discursives issues du management et des réponses
données par les opérateurs aux injonctions
à parler (Giroux, 1996; Detchessahar,
2003).
Pour le chercheur en gestion, les pratiques discursives deviennent ainsi un
levier de changement sur lequel le manager peut agir, à condition d’en saisir les
multiples dimensions.
On peut d’abord limiter le « discours » à
une simple transmission d’information,
immédiatement décodable et compréhensible par les récepteurs de l’information.
Les acteurs ne sont alors que les réceptacles
passifs de certains ordres donnés d’en haut.
Si un changement n’est pas efficace, c’est
que l’information fournie n’était pas assez
précise ou que les récepteurs ne l’ont pas
comprise. Ce premier modèle ne prend pas
en considération d’autres fonctions du discours. Le discours managérial peut en effet
être vu comme un ensemble d’arguments
visant à convaincre des acteurs de s’impliquer dans un changement. Le discours est
conçu comme étant destiné à un public spécifique (des « acteurs » cibles), leur démontrant les avantages du changement, en
termes de gains de pouvoir.
Une conception plus complète du discours
peut associer le discours managérial d’une
part, à un ensemble de représentations portant sur le fonctionnement idéal de l’organisation, sur le rôle de chaque acteur dans
le changement (modèle d’action collective) et d’autre part, à un ensemble d’outils
de changement (Vinot, 1999,2001).
Acteurs, outils et représentations s’articulent à travers des pratiques discursives
variées, qui peuvent s’appuyer sur des
règles écrites (ici par exemple celles inscrites dans le « référentiel » d’accréditation) ou sur des échanges verbaux plus ou
moins encadré (échanges informels ou
échanges formalisés dans le cadre de
« groupes de travail » autour de la qualité).
L’implication des acteurs dans une mobilisation collective en faveur de la qualité des
soins se joue alors dans les phénomènes de
« traduction » (au sens de Callon
[3] ) qui
s’opèrent entre ces différentes pratiques
discursives. Dans le cas de la mobilisation
collective autour de la qualité des soins à
l’hôpital, la traduction peut s’appuyer sur
une mobilisation du langage de la qualité
qui ne correspond pas nécessairement
« mot pour mot » à celui des textes écrits
mais intègre les représentations et les aspirations parfois divergentes des opérateurs.
La traduction est conduite par des acteurs
particuliers que sont les « traducteurs ».
Dans cette perspective, l’analyse des
« façons de parler de la qualité » dans les
établissements de santé peut nous permettre de cerner la façon dont les mobilisations collectives se développent autour
de la qualité dans les établissements de
santé.
2. Terrain et méthode
Une enquête nationale qualitative
conduite auprès de 148 personnels des
établissements de santé a permis de
prendre la mesure des décalages entre les
injonctions au changement et les pratiques
discursives des professionnels des établissements de santé autour de la qualité. À la
différence d’autres enquêtes portant sur
l’efficacité des discours des managers ou
sur l’émergence de « l’entreprise communicationnelle » (Vinck
et alii, 2001;
Detchessahar, 2003), de type monographique, cette étude s’appuie sur des entretiens semi-directifs menés dans 12 établissements de santé
[4].
L’une des visées de l’enquête était de dégager les cohérences entre pratiques discursives (cohérences que l’on supposait liées à
l’appartenance professionnelle des acteurs)
et de tester la façon dont celles-ci sont plus
ou moins déstabilisées par le développement des démarches qualité. Les cohérences dans les pratiques discursives ont été
analysées à partir de la corrélation entre
trois dimensions des « représentations »
associées à la qualité :
- la façon de définir la qualité, approchée
par le type de définition fournie (définition
qui qualifie ou non la qualité dont il s’agit
en utilisant la formulation « qualité de »),
par le vocabulaire associé à la qualité (vocabulaire du management de la qualité et/ou
vocabulaire « profane » ou issu de la culture
professionnelle);
- le modèle d’organisation du travail et les
normes de comportement au travail sous-tendues par la définition de la qualité;
- le modèle d’action collective pour améliorer la qualité, approché par le degré
d’implication personnelle et collective des
acteurs et par l’évocation de situations
typiques où l’on « parle » et/ou l’on « fait »
de la qualité.
