2003
Revue française de gestion
Organisation
Relations investisseurs et contrôle des marchés financiers
Nicolas Mottis
Philippe Zarlowski
En caractérisant le
développement, les
missions et les pratiques
des services relations
investisseurs, qui gèrent
la communication
financière des grandes
entreprises cotées, cet
article étudie la question
du contrôle exercé par les
marchés financiers sur les
entreprises. Plutôt qu’un
simple renforcement du
contrôle externe, l’analyse
fait émerger l’existence de
mécanismes d’influence
réciproque entre acteurs
financiers internes et
externes à l’entreprise
autour de différents
enjeux économiques
ou professionnels.
Il est difficile de traiter du renforcement du
contrôle externe sur le management sans aborder
une question ayant profondément bouleversé le
paysage stratégique de nombreuses entreprises au
cours de ces dernières années : la montée en puissance
des fonds d’investissement dans leur capital
[1] (Davis et
Thompson, 1994). Les causes de ce phénomène sont
connues : privatisations massives dans la plupart des
pays occidentaux, dérégulation et globalisation des
marchés financiers, évolution démographique conduisant à la constitution d’une épargne
retraite privée, détention de l’épargne
investie en actions par l’intermédiaire
d’organismes de placement collectif…
L’intensification de la concurrence sur les
marchés réels et les mouvements de
fusions et acquisitions ont également
contribué à développer l’importance des
relations avec les marchés financiers pour
les entreprises cotées. Le renforcement du
pouvoir de contrôle exercé par les analystes financiers et gérants de portefeuille
aboutirait dans de nombreux pays, à la
suite des évolutions observées aux États-Unis, à l’instauration d’un capitalisme
d’investisseurs (Useem, 1996).
Des travaux antérieurs ont conduit à étudier certaines des réponses organisationnelles déployées par les entreprises pour
répondre à ce renforcement du poids des
marchés financiers (voir par exemple, pour
des travaux portant sur des entreprises
françaises, Mottis et Ponssard, 2002 ;
Gehrke et Zarlowski, 2003). L’analyse de
l’évolution des systèmes de rémunération
ou de la diffusion d’outils de gestion faisant référence à une notion de création de
valeur conduisent à nuancer l’impact des
fonds d’investissement sur le management
opérationnel des firmes. Il n’en demeure
pas moins que la part croissante du capital
des grandes firmes françaises détenue par
des fonds d’investissement étrangers (principalement les grands fonds de pension et
fonds d’investissement américains et britanniques) a bouleversé l’organisation traditionnelle du capitalisme hexagonal
(Morin, 1998 ; Plihon et Ponssard, 2002)
avec, pour conséquences directes, la plus
grande attention apportée aux intérêts de ce
type d’actionnaires, l’accroissement et
l’accélération des flux d’informations entre
le marché et les firmes, l’émergence de
nouveaux critères dans l’évaluation de
leurs performances. Dès lors, qu’en est-il
réellement du « contrôle actionnarial » qui
serait exercé par ces acteurs de plus en plus
puissants du monde économique ? Comment les entreprises françaises se sont-elles
organisées pour gérer leurs relations avec
ces investisseurs externes qui, collectivement, constituent une catégorie d’actionnaires minoritaires forts (Plihon et al.,
2001) ?
Depuis le milieu des années 1980, les services relations investisseurs (RI) sont devenus aux États-Unis une interface-clé entre
l’entreprise et les marchés financiers (Rao
et Shivakumar, 1999 ; Kwok et Dobbin,
2001) et les entreprises françaises ont à leur
tour au cours des dernières années adopté
ce type de service.
En caractérisant le développement, les missions et les pratiques des services RI dans
les grandes entreprises françaises cotées,
cet article a pour objectif d’éclairer la question du contrôle exercé par les marchés
financiers sur les entreprises. Pour ce faire,
l’article s’appuie sur les résultats d’une
enquête effectuée auprès de responsables
RI d’un échantillon d’entreprises (la méthodologie de cette enquête est présentée en
encadré).
