Revue française de gestion
Lavoisier

I.S.B.N.sans
274 pages

p. 185 à 198
doi: 10.3166/rfg.147.185-198

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Stratégie

no 147 2003/6

2003 Revue française de gestion Stratégie

Quels indicateurs de gestion pour le projet logistique ?

Joëlle Morana Gilles Paché
LOGISTIQUE Dans le contexte contemporain des chaînes logistiques étendues (ou supply chains), l’idée qu’une meilleure coordination des flux interentreprises en améliore la performance fait l’objet d’un relatif consensus. En revanche, peu de travaux ont essayé de formaliser des indicateurs de gestion, financiers et non financiers, capables de faire prendre conscience aux différentes parties prenantes des enjeux stratégiques en présence. Les auteurs souhaitent contribuer au débat en montrant que le contrôle externe, au cœur du projet logistique, requiert justement des indicateurs phares spécifiques. S’appuyant sur une étude exploratoire menée auprès d’une entreprise multinationale, ils en proposent une liste pouvant servir de base à la construction ultérieure d’un tableau de bord.
Pour tous ceux qui s’intéressent à l’évolution des structures économiques du capitalisme moderne, la place centrale qu’occupent les relations inter organisationnelles dans les processus de création de valeur ne fait aucun doute. Pendant longtemps, grossièrement jusqu’aux années 1970, les entreprises industrielles et commerciales ont majoritairement opté pour des logiques de croissance patrimoniale (interne et/ou externe) afin d’asseoir leur puissance. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, tant pour les grands groupes que pour les PME. Il s’agit plutôt de savoir mobiliser à bon escient des compétences extérieures auprès de partenaires fiables, loyaux et efficaces, parfois jusqu’à construire avec eux des réseaux de compétences durables dans lesquels chacun garde certes son indépendance, mais en cultivant un fort esprit d’interdépendance relationnelle.
Les chaînes logistiques étendues (ou supply chains) constituent, de ce point de vue, un terrain d’investigation particulièrement pertinent. En première approximation, une chaîne logistique est formée d’un ensemble d’activités et de ressources dédiées à la circulation de produits intermédiaires et finis, depuis des sources de matières premières jusqu’aux lieux d’achat et/ou de consommation. Sauf à envisager une totale intégration verticale, ce sont différentes entreprises qui en assurent le fonctionnement et doivent, pour cela, se coordonner au mieux afin d’éviter la présence de ruptures ou de surcapacités. Les chaînes logistiques étendues traversent ainsi les frontières légales de la firme et s’appuient sur un système d’échange plus ou moins sophistiqué dont il faut assurer l’implantation et le fonctionnement, en référence à un Supply Chain Management (SCM).
Sans nier l’originalité du SCM, force est cependant d’admettre qu’on en retrouve les principaux fondements chez Josse (1983), à travers l’idée de « projet logistique » transversal. Les conditions de la concurrence, écrivait l’auteur, vont obliger à penser de nouvelles formes de pilotage des flux selon lesquelles il s’agira d’insérer les opérations logistiques isolées dans une logique globale de fonctionnement orientée client. On peut en espérer la formalisation d’arrangements organisationnels aboutissant à la mise en œuvre de solutions de synthèse meilleures que la somme des solutions individuelles, elles-mêmes issues de multiples optimisations « locales » au niveau des transports, de la gestion des stocks, etc. Trop avant-gardiste sans doute, la vision transversale de Josse (1983) n’a pas retenu l’attention. C’est pourtant implicitement à elle que font référence les recherches actuelles sur les processus logistiques interorganisationnels : l’amélioration du fonctionnement de la chaîne logistique étendue sous-entend que l’ensemble des parties prenantes renonce à développer de manière désordonnée des solutions individuelles en contradiction avec le projet logistique d’ensemble, et accepte un contrôle externe pour vérifier la conformité de leurs comportements stratégiques.
Paradoxalement, malgré son importance, le thème du contrôle externe appliqué aux relations interorganisationnelles, plus particulièrement dans les dimensions logistiques, n’a pas vraiment été étudié jusqu’à la fin des années 1990. Sans doute parce que les champs disciplinaires concernés ne voyaient pas le réel intérêt de regards croisés. Par chance, il en va différemment aujourd’hui. Les équipes dirigeantes des entreprises impliquées dans une démarche de type SCM ont compris qu’il est vital d’en évaluer la performance relative à partir d’une batterie d’indicateurs financiers et non financiers et, plus encore, de faire prendre conscience en interne des enjeux d’une meilleure coordination des chaînes logistiques étendues en termes de coût, de qualité de service et de réactivité.
L’objectif de l’article est de contribuer à l’effort de construction engagé en réfléchissant sur les éléments constitutifs d’un outil de gestion de type tableau de bord qui, dans la perspective traditionnelle du contrôle, permettrait d’identifier les anomalies de fonctionnement d’une organisation mais aussi, plus largement, de faciliter la (re)connaissance et la diffusion du SCM entendu comme projet logistique. Après avoir indiqué ce que recouvre la démarche SCM, nous synthétiserons les travaux les plus récents sur les indicateurs de gestion, pour les amender et les adapter spécifiquement au contexte qui est le nôtre. Une expérimentation menée in vivo auprès d’une entreprise multinationale du secteur du semi-conducteur conduira dans un second temps à établir une liste d’indicateurs phares constituant les bases potentielles d’un référentiel de contrôle en vue de la concrétisation d’un projet logistique gagnant » [1].
 
