2003
Revue française de gestion
Stratégie
L’exercice du contrôle dans la relation client-fournisseur
Gwenaëlle Nogatchewsky
Dans la coopération clientfournisseur, le client met
en place des dispositifs
pour s’assurer que le
fournisseur se comporte
conformément à ses
attentes (critères de
sélection, objectifs,
dispositifs de suivi,
d’évaluation, de sanctions,
etc.). L’article montre
qu’au-delà de ces
mécanismes formels, le
contrôle dans la
coopération est un exercice
subtil (et souvent informel)
d’influence réciproque. Le
fournisseur cherche à
préserver sa zone
d’incertitude et à se rendre
indispensable, tandis que le
client tente de croiser
l’information, d’évaluer
sans cesse son pouvoir.
Les industriels font largement appel à leurs four
nisseurs pour codévelopper avec eux de nouvelles fonctions, pour appliquer des technologies
innovantes. Ils leur confient la conception et la réalisa
tion de sous-ensembles stratégiques, ce qui explique que
la coopération verticale soit au centre de la dynamique
industrielle actuelle (Ravix, 1990). Établie dans une
perspective de long terme, la coopération clientfournisseur peut être définie comme un accord impliquant une
relation entre des organisations juridiquement indépendantes qui mettent en commun des actifs (souvent spécifiques) afin d’atteindre des buts communs et individuels.
Cet engagement réciproque nécessite un contrôle, non
pas uniquement pour lutter contre l’opportunisme de
l’autre, mais plus simplement pour coordonner les activités, leur donner un ordre compte tenu des intérêts
divers et potentiellement divergents des acteurs de la
coopération. C’est pourquoi nous proposons d’étudier
l’exercice du contrôle dans les relations de coopération
entre clients et fournisseurs à partir d’une étude menée
au sein de deux constructeurs, d’un équipementier automobile et de ses fournisseurs. Nous verrons
comment le client s’assure que le fournisseur se comporte conformément à ses
attentes, quels sont les processus d’influence à l’œuvre. Nous étudierons également la réaction des fournisseurs, dans
quelle mesure ils acceptent de se soumettre
à l’influence du client ou s’ils développent
eux-mêmes des stratégies de contrôle.
La coopération interentreprise a fait l’objet
d’un grand nombre de travaux de recherche
dans des disciplines aussi variées que le marketing (Morgan et Hunt, 1994), la stratégie
(Dyer et Ouchi, 1993), l’économie institutionnelle (Walker et Weber, 1984) ou la
sociologie des organisations (Oliver, 1990).
Certains s’intéressent au problème de
méthode et cherchent à identifier des dispositifs contractuels (Williamson, 1985) ou des
mécanismes d’incitations (Baudry,1993) qui
ont pour dessein d’éviter l’opportunisme ex
ante ou ex post des fournisseurs. D’autres
s’attachent à observer le fonctionnement des
relations client-fournisseur et la mise en
œuvre concrète de la coopération (Dwyer et
al., 1987; Larson, 1992). Ils étudient le processus de développement de la relation, la
construction des normes relationnelles, de la
confiance et de l’engagement. Paradoxalement, le contrôle est peu étudié comme processus inhérent à la relation de coopération.
Or, les travaux en théorie des organisations
nous invitent à penser que le contrôle est plus
qu’un dispositif contractuel ou qu’un mécanisme d’incitation décidé ex ante. Il s’inscrit
tout au long de la coopération et vise à mieux
connaître l’autre, l’influencer, coordonner
ses activités aussi bien par des mécanismes
formels qu’informels. C’est dans cette perspective que nous nous situerons.
La première section de cet article a pour
objet de développer notre cadre conceptuel
à partir de la littérature sur le contrôle dans
les relations de coopération clientfournisseur. La deuxième et troisième sections présentent les résultats de l’étude empirique.
