2003
Revue française de gestion
Audit
L’indépendance perçue de l’auditeur
Christian Prat
DIT HAURET
L’objectif de cet article est
de présenter les différents
facteurs susceptibles
d’améliorer l’indépendance
perçue des auditeurs,
acteurs essentiels de la
gouvernance des
entreprises, imposés par la
loi pour garantir la qualité
de l’information financière.
Cette question, qui
intéresse l’ensemble des
stakeholders est
particulièrement d’actualité
avec la disparition du
cabinet d’audit Arthur
Andersen, l’adoption aux
États-Unis de la loi
Sarbanes-Oxley qui
renforce les sanctions
contre les fraudes et la
volonté française
d’améliorer la sécurité de
l’information financière.
Les ennuis judiciaires du cabinet d’audit Arthur
Andersen, précipités par la faillite du courtier
américain en énergie Enron, ont marqué les
années 2001 et 2002 et amènent à s’interroger sur l’in-
dépendance de l’auditeur, perçue par les utilisateurs de
l’information comptable et financière. Garant de la qualité de l’information comptable et financière diffusée et
destinée aux parties prenantes, l’auditeur joue un rôle
central dans la gouvernance des entreprises.
La question de l’auditeur peut être étudiée de plusieurs
façons. De manière objective, l’indépendance de l’auditeur est définie légalement (règles d’incompatibilités
d’exercice) et réglementairement (définition de l’indépendance par le code de déontologie). Néanmoins, l’indépendance peut également s’analyser de manière plus
subjective : d’une part, en étudiant les facteurs explicatifs de l’indépendance perçue par les utilisateurs de l’information comptable et financière et d’autre part, en
identifiant les composantes psychologiques et organisationnelles d’un comportement réellement indépendant.
Cette analyse rejoint la doctrine de la Compagnie nationale des commissaires aux comptes qui demande aux
auditeurs d’être et de paraître indépendants. L’« être »
correspond au comportement effectif et à la capacité
réelle de l’auditeur à résister aux pressions des dirigeants pour exprimer son opinion en âme et
conscience. Quant au « paraître », il s’agit
de tous les moyens mis en œuvre pour renforcer l’indépendance des auditeurs et la
perception que peuvent en avoir l’ensemble
des parties prenantes de la gouvernance des
entreprises. Si un comportement réellement indépendant en mission permet de
renforcer la pérennité de la mission, un
niveau élevé d’indépendance perçue garantit la légitimité de la mission de l’auditeur
légal.
Or, une question lancinante taraude les utilisateurs de l’information comptable et
financière. Dans quelle mesure, l’auditeur
peut-il réellement exprimer son opinion de
certification des comptes alors que sa nomination, décidée par l’assemblée générale
ordinaire des actionnaires, dépend le plus
souvent des dirigeants qui l’ont sollicité ?
C’est la question de l’indépendance perçue
de l’auditeur qui est posée. Au moment de
l’expression d’une opinion négative sur les
comptes annuels, l’auditeur serait-il tenté
de « fermer les yeux » sur des manipulations comptables pour conserver son mandat et continuer à percevoir des honoraires
qui peuvent représenter pour l’audit des
sociétés cotées plusieurs dizaines de millions d’euros ?
Les utilisateurs de l’information comptable
et financière peuvent légitimement craindre
que l’auditeur privilégie au cours d’une
mission son intérêt personnel (et/ou celui
de son cabinet) à l’essence même de sa mission de contrôle. Les facteurs explicatifs de
l’indépendance perçue par les utilisateurs
de l’information comptable et financière
ont de ce fait une grande importance. En
tenir compte permet de renforcer la légitimité de l’auditeur en tant qu’acteur essentiel de la gouvernance des entreprises. L’objet de l’article est de présenter les résultats
des recherches académiques menées sur les
facteurs explicatifs de l’indépendance perçue par les utilisateurs de l’information
comptable et financière.