I. – VERS UN OUTIL D’ÉVALUATION DE LA PERFORMANCE DES PROCESSUS LOGISTIQUES
 
 
À des étudiants d’une école de commerce qui l’interpellaient, il y a plus de dix ans de cela, sur les qualifications que rechercheraient à l’avenir les entreprises, le P.-DG de la division France-Benelux de BASF avait immédiatement répliqué : « Des cadres aptes à gérer les flux et capables d’en avoir une vision globale » (cité par Lebraty, 2000). Depuis lors, peu d’observateurs peuvent affirmer que cette vision prospective ne s’est pas vérifiée, comme en témoigne le caractère jugé stratégique de la logistique et, plus récemment, du SCM. Affirmer que la maîtrise des processus logistiques se présente comme une source d’avantage concurrentiel reste cependant insuffisant si l’on ne se dote pas d’indicateurs permettant d’en évaluer la performance relative.
1. Enjeux stratégiques du SCM
L’essor remarquable et largement médiatisé du SCM dans les années 1990 trouve en priorité son origine dans la volonté des firmes industrielles et commerciales de répondre en quasi-temps réel aux demandes des clients, tout en étant capables de se maintenir en bonne place dans l’arène stratégique par l’introduction régulière de nouveaux produits dans des conditions satisfaisantes de coût et de qualité de service. Le management intégré des processus logistiques cherche avant tout à relever ce défi: en synchronisant des flux d’intelligence (Mesnard et Dupont, 1999), le SCM souhaite créer de la valeur pour l’ensemble des clients (internes et externes) d’une chaîne logistique étendue.
Le SCM, par sa vision intégrative et systémique plutôt que cloisonnée, conduit à aller dans cette direction. Il considère la logistique avant tout selon un angle stratégique (et non instrumental), et en référence à une entreprise « étendue » qui va des fournisseurs des fournisseurs en amont jusqu’aux clients des clients en aval (Christopher et Peck, 2003). Comme le notent Mentzer et al. (2001), le SCM se définit effectivement comme « la coordination systémique, stratégique et la gestion tactique des actions au sein des départements d’une organisation particulière, ainsi que des affaires menées à l’intérieur de la chaîne logistique. Il a pour but d’améliorer la performance à long terme de chaque organisation et de la chaîne logistique interorganisationnelle dans leur ensemble ».
Si l’intérêt des entreprises industrielles et commerciales vis-à-vis du SCM apparaît aujourd’hui incontestable, c’est que beaucoup d’entre elles souhaitent se recentrer sur leur cœur de métier pour répondre à des demandes spécifiques de leurs clients et délèguent, de fait, une partie de la gestion de leurs actifs à autrui. Plus largement, la conception et la production d’un produit et/ou d’un service nécessitent de faire appel à des compétences extérieures, et seul un regroupement cohérent de plusieurs entités aux savoir-faire complémentaires permet de faire face à une concurrence nationale ou, de plus en plus souvent, mondiale. Une bonne coordination inter-organisationnelle en matière de flux de produits devient dès lors une source d’avantage concurrentiel durable.
Figure 1
REPRÉSENTATION STYLISÉE D’UNE CHAÎNE LOGISTIQUE MULTI-ACTEUR
IMGIMGREPRÉSENTATION STYLISÉE D’UNE CHAÎNE LOGISTIQUE MU...IMGIMF
document A.T. Kearney.
Enjeu stratégique majeur pour les entreprises en tant qu’organisations impliquées dans un réseau de compétences, le SCM l’est aussi pour les salariés qui doivent s’adapter à des modes de fonctionnement nouveaux. De plus en plus souvent, ils feront notamment l’objet d’un contrôle externe de la part d’un personnel appartenant à une autre entreprise, et dont la mission est de vérifier la bonne exécution des tâches. C’est par exemple le cas des préparationnaires de commande chez les prestataires de services logistiques sous la surveillance directe de salariés de leurs clients industriels ou distributeurs détachés sur site. Or, ces modes de fonctionnement nouveaux risquent de faire l’objet de profondes remises en cause, et parfois même de rejet, si leur légitimité n’est pas clairement exprimée et leur efficacité prouvée. Il semble par conséquent urgent de s’interroger sur la façon dont les acteurs de chaque organisation associée à une démarche SCM la perçoivent et l’apprécient.