I. – LE CONTRÔLE
ET LA COOPÉRATION
1. Le contrat, ciment de la coopération
pour la théorie standard
D’après les théories d’inspiration économique telles que la théorie de l’agence, la
théorie des incitations ou encore la théorie
des coûts de transaction que Brousseau
(1996) rassemble sous le terme générique
de théorie standard, le contrat crée les
conditions nécessaires et suffisantes à
l’émergence et à la stabilité de la coopération. Il permet, grâce à des transferts, de
définir la rémunération des partenaires de
manière à ce que chacun ait individuellement intérêt à coopérer plutôt qu’à se retirer
(Brousseau, 1996). Des mécanismes complexes d’incitation, de cœrcition et de surveillance sont mis en place afin de supprimer toute velléité d’opportunisme (Baudry,
1993 ; Williamson, 1985). Or, il apparaît
que les contrats interentreprises réels sont
relativement « grossiers » et « imparfaits ».
Ils laissent une large marge de manœuvre
qui présente le risque d’une utilisation
opportuniste (Brousseau, 1996). Ils ne sont
pas aussi précis et complexes que l’indique
la théorie standard. La simplicité des
contrats en matière d’incitation est
d’ailleurs, d’après certaines études (Harvard Business School, 1987
[1] ), un gage
d’efficacité, les systèmes trop complexes
étant dans la pratique coûteux et inefficaces. De plus, les contrats ne servent pas à
prévoir les contingences futures et ne sont
pas appliqués strictement (Macaulay,
1963). En pratique, les désaccords sont la
plupart du temps réglés sans faire référence
aux sanctions légales, et recourir aux tribunaux aurait un effet désastreux sur la relation. Dans la réalité, il semble que le
contrat ne soit pas le seul vecteur du
contrôle de la coopération et que d’autres
considérations soient à prendre en compte
pour expliquer la longévité des relations
client-fournisseur.
2. Les normes et la confiance,
mécanismes de contrôle dans l’approche
relationnelle
À la logique transactionnelle
[2] de la théorie
standard, les chercheurs du paradigme relationnel opposent une prise en compte de
l’histoire passée, présente et future de la
coopération (Dwyer
et al., 1987). Dans
cette perspective, le contrat n’est qu’un épisode de cette histoire. La stabilité de la
coopération s’explique davantage par les
relations personnelles, la confiance et la
réputation que par les arrangements légaux
(Larson, 1992). Les parties s’engagent dans
la durée et attendent de la coopération des
satisfactions aussi bien économiques que
sociales à long terme qui dépassent l’intérêt
économique de court terme. Au cours de la
coopération, des normes relationnelles
telles que la flexibilité, la solidarité et
l’échange d’informations se développent et
limitent l’opportunisme des acteurs (Joshi
et Arnold, 1997). Elles sont une forme
d’auto-contrôle. De même, un haut niveau
de confiance permet à chacun de se concentrer sur les bénéfices à long terme de la relation plutôt que de vérifier au jour le jour
l’engagement du partenaire (Ganesan,
1994), ce qui permet de réduire les coûts de
transactions (Noordewier
et al., 1990). En
définitive, les travaux du paradigme relationnel montrent qu’étudier les relations de
contrôle entre un client et ses fournisseurs
ne saurait se limiter à l’analyse de mécanismes contractuels mais exige une prise en
compte de la relation et des processus informels qui s’y développent. Pour autant, les
chercheurs s’inscrivant dans ce courant
n’abordent pas concrètement les mécanismes de contrôle. Comment s’organise le
processus de contrôle ? Sur quoi s’exerce-t-il ? Quelle est la réaction de celui qui supporte l’influence ? Autant de questions qui
sont abordées par les chercheurs en contrôle
organisationnel et dont les travaux peuvent
servir à l’étude du contrôle dans la coopération client-fournisseur.
3. L’apport du contrôle organisationnel
pour l’étude du contrôle dans la
coopération client-fournisseur
Nous définissons le contrôle comme le processus par lequel un individu (un groupe ou
une organisation) apprend à connaître et
influence les actions d’un autre individu
(groupe ou organisation) dans le sens de ses
attentes. Au sein d’une entreprise, le
contrôle du supérieur à l’égard de son
subordonné peut s’exercer par l’implication
du manager dans les activités quotidiennes,
par les règles et les procédures, et par les
outils comptables de délégation des responsabilités tels que le budget, les indicateurs
de performance et les plans d’incitation
(Flamholtz, 1996). Il peut également passer
par des processus plus informels fondés sur
des réseaux de relations complexes et
implicites entre les acteurs (Guibert et
Dupuy, 1997). Adaptée à la coopération
client-fournisseur, cette approche implique
que le contrôle exercé par le client consiste
à s’assurer tout au long de la coopération
que le fournisseur se comporte conformément à ses attentes, et ce, aussi bien par la
mise en place de processus formels que par
le développement de relations plus personnelles qui fondent la structure informelle du
contrôle. L’apport de la recherche en
contrôle organisationnel pour les travaux
sur les relations interentreprises est double.