Dans la suite de cet article, la montée en
puissance des RI est caractérisée dans une
première section, la deuxième section
met en évidence les dimensions multiples
de la communication investisseurs gérée
par les RI, la question du contrôle exercé
par les marchés est abordée dans la troisième section.
MÉTHODOLOGIE DE L’ENQUÊTE MENÉE
L’article s’appuie sur les résultats d’une enquête par questionnaire réalisée entre le
printemps et l’été 2002 en collaboration avec le CLIFF
[2] (Club de liaison des informateurs financiers en France), association regroupant à titre personnel des responsables RI
de grandes entreprises françaises soit, au moment de l’enquête 90 entreprises différentes représentant au total près de 80% de la capitalisation de l’indice SBF 120, donc
l’essentiel du marché parisien. 25 réponses exploitables ont été collectées, correspondant à un taux de retour de 28 %. La structure de l’échantillon des répondants est représentative de la composition du SBF 120, aussi bien en termes de tailles d’entreprise que
d’activités.
Après plusieurs entretiens approfondis avec des analystes financiers, responsables RI et
dirigeants d’entreprises en Europe et en Amérique du Nord, un questionnaire a été élaboré, prétesté auprès de quatre responsables RI et validé avec nos interlocuteurs du
CLIFF. Sa version finale comprend 130 items regroupés en cinq catégories :
- les rôles, missions internes et externes et caractéristiques des services RI ;
- les pratiques en termes de communication financière ;
- les autres dimensions de la communication externe ;
- l’expertise et la qualification perçue des interlocuteurs externes (analystes sell-side et
buy-side, gérants de portefeuille, agences de rating, auditeurs, régulateurs, journalistes)
et internes (dirigeants, responsables fonctionnels et opérationnels) des responsables RI ;
- des questions sur les caractéristiques de l’entreprise du répondant (chiffre d’affaires
de l’entreprise, capitalisation, degré d’internationalisation, secteur d’activité, etc.).
Un séminaire de restitution des premiers résultats, regroupant une quinzaine de
répondants et organisé en juillet 2002, a permis d’enrichir et de compléter les données d’enquête.
I. – LA MONTÉE EN PUISSANCE
D’UNE INTERFACE-CLÉ
1. Les interlocuteurs externes des RI
Les fonctions prises en charge par les services RI les conduisent à interagir avec de
nombreux intervenants des marchés financiers. Les services RI gèrent, par définition,
les relations avec les investisseurs institutionnels, mais aussi avec les actionnaires
individuels (pour 88 % des répondants), les
autorités de surveillance des marchés
(76 %), les analystes financiers, notamment
à travers l’organisation des road shows
(96 %) et, dans une moindre mesure, avec
les agences de notation financière (55 %).
Les services RI sont également fréquemment responsables des supports de communication financière que sont les rapports
annuels et le site internet d’informations
financières (82 % et 84 % des répondants,
respectivement).
Cependant, la fréquence de ces interactions
avec les parties prenantes aux marchés
financiers est très variable. Les principaux
interlocuteurs externes des RI sont, de loin,
les analystes financiers sell side : 64 % des
répondants déclarent interagir au moins une
fois par semaine avec ces analystes. Les
autres interlocuteurs privilégiés sont ensuite
les analystes financiers buy side et les
gérants de portefeuille (pour lesquels les
valeurs modales correspondent à des fréquences d’interactions mensuelle et trimestrielle, respectivement). Ces différences
dans les fréquences d’interaction peuvent
être rapportées aux objectifs de ces intermédiaires et à leur rôle dans la formation
des prix. Les analystes financiers sell side,
rattachés à des banques d’affaires ou à des
sociétés de courtage, publient leurs analyses, alors que les analystes buy side,
directement rattachés à des investisseurs
institutionnels – fonds de pension ou fonds
d’investissement–, ne le font pas. Le
consensus de marché sur les résultats de
l’entreprise pour l’exercice en cours ou
l’exercice suivant se forme à partir des analyses publiées par les analystes sell side, ce
qui peut expliquer que les responsables RI
soient très attentifs à leurs demandes. Les
publications des analystes sell side alimentent aussi le flux d’information sur la base
duquel les vendeurs d’action développent
leur argumentation pour inciter leurs clients
(institutionnels ou actionnaires individuels)
à modifier leurs positions d’investissement,
dans l’objectif d’augmenter les commissions de transaction encaissées par la
société de courtage. Ce faisant, les analystes sell side contribuent à animer le marché pour les actions d’une entreprise, ce qui
rejoint l’intérêt de cette dernière dans la
mesure où la liquidité du marché est, à côté
de la valeur intrinsèque, une composante
fondamentale dans la formation des prix.