Dans cette perspective, associer SCM et contrôle de gestion revêt un intérêt évident pour la recherche appliquée. En effet, à leur manière, chacun des deux champs disciplinaires pose la question du passage d’une logique de coût à une logique de profit. La position concurrentielle d’une organisation, et a fortiori de plusieurs organisations impliquées dans une relation d’affaires, ne peut être défendue uniquement par la recherche d’un équilibre financier de court terme qui risque de bloquer l’accès à des marchés, voire à des domaines d’activités stratégiques nouveaux. L’efficacité et l’efficience de chaque entreprise résident désormais dans son aptitude à se repositionner le plus rapidement possible pour saisir des opportunités (volatiles) de croissance. Un tel impératif d’agilité exige de repenser les outils de gestion de type tableau de bord pour pouvoir « actionner » des manœuvres opérationnelles, tactiques et stratégiques, sur le moyen et long terme.
2. Rôle des indicateurs dans la lecture d’un tableau de bord SCM
De manière traditionnelle, la lecture de l’indicateur de gestion s’établit au travers d’un tableau de bord. En effet, si l’on se réfère à la définition de Bouquin (2001), le tableau de bord se définit comme un instrument de contrôle et d’action correctrice dans lequel un « ensemble d’indicateurs peu nombreux (cinq à dix) (sont intégrés) pour permettre aux gestionnaires de prendre connaissance de l’état et de l’évolution des systèmes qu’ils pilotent et d’identifier les tendances qui les influenceront sur un horizon cohérent avec la nature de leurs fonctions ». Construit par principe en fonction d’un contexte et d’une situation donnés, il peut être appréhendé selon nous comme un moyen privilégié d’évaluation de la performance du SCM entendu comme projet logistique porteur de changement organisationnel. En effet, le tableau de bord constitue un outil de gestion qui accompagne et contrôle ex post l’impact du changement au sein des entreprises grâce à l’introduction « d’indicateurs physiques, d’indicateurs non produits par l’organisation (à la différence des chiffres comptables et budgétaires), d’indicateurs sur l’environnement, ou encore d’indicateurs transversaux » (Chiapello et Delmond, 1994).
Tout indicateur a une utilisation précise qui justifie la manière singulière de le formaliser. Ainsi, Lebas (1995) développe l’idée originale d’une véritable construction de la performance selon laquelle l’entreprise (ou un ensemble d’entreprises en relations d’affaires) aura besoin d’une batterie d’indicateurs et de mesures ad hoc afin de pouvoir comparer l’existant à une référentiel plus ou moins normatif. C’est l’identification et l’implantation des indicateurs descriptifs retenus qui permet alors de rendre l’organisation ou les relations interorganisationnelles pas à pas plus performantes, par exemple en mobilisant des méthodes issues du benchmarking.
Le lien avec le projet logistique de type SCM est ici étroit. En effet, si de nombreuses recherches insistent sur l’impérieuse nécessité de mesurer l’impact des décisions relatives à la construction d’un SCM, peu de choses ont été dites et écrites jusqu’à présent sur la détermination d’indicateurs et d’outils pour y parvenir (Zimmermann, 2002). Certes, le modèle SCOR du Supply Chain Council aux États-Unis propose un tableau de bord de pilotage de la chaîne logistique étendue comprenant plus de 150 indicateurs, mais on peut s’interroger sur son caractère « actionnable » ! Un outil d’aide à la décision doit rester simple et de manipulation aisée, d’où l’importance cruciale de la détermination d’indicateurs phares en nombre relativement réduit. C’est à quoi nous nous sommes attachés à partir d’une étude exploratoire conduite auprès d’une entreprise multinationale du secteur du semi-conducteur, impliquée dans un projet logistique de type SCM depuis plus de cinq ans (Morana, 2002).
 