D’une part, elle incite à ne pas considérer
les intérêts des parties comme étant a priori
divergents : s’attacher à maîtriser une activité relève davantage d’une recherche de
connaissance et d’une volonté d’orienter le
comportement des acteurs dans une perspective de convergence des buts (Fiol,
1991) et de coordination des activités (Tannenbaum, 1968), plutôt que d’une lutte
contre leur opportunisme. D’autre part, la
conception du contrôle comme processus
invite à inscrire la coopération dans son histoire et permet d’envisager l’évolution de la
relation et des interactions interindividuelles.
MÉTHODOLOGIE DE RECHERCHE
L’étude empirique a été menée au sein de deux constructeurs (C1 et C2) et d’un équipementier (E1) automobiles et de ses fournisseurs. Le choix du secteur automobile n’est pas
neutre. En effet, les achats y sont considérés comme étant un enjeu stratégique et les
méthodes de suivi des fournisseurs comme des plus avancées (définition de plans de progrès,
échange de données informatisées, suivi par des tableaux de bord formalisés). Un certain
nombre de chercheurs ont d’ailleurs focalisé leurs travaux de recherche au sein de l’industrie automobile, considérée comme pionnière dans les relations de coopération entre clients
et fournisseurs (Donada et Garrette, 2001; Dyer et Ouchi, 1993; Kotabe
et al., 2003).
Vingt-quatre acheteurs (dix-huit acheteurs famille et six acheteurs projet
[3] ) et trois directeurs achat ont été interviewés au cours d’entretiens semi-directifs entre mai 2000 et juin
2002 au sein des trois entreprises ainsi que quatre fournisseurs de l’équipementier automobile. Nous avons interrogé les acheteurs et les fournisseurs sur le processus de
contrôle en quatre phases : la sélection, puis les trois phases classiques du processus de
contrôle selon Bouquin (2001), à savoir la finalisation (les objectifs et les moyens), le
pilotage (suivi du déroulement) et la postévaluation (évaluation et mise en œuvre des
sanctions/récompenses). Les thèmes abordés étaient volontairement larges pour pouvoir
déceler, au-delà des informations sur les mécanismes formels, toutes les réflexions sur
les processus d’influence plus informels.
II. – LES PHASES DU CONTRÔLE
DANS LA COOPÉRATION
1. La sélection du fournisseur :
au-delà des critères, un choix politique
La coopération client-fournisseur commence par la sélection du fournisseur en
début de projet et se poursuit généralement
sur toute la durée de vie du produit (environ 15 ans dans le secteur automobile).
Étant donné les coûts supportés pour
codévelopper un sous-ensemble avec un
fournisseur, le client est souvent en monosource sur chaque couple fonction/projet
(presque toujours pour C1 et C2, souvent
pour E1). C’est pourquoi la phase de choix
du fournisseur est stratégique pour le
client. Au sein des trois entreprises étudiées, les critères « officiels » de sélection
sont assez homogènes. Le tableau 1 en présente une synthèse.
Toutefois, la sélection ne repose pas uniquement sur ces critères préétablis. D’après les
acheteurs interrogés, plus les enjeux sont
importants, et plus les différents acteurs
impliqués (les bureaux d’étude, les acheteurs, les projets, les usines, etc.) tentent
d’influencer le choix final dans le sens de
leur intérêt (les coûts pour les acheteurs, la
technologie innovante pour les bureaux
d’étude, la ponctualité et la qualité pour les
usines). De plus, un fournisseur peut être
choisi par les dirigeants pour des raisons
stratégiques officieuses (i.e. équilibrer les
parts de marché, anticiper une évolution
technologique, récompenser un comportement coopératif sur un autre projet) qui
échappent aux acheteurs, responsables officiels de la sélection. Un acheteur projet de
C1 nous a par exemple confié que son fournisseur principal lui avait été « imposé par la
direction générale » sans qu’il ait, de son
point de vue, démontré sa performance sur
les axes énoncés plus haut. En définitive, audelà des critères objectifs, le choix des partenaires dans le cadre d’une coopération de
long terme a souvent un caractère politique.