I. – LE CADRE D’ANALYSE
DE L’INDÉPENDANCE PERÇUE
La problématique de l’indépendance de
l’auditeur légal peut être appréhendée à partir de deux postulats antinomiques. Selon le
premier, on part du postulat que, sur le plan
théorique, l’auditeur est susceptible d’être
un agent opportuniste pouvant « sacrifier »
la qualité de son opinion d’audit au profit de
son intérêt personnel ou de celui du cabinet
dont il est associé pour conserver son mandat et le budget d’honoraires y afférent. Partant de ce postulat, il est essentiel de
connaître les facteurs perçus par les utilisateurs de l’information financière, susceptibles d’influencer favorablement ou de
manière défavorable le niveau d’indépendance. À l’opposé, on peut partir du postulat que l’auditeur est un professionnel responsable et dont le souci majeur est de
donner un sens éthique, politique et social à
sa mission en complément d’un niveau
d’expertise technique maximisé sous
contraintes. Comme le souligne Etzioni
(1988), l’auditeur doit faire un choix entre
le « Je » et le « Nous ». Le « Je » représente
l’intérêt personnel de l’auditeur et les considérations pragmatiques de ses gains économiques et financiers alors que le « Nous »
privilégie le sens de la responsabilité et de
l’éthique professionnelle au service de la
qualité de l’opinion d’audit, sachant qu’il
s’agit d’un idéal, que l’indépendance est
relative et que l’indépendance absolue
n’existe pas. Dans le deuxième choix, le
sens de la responsabilité constitue l’axe
structurant du comportement de l’auditeur,
être humain soumis à un ensemble d’émotions, de croyances et de préjugés.
Si l’on part du premier postulat, différents facteurs explicatifs de l’indépendance perçue par les utilisateurs de l’information comptable et financière
peuvent être regroupés dans le cadre
d’analyse présenté figure 1 :
Les facteurs sont relatifs à l’auditeur
(expérience, compétence, sensibilité
éthique), au cabinet d’audit (réalisation de
missions de conseil par des co-associés,
taille du cabinet, réputation du cabinet,
revue du dossier par un co-associé, rotation des associés sur le dossier, charte
éthique), aux relations auditeur - audité
(situation financière de l’audité, mode de
rémunération de l’auditeur, appels
d’offres, concurrence) et aux mécanismes
incitatifs externes (contrôle de qualité
externe, mise en place de comités d’audit,
sanctions judiciaires, sanctions professionnelles, flexibilité des règles comptables, durée du mandat).
Figure 1
CADRE D’ANALYSE DES FACTEURS EXPLICATIFS
II. – LES FACTEURS AFFÉRENTS
AU CABINET
1. La réalisation de missions de conseil
La réalisation de missions de conseil par le
cabinet d’audit pour le client audité peut
représenter une menace possible pour l’indépendance de l’auditeur. S’il réalise des
missions de conseil, un auditeur peut avoir
un certain niveau de dépendance économique vis-à-vis de son client. Une situation
d’intérêts réciproques entre les deux parties
qui correspondrait plus à une relation commerciale client - fournisseur qu’à une relation contrôleur - contrôlé peut se créer entre
les deux parties. Si les honoraires de conseil
sont importants en valeur absolue et en
poids relatif par rapport à ceux de la mission d’audit légal, la dépendance économique de l’auditeur peut créer un biais dans
son jugement et entraîner une perte d’impartialité et d’objectivité (Wines, 1994).
D’une part, le rôle de conseiller exercé par
l’auditeur ou son cabinet peut créer une
situation d’empathie entre lui-même et
l’audité et avoir pour conséquence des jugements biaisés de la part de l’auditeur face à
des situations délicates. D’autre part, la
forte rentabilité générée par les missions de
conseil peut inciter les auditeurs à prendre
des risques plus importants lors de leur mission d’audit, ce qui pourrait compromettre
leur objectivité.