Enfin, nous avons utilisé le traceur « accréditation » pour mettre en évidence un éventuel effet propre du discours managérial sur
les représentations et les mobilisations collectives autour de la qualité.
MODALITÉS D’ENQUÊTE
Entretiens semi-directifs centrés auprès de 148 personnes
Rencontrées dans 12 établissements de
santé :
- Répartis selon leur statut à l’égard de
l’accréditation :
- 6 établissements accrédités/6 non accrédités
- Répartis selon leur statut juridique :
- 2 hôpitaux universitaires
- 2 centres hospitaliers
- 2 hôpitaux psychiatriques
- 2 hôpitaux locaux
- 2 hôpitaux privés à but non lucratif
- 2 cliniques privées à but lucratif
Réparties dans parmi les professionnels
suivants, pour chaque établissement :
- Directeur
- Président de la Commission médicale
- Responsable qualité
- Directeur des soins infirmiers
- Cadre infirmier
- IDE
- Aides-soignants
- Médecin chef de service
- Médecin non chef de service
- Agent de service hospitalier
- Personnel administratif ou logistique
Analyse documentaire
Pour chaque établissement, ont été analysés :
- le projet d’établissement,
- le contrat d’objectif et de moyens passés entre l’établissement et l’Agence régionale
d’hospitalisation,
- les documents présentant la politique qualité, le bilan des actions engagées, etc.
III. – LES DISCOURS
INCANTATOIRES
DU MANAGEMENT
La première pratique discursive associée à
l’accréditation réside dans un texte écrit, le
référentiel de l’accréditation. L’analyse de
ce texte permet de préciser la définition de
la qualité, le modèle d’organisation et le
type de mobilisation collective véhiculés
par les tutelles. Ce discours est cependant à
mettre en rapport avec les pratiques discursives des « managers », directeurs d’établissement et responsables qualité qui ne le
reproduisent pas à l’identique.
1. Un nouveau modèle d’organisation
pour les établissements de santé
Le référentiel d’accréditation élaboré par
l’ANAES
[5] définit, à travers un certain
nombre de critères, un mode de comportement « idéal » des professionnels, qui pourrait être porteur de changements dans l’organisation du travail quotidien. Les deux
principaux thèmes portent sur la coordination des soins et sur la formalisation des
actions de chaque acteur dans le processus
de soins.
L’exigence de coordination se décline sur
deux dimensions : la première est la coordination entre plusieurs « services » de l’établissement. Le terme choisi pour désigner
le lieu de production des soins (les « secteurs d’activité » et non les « services »)
met en avant les dimensions « transversales » de l’organisation (par exemple, l’information ou la lutte contre les infections
nosocomiales) contre le cloisonnement traditionnel des services hospitaliers. La
seconde touche aux rapports entre les différents groupes professionnels participant à la
prise en charge du patient.
À la coordination entre professionnels
s’ajoute une exigence de
formalisation
[6] des
comportements. L’établissement, au cours
de la visite d’accréditation, doit apporter les
preuves de sa situation au regard du référentiel de l’ANAES. La « traçabilité » est
censée régler désormais les rapports entre
professionnels de santé, secteurs d’activité
et directions d’établissements.
Finalement, la traçabilité des actions, en
rendant l’organisation plus « transparente »
peut fournir à la direction de l’établissement de nouveaux moyens de contrôle sur
les différentes activités. En ce sens, les exigences du référentiel de l’ANAES sont
potentiellement sources d’un rééquilibrage
des pouvoirs au sein de l’hôpital entre les
soignants et les médecins (dont les comportements deviennent « visibles » pour les
soignants) d’une part, et entre médecins et
gestionnaires d’autre part, mais sur la base
d’un modèle « participatif ».
2. Quel modèle d’action collective ?
Le référentiel de l’ANAES propose un
modèle d’action collective autour du mot
d’ordre de l’autoévaluation, qui concentre
l’esprit même de la démarche d’accréditation. Cette modalité d’action collective
n’est pas étrangère aux professionnels de
santé (médecins et infirmiers), qui pratiquent entre eux le contrôle par les pairs.