Tableau 1
LES CRITÈRES DE SÉLECTION DES FOURNISSEURS
Tableau 1
LES CRITÈRES DE SÉLECTION DES FOURNISSEURS
Objet de la sélection Critères
Compétitivité – Compétitivité prix (E1, C1, C2)
– Qualité (E1, C1, C2)
– Logistique (C1, C2, E1), taille du fournisseur (E1)
Capacité du fournisseur – Capacité technologique, innovation (E1, C1, C2)
– Industrialisation (C2)
– Management du fournisseur (C1, E1)
Fit organisationnel – Présence internationale (C1, C2, E1)
Rapport de force entre le client
– Dépendance réciproque (E1)et le fournisseur
2. Le processus annuel de contrôle
Le processus formel de contrôle est annuel
tout comme le processus budgétaire des
deux entreprises auquel il est lié.
La finalisation
Les trois objectifs QCD (qualité, coûts,
délais) sont énoncés par tous les acheteurs
tels un leitmotiv. Ces objectifs sont initialement inscrits dans un contrat ouvert qui fixe
des standards de qualité et de respect de
livraison et stipule généralement les sanctions éventuelles en cas de non respect du
contrat : de la simple pénalité de retard ou
de non qualité aux recours juridiques. Une
décroissance annuelle de l’indice des prix
est généralement inscrite au contrat, mais
elle fait souvent l’objet d’une renégociation
annuelle. Cette renégociation se justifie,
pour les acheteurs, par les aléas de la
conjoncture (i.e. évolution du prix des
matières premières, variation des volumes)
et les gains de productivité des fournisseurs. Pour les fournisseurs, c’est davantage
le rapport de force qui peut évoluer entre les
partenaires et surtout les objectifs en termes
de gains sur achat que l’organisation cliente
fixe à ses acheteurs qui expliquent cette
demande continuelle de baisse des prix.
Le contrat apparaît dans notre étude
comme un garde-fou juridique en cas de
manquement très grave, mais n’est pas
considéré comme un instrument de
contrôle de la coopération. Les trois premiers rôles du contrat énoncés par les personnes interrogées (acheteurs et fournisseurs) sont :
- la formalisation des objectifs,
- la démonstration de la volonté bilatérale
de s’engager et,
- la communication en interne sur les
points d’accord entre les deux entreprises.
Un fournisseur nous a par exemple confié :
« Un contrat, cela ne sert à rien vis-à-vis de
la justice. En face de vous, il y a un
homme, on discute. Au moins, il y a une
base de travail avec le contrat et après, on
pourra savoir sur quoi on s’était mis d’accord. Et puis, quand on doit aller vendre
tout ça en interne, on peut dire qu’on s’est
engagé ».
Le pilotage
Dans les trois entreprises étudiées, le suivi
des fournisseurs est réalisé par les principaux acteurs de la relation (les approvisionneurs des usines, les acheteurs projet,
le département qualité, etc.) et centralisé
par les acheteurs famille, qui, lors des
revues de performance (souvent trimestrielles) demandent des plans d’action aux
fournisseurs en cas de dérive. Le suivi
porte sur trois domaines : les résultats, les
procédés de travail et le comportement du
fournisseur. Le tableau 2 en présente les
outils.