II. – L’IDENTIFICATION D’INDICATEURS PHARES D’UN PROJET LOGISTIQUE : UNE ÉTUDE EXPLORATOIRE
 
 
Dans un monde économique marqué par des phénomènes de globalisation, où les rapprochements et coopérations (plus ou moins durables) entre entreprises sont un élément primordial de leur compétitivité, le secteur du semi-conducteur semble devoir retenir une attention toute particulière. En effet, il est caractérisé par des cycles économiques de courte durée, une forte mais versatile croissance, des investissements productifs très élevés et une sensibilité importante des clients au prix, facteurs qui font que seules les cinq premières firmes mondiales peuvent survivre à moyen terme. La réactivité et la flexibilité des processus deviennent ici des impératifs majeurs pour essayer de maintenir une relative avance technologique et organisationnelle vis-à-vis des concurrents.
Au sein de l’organisation étudiée, dénommée Alpha pour des raisons de confidentialité, la démarche SCM a consisté à l’origine en une réorganisation des schémas logistiques au sein des unités d’assemblage de puces fonctionnelles, conduisant à la refonte des systèmes informatiques par la mise en place de progiciels ERP et de technologies MRP [2]. Désormais, la démarche s’étend en amont aux usines fabricant directement les puces fonctionnelles et en aval vers les clients du groupe qui ont en ligne une totale visibilité des commandes passées (traçabilité des mises en production puis des acheminements). Ajoutons qu’Alpha propose diverses formations internes en matière de SCM, soit au travers de son université, soit au sein même de ses différentes filiales.
1. Le choix raisonné des indicateurs
Compte tenu des défaillances actuelles de la littérature académique sur les indicateurs de gestion permettant d’évaluer la performance d’une démarche SCM, nous nous sommes appuyés prioritairement sur la contribution de Gunasekaran et al. (2001). Celle-ci est particulièrement pertinente selon nous dans la mesure où elle présente une liste d’indicateurs qui revêtent quatre caractéristiques essentielles dans la perspective de la construction, à terme, d’un tableau de bord applicable au SCM.
  • Les indicateurs sont classés en trois catégories distinctes (stratégique, tactique et opérationnelle), ce qui répond à une attente formulée lors d’entretiens en face-à-face en préalable à l’enquête de terrain (voir encadré ci-après): un tableau de bord applicable au SCM doit être modulaire et proposer plusieurs « niveaux d’entrée ».
  • Les indicateurs sont à la fois de nature financière et non financière, ce qui s’inscrit dans la continuité des courants de recherche les plus récents en contrôle de gestion et correspond à la multidimensionnalité d’un projet logistique, dont la performance se fonde autant sur un management au plus juste des coûts que sur des phénomènes d’apprentissage organisationnel (Paché et Guilhon, 1998).
  • Les indicateurs concernent plusieurs axes d’évaluation (par exemple, le retour sur investissement pour l’axe financier ou le temps de cycle total de la chaîne logistique étendue pour l’axe processus), ce qui va dans le sens des travaux de Kaplan et Norton (1996) militant depuis plusieurs années pour l’introduction de plusieurs domaines d’évaluation dans l’élaboration d’un tableau de bord.
  • Les indicateurs sont finalement en nombre assez restreint, sans sacrifier à l’exhaustivité, pour garantir le caractère « actionnable » de l’outil, puisque les auteurs retiennent 16 indicateurs de nature stratégique, 14 indicateurs de nature tactique et 14 indicateurs de nature opérationnelle, d’où un total de 44 indicateurs.
La liste des indicateurs de gestion issue de Gunasekaran et al. (2001) a été prétestée auprès de managers et d’experts universitaires spécialisés en logistique, soit 12 personnes. À la suite du prétest, l’intitulé de deux indicateurs a été modifié pour améliorer leur compréhension, deux indicateurs jugés peu pertinents ont été éliminés et huit autres ont été ajoutés sur suggestion des répondants. Au final, les 49 indicateurs de gestion retenus ont été soumis à des cadres d’Alpha impliqués dans une démarche SCM ou ayant suivi des modules de formation au SCM au sein de l’université d’entreprise (voir encadré méthodologique).
MÉTHODOLOGIE
La collecte des données a été réalisée par l’envoi de questionnaires auto-administrés (en langue anglaise) auprès des différentes filiales françaises et étrangères d’Alpha. Les envois se sont déroulés en trois vagues successives entre août 2001 et mars 2002. Après plusieurs relances par courrier électronique et par téléphone, 82 personnes ont répondu au questionnaire.