La Commission européenne considère qu’il
existe un risque perçu par les tiers de perte
d’objectivité de l’auditeur lorsqu’il rend à
l’audité les services suivants : l’établissement des états financiers (ce qui est interdit
en France), l’évaluation des éléments d’actif ou de passif, l’intervention dans la résolution des litiges ou le recrutement de
membres de la haute direction. Des
enquêtes menées par les Nations unies ont
mis en évidence les importantes augmentations des revenus liés au conseil pour les
cabinets d’audit, ce qui a engendré une
inquiétude plus forte chez les utilisateurs de
l’information financière. Wines (1994) a
montré que les entreprises dont les comptes
annuels ont été certifiés sans réserves paient
des honoraires plus élevés que les entreprises dont les comptes ont été certifiés
avec réserves. Il en a conclu qu’il existe une
menace forte sur le niveau d’indépendance
de l’auditeur perçue par les utilisateurs de
l’information financière lorsque d’importantes missions de conseil sont réalisées
pour les entreprises auditées. Les utilisateurs de l’information financière et les
observateurs avertis et rationnels risquent
de conclure à un lien de cause à effet entre
un niveau élevé de rémunération de l’auditeur lié à la réalisation de missions de
conseil et la certification sans réserves des
comptes des entreprises concernées. Les
auditeurs seraient donc moins enclins à
faire des réserves si d’importants honoraires de conseil sont en jeu.
A contrario, la réalisation de missions de
conseil par le cabinet d’audit peut être
bénéfique pour l’audit dans la mesure où
elle permet d’améliorer la connaissance de
l’auditeur sur le client (Abdel-Khalik,1990)
et par conséquent, la qualité de l’audit.
L’interdiction de la réalisation de missions
de conseil peut se révéler préjudiciable à la
qualité des travaux de révision. Hillison et
Kennelley (1988) ont proposé une alternative à une interdiction totale de la réalisation de missions de conseil : leur réalisation
par une division différente de la structure
d’audit. Si tel est le cas, l’organisation de
procédures internes de séparation des
métiers de l’audit et du conseil à l’intérieur
du cabinet peut permettre de construire une
muraille de Chine infranchissable (Mikol et
Standish, 1998). Le risque de remise en
cause de l’opinion de l’auditeur pour des
raisons commerciales diminuerait lorsque
les équipes chargées de réaliser les missions
de conseil sont différentes et séparées des
équipes d’audit. Des retombées en termes
de meilleure connaissance de l’entreprise
existent lorsque les coûts totaux des missions d’audit et de conseil sont inférieurs
aux coûts de ces deux mêmes interventions
réalisées par des cabinets différents. Mais il
n’est pas évident que le client bénéficie
nécessairement de ces économies de coûts.
À la suite du vote de la loi Sarbanes-Oxley
aux États-Unis, les auditeurs légaux ont
maintenant l’interdiction de réaliser des
missions de conseil pour les entreprises
dont ils certifient les comptes. La même
mesure a également été adoptée en France.
2. La taille du cabinet
Mautz et Sharaf (1961) ont eu une vision
prémonitoire sur l’évolution de la population des cabinets d’audit : « le nombre
important de fusions au cours des années
1950 a réduit de manière significative le
nombre de cabinets de taille moyenne au
fur et à mesure de leur absorption par des
cabinets plus importants. On ne peut nier un
phénomène de concentration et si la tendance actuelle se poursuit, à l’exception de
quelques cas rares, les cabinets de taille
moyenne disparaîtront et la profession
comptable sera constituée d’un petit
nombre de grands cabinets et d’un très
grand nombre de très petits cabinets ».
Force est de constater que leur prémonition
s’est révélée exacte.
Or, les grands cabinets seraient perçus par
les utilisateurs de l’information financière
comme plus indépendants que les plus
petits car leurs condamnations en dommages et intérêts seraient plus lourdes en
cas d’erreur. Ils peuvent être également plus
facilement la cible de poursuites judiciaires
car leur niveau de couverture en termes
d’assurance responsabilité civile professionnelle est plus élevé.