Dans la mesure où les analystes buy side
travaillent pour des gérants de portefeuille
dont l’horizon d’investissement est plus
lointain, leur attention se concentre sur l’information susceptible de révéler les « fondamentaux » de l’entreprise à moyen et
long terme, sa valeur intrinsèque : objectifs
et positionnement stratégiques, pouvoir de
marché, compétences détenues, par
exemple. Ces « fondamentaux » sont par
construction relativement invariants à court
terme, ce qui peut expliquer pourquoi analystes buy side et investisseurs institutionnels entretiennent des interactions suivies
mais moins fréquentes avec les responsables RI que les analystes sell side.
La fréquence des interactions entre analystes et services RI permet l’instauration
de relations de confiance mutuelle dont le
rôle est crucial pour les uns comme pour les
autres. La qualité et la fréquence des
échanges entre les gérants de portefeuille
ou les analystes buy side et l’entreprise permet de crédibiliser le message des dirigeants et de fidéliser les investisseurs dont
l’horizon de gestion est long, tels que les
fonds de pension. Entre analystes sell side
et RI, l’importance de la confiance mutuelle
peut être saisie sur la question de la formation du consensus de marché. En effet, la
publication d’un profit warning par une
entreprise est parfois sanctionnée fortement
par les marchés financiers car elle peut être
interprétée comme une volonté de manipulation de la part de l’entreprise émettrice,
ou encore comme une défaillance dans son
système d’information de gestion. Les responsables RI cherchent donc à faire en sorte
que le consensus de marché se rapproche
des résultats qui seront effectivement
publiés le moment venu par l’entreprise.
Ceci rejoint d’ailleurs une des préoccupations des analystes sell side, puisque la fiabilité de leurs estimations constitue un des
critères utilisés pour évaluer leur propre
performance. Comme nous l’ont indiqué
plusieurs de nos interlocuteurs, responsables RI ou analystes sell side, lorsqu’une
relation de confiance a pu s’établir entre les
uns et les autres, les prévisions des analystes sont généralement pilotées par les
responsables RI. Il n’est pas rare alors, par
exemple, que les analystes financiers
envoient aux responsables le business plan
qu’ils ont réalisé sur tableur, à charge pour
leurs interlocuteurs RI de donner des indications sur le degré de convergence entre
ces estimations et celles disponibles en
interne. De telles pratiques, qui pourtant
semblent courantes, contreviennent à la
lettre des règlements de fair disclosure,
c’est-à-dire l’égalité des intervenants dans
l’accès à l’information communiquée par
l’entreprise, et supposent donc un très haut
niveau de confiance de part et d’autre. Par
ailleurs, un « pilotage » réussi du consensus
de marché pourra être interprété comme un
signe de transparence de la part des entreprises qui s’y prêtent, les résultats finalement publiés s’écartant peu des estimations
des principaux analystes.
Des questions sur l’expertise des interlocuteurs externes viennent corroborer ces
interprétations. En effet, pour 71% des
répondants, l’expertise dans les métiers de
l’entreprise des cinq plus importants analystes financiers sell side est jugée bonne ou
très bonne, le chiffre étant identique pour
les cinq plus importants analystes financiers
buy side. La question a été centrée sur l’expertise perçue des cinq analystes les plus
importants, étant donné le poids déterminant généralement reconnu à un petit
nombre de ces analystes dans la formation
du consensus de marché. Ces analystes sont
toujours spécialisés sur le secteur d’activité
de l’entreprise et sont généralement les collaborateurs d’une grande banque ou d’une
importante société de courtage. Les principaux analystes buy side, c’est-à-dire ceux
qui travaillent pour les principales institutions gérant des portefeuilles, disposent
également de ce fait d’un pouvoir de marché déterminant.