La postévaluation
Les trois entreprises étudiées procèdent à
une évaluation annuelle des fournisseurs en
termes de compétitivité et de taux de service (qualité, délai). C1 évalue également
tous les ans la capacité (de production, de
recherche, d’internationalisation) et le comportement (réactivité, flexibilité, transparence) des fournisseurs
[4]. D’après les acheteurs, cette évaluation leur permet d’avoir
des leviers très utiles dans des négociations
ultérieures et non d’appliquer les sanctions
prévues au contrat (en termes de pénalités
de retard par exemple). Les acheteurs
comme les fournisseurs répètent dans les
entretiens que les marges de manœuvre sont
très faibles de part et d’autre dans les relations de coopération à long terme. Le client
et le fournisseur sont fortement interdépendants et, ce, pour longtemps. « En permanence, on est obligé de raisonner sur de très
longues périodes. Il n’y a jamais de rupture
nette avec un fournisseur. On doit continuer
à travailler ensemble. » nous a confié le
directeur achat de C2. L’analyse des entretiens montre qu’au-delà des mécanismes
formels que nous avons développés jusqu’à
présent, tout l’exercice subtil du contrôle
consiste à gérer le rapport de force à long
terme, à accroître son influence de manière
souvent informelle et par des chemins
détournés.
Tableau 2
LES TYPES, OBJETS ET OUTILS DE CONTRÔLE
[5]
Tableau 2
LES TYPES, OBJETS ET OUTILS DE CONTRÔLE
Type de contrôle Objet du contrôle Outils
Qualité des produits – Taux de PPM5 (taux de rebuts) renseigné par les usines.
– Analyse de coûts à partir des données des fournisseurs.
– Base de données renseignée par le reporting achat
Prix mensuel.Contrôle
– Consultation de la concurrence (surtout en début dedes
projet).résultats
– Reporting mensuel des usines (nombre d’incidents
Délais logistiques).
– Information directe des usines si problème grave.
Qualité de l’organisation – Certification par un organisme externe.
du fournisseur – Audits systèmes (par les équipes qualité).
Qualité du – Audits process (pas les équipes qualité).
process – Audits industrialisation (par les experts process).Contrôle
– Chantiers de productivité pour supprimer les étapesdes procédés
inutiles (E1 uniquement).de travail
Productivité
– Chantiers d’analyse de coûts (chronométrage des
temps de changement de série, maîtrise de la supply
chain).
Solidarité – Réactions face aux demandes imprévues.
– Nombre de suggestions de productivité (E1 uniquement).Contrôle
Implication – Implication dans les chantiers d’analyse de la valeur.des
– Mise en œuvre des plans d’action.comportements
Réactivité – Temps de réaction aux demandes (de cotation, de
mise en place d’actions correctives).
III. – UN SUBTIL EXERCICE
D’INFLUENCE
Les trois directeurs achat que nous avons
interrogés nous ont largement parlé de l’intérêt mutuel, des gains partagés, de la
confiance liés à la coopération client~fournisseur ouverte et transparente. La réalité
des acheteurs et des fournisseurs est apparue toute autre. Chaque partie cherche à
évaluer le rapport de force (souvent très
équilibré) et à le retourner en sa faveur afin
d’influencer l’autre dans son intérêt. Et cet
exercice subtil passe souvent par la maîtrise
de l’information et la pénétration des
niveaux pertinents de l’autre organisation.
1. Du côté du client, rechercher
les informations pertinentes
Tous les acheteurs interrogés ont exprimé
leur volonté d’en savoir plus que les informations données par les dispositifs formels,
de recouper les informations pour accroître
leurs leviers d’action sur les fournisseurs.
Les nombreuses interactions individuelles
(lors des réunions de suivi mensuelles, des
revues de performance trimestrielles, des
rencontres dès qu’un problème se présente),
la présence du client chez le fournisseur (au
travers d’audits, de chantiers de productivité, de visites plus informelles) sont,
d’après les acheteurs, autant d’occasions
d’accroître leur connaissance du fournisseur, de déceler les informations cachées ou
tronquées. Dans notre enquête, les quatre
premiers motifs exprimés par les acheteurs
pour visiter les usines de leurs fournisseurs
concernent :
- la connaissance du process (pour mieux
décomposer les coûts),
- l’évaluation du rapport de force (en
constatant la place réservée aux autres
clients sur les lignes de production),
- la vérification des dires du vendeur
auprès des équipes locales et,
- l’appréhension de la stratégie du fournisseur.