Concernant l’échelle appliquée à la liste des indicateurs de gestion proposés, elle se décompose en deux parties. Dans une première partie, les répondants devaient indiquer leur classification pour chaque indicateur : non important (1), peu important (2), moyennement important (3), assez important (4) ou très important (5). Dans une seconde partie, leur avis était demandé sur la nature de l’indicateur : stratégique, tactique ou opérationnel, avec deux possibilités complémentaires : indicateur peu clair ou indicateur non applicable.
L’analyse des données a été conduite en deux étapes. La première étape, à partir d’une analyse univariée, consiste à présenter les résultats sous forme de fréquences (par comptage des réponses). Elle permet de réfléchir sur le « profil » des indicateurs phares à retenir. La seconde étape, à partir d’une analyse typologique relative à l’étude proprement dite des indicateurs phares, fait ressortir une hiérarchie entre eux selon l’importance qui leur est accordée.
2. Synthèse des principaux résultats
Les données recueillies suite à l’analyse univariée tendent à indiquer que les répondants classent principalement l’importance de chaque item en « assez important » (4) et « très important » (5). Les indicateurs sont placés soit dans une catégorie unique (stratégique, tactique ou opérationnelle), soit dans deux, rarement dans les trois. Notons toutefois la prépondérance des indicateurs de nature stratégique et de nature opérationnelle puisque seuls deux indicateurs obtiennent un score significatif dans la catégorie tactique. Lors de la seconde étape, fondée sur une analyse typologique de nature hiérarchique, six éléments considérés comme non pertinents, car non représentatifs d’un projet logistique de type SCM selon les répondants, ont été éliminés : « Cycle total de la marge brute d’autofinancement », « Durée de vie du produit », « Délai de qualification du produit », « Initiatives du fournisseur en termes d’économies de coût », « Priorité des dépenses actuelles sur les dépenses budgétées » et « Coût par heure d’opération ». Une fois les traitements effectués (analyses univariée et typologique), les indicateurs restants ont été regroupés en quatre classes distinctes sur lesquelles il est possible de faire un certain nombre de commentaires.
Les indicateurs phares du projet logistique
Les indicateurs de la classe 1 font référence à l’organisation et au pilotage d’une chaîne logistique étendue impliquant durablement l’ensemble de ses parties prenantes. C’est ce que la littérature académique considère comme étant le cœur de la vision stratégique du SCM, si l’on reprend Lambert et Cooper (2000). Les quatre indicateurs jugés très importants sont les suivants : « Ajustement du processus au temps de cycle planifié », « Efficacité du calendrier du planning de distribution », « Délai du cycle de transmission de l’information » et « Efficience du circuit logistique du produit ». S’agit-il ici de la résultante d’une mise en pratique des technologies MRP implantées dans l’entreprise, et dont les effets rejaillissent sur ses partenaires ? Tout porte à le croire, même si les indicateurs en question ne font que refléter au final les facteurs-clés de succès d’une chaîne logistique étendue, à savoir une réingénierie complète de l’organisation, le strict respect des délais, une totale fluidité de l’information en provenance de l’aval et, enfin, un arbitrage optimal coût - service-réactivité. En référence au tableau 1, s’il fallait prendre rapidement une décision, nous suggérons une mise en œuvre en trois étapes : d’abord les indicateurs opérationnels très importants, ensuite les indicateurs stratégiques assez importants et, enfin, les indicateurs opérationnels assez importants.
Les indicateurs de la classe 2concernent un aspect critique pour l’implantation d’un SCM efficace : la gestion de la qualité dans sa globalité. En effet, le SCM est avant tout un projet logistique transversal dont les différents membres doivent avoir la même vision, ou du moins une vision convergente, en termes de qualité des processus. À ce stade de l’analyse, et pour la première fois, un indicateur est perçu par les répondants à la fois comme stratégique et comme très important : il s’agit de la responsabilité des risques (voir tableau 2). Ceci conforte l’idée selon laquelle, dans un secteur d’activité jugé particulièrement volatil et turbulent, il convient de mettre en place des conventions de partenariat totalement trans-parentes qui fassent apparaître, au travers d’un indicateur adéquat, les bénéfices et les charges que chaque partie prenante peut en attendre.