L’expertise dans les métiers de l’entreprise
des gérants de portefeuille et des banquiers
eux-mêmes est moins favorablement évaluée. 46 % des répondants estiment que les
gérants de portefeuille ont une expertise
moyenne, et 8 % qu’elle est même mauvaise, ces chiffres étant de 50 % et 17 %
pour les banquiers. En revanche, même s’ils
sont moins fréquemment en relation avec
les agences de notation financière, 60 % des
responsables RI leur reconnaissent un
niveau d’expertise bon ou très bon dans les
métiers de leur entreprise. Cette même
expertise serait également très élevée chez
les auditeurs et commissaires aux comptes,
83 % des répondants la percevant comme
bonne ou très bonne. Les auditeurs et commissaires aux comptes détiendraient ainsi,
parmi l’ensemble des interlocuteurs financiers externes, la meilleure connaissance
des métiers de l’entreprise. Le fait que les
commissaires aux comptes, dans l’exercice
de leur mission, ont accès à une meilleure
information sur les activités de l’entreprise
que les autres intermédiaires, et la durée
généralement longue de leurs mandats dans
une même entreprise, pourrait expliquer ce
haut niveau d’expertise perçue. Celui-ci
pourrait également être rapproché des relations complexes de proximité professionnelle et sociale qui se nouent entre les responsables financiers de l’entreprise et les
auditeurs chargés d’en certifier les comptes
(Richard, 2000).
2. Les interlocuteurs internes des RI
Les responsables RI comptent de nombreux
interlocuteurs internes avec lesquels la fréquence d’interaction est particulièrement
élevée. Les échanges sont au moins hebdomadaires avec la direction financière de
l’entreprise (pour 100 % des répondants), la
direction générale (92 %) et les services de
communication (85 %). La fréquence d’interaction est également élevée avec d’autres
responsables de l’entreprise, puisque les
répondants sont en relation au moins deux à
trois fois par mois avec les responsables
opérationnels et les autres responsables
fonctionnels (pour 72 % et 71 % des répondants, respectivement). Afin de répondre
aux questions posées par les interlocuteurs
sur les marchés financiers et, plus spécifiquement, par les analystes sell side, les responsables RI ont besoin de s’adresser aux
différents responsables opérationnels ou
fonctionnels de leur entreprise. Comme
l’indiquait récemment B. Collomb, président de Lafarge, « Chez Lafarge, l’homme
de la communication financière est sans
doute celui qui connait le mieux l’entreprise. » (Collomb et Soupre,2003). Ceci est
cohérent avec le profil de carrière des responsables RI qui, pour exercer efficacement
leur fonction, doivent disposer à la fois de
bonnes compétences techniques en comptabilité et en finance mais aussi d’une bonne
connaissance des produits et marchés de
l’entreprise, de sa structure et de son organisation, afin de savoir à qui s’adresser pour
trouver l’information nécessaire. Comme
nos interlocuteurs nous l’ont indiqué, un
responsable RI doit pouvoir se constituer un
réseau interne de correspondants, ce qui ne
peut être accompli qu’après plusieurs
années passées dans l’entreprise. Une expérience dans d’autres directions fonctionnelles ou opérationnelles constitue également de ce point de vue un avantage. Dans
notre enquête, seule un petite minorité des
répondants (15 %) avait déjà occupé une
fonction similaire dans une autre entreprise.