L’implication des professionnels dans la
définition et la mise en œuvre de la politique qualité (en matière de dossier médical, de gestion des risques, d’information
du patient, etc.) est ainsi inscrite dans les
références d’accréditation. Autrement dit,
le modèle idéal d’action collective promu
par l’accréditation consiste en une délibération collective autour de la reconfiguration
des processus de soins.
Toutefois, les directeurs interviewés délèguent le plus souvent la préparation de l’accréditation à des structures ad hoc (« département qualité », « cellules qualité »,
« directions qualité » ont émergé dans les
établissements de santé avec l’accréditation) qui ont davantage pour mission de
présenter les « preuves » de la mise en place
de dispositifs de traçabilité que de développer un management participatif.
3. La réplication du modèle :
le « parler qualité » des managers
Lorsqu’ils parlent de qualité, les « managers » que nous avons rencontrés définissent la qualité non pas comme un résultat
(une qualité plus ou moins bonne dont il
s’agirait d’identifier les critères) mais
comme un ensemble de moyens d’action,
de « démarches » ou de processus. Cependant, s’ils sont les plus nombreux à
employer l’expression « faire de la qualité », les termes qu’ils emploient pour définir cette action restent très généraux et leur
message se réduit souvent en une injonction
de type « il faut faire de la qualité ».
Le vocabulaire qu’ils mobilisent est technique, issu de la certification et des normes
ISO, employant des formules qui sont des
traductions mot à mot du vocabulaire
anglo-saxon comme « démarche qualité »,
« cellule qualité », « référentiel qualité »,
« contrôle qualité ». Ils inscrivent d’emblée
la question de la qualité dans le cadre de
l’organisation générale de l’hôpital, mais
sans spécifier l’objet de la qualité (par des
précisions de type « la qualité de… »). Les
termes qui reviennent le plus souvent dans
leur définition de la qualité sont « fonctionnement », « fonctionner », « prise en
charge », « risque » (par exemple « Je pense
que c’est veiller à ce que l’ensemble des
fonctionnements de l’établissement puissent être perçus, codifiés et compris par
l’ensemble des acteurs » (directeur)). Les
patients et usagers sont par ailleurs assez
présents dans ces définitions, toujours dans
des formules générales de type : « La qualité c’est atteindre un niveau de satisfaction
des usagers. » (responsable qualité), sans
jamais offrir une lisibilité ou des indicateurs
précis définissant des résultats à atteindre.
La définition de la qualité que fournissent
les managers est proche de celle du référentiel de l’ANAES. Elle consiste en un
« habillage » – plus qu’une traduction – des
concepts du management de la qualité
d’origine industrielle pour les établissements de santé. L’accréditation ou l’autoévaluation remplacent la certification, visite
et experts-visiteurs sont employés en lieu et
place de « certification », « audit » et
« auditeurs », référentiel ou référence en
lieu et place de norme.
Sans une véritable opération de « traduction », l’usage de ce vocabulaire à la fois
neutre et universel contribue soit à faire
perdre le sens des actions menées en faveur
de la qualité, soit à investir d’autres sens
que celui des managers.
IV. – DE LA MISE EN MOTS
À LA MISE EN ACTION
DE LA QUALITÉ PAR
LES PROFESSIONNELS DE SANTÉ
Au regard de leurs façons de définir et de
« parler » de la qualité, les managers ne
semblent pas s’être engagés dans un travail
de traduction des exigences de l’accréditation en direction des publics cibles (les
« opérateurs »). L’essentiel de ce travail est
censé reposer sur les cadres infirmiers,
intermédiaires tout désignés pour traduire
dans des termes « professionnels » les exigences du management. Peut-on repérer ce
rôle de traducteurs à travers la façon de parler de la qualité des cadres infirmiers ? Cette
traduction, si elle a lieu, est-elle suffisante
pour mobiliser les professionnels des établissements autour de l’amélioration de la
qualité ?