Tableau 1
INDICATEURS DE LA CLASSE 1 : LA CHAÎNE LOGISTIQUE DANS SON ENSEMBLE
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Tableau 1 INDICATEURS DE LA CLASSE 1 : LA CHAÎNE LOGISTIQUE DANS SON ENSEMBLE

Les indicateurs de la classe 3 s’intéressent à la nature des relations interorganisationnelles et à l’efficacité de certaines procédures de suivi et de contrôle. Un certain nombre de travaux ont effectivement montré, depuis quelques années, que les interactions entre membres d’une chaîne logistique étendue participent fortement à un accroissement de ses performances (Aurifeille et al., 1997). Outre le caractère central de l’intensité des relations nouées par le vendeur avec la firme cliente, on doit noter l’importance accordée par les répondants à l’existence d’un indicateur évaluant au plus près l’efficacité du transport (soutien essentiel pour une livraison exempte de défauts). Quant au suivi de la qualité du cycle de traitement du bon de commande en termes de rapidité et de fiabilité, il témoigne clairement de la volonté de chaque entreprise d’améliorer la coordination des flux par delà ses frontières légales (voir tableau 3).

Tableau 2
INDICATEURS DE LA CLASSE 2 : GESTION DE LA QUALITÉ
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Tableau 2 INDICATEURS DE LA CLASSE 2 : GESTION DE LA QUALITÉ


Tableau 3
INDICATEURS DE LA CLASSE 3 : PROCÉDURES DE SUIVI ET DE CONTRÔLE
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Tableau 3 INDICATEURS DE LA CLASSE 3 : PROCÉDURES DE SUIVI ET DE CONTRÔLE

Les indicateurs de la classe 4, enfin, portent sur des aspects liés à la gestion administrative des flux. De façon symptomatique, ils sont tous jugés systématiquement très importants (voir tableau 4). En l’état d’avancement de notre étude exploratoire, on peut en conclure que, pour l’instant, la connaissance et la diffusion du projet logistique reposent prioritairement sur l’implantation d’indicateurs phares permettant de repérer la présence de dysfonctionnements et d’anomalies dans l’exécution des opérations logistiques. En quelque sorte, il s’agit de « clignotants » dont la mission est de prendre le plus vite possible d’éventuelles décisions correctives. Si une telle démarche est en phase avec le souhait de mieux coordonner les flux le long de la chaîne logistique étendue, rien ne permet d’écrire que les répondants ambitionnent d’aller plus loin dans l’implantation de pratiques collaboratives multi-acteurs.
La permanence d’enjeux organisationnels prioritaires
La structure des indicateurs phares telle qu’elle émerge de l’analyse des quatre classes devrait déboucher sur la construction progressive de deux types de tableaux de bord : un premier de nature stratégique, et un second plus en relation avec les activités logistiques opérationnelles. Un tel découpage semble être un point de passage obligé pour développer à l’avenir des outils de pilotage des chaînes logistiques étendues aisément manipulables. Rappelons que, pour Bouquin (2001), un tableau de bord performant doit contenir seulement une dizaine d’indicateurs. L’avantage de cette décomposition opérationnel/stratégique serait également de procéder par étapes, en fonction des moyens et des objectifs affichés par les entreprises impliquées dans le projet logistique.