Dans cette perspective, on comprend que
50 % des fournisseurs de E1 (d’après les
acheteurs de E1) soient réticents aux chantiers censés les aider à améliorer leur process. Quatre acheteurs ont également indiqué qu’ils voulaient, par les visites
informelles, créer un climat de coopération.
En fait, l’enjeu du développement des relations individuelles et de ces visites est
double. Il s’agit non seulement de développer des liens personnels qui pourront être
utiles lors de demandes exceptionnelles (i.e.
une augmentation de volume dans un délai
très court) mais également de percevoir de
manière globale la pertinence des informations données par le fournisseur, sa capacité
réelle à satisfaire le client et plus largement
les marges de manœuvre dont dispose le
client pour les négociations futures.
2. Du côté du fournisseur, préserver sa
zone d’incertitude et s’immiscer chez le
client (se rendre indispensable)
La transparence est un concept-clé dans la
littérature relationnelle sur la coopération
client-fournisseur. Elle est l’illustration de
l’entreprise élargie dans laquelle les acteurs
partagent les mêmes buts, n’ont rien à
cacher, se font confiance et s’entraident. La
réalité de cette ouverture a été largement
remise en cause par nos interlocuteurs. Les
fournisseurs cherchent plus à préserver leur
zone d’incertitude qu’à se dévoiler. Le flou
des informations fournies dans les décompositions des coûts des fournisseurs (cité
par un acheteur sur deux et admis par trois
fournisseurs sur quatre), la réticence aux
visites des clients en sont les exemples les
plus patents. Un acheteur projet de C1 nous
confiait : « Avec X, c’est un peu compliqué.
Ils ont fait partie d’un chantier de transparence économique. Ils ont fait des chiffrages, des cotations avec des méthodologies de chiffrage extrêmement compliquées,
si bien qu’à la sortie, on n’y comprend plus
rien. Quand ils remettent une offre, c’est un
annuaire de 150 pages. Ils ont un peu
confondu transparence et performance. »
Parallèlement, les fournisseurs cherchent à
s’immiscer chez le client par des moyens
détournés : en étant présents auprès des
bureaux d’étude pour influencer la technologie retenue et donc être choisis, en glanant des informations auprès d’interlocuteurs divers afin de savoir quels sont les
critères décisifs et où ils se situent par rapport à leurs concurrents éventuels. C’est
l’importance du « relationnel à tous les
niveaux » souligné par trois fournisseurs
sur quatre. En effet, les fournisseurs consultés sur un nouveau projet étant généralement déjà dans la place sur d’autres marchés, ils connaissent les bonnes personnes.
Les acheteurs interrogés sont conscients de
cette influence informelle des fournisseurs.
La maîtrise de leur propre organisation est,
pour eux, au moins aussi importante et plus
délicate que la maîtrise du fournisseur :
« Les bureaux d’étude, quand ils voient les
fournisseurs, ils lâchent n’importe quoi »
dit un acheteur de C1 ; « J’exige que tout
passe par moi, mais bon, je ne suis pas
dupe. Ils [les fournisseurs] en savent encore
beaucoup trop et surtout beaucoup plus que
ce que je voudrais » nous confie un acheteur
de E1. En définitive, les fuites d’information à différents niveaux de l’organisation
du client font perdre aux acheteurs des
leviers d’actions qui, dans un contexte de
rapport de force équilibré, sont cruciaux.
Dans la coopération client-fournisseur, le
client met en place des dispositifs pour
s’assurer que le fournisseur se comporte
conformément à ses attentes (critères de
sélection, objectifs, dispositifs de suivi,
d’évaluation). Les analyses de coûts, le
suivi du taux de service (qualité et délai),
les audits process, systèmes, les chantiers
de productivité sont des outils de ce processus dont l’objectif annoncé (et sans
doute premier) est d’évaluer et d’améliorer la compétitivité et la capacité du fournisseur à satisfaire le client. La mise en
œuvre de ces mécanismes formels procure
autant d’occasions aux deux parties de
mieux se connaître, de développer des
relations affectives entre les individus,
d’échanger des informations (parfois de
manière involontaire), de développer des
leviers utiles par la suite. Nous avons ainsi
observé au niveau global de la relation
client-fournisseur la coexistence de la
confiance et de la rationalité que Neuville
(1998) avait vu au niveau local de l’approvisionnement des usines. Le contrôle
dans la coopération est un exercice subtil,
souvent informel, d’influence réciproque.