De Angelo (1981) défend la thèse que les
grands cabinets d’audit seraient plus indépendants que les petits car ils risqueraient
de perdre leur réputation et d’importants
revenus potentiels en cas de comportement
de dépendance. La taille d’un cabinet d’audit peut s’apprécier par le nombre d’associés qui partagent le capital, le pouvoir et
les responsabilités. Un cabinet de grande
taille donnerait de meilleures garanties aux
tiers sur le partage des responsabilités entre
les associés. En effet, lorsque les associés
d’un cabinet se partagent de manière égale
les profits du cabinet, plus le nombre de
clients est élevé, et moins la richesse d’un
associé dépend du maintien d’un client particulier. La probabilité qu’un associé d’un
cabinet d’audit révèle une irrégularité
découverte serait plus grande pour les associés des grands cabinets car l’impact de la
révélation sur leur richesse personnelle est
réduite. Toutefois, la disparition du cabinet
Arthur Andersen semble infirmer l’hypothèse faite selon laquelle les grands cabinets
seraient plus indépendants que les petits.
3. La revue du dossier par un co-associé
Un cabinet d’audit peut diminuer le risque
d’échec d’une mission d’audit en mettant
en place ou en renforçant sa politique de
revue des dossiers par un associé autre que
celui chargé du dossier. La révision du dossier d’audit par un deuxième associé peut
réduire le risque de certification d’états
financiers frauduleux. Matsumura et Tucker
(1995) ont développé un modèle analytique
pour étudier l’incidence de la revue du dossier par un deuxième associé sur la décision
de l’associé signataire confronté à une
information imparfaite et à des pressions
économiques au moment de l’émission de
son opinion. Leurs travaux mettent en évidence que la mise en place de la révision du
dossier d’audit par un deuxième associé
pousse l’associé signataire non seulement à
se comporter avec une plus grande indépendance au moment de l’émission de son opinion mais également à faire des sondages
plus nombreux au moment de l’appréciation des forces et faiblesses du contrôle
interne et de la révision des comptes. Le
second associé utiliserait une stratégie de
résolution des problèmes rencontrés nettement plus efficace et perfectionnée que
celle du premier associé.
La revue du dossier par un co-associé permet de développer au sein du cabinet d’audit une logique de partage des compétences
et des contributions de tous les associés. Ce
système de contrôle mutuel est cohérent
avec la mise en commun des bénéfices du
cabinet et encourage une responsabilité partagée sur l’ensemble des dossiers d’audit.
La surveillance mutuelle améliore d’une
part, la qualité du service rendu au client et
d’autre part, le capital compétence de
chaque associé du cabinet.
4. La rotation des associés sur le dossier
La loi Sarbanes-Oxley votée en 2002
impose le changement du responsable du
contrôle des comptes d’une société tous les
cinq ans. Les avis sont partagés sur l’efficacité de cette mesure. Les partisans de cette
mesure considèrent qu’au bout de quelques
années, l’auditeur risque d’être moins
rigoureux dans l’application de sa méthodologie d’audit. En outre, la distance nécessaire à l’existence d’une relation optimale
entre un contrôleur et un contrôlé a tendance à s’estomper avec le temps.
Siegel (1999) s’oppose à la rotation des
associés sur un dossier comme solution à la
problématique de l’indépendance perçue de
l’auditeur. Il considère que la rotation est
coûteuse et que les nouveaux auditeurs ont
des difficultés pour bien comprendre l’activité économique et les opérations de l’entreprise qu’ils commencent à auditer. Les
erreurs commises le sont généralement la
première ou la deuxième année suivant la
nomination. La rotation des associés sur le
même dossier d’audit légal présente les
inconvénients d’engendrer un coût économique supplémentaire et de ne pas permettre au cabinet d’acquérir une réputation
suffisante qui lui permette de renforcer sa
compétence. Les aspects négatifs liés à la
rotation des auditeurs sur un même dossier
pourraient être plus importants que les
aspects positifs liés à la diminution d’une
relation de complicité trop forte entre l’auditeur et son client.
5. La mise en place d’une charte éthique
interne au cabinet
L’indépendance des auditeurs peut représenter « une valeur partagée » au sein du
cabinet qui ferait l’objet d’une norme de
comportement explicitée dans un code
d’éthique interne. Ce code reflèterait ce que
les membres de l’organisation considèrent
comme le climat éthique organisationnel,
auquel tous et chacun devraient tenter de
contribuer par leur comportement individuel. Il inclurait les valeurs et les principes
organisationnels devant guider le comportement éthique des membres de l’organisation. L’établissement de valeurs partagées
permet de créer une identité collective dans
l’organisation et un véritable sens de l’appartenance parmi ses membres. Bonczek
(1992) soutient l’idée que les codes
d’éthique reflétant le système de valeurs
définies par l’organisation sont un excellent
moyen pour promouvoir la prise de décision éthique et clarifier les préceptes sous-jacents susceptibles de guider une conduite.