1. Les « parler qualité »
des professionnels
L’enquête a mis en évidence la coexistence
de plusieurs grands types de représentations de la qualité dans les établissements
de santé, à côté de celle des managers.
Il apparaît finalement que la qualité est perçue et exprimée dans le langage à travers
deux principales « logiques professionnelles » : la logique des soignants et la
logique médicale.
- La logique des soignants est marquée par
les aspects relationnels de la « qualité des
soins accordés au patient » inscrite dans une
pratique collective professionnelle. Chez
les soignants, les termes associés à la qualité sont « besoins », « prise en charge »,
satisfaction » et « soins ». Les discours sont
centrés sur le patient et le souci de lui prodiguer des soins qui répondent à ses
attentes. Par ailleurs les définitions sont
beaucoup plus précises chez les infirmiers
que chez les managers, la qualité est spécifiée (« qualité de l’accueil », « qualité des
soins », la sécurité est explicitement présentée comme un critère de qualité, etc.):
« La qualité dans un établissement de santé
c’est ce qui permet de répondre à toutes les
attentes et tous les besoins du malade »;
« Par rapport au patient c’est la qualité
notamment de l’accueil et puis après, la
prise en charge des soins ». Les aidessoignants définissent également la qualité en
spécifiant plusieurs composantes de la qualité comme l’écoute et l’hygiène qui entrent
dans leur mission auprès des patients.
- La logique médicale s’appuie essentiellement sur un référentiel technique qui se
marque, dans le discours, par une spécification de la qualité et par la marque d’une
appartenance professionnelle. Les termes
qui reviennent le plus souvent chez les
médecins lorsqu’ils définissent la qualité
sont « prise en charge », « soins », « service ». La qualité est spécifiée dans l’expression « qualité des soins ». Une bonne
« qualité » des soins est principalement,
selon les médecins, le produit de l’excellence technique, du « bon geste » effectué
par des professionnels compétents.
2. Les cadres jouent-ils un rôle
de traducteur… ou de contrôleur ?
Quel est le rôle de l’encadrement dans la
diffusion et la traduction du concept qualité
auprès des différents professionnels,
sachant que coexistent ces multiples définitions ? Le risque semble grand d’une segmentation des façons de dire et des façons
de faire la qualité entre d’une part, un paradigme « managérial » véhiculé par l’État ou
les managers et, d’autre part, un paradigme
« professionnel ».
Des travaux menés dans d’autres secteurs
d’activité ont montré que la mise en œuvre
des démarches qualité fait l’objet d’intenses
négociations entre les cadres et les directions (Lozeau, 1999) et que loin de servir
systématiquement les fins poursuivies par
les managers, l’action des cadres peut parfois même aller à leur encontre (Villette,
1989).
Dans la façon dont les cadres définissent la
qualité, on retrouve des expressions et un
vocabulaire (mobilisation des termes
« besoins », « prise en charge », « service »,
« satisfaction ») proche de celui des
logiques soignantes et médicales, tandis
que le vocabulaire du management y est
moins fréquent que chez les managers, ce
qui peut témoigner d’un travail de traduction opéré par les cadres.
De fait, notre enquête confirme les observations déjà faites sur les cadres (Rousseau et
Warnotte,1994), qui interprètent les injonctions du management comme un encouragement à développer la rédaction de
normes, de standards et de protocoles de
soins. Ces outils de standardisation des pratiques professionnelles permettent alors aux
cadres d’élaborer des outils de contrôle de
l’action des agents : « On est obligé de
rendre compte et c’est vrai qu’on mesure
mieux (maintenant) la qualité du travail »
(cadre infirmier); « On a une fonction de
contrôle, donc en fait en mettant en place
des référents, des outils ou même en écrivant, ça nous permet de contrôler et de
mieux évaluer » (cadre infirmier).
Les cadres opèrent bien une traduction en
direction des professionnels, mais qui n’est
pas nécessairement celle attendue par les
directions. Comment se manifeste-t-elle ?