Le fournisseur cherche à préserver sa zone
d’incertitude, à s’immiscer dans l’organisation du client, tandis que le client tente
de recouper l’information, d’évaluer sans
cesse son pouvoir en étant présent sur le
terrain du fournisseur.
Les implications managériales de cette
étude sont multiples. Les entreprises mènent
une réflexion approfondie sur l’organisation
de leurs achats, ayant reconnu le caractère
stratégique de l’enjeu
[6]. Elles cherchent à
mettre en œuvre des mécanismes élaborés
d’évaluation des fournisseurs (audits, chantiers d’analyse de coûts, etc.), mais ceux-ci
ont un coût. La tentation est donc forte de
tenter d’obtenir les mêmes éléments formels
à distance (par des questionnaires détaillés à
remplir par les fournisseurs), comme nous
l’avons observé dans les trois entreprises
que nous avons visitées. Pourtant, notre
étude révèle qu’un contrôle informel reste
indispensable pour imprégner l’information
de sens au-delà de sa valeur visible et développer des leviers d’action.
Le deuxième point fort de cette étude est
sans aucun doute la reconnaissance de l’importance de la cohésion interne dans les
entreprises clientes et fournisseurs. Nous
l’avons vu, tout est bon pour tenter de s’immiscer chez l’autre, profiter de fuites d’information ou de petites confidences (parfois
volontaires), influencer la technologie retenue auprès des bonnes personnes. Les acheteurs nous l’ont sans cesse répété : la négociation interne est au moins aussi difficile et
plus délicate que la négociation avec les
fournisseurs. Une réflexion est menée dans
les entreprises à ce sujet. Les acheteurs ne
sont plus évalués que sur des résultats (qualité, coûts, délai), mais également sur leur
comportement en interne. On leur demande
d’expliquer, de susciter l’adhésion des
autres sur leur politique achat. Mais un gros
travail reste à faire pour mettre en cohérence les objectifs de chacun (bureaux
d’étude, acheteurs, qualiticiens, usines) afin
que les comportements au sein d’une même
entreprise soient cohérents entre eux et non
préjudiciables à l’entreprise que les individus sont censés servir.
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J.L. Ravix, « L’émergence de la firme et des coopérations inter-firmes dans la théorie de l’organisation industrielle : Coase et Richardson », Revue d’économie industrielle, vol. 51,1990,
p. 202-225.
·
A.S. Tannenbaum, “Control in Organisations”, Control in Organizations, A.S. Tannenbaum
Ed., Mc Graw-Hill, New York, 1968, p. 3-30.
·
G. Walker, D. Weber, “A Transaction Cost Approach to Make or Buy Decisions”, Administrative Science Quarterly, vol. 29,1984, p. 373-391.
·
O.E. Williamson, The Economic Institutions of Capitalism, Free Press, New York, 1985
(traduction française : Les institutions de l’économie, InterEditions, Paris, 1994).
[1]
Cité par Brousseau (1996).
[2]
La transaction est l’unité de base de l’analyse économique (Commons, 1934). La logique transactionnelle
implique donc un morcellement de la relation client-fournisseur. Chaque transaction est alors un épisode traité indépendamment des autres épisodes de la relation, ce qui ne permet pas de prendre en compte l’histoire de la coopération. C’est une des critiques les plus vives adressée à la théorie des coûts de transaction par les chercheurs s’inscrivant dans le paradigme relationnel (Dwyer
et al., 1988 ; Macneil, 1980).
[3]
Les acheteurs projet pilotent les fournisseurs en développement. Les acheteurs famille sont responsables de tous
les fournisseurs sur une famille de produits (par exemple les pièces mécaniques).
[4]
C2 et E1 procèdent à cette évaluation élargie tous les trois ans.
[5]
Indicateur sur le nombre de pièces par million rejetées à l’entrée de l’usine ou sur la ligne de fabrication.
[6]
Les achats représentent dans l’automobile entre 70 % et 75 % du prix de revient des produits.