L’utilisation fréquente d’un code d’éthique,
ou au moins la connaissance de son existence et de son contenu, permet à une organisation de diminuer les comportements
non éthiques et contraires à son système de
valeurs.
D’autres chercheurs sont plus sceptiques
sur leur efficacité. Holmquist (1993) se
pose la question de l’efficacité des codes
d’éthique et craint qu’ils ne soient des
guides que pour les personnes qui possèdent déjà un sens moral développé. Il considère que les codes ont une capacité limitée
à motiver un comportement éthique car s’ils
reprennent une gamme étendue de principes moraux auxquels l’organisation doit
adhérer, ils ne donnent aucune information
concernant l’application de ces principes.
Ils énumèrent les valeurs fondamentales de
l’organisation sans guider ses membres
dans leur prise de décision.
III. – LES FACTEURS AFFÉRENTS
À L’AUDITEUR
1. L’expérience
Abdolmohammadi et Wright (1987) ont
montré que lors d’une situation complexe à
résoudre pour un auditeur, le niveau d’expérience acquise a un effet significativement positif sur la qualité de la réponse
apportée à un problème posé. Plus le niveau
d’expérience de l’auditeur est élevé, plus il
est capable d’apprécier la complexité d’une
situation. Il a de ce fait plus de chance
d’être perçu comme plus indépendant
qu’un auditeur dont le niveau d’expérience
serait plus faible. Or l’expérience pourrait
en partie disparaître lors de la rotation des
associés responsables de la certification des
comptes.
2. La compétence
Les normes professionnelles recommandent habituellement à l’auditeur d’être à la
fois compétent et indépendant, c’est-à-dire
que l’auditeur doit être d’une part, capable,
doté de bonnes connaissances, suffisamment expérimenté pour réaliser de manière
satisfaisante l’ensemble des diligences
d’audit et d’autre part, être mentalement
capable d’analyser les comptes et d’en
rendre compte dans son rapport de façon
non biaisée et sans causer de préjudice aux
tiers. La compétence est le niveau d’expertise suffisant pour atteindre les objectifs
d’audit explicités. Cette expertise est un
continuum qui évolue, à travers un processus d’apprentissage, du point intitulé
« savoir que » vers un autre point « savoir
comment ».
La compétence et l’indépendance sont les
ingrédients d’un audit réussi. L’indépendance peut précéder la compétence définie
par le niveau de technicité, de connaissance
et d’expérience de l’auditeur. Mais, un
auditeur peut difficilement être indépendant
s’il n’est pas compétent. La compétence de
l’auditeur est une condition nécessaire à
son indépendance. La décision de l’auditeur
d’être dépendant ou indépendant ne peut
être prise que si sa compétence lui permet
d’accomplir de manière totalement satisfaisante l’ensemble de ses travaux d’audit. La
maîtrise technique est nécessaire pour pouvoir exprimer un jugement sur les comptes
et résister à des pressions non fondées.
3. La sensibilité éthique
Lors de l’émission d’une opinion de certification, l’auditeur peut être confronté à un
véritable dilemme éthique en cas de désaccord avec les dirigeants de l’entreprise : soit
renoncer à l’expression de son avis en
adoptant un comportement opportuniste
pour conserver son mandat, soit exprimer
son avis au service de la communauté financière ce qui peut entraîner la perte du mandat et le budget d’honoraires y afférent. On
peut faire l’hypothèse que plus la sensibilité
éthique de l’auditeur est perçue comme
forte, plus les utilisateurs de l’information
comptable et financière le perçoivent
comme un acteur indépendant et capable de
résister aux pressions dans le cadre de sa
mission d’opinion sur les comptes annuels.