3. Une action collective éloignée
de celle attendue par les managers
Nous prendrons ici trois indicateurs de
mobilisation collective autour de la qualité :
l’importance quantitative et qualitative des
échanges linguistiques autour de la qualité,
la présence ou non d’une implication collective dans les discours des professionnels
sur la qualité et le type d’action d’amélioration de la qualité rencontré dans les établissements de santé.
Parler plus de la qualité est-ce en parler
mieux ?
Les façons de parler de la qualité diffèrent
selon que l’établissement est accrédité ou
pas : les professionnels des établissements
accrédités emploient davantage le terme
qualité et affirment davantage parler de
qualité dans leur situation de travail quotidien que leurs collègues des établissements
non accrédités.
On retrouve le même type de conclusion
en s’intéressant aux indicateurs d’implication collective dans les discours sur la
qualité. De manière générale, l’emploi
du pronom indéfini « on » domine dans
les discours des professionnels, ce qui
témoigne d’une certaine distanciation par
rapport à l’objet du discours (la qualité).
L’emploi de formules de type « nous »,
« notre », « pour nous » se retrouve
davantage parmi les professionnels des
établissements accrédités. On peut y voir
un traceur d’une mobilisation collective
en marche dans les établissement accrédités autour de la question de la qualité.
Ils adoptent en revanche un mode d’expression de la qualité plus « normalisé », reproduisant les définitions et discours promus
par l’État, l’ANAES ou par les directions
d’établissement. En d’autres termes, ils
spécifient moins la qualité dont ils parlent et
se contentent d’évoquer « la qualité » en
général. Leur discours est plus homogène,
mais il est en même temps moins spécifié et
opérationnalisable.
Par ailleurs, si l’accréditation « fait
parler » de la qualité, cela ne signifie pas
que cette façon de parler soit constructive
et conduise à aménager l’organisation du
travail. En effet, comment « discuter » de
la qualité pour faire émerger de nouveaux
modes d’organisation du travail si la définition de la qualité reste soit très générale,
soit cantonnée à un univers professionnel
particulier ?
Les actions mises en œuvre pour améliorer
la qualité
Les actions d’amélioration de la qualité le
plus souvent citées par les professionnels,
sont la rédaction de protocoles pour les
soins, la maintenance ou les activités administratives, par exemple : « Tout ce qui est
procédure, enfin en procédure au départ
avec la surveillante hygiéniste » (responsable biomédical); « On a été très productif
au niveau des procédures. C’est vrai que les
premières procédures portaient sur l’hygiène, le frigo, la planche à pain… après
des procédures quand même plus orientées
par rapport aux accidents de piqûre d’aiguilles. » (médecin, président de CME).
Comment expliquer la primauté accordée à
la réalisation de « protocoles » et « procédures » techniques propres à chaque unité
de soins sur l’engagement de nouvelles
façons de travailler plus « transversales » ?
Les services de soins infirmiers des différents établissements ont souvent été les plus
actifs et les plus innovants dans l’engagement des démarches qualité (ce dont
témoigne à la fois l’histoire de la qualité
dans chaque établissement et la composition des groupes de travail dans lesquels les
soignants sont largement majoritaires). La
formalisation d’une partie des processus de
soins (les plus techniques) sous forme de
protocoles de soins est inscrite dans la culture infirmière depuis une vingtaine d’années (la profession infirmière peut afficher
ainsi la scientificité de sa démarche face à la
domination de la culture médicale). Par
ailleurs, comme nous l’avons mentionné
plus haut, les cadres ont fortement encouragé cette rationalisation du travail par les
standards techniques, qui leur permet de
développer leur contrôle sur le travail réalisé par les équipes de soins.
Toutefois, cette formalisation par les standards techniques s’attache aux pratiques de
soins individuelles et ne touche pas à l’organisation des soins (qui nécessite une
redéfinition des processus de soins dans le
service ou entre plusieurs services). Loin de
déstabiliser les rapports de pouvoir établis
au cœur de l’organisation (par exemple
entre les services ou entre les médecins et
les infirmières), elle contribue plutôt à
entretenir l’existant, qui devient alors
encore plus difficile à changer : « Il est difficile de respecter les protocoles, par
manque de temps » (infirmière); « cela est
parfois difficile de respecter les protocoles
surtout en période de sous-effectif » (cadre
infirmier); « il y a 200 pages de protocoles
et personne ne les lit » (médecin); « Cela
n’améliore pas vraiment les pratiques, car
les protocoles reprennent la pratique
actuelle » (infirmière).