Tableau 4
INDICATEURS DE LA CLASSE 4 : GESTION ADMINISTRATIVE
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INDICATEURS DE LA CLASSE ...IMGIMF
Tableau 4 INDICATEURS DE LA CLASSE 4 : GESTION ADMINISTRATIVE

En effet, les premiers résultats tendent à indiquer qu’un travail important reste à réaliser pour formaliser et implanter un outil capable de faire passer le message, c’est-à-dire l’importance d’un projet logistique et la légitimité du contrôle externe en découlant. Les répondants d’Alpha pensent en priorité à une batterie d’indicateurs de gestion devant conduire à fiabiliser la (les) chaîne(s) logistique(s) étendue(s) sur un plan purement opérationnel, alors que les enjeux du (et autour du) SCM sont largement plus significatifs :
  • d’une part, le SCM doit être défini clairement et de manière ciblée. En tout état de cause, une relation d’affaires durable entre organisations ne peut être améliorée que si chaque acteur interne connaît les raisons de cette relation, ses tenants et ses aboutissants en termes de performance ;
  • d’autre part, le SCM implique une coordination étendue des hommes et des équipements. Seule une gestion transversale par les processus, utilisant les flux de produits et d’informations associées comme des
  • passerelles » entre les différentes parties prenantes, permet au projet logistique d’aboutir dans les meilleures conditions.
La finalisation d’un tableau de bord applicable au SCM ne peut donc faire l’économie d’une volonté forte d’associer chaque partie prenante au processus de conception, de construction et de fonctionnement de la chaîne logistique étendue. Pour cela, une véritable politique de communication doit être présente en amont, du top management vers les niveaux hiérarchiques subalternes, mais aussi de l’entreprise-pivot organisatrice d’une chaîne logistique étendue vers ses partenaires externes : fournisseurs, clients et prestataires de services. Tixier et Mathe (1981) avaient noté que le management logistique est finalement une question d’allers-retours réussis entre la stratégie et la gestion des opérations. Tout en reconnaissant la justesse de cette approche, il est sans doute possible d’aller plus loin en affirmant que c’est par le développement d’un processus itératif qui associe acteurs internes et externes d’un projet logistique que la formalisation d’indicateurs phares les mieux adaptés aura le plus de chance de réussir.
 
CONCLUSION
 
 
Les indicateurs de gestion permettant de faire comprendre les enjeux d’un projet logistique (et susciter l’adhésion de ses parties prenantes) constituent un thème de recherche majeur tant sur un plan académique que managérial. La question de la mesure de la performance qui lui est sous-jacente est au cœur de toutes les problématiques de recherche en gestion, tandis que de leur côté, les entreprises sont sans cesse à la recherche d’outils d’aide à la décision simples et aisément manipulables. Avec l’éclatement des frontières légales de la firme et l’émergence de structures en réseau, la question est encore plus brûlante. En effet, la complexité accrue des systèmes de pilotage, notamment des flux physiques, pose le problème de la mesure des impacts du contrôle externe de l’une des parties prenantes (par exemple, un distributeur) sur la gestion des opérations d’une autre des parties prenantes (par exemple, un prestataire de services logistiques).
En l’état, peu d’indicateurs de gestion consensuels sont capables de donner une « image fidèle » des enjeux financiers et non financiers d’une meilleure coordination des flux le long des chaînes logistiques étendues. L’article est une première ébauche dans cette direction, sachant que de futurs travaux devront explorer des pistes encore négligées. Parmi les diverses alternatives envisageables, des indicateurs liés à la gestion des ressources humaines nous semblent notamment capitaux, tant il paraît évident que la réussite d’une démarche SCM dépendra en dernier ressort de la capacité à impliquer durablement les femmes et les hommes dans le déroulement du projet.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  M. Goldbach (éds.), Physica-Verlag, Heidelberg, 2002, p. 399-415.
 
NOTES
 
[1]Les auteurs remercient les coordonnateurs de ce numéro spécial pour leurs remarques pertinentes.
[2]L’Enterprise Resource Planning (ERP) est un progiciel qui assure la mise à jour en temps réel de l’ensemble des fonctions de l’entreprise, tant du point de vue des ordres d’achat, de lancement de production et de vente que de la gestion des stocks et des flux de produits, en assurant un lien avec la gestion financière et les ressources humaines. Quant au Materials Requirement Planning (MRP), il correspond à un ensemble de techniques utilisant les nomenclatures, l’état des stocks et le programme directeur de production (PDP) pour calculer des besoins en composants; il est vu essentiellement comme une technique de planification destinée à établir et maintenir des dates d’exigibilité correctes.
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REPRÉSENTATION STYLISÉE D’UNE CHAÎNE LOGISTIQUE MULTI-ACTEUR