Rest (1986) définit la sensibilité éthique
comme la capacité d’un individu à interpréter une situation donnée et à se rendre
compte qu’un problème moral existe. Il
souligne qu’un individu doit franchir quatre
étapes psychologiques pour se comporter
de manière éthique. Tout d’abord, il doit
interpréter une situation donnée comme un
problème éthique. Cette étape inclut le fait
d’identifier les options possibles et leurs
conséquences. En second, l’individu doit
décider quelle option est correcte du point
de vue moral. Ensuite, il doit avoir la
volonté de se comporter de manière
éthique, même si son propre intérêt lui dicte
une attitude contraire. Enfin, l’individu doit
avoir une force de caractère suffisante pour
se comporter de manière conforme à son
intention éthique.
IV. – LES FACTEURS AFFÉRENTS
AUX RELATIONS
AUDITEUR - AUDITÉ
1. La situation financière du client
La mauvaise situation financière d’un client
audité peut être un risque d’audit. Les
auditeurs en relation avec des clients qui
sont en mauvaise situation financière sont
sujets à un risque de mise en cause de leur
responsabilité civile et pénale beaucoup
plus élevé que dans le cas où leurs clients
seraient en bonne santé financière (Palmrose, 1987). Les utilisateurs de l’information financière perçoivent que les dirigeants
ont beaucoup plus de chance d’obtenir
satisfaction en cas de conflit avec l’auditeur
si l’entreprise est en bonne santé financière.
Les auditeurs sont plus vigilants lorsqu’ils
sont en relation avec des clients qui sont en
mauvaise situation financière (Knapp,
1985). Un cabinet d’audit qui réalise qu’il y
a peu de risques de mise en cause de sa responsabilité, en raison de l’excellente situation financière de son client, risque d’être
moins motivé pour résister aux pressions
des dirigeants de la société auditée. Le
risque perçu par les cabinets de mise en
cause de leur responsabilité est inversement
proportionnel à la santé financière du client.
Les sociétés en mauvaise santé financière
sont tentées de manipuler les comptes et
produisent des états financiers qui ont beaucoup plus d’erreurs que les sociétés qui sont
en bonne santé financière (Kreutzfeldt et
Wallace, 1986).
2. La concurrence entre cabinets
La concurrence entre les cabinets d’audit
peut avoir un effet négatif sur la qualité des
missions d’audit réalisées. Les utilisateurs
de l’information comptable financière (banquiers et actionnaires) perçoivent un niveau
de dépendance des auditeurs plus fort si le
marché de l’audit est fortement compétitif
(Shockley, 1982). La pression de la concurrence peut inciter les auditeurs à compromettre leur indépendance car leurs cabinets
développent un système tacite de récompenses qui valorise les aspects commerciaux de la profession au détriment de ses
composantes essentielles. L’auditeur,
exposé à de fortes pressions des dirigeants,
est incité soit à réduire l’étendue de ses
interventions, soit à produire l’opinion
favorable à l’entreprise que l’on attend de
lui. Une concurrence intensive entre les
auditeurs peut les conduire à accepter des
méthodes comptables non autorisées et
ainsi diminuer la qualité de leur opinion
(Kunitake et White, 1986). Wotruba (1990)
souligne que l’augmentation de la concurrence implique un comportement moins
éthique. Une étude menée par ce chercheur
en laboratoire pour étudier l’intensité de la
concurrence mit en évidence que lorsque
des étudiants en compabilité de troisième
cycle apprirent qu’ils étaient en concurrence et que leurs récompenses monétaires
en dépendaient, le niveau éthique de leurs
décisions diminua.
3. Les appels d’offres
L’apparition des appels d’offres pour l’obtention des mandats d’audit est révélatrice
d’une logique transactionnelle plus forte
dans la relation auditeur - audité. C’est dans
ce contexte que le code de déontologie professionnelle règlemente en France les
appels d’offres. Le code stipule qu’un commissaire aux comptes ne saurait répondre
favorablement à un appel d’offres qui imposerait la nécessité de déposer une proposition d’honoraires s’inscrivant dans une
enveloppe financière manifestement insuffisante pour réaliser sa mission. Il appartient
à l’auditeur d’appréhender les différentes
composantes entrant dans la détermination
des coûts liés aux diligences à réaliser. Le
montant des honoraires doit être cohérent
avec les grandes masses du bilan et du
compte de résultat et ne doit pas traduire
une intention manifeste de concurrence
déloyale ou une politique de « prix
d’appel » en vue d’obtenir, de manière
directe ou indirecte, d’autres missions.