Les responsables RI sont généralement
recrutés au sein de l’entreprise elle-même,
où ils exerçaient des fonctions comptables
et financières ou des responsabilités opérationnelles (pour environ 30 % dans chacun
des cas). Il n’est pas donc pas surprenant
que, bien que la taille des services RI ait
considérablement augmenté au cours des
dernières années (plus 50 % en moyenne
sur la période 1995-1999 puis plus 100 %
entre 1999 et 2002), l’ancienneté moyenne
dans la fonction RI semble relativement
élevée (3,3 ans), l’ancienneté moyenne
dans l’entreprise l’étant beaucoup plus
(7,3 ans).
Les interactions entre les services RI et
d’autres collaborateurs de l’entreprise ne se
limitent pas aux réponses aux questions formulées par les marchés financiers. En effet,
les responsables RI participent dans l’entreprise à une large gamme d’activités, et leur
implication dans ces activités s’est accrue
entre 1999 et 2002. Ils prennent part désormais fréquemment à des actions de communication et d’information internes (pour
83 % des répondants en 2002, alors que
35 % des répondants seulement indiquent
avoir déjà été impliqués dans ce type d’activité en 1999), ils interviennent en tant que
conseil interne pour la préparation d’une
opération financière majeure (75 % en 2002
contre 45 % en 1999) ainsi que dans les discussions des réalisations budgétaires (54 %
en 2002 contre 20 % en 1999). Ce sont vraisemblablement la fréquence accrue de ces
échanges et l’implication croissante des
responsables RI dans l’entreprise qui
conduisent les répondants à reconnaître
presque unanimement à leurs principaux
interlocuteurs internes (direction générale,
direction financière) un bon ou très bon
niveau de compréhension des enjeux des
relations investisseurs, cette compréhension
ayant selon eux progressé, voire considérablement progressé, entre 1999 et 2002.
II. – UNE COMMUNICATION
MULTIDIMENSIONNELLE
1. La communication financière
Sur des marchés efficients, la formation des
prix des actifs est censée intégrer l’information disponible sur les caractéristiques fondamentales de ces derniers. Les questions
de la qualité, de la fiabilité, de la disponibilité de l’information financière se trouvent
donc au coeur des revendications exprimées
par les intervenants sur les marchés. La
législation récente, tant en France qu’aux
États-Unis (loi sur les nouvelles régulations
économiques du 15 mai 2001 ou loi de
sécurité financière du 1er août 2003 en
France, loi Sarbanes-Oxley du 30 juillet
2002 aux États-Unis), va d’ailleurs dans le
sens d’un renforcement des obligations des
entreprises en matière de publication d’information comme de fiabilisation des systèmes de production de l’information
publiée.
L’enquête confirme qu’au cours des dernières années, les entreprises françaises
cotées en bourse ont accéléré les délais de
publication de l’information tout en augmentant la précision (9 % et 13 % des
répondants seulement expriment un désaccord avec ces propositions, respectivement). Pour y parvenir, le processus de
reporting financier interne a dû être amélioré. 59 % des répondants sont d’accord ou
tout à fait d’accord pour reconnaître que le
reporting financier est plus fréquent dans
leur entreprise que trois années plus tôt,
64 % et 65 % estiment qu’il est plus fiable
et plus détaillé, respectivement. Cependant,
contrairement aux idées répandues sur le
« court-termisme », des rythmes de reportingfinancier interne et externe accélérés ne
signifient pas une focalisation de l’entreprise sur les résultats publiés à court terme.
Pour être en mesure de communiquer aux
marchés financiers une information plus
fiable, les entreprises s’appuient sur un processus de planification à moyen et long
terme dont l’importance se trouve ainsi restaurée : par exemple, la proposition selon
laquelle pour mieux répondre aux
demandes des marchés financiers, il a fallu
renforcer les liens entre la planification stratégique et le contrôle budgétaire est rejetée
par 27 % des répondants seulement.
Pour les répondants, les demandes des marchés financiers ont été l’élément moteur
dans ces évolutions en matière de communication financière. 17 % des répondants
seulement ne sont pas d’accord avec la proposition selon laquelle, sous la pression des
marchés financiers, il leur a fallu réduire les
délais de communication de l’information
au cours des trois dernières années. Cependant, il est possible que les entreprises, dans
leur souci de plaire aux intermédiaires
financiers, aient elles-mêmes contribué à
entretenir les attentes des marchés en
matière de rapidité de publication de l’information.