Autrement dit, le dispositif a permis la
constitution d’une rhétorique homogène
autour de la qualité, sans pour autant avoir
permis l’initiation d’un changement des
pratiques organisationnelles.
Le discours de type managérial et les
valeurs portés par la démarche d’accréditation des établissements de santé, autour de
la participation, de la coordination, de la
gestion des processus sont donc naissants
dans l’organisation hospitalière. Les professionnels des établissements de santé adhèrent à ce nouvel impératif sans toutefois,
pour l’heure, s’entendre sur la définition
d’une qualité idéale et sur les moyens
d’améliorer la qualité.
La diversité des perceptions de la qualité
par les professionnels des établissements de
santé, loin d’être un obstacle à l’amélioration de la qualité, représente au contraire
une source où puiser pour mobiliser les personnels et les engager dans des actions
innovantes en matière d’amélioration de la
qualité. En effet cette diversité reflète des
situations de travail vécues et des savoirfaire professionnels qui peuvent être mobilisés dans le cadre d’actions d’amélioration
de la qualité. En d’autres termes, s’appuyer
sur les perceptions des différents professionnels de terrain permet de faire émerger
un sens à la qualité, en la sortant du moule
étroit dans lequel pourrait l’enfermer le
vocable du management de la qualité.
Toutefois, on peut s’interroger sur la façon
de faire naître cette créativité autour de la
définition plurielle de la qualité. En effet,
comment permettre aux acteurs de reconfigurer des processus de soins selon leur
modèle professionnel, qui plus est idéalisé,
sans se questionner sur l’organisation du
travail à l’hôpital ?
Notre enquête montre que, bien au contraire,
en privilégiant la formalisation des pratiques
de soins existantes selon une description des
modes opératoires, la réponse à l’injonction
de qualité se traduit par un maintien voire un
renforcement d’une structure cloisonnée.
Tout se passe ainsi, pour faire vivre aux
acteurs une situation schizophrénique, au
sein de laquelle ils sont appelés à améliorer
leurs coordinations et leurs pratiques de
soins mais surtout sans modifier les formes
d’organisation du travail.
Il est alors légitime de se questionner sur le
devenir d’une véritable « familiarisation »
(au sens de appropriation) du concept qualité à l’hôpital par les professionnels. La
qualité ne risque-t-elle pas dans ces conditions, à l’instar de bien d’autres outils de
gestion importés à l’hôpital, de péricliter ?
·
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la certification ISO 9000 », Sciences de la société, n° 46, février 1999, p. 84-101.
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une politique de santé publique », Politiques et management public, vol. 20, n° 2,2002,
p. 97-115.
[1]
Instaurée par les ordonnances dites « Juppé » du 24 avril 1996. À ce jour environ un tiers des établissements de
santé français (publics comme privés) ont été accrédités par l’ANAES.
[2]
Foucault,
L’ordre du discours, Leçon inaugurale au Collège de France, 2 décembre 1970, Gallimard, Paris, 1971.
[3]
Définie comme un processus « qui lie des énoncés et des enjeux
a priori incommensurables et sans communes
mesures » (Callon, 1986), la traduction désigne la lente construction de compromis autour d’un réseau d’acteurs qui
se trouvent, à l’issue de ce processus engagés dans une démarche de changement.
[4]
Cette enquête a été réalisée pour le compte de la Direction de l’hospitalisation et de l’organisation des soins
(DHOS) en collaboration avec une équipe de chercheurs en linguistiques;
cf. J.-P. Claveranne, D. Vinot, S. Fraisse,
M. Robelet
et alii, 2003.
[5]
http :// / www. anaes. fr
[6]
Dans le sens d’une définition préalable des actions à poursuivre qui rend en même temps possible la reconstitution
a posteriori de ces actions.