V. – LES MÉCANISMES INCITATIFS
EXTERNES
1. La durée du mandat
Park (1990) a étudié les effets de la concurrence sur la capacité des dirigeants à
influencer les auditeurs compte tenu du
pouvoir qu’ils détiennent de renouveler ou
de ne pas renouveler leur mandat. L’étude
menée révèle que les dirigeants qui ont reçu
des observations sur les comptes annuels
dont ils avaient la responsabilité ont tendance à changer d’auditeurs plus fréquemment que ceux qui ont des comptes annuels
certifiés sans aucune observation. En
France, la durée du mandat est de six ans
alors qu’il est renouvelable tous les ans aux
États-Unis. Pigé (1998) souligne que « le
montant de la rente perçue par les commissaires aux comptes dans le cadre actuel
d’un mandat de six ans est beaucoup plus
important que dans le cadre d’un renouvellement annuel. Si l’auditeur vient juste de
commencer son mandat, la crédibilité d’une
menace de non renouvellement est faible.
Par contre, elle est maximale si l’auditeur
est en fin de mandat et qu’il attend d’être
renouvelé. »
Selon Deis et Giroux (1992), au fur et à
mesure de l’augmentation de la durée du
mandat de l’auditeur, la qualité de son opinion et le niveau d’indépendance perçue
baissent. Ils défendent l’idée qu’en cas de
durée longue de mandat, « une lente, graduelle et presque irréversible érosion du
désintéressement honnête de l’auditeur »
s’oppose à son indépendance. Une durée
longue du mandat serait un « chèque en
blanc » qui favoriserait la perte d’indépendance. Au fur et à mesure de l’allongement
de la durée de la relation entre un auditeur
et son client, le premier nommé deviendrait
de plus en plus complaisant et mettrait en
œuvre des techniques de révision de moins
en moins innovantes.
2. La mise en place de comités d’audit
Une des réponses apportées au problème
des pressions subies par l’auditeur de la part
des dirigeants d’une entreprise est la mise
en place d’un comité d’audit dont le rôle est
notamment de servir d’arbitre entre les dirigeants et les auditeurs. L’instauration de
comités d’audit, en créant une interposition
entre le contrôleur et le contrôlé, allège la
pression que l’entreprise peut faire peser
sur l’auditeur et met ce dernier en meilleure
position pour soutenir le conflit (Ledouble,
1996). Néanmoins, force est de constater
que la capacité et la motivation des comités
d’audit à servir d’intermédiaires actifs et
objectifs lors de conflits d’audit se sont parfois révélées insuffisantes. Les critiques
relatives à l’inefficacité des comités d’audit
portent sur la nomination de membres qui
sont les dirigeants d’autres sociétés et qui
n’ont pas intérêt à s’opposer à ceux de la
société contrôlée en cas de conflit.
3. La flexibilité des règles et méthodes
comptables
La flexibilité des règles et méthodes comptables est considérée comme un des facteurs
susceptibles d’avoir une influence négative
importante sur le niveau d’indépendance
perçue de l’auditeur. Lorsqu’un grand éventail de règles comptables existe, il est beaucoup plus difficile pour l’auditeur de s’opposer aux choix effectués. Les entreprises
peuvent avoir la tentation de choisir les cabinets d’audit qui acceptent les options comptables les plus favorables. La réduction du
choix possible d’options comptables augmente la probabilité que l’auditeur détecte
les entraves aux règles, diminue les pressions subies et augmente son niveau d’indépendance. La possibilité offerte à un client
d’obtenir divers avis de la part de différents
auditeurs en raison de la flexibilité des
règles comptables affaiblit la position de
l’auditeur. La flexibilité des règles comptables augmente la probabilité qu’un auditeur non accomodant soit remplacé. Elle
rend également plus facile la justification
pour l’auditeur d’une interprétation de
règles favorables à l’audité car elle permet
de diminuer le risque que l’auditeur ait à
s’expliquer sur l’interprétation des dites
règles. Quand une large gamme d’options
comptables est à la disposition des préparateurs des états financiers, il est beaucoup
plus difficile de détecter les interprétations
abusives. Hartley et Ross (1972) ont mené
une recherche où ils ont demandé à des analystes financiers de classer cinq facteurs qui
affectent négativement l’indépendance de
l’auditeur. Parmi les cinq facteurs, celui de
« la flexibilité des règles comptables » a été
classé comme celui ayant le plus fort impact
négatif sur le niveau d’indépendance.