Si la pression exercée par les marchés en
matière d’information financière publiée ne
fait pas de doute, le contrôle externe sur la
gestion des activités de l’entreprise est
moins évidente. À titre d’illustration, la
proposition selon laquelle le découpage de
l’entreprise en activités a été modifié au
cours des trois dernières années pour
répondre aux attentes des marchés financiers a été rejetée par 71 % des répondants.
2. Les éléments non financiers
Les résultats de l’enquête concernant l’importance perçue par les répondants de plusieurs thèmes de communication, relatifs à
la rémunération des dirigeants ou aux questions éthiques ou environnementales, sont
parfois inattendus.
Sur le premier point, 58 % des répondants
déclarent être assez d’accord avec la proposition selon laquelle les analystes financiers
sont attentifs à la manière dont les dirigeants sont rémunérés, 34 % n’étant pas
d’accord avec cette proposition et 8 % seulement étant d’accord. 71 % des répondants
sont en désaccord avec la proposition selon
laquelle la rémunération des dirigeants est
désormais davantage liée aux cours de
bourse qu’à la réalisation d’objectifs budgétaires. Cependant, 15 % des répondants
seulement rejettent l’idée selon laquelle
leur entreprise communique plus aujourd’hui sur ses pratiques de rémunération
qu’elle ne le faisait trois ans plus tôt. Par
conséquent, la rémunération des dirigeants,
qui a pourtant été un thème central dans les
débats sur la gouvernance des entreprises
aux États-Unis mais aussi, plus récemment,
en France, n’était pas perçue par les responsables RI des entreprises françaises
comme une demande majeure de la part des
marchés financiers. L’amélioration de la
communication sur la rémunération des
dirigeants pourrait résulter au moins autant
de l’évolution de la réglementation
[3] que des
demandes formulées par les marchés financiers. Si la rémunération des dirigeants
inclut fréquemment aujourd’hui une composante fondée sur le cours de bourse, elle
reste encore majoritairement assise sur des
schémas traditionnels.
Concernant les objectifs éthiques, sociaux
ou environnementaux, une majorité (67 %)
de répondants est d’accord pour reconnaître
que les investisseurs et les analystes y
accordent désormais plus d’attention que
trois ans plus tôt. Une question sur la part
de différentes catégories d’information
dans la communication investisseurs en
2002 par comparaison à 1999 corrobore ce
point. En effet, les répondants ont estimé
que la part des informations comptables et
financières a décliné, en passant de 69 % à
55 %, au profit des informations stratégiques et opérationnelles non financières
(30 % contre 38 %) et des informations
relatives aux aspects éthiques, sociaux et
environnementaux (1 % contre 7 %).
Cependant, les commentaires recueillis
auprès des responsables RI lors du sémi-naire de restitution des résultats de l’enquête conduisent à relativiser ce dernier
chiffre. En effet, plusieurs participants nous
ont indiqué qu’ils communiquent davantage
aujourd’hui sur ces questions dans la
mesure où elles ont connu une certaine
actualité dans le débat public. Cette communication pourrait ainsi être interprétée
comme une référence formelle aux idées de
responsabilité sociale ou sociétale afin de
développer la légitimité de l’entreprise
auprès des marchés financiers, mais surtout,
plus généralement, auprès des médias et de
l’opinion publique.
III. – CONTRÔLE EXTERNE
OU INFLUENCE RÉCIPROQUE ?
D’un point de vue économique comme
symbolique, le développement récent et très
rapide des services RI peut être interprété
comme une réponse des entreprises aux
attentes des marchés financiers.
