2003
Revue française de gestion
Audit
Crise de confiance et normalisation
Entretien avec René Ricol
[2]
Alain Burlaud
Philippe Zarlowski
[1]
Monsieur le Président, pourriez-vous vous
présenter en quelques mots ?
Je suis élu dans les instances de la profession comptable depuis 1982 : la Compagnie
régionale puis nationale des commissaires
aux comptes, le Conseil supérieur de
l’ordre des experts-comptables et, au plan
international, l’International Federation of
Accountants (IFAC). J’ai présidé successivement toutes ces organisations, ce qui
représente environ 12 ans de présidence.
Pouvez-vous brièvement décrire l’IFAC ?
L’IFAC regroupe 155 organisations professionnelles de par le monde et peut
donc légitimement prétendre être l’organisation mondiale de la profession comptable. L’IFAC a trois grands champs d’intervention :
- La normalisation, qui est la mission traditionnelle, dans les quatre domaines suivants : audit, comptabilité publique, formation et éthique ;
- La représentation de la profession au
plan mondial ;
- Coordonner et faciliter toutes les actions
de la profession dans le sens de l’intérêt
général. Cela conduit l’IFAC à intervenir
sur des questions comme le développement durable, la transparence et la
confiance, les systèmes d’aide à la gestion,
etc.
Le conseil a défini une stratégie pour chacune de ces missions.
Comment devient-on président de l’IFAC ?
Il y a une grande différence entre une carrière nationale en France et une carrière
internationale. Pour devenir président de
l’Ordre ou de la Compagnie, il faut être élu
sur un programme ou un projet. Pour devenir président d’une organisation comme
l’IFAC, il faut prouver par sa présence et
son action au sein de l’IFAC, par sa capacité à y faire aboutir les projets que l’on est
capable de diriger cette organisation. Il faut
y passer beaucoup de temps, se faire
connaître et apprécier. Le rôle de l’immersion dans l’environnement est donc très
fort.
Trois questions :
- Doit-on confier aux professionnels seuls
le soin de définir des procédures d’audit
censées assurer la défense de l’intérêt du
public ?
- Quel est le rôle des représentants de l’intérêt général ?
- Comment, à supposer que cela soit souhaitable, passer de l’autorégulation à une
régulation externe à la profession ?
La profession a déjà un système de régulation avec des standards de travail, un
contrôle de la qualité, des sanctions. C’est
une des rares professions à disposer de cela.
Les systèmes d’autorégulation ont déjà largement disparu. Il y va de l’intérêt général
et de la crédibilité des professionnels. Mais
on ne peut admettre un système de pure
régulation externe car les professionnels
eux-mêmes sont les mieux placés pour produire les normes dans la mesure où ils ont
l’expertise technique.
Dans le cas de l’IFAC, l’intérêt général est
représenté de plusieurs façons. Il y a un
Public Interest Oversight Board (PIOB) doté
de très larges pouvoirs au sein de l’IFAC et
des représentants des régulateurs nationaux
qui doivent également défendre l’intérêt
général. Enfin, pour tout projet de norme, il y
a un appel public à commentaires. Le travail
de normalisation de l’IFAC est donc constamment placé sous le regard du public et accompagné par des représentants du public.
On observe une très forte accélération du
rythme de travail du normalisateur. Est-ce
sous une contrainte extérieure ?
La profession est demandeur d’une
meilleure normalisation. Par ailleurs, l’introduction d’une régulation « partagée »,
c’est-à-dire assurée par la profession et des
représentants de la société, va réduire l’efficacité du processus de production des
normes. Mais c’est le prix à payer pour
leur donner une crédibilité accrue. Le
risque est celui d’une déconnexion des
normalisateurs, d’une autonomisation de
leur pensée et d’une complexité excessive
nécessitant un travail d’interprétation. Une
réunion des représentants des investisseurs, des régulateurs et des membres de la
profession est prévue en janvier ou février
2004 afin d’examiner les moyens permettant à l’IFAC de produire des standards
plus simples.
La complexité des normes est un phénomène qui touche beaucoup d’autres
domaines. Les utilisateurs finissent par ne
plus jamais se référer aux documents officiels, souvent inintelligibles, mais utilisent
des informations en quelque sorte de
seconde main. Le cas de la fiscalité en France est symptomatique : personne
n’achète le CGI mais tout le monde utilise
le Mémento Lefèbvre.
C’est effectivement un vrai problème car
les standards devraient être un service
d’intérêt général au service de l’intérêt
général.
La production des normes de comptabilité
financière fait appel à des professionnels à
temps plein. Est-ce aussi le cas pour les
normes d’audit ?
Pour garantir l’opérationnalité des normes, il
ne faut pas de normalisateurs à temps plein.
D’un autre côté, l’indépendance des normalisateurs suppose qu’ils n’aient pas d’autres
contraintes professionnelles. Dans les deux
cas, il y a un motif d’insatisfaction, ce qui
pose le problème du compromis à trouver. Le
pire dysfonctionnement est le déficit de dialogue avec le monde extérieur. L’IASB n’a
pas su trouver le juste équilibre. Il faut également donner de la souplesse aux normalisateurs, leur donner le droit de revenir sur une
opinion lorsqu’il y a des difficultés de mise
en œuvre. Bref, la normalisation exige technicité, sens politique et indépendance.