4. Les sanctions judiciaires
La mise en cause de la responsabilité des
auditeurs et éventuellement les sanctions
judiciaires prononcées contre les auditeurs
permettent de renforcer le niveau d’indépendance perçue par les utilisateurs de l’information comptable et financière. Les
sanctions judiciaires sont une réponse au
danger créé par une organisation qui chercherait à être auditée pour la forme sans que
l’audit réalisé ait une véritable substance.
L’audit ne doit pas devenir une forme de
rituel inutile, qui privilégierait la forme par
rapport au fond et qui serait guidé par une
mentalité docile des auditeurs. En France,
les auditeurs légaux sont soumis à une triple
responsabilité (civile, pénale et disciplinaire) qui est un contrepoids partiel à une
tentation de comportement opportuniste.
L’information comptable, utilisée par l’ensemble des parties prenantes à la vie de
l’entreprise, permet de rendre compte des
conséquences monétaires immédiates ou
différées des décisions stratégiques et de
gestion prises par les dirigeants des organisations. La fiabilité de cette information
repose sur la bonne foi de ses préparateurs
et sur la qualité du contrôle a posteriori des
auditeurs. La mission de ces derniers permet de donner de la valeur aux états financiers en renforçant la confiance des tiers.
L’indépendance est une condition nécessaire à la confiance accordée. Une
réflexion permanente mérite d’être menée
sur les facteurs favorisant l’indépendance
perçue afin de renforcer la mission des
auditeurs qui est le véritable « tiersarbitral » de la gouvernance des entreprises.
L’analyse des recherches menées sur la
perception de l’indépendance par les utilisateurs des comptes met clairement en évidence des facteurs permettant d’améliorer
le niveau d’indépendance (revue du dossier par un co-associé, rotation des associés, mise en place d’une charte éthique au
sein du cabinet, niveau d’expérience de
l’auditeur, compétence de ce dernier,
niveau de sensibilité éthique, sanctions
judiciaires) et d’autres le diminuant (mauvaise situation financière du client,
concurrence trop forte entre les cabinets,
flexibilité des règles et méthodes comptables). Enfin, les avis sont partagés sur
différents facteurs tels que la réalisation de
mission de conseil par le cabinet, sa taille,
la durée du mandat et la mise en place de
comités d’audit.
Si l’analyse des facteurs perçus est utile
pour augmenter le niveau de légitimité des
auditeurs légaux au sein de la communauté
financière, elle n’est pas suffisante pour
assurer la pérennité de la profession d’auditeurs légaux, le démantèlement du cabinet
Arthur Andersen, justifié ou pas, étant un
véritable signal d’alerte pour l’ensemble
des cabinets. La « substance » (le contenu)
de la mission doit primer sur sa forme
(règles imposées et méthodologie). Paraître
indépendant rassure les tiers mais ne suffit
pas. A contrario, demander une indépendance absolue aux auditeurs n’est pas raisonnable. En effet, l’indépendance est un
état relatif puisque dès que l’on est en relation avec autrui on en dépend. Par conséquent, et pour conclure, l’analyse des composantes psychologiques (liées à l’individu)
et organisationnelles (liées à la structure du
cabinet et aux relations entre individus) susceptibles de renforcer le niveau d’indépendance est une voie de recherche féconde
pour la communauté académique, les institutions et les professionnels comptables.
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