Principal point d’entrée des analystes et
investisseurs dans l’entreprise, les RI canalisent leurs demandes, les interprètent, en
assurent le relais auprès des interlocuteurs
internes concernés et y apportent des
réponses structurées et homogènes. En ce
sens, les RI constituent un élément central
dans la réduction des asymétries informationnelles entre parties prenantes internes et
externes à l’entreprise et permettent à cette
dernière de minimiser les coûts de traitement afférents.
D’un point de vue symbolique, créer et
développer un service RI constitue également pour les entreprises un moyen de
signaler leur volonté d’intégrer les
demandes des principaux acteurs des marchés financiers et d’en reconnaître la légitimité (Rao et Sivakumar, 1999). La concurrence entre entreprises se joue également
aujourd’hui sur le marchés financiers où les
actions sont devenues pour les investisseurs, pour reprendre un terme fréquemment entendu, des commodities, c’est-à-dire des produits assez peu différenciés et
relativement substituables dont les cours
connaissent souvent d’importantes variations. Pour l’entreprise, ne pas consacrer de
ressources à la communication financière
pourrait être interprété par les intervenants
sur les marchés comme une marque de
désintérêt à leur égard. En outre, les responsables RI contribuent à « éduquer » les
dirigeants et les collaborateurs de l’entreprise au fonctionnement des marchés financiers et peuvent dès lors faciliter le processus de diffusion interne de certaines attentes
ou idées émanant des marchés quant à leur
entreprise, liées, par exemple, au thème de
valeur actionnariale ou aux « bonnes pratiques » de gouvernance.
Au-delà de la minimisation des coûts de
traitement de l’information, les avantages
que l’entreprise peut escompter de la mise
en place d’un service RI sont nombreux. À
l’occasion de discussions avec les analystes
spécialisés sur leur secteur d’activité ou
avec d’autres intervenants sur les marchés
financiers, les responsables RI peuvent
avoir accès à des informations stratégiques
sur leur environnement ou leurs concurrents
dont ils pourront faire bénéficier leur direction générale. Ils sont également en mesure
d’évaluer l’accueil que le marché financier
est susceptible de réserver à des opérations
majeures de développement ou de financement (fusion ou acquisition, émission
d’emprunt, augmentation de capital). Les
services RI assument donc une fonction
fondamentale de veille et de conseil financier interne. Les responsables RI détiennent
également un rôle crucial dans le décodage
des comportements des marchés et l’interprétation des variations de la performance
boursière de l’entreprise. Comme nous l’a
indiqué l’une de nos interlocutrices responsable d’un service RI, les dirigeants se doivent d’interpréter avec prudence les variations de performance boursière de leur
entreprise. Notre interlocutrice estimait de
manière subjective, en effet, que 90 % des
variations de cours quotidiennes des actions
de sa société étaient causées par des informations sans relation directe avec les activités de l’entreprise, ou qui n’avaient pas été
publiées par ses soins. De ce fait, les dirigeants pourraient interpréter maladroitement d’éventuels « signaux » qui seraient
émis par les marchés financiers et qui les
conduiraient à ajuster de manière inappropriée leurs décisions en réaction aux variations à court terme du cours des actions.
En se préoccupant des objectifs, intérêts et
contraintes des intermédiaires financiers,
les entreprises peuvent à leur tour chercher
à influencer favorablement la perception
des marchés et à augmenter leur propre
attractivité. En termes économiques, une
meilleure réponse aux demandes du marché
réduit la prime de risque sur les fonds
propres de l’entreprise et, par voie de
conséquence, le coût d’opportunité de ses
ressources. Les firmes qui gèrent bien cette
dimension jouiraient alors de meilleures
valorisations boursières offrant de
meilleures protections contre d’éventuelles
OPA hostiles ou une monnaie d’échange
avantageuse lors d’opérations de fusion.
Une plus grande légitimité apporte à
l’entreprise des avantages-clés (Scott,
1995) comme l’accès à des ressources
financières rares et les dirigeants peuvent en
tirer profit à titre personnel sur les plans
symboliques et matériels. Les firmes étant
en compétition sur les marchés financiers
pour s’attirer les grâces d’actionnaires
fidèles ou pour bénéficier de consensus de
marché favorables, les services RI peuvent
considérablement améliorer ou contribuer à
préserver la crédibilité et la légitimité des
dirigeants de leur entreprise.