Les normes d’audit ne servent-elles pas à
protéger davantage les professionnels que
le public ?
Dans le domaine financier, les acteurs et
notamment les auditeurs supportent des
risques énormes, y compris un risque pénal.
On en est à un stade où plus personne de
raisonnable ne voudra faire ce métier ! Les
risques sont trop grands : réputation, honneur et risque financier. Le public attend de
l’auditeur une obligation de résultat. Il y a
une grande propension à mettre en cause la
responsabilité du professionnel. Mais
mettre en cause n’est pas condamner. Pourtant, la seule mise en cause est déjà une
sanction d’une extrême sévérité. Les
normes d’audit sont dans l’incapacité de
protéger le professionnel à ce stade. Elles
ne servent qu’à l’étape du jugement qui
intervient alors que le professionnel a déjà
perdu la confiance de ses clients même s’il
est innocenté.
Les professionnels ne sont pas les défenseurs de l’intérêt général. C’est le rôle des
pouvoirs publics. Les auditeurs ont plutôt
une mission qui contribue à la défense de
l’intérêt général. Cette mission doit bien sûr
être remplie avec compétence, intégrité et
honnêteté.
- La compétence sert à créer, interpréter et
mettre en œuvre la norme.
- L’honnêteté contribue à diffuser une
information pertinente.
- L’intégrité donne vie au respect d’un code
d’éthique et des mécanismes de contrôle
interne.
Personne ne se pose la question de la responsabilité de l’investisseur, la question de
savoir s’il prend la bonne décision. Certains
acteurs sont d’une irresponsabilité totale.
Les auditeurs sont responsables. Il est légitime qu’ils disposent de normes claires,
transparentes, négociées avec le régulateur
afin que l’on puisse dire exactement de quoi
ils sont responsables. S’il y a des failles, les
auditeurs ne doivent pas être les « boucs
émissaires ». Ils ne peuvent pas tout garantir.
Est-ce à dire qu’il y a une crise du droit ?
Oui, crise de la normalisation, du capitalisme, de la comptabilité. Il faut réfléchir
à la définition de nos missions et à l’évolution du métier. Le conseil en matière de
gestion prend de l’importance même s’il
reste encore marginal dans le chiffre
d’affaires des cabinets. Il ne peut évidemment interférer avec des missions
d’audit.
Le rôle des grands cabinets internationaux
en matière de normalisation n’a-t-il pas
pour objectif d’imposer à l’extérieur les
règles internes de ces cabinets ?
Non, en tout cas pas comme cela. Le normalisateur a besoin d’eux, besoin de cabinets de notoriété nationaux ou régionaux. Il
faut apprendre à travailler en réseau.
L’IFAC innove en ayant deux groupes permanents : un pour les PME et un pour les
pays en voie de développement de manière
à s’assurer que les standards sont aussi utilisables par eux.
La crise actuelle pose aussi le problème de
l’indépendance. La France a une approche
juridique de la question qui ignore par
exemple le poids des relations d’amitié.
Les règles d’incompatibilité sont effectivement bien acceptées en France. Mais ce
n’est pas le cas partout. L’IFAC prend acte
qu’il faut bien évidemment respecter les
règles d’incompatibilité locales. Elle les
complète par un code d’éthique. Enfin, il
faut apprendre à identifier toutes les
menaces qui peuvent peser sur l’indépendance et trouver une réponse à chaque
situation.
Les membres de l’IFAC se conforment-ils
aux normes ?
Une étude faite par des étudiants montre que
dans 70 % des pays du monde, il est fait
référence aux standards de l’IFAC. C’est
beaucoup mais ce n’est pas encore suffisant.
Il est plus que souhaitable que les standards
reçoivent une validation par les pouvoirs
publics. Il faut en effet à la fois défendre
l’intérêt général et fixer le cadre de la responsabilité des professionnels.
L’approche consistant à avoir des règles sans
principes directeurs est déplorable car les
règles finissent par se contredire ou manquer
de cohérence. Mais d’un autre côté, il faut
des règles précises pour éviter les dérapages.
Les principes sont un noyau dur, identique
pour tous, alors que les règles peuvent prévoir des adaptations locales ou fonction de la
taille ou du secteur d’activité de l’entreprise
mais dans le respect des principes généraux.
Les contrôles de sécurité sont essentiels.
Parler de contrôle externe sans contrôle
interne est un non-sens. Parler du contrôle
externe des cabinets sans se pencher sur la
question de leur contrôle interne est un
scandale. Un des rôles de l’IFAC est de normaliser ces différentes questions. Bien sûr,
le système devient complexe car, à la limite,
il faudrait codifier l’incodifiable…
Vouloir faire des auditeurs les seuls garants
de l’intégrité du monde financier est une
hérésie. Considérer que l’intérêt général
permet de faire des choses contraires à la
morale en est une autre.
[1]
Entretien mené par A. Burlaud et Ph. Zarlowski le 18 septembre 2003 pour la RFG.
[2]
Président de l’IFAC, International Federation of Accountants.