Pour les entreprises, la possibilité d’influencer la perception des analystes et investisseurs est liée à la nature même des marchés
boursiers. En effet, pour formuler leurs
recommandations ou prendre leurs décisions d’investissement, analystes et gérants
de portefeuille évaluent en permanence les
caractéristiques de risque et de rentabilité
des entreprises, mais ce processus d’évaluation s’avère particulièrement complexe et
ambigu car reposant sur des perceptions et
des anticipations plus ou moins fondées
rendant l’estimation des rentabilités futures
très aléatoires (Giraud, 2001). Dès lors, les
entreprises peuvent participer à la construction des anticipations boursières en rendant
crédibles cibles et trajectoires annoncées ou
en faisant évoluer à leur avantage les outils
financiers mobilisés par les analystes et les
investisseurs pour valoriser ces évolutions
futures.
L’adoption des services RI par les grandes
entreprises françaises peut être interprétée
comme une réponse organisationnelle à la
complexité croissante de leur environnement financier et aux demandes croissantes
des intermédiaires et des investisseurs eux-mêmes. Toutefois, l’étude de cette interface clé entre l’entreprise et le marché
financier illustre particulièrement la difficulté à caractériser les mécanismes de
contrôle à l’œuvre en pratique. L’analyse
des comportements et des perceptions fait
émerger des mécanismes d’influence, plutôt que de contrôle au sens strict, dans le
cadre de jeux d’acteurs partiellement
renouvelés. Les services RI contribuent à
légitimer auprès des dirigeants et collaborateurs de l’entreprise, certaines attentes et
objectifs d’acteurs des marchés financiers
qui se trouvent donc relayés dans la communication de l’entreprise. En intégrant
certaines préoccupations de leurs interlocuteurs financiers externes, les entreprises
influencent à leur tour la manière dont elles
sont perçues par les marchés en vue d’obtenir des avantages matériels ou symboliques conformes à leurs intérêts ou à ceux
de leurs dirigeants. Les relations de
confiance entre responsables RI et analystes financiers sell side évoquées plus
haut à propos de la formation du consensus
de marché illustrent le caractère parfois
réducteur des analyses concluant à un renforcement du contrôle exercé par les marchés financiers, les pratiques révélant plutôt l’existence d’une influence réciproque,
voire de relations de dépendance mutuelle
entre acteurs financiers internes et externes
à l’entreprise autour d’enjeux économiques
ou professionnels.
·
B. Collomb et E. Soupre, « Le PDG rencontre l’actionnaire : une heure pour convaincre »,
·
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·
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·
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·
M. Useem, Investor Capitalism : How Money Managers are Changing the Face of Corporate
America, Basic Books, New York, 1996.
[1]
L’enquête sur laquelle repose cette recherche a été menée en collaboration avec le Club de liaison des informateurs financiers en France
(CLIFF). Les auteurs remercient leurs interlocuteurs du CLIFF pour le
concours précieux accordé à cette occasion, ainsi que tous les répondants. Les résultats de cette enquête ont été présentés dans le cadre du
séminaire organisé par C. Midler pour l’Action concertée incitative
« Travail et Temps » du ministère de la Recherche, ainsi que lors de la
conférence
EGOS 2003, « standing working group 2 ». Merci pour
leurs commentaires et suggestions aux organisateurs de ces séminaires
comme aux participants – en particulier à C. Midler, M. Berry,
P.-N Giraud, L. Engwall et M. Kipping. Les interprétations formulées
ici n’engagent que les auteurs.
[2]
Les résultats détaillés de cette enquête sont disponibles auprès des auteurs.
[3]
La loi sur les nouvelles régulations économiques du 15 mai 2001 fait obligation aux sociétés cotées de publier
les rémunérations et avantages versés par l’ensemble des sociétés d’un groupe à chacun des mandataires sociaux.