2003
Revue française de gestion
Stratégie
Quels indicateurs de gestion pour le projet logistique ?
Joëlle Morana
Gilles Paché
LOGISTIQUE
Dans le contexte
contemporain des chaînes
logistiques étendues (ou
supply chains), l’idée
qu’une meilleure
coordination des flux interentreprises en améliore la
performance
fait l’objet d’un relatif
consensus. En revanche,
peu de travaux ont essayé
de formaliser des
indicateurs de gestion,
financiers et non financiers,
capables de faire prendre
conscience aux différentes
parties prenantes
des enjeux stratégiques
en présence. Les auteurs
souhaitent contribuer au
débat en montrant que le
contrôle externe, au cœur
du projet logistique,
requiert justement
des indicateurs phares
spécifiques. S’appuyant
sur une étude exploratoire
menée auprès d’une
entreprise multinationale,
ils en proposent une liste
pouvant servir de base
à la construction ultérieure
d’un tableau de bord.
Pour tous ceux qui s’intéressent à l’évolution des
structures économiques du capitalisme moderne,
la place centrale qu’occupent les relations inter
organisationnelles dans les processus de création de
valeur ne fait aucun doute. Pendant longtemps, grossièrement jusqu’aux années 1970, les entreprises industrielles et commerciales ont majoritairement opté pour
des logiques de croissance patrimoniale (interne et/ou
externe) afin d’asseoir leur puissance. Ce n’est plus le
cas aujourd’hui, tant pour les grands groupes que pour
les PME. Il s’agit plutôt de savoir mobiliser à bon
escient des compétences extérieures auprès de partenaires fiables, loyaux et efficaces, parfois jusqu’à
construire avec eux des réseaux de compétences
durables dans lesquels chacun garde certes son indépendance, mais en cultivant un fort esprit d’interdépendance
relationnelle.
Les chaînes logistiques étendues (ou supply chains)
constituent, de ce point de vue, un terrain d’investigation
particulièrement pertinent. En première approximation,
une chaîne logistique est formée d’un ensemble d’activités et de ressources dédiées à la circulation de produits
intermédiaires et finis, depuis des sources
de matières premières jusqu’aux lieux
d’achat et/ou de consommation. Sauf à
envisager une totale intégration verticale, ce
sont différentes entreprises qui en assurent
le fonctionnement et doivent, pour cela, se
coordonner au mieux afin d’éviter la présence de ruptures ou de surcapacités. Les
chaînes logistiques étendues traversent
ainsi les frontières légales de la firme et
s’appuient sur un système d’échange plus
ou moins sophistiqué dont il faut assurer
l’implantation et le fonctionnement, en
référence à un Supply Chain Management
(SCM).
Sans nier l’originalité du SCM, force est
cependant d’admettre qu’on en retrouve
les principaux fondements chez Josse
(1983), à travers l’idée de « projet logistique » transversal. Les conditions de la
concurrence, écrivait l’auteur, vont obliger
à penser de nouvelles formes de pilotage
des flux selon lesquelles il s’agira d’insérer les opérations logistiques isolées dans
une logique globale de fonctionnement
orientée client. On peut en espérer la formalisation d’arrangements organisationnels aboutissant à la mise en œuvre de
solutions de synthèse meilleures que la
somme des solutions individuelles, elles-mêmes issues de multiples optimisations
« locales » au niveau des transports, de la
gestion des stocks, etc. Trop avant-gardiste
sans doute, la vision transversale de Josse
(1983) n’a pas retenu l’attention. C’est
pourtant implicitement à elle que font référence les recherches actuelles sur les processus logistiques interorganisationnels :
l’amélioration du fonctionnement de la
chaîne logistique étendue sous-entend que
l’ensemble des parties prenantes renonce à
développer de manière désordonnée des
solutions individuelles en contradiction
avec le projet logistique d’ensemble, et
accepte un contrôle externe pour vérifier
la conformité de leurs comportements
stratégiques.
Paradoxalement, malgré son importance, le
thème du contrôle externe appliqué aux
relations interorganisationnelles, plus particulièrement dans les dimensions logistiques, n’a pas vraiment été étudié jusqu’à
la fin des années 1990. Sans doute parce
que les champs disciplinaires concernés ne
voyaient pas le réel intérêt de regards croisés. Par chance, il en va différemment
aujourd’hui. Les équipes dirigeantes des
entreprises impliquées dans une démarche
de type SCM ont compris qu’il est vital
d’en évaluer la performance relative à partir
d’une batterie d’indicateurs financiers et
non financiers et, plus encore, de faire
prendre conscience en interne des enjeux
d’une meilleure coordination des chaînes
logistiques étendues en termes de coût, de
qualité de service et de réactivité.
L’objectif de l’article est de contribuer à
l’effort de construction engagé en réfléchissant sur les éléments constitutifs d’un outil
de gestion de type tableau de bord qui, dans
la perspective traditionnelle du contrôle,
permettrait d’identifier les anomalies de
fonctionnement d’une organisation mais
aussi, plus largement, de faciliter la
(re)connaissance et la diffusion du SCM
entendu comme projet logistique. Après
avoir indiqué ce que recouvre la démarche
SCM, nous synthétiserons les travaux les
plus récents sur les indicateurs de gestion,
pour les amender et les adapter spécifiquement au contexte qui est le nôtre. Une expérimentation menée
in vivo auprès d’une
entreprise multinationale du secteur du
semi-conducteur conduira dans un second
temps à établir une liste d’indicateurs
phares constituant les bases potentielles
d’un référentiel de contrôle en vue de la
concrétisation d’un projet logistique
gagnant »
[1].
I. – VERS UN OUTIL D’ÉVALUATION
DE LA PERFORMANCE DES
PROCESSUS LOGISTIQUES
À des étudiants d’une école de commerce
qui l’interpellaient, il y a plus de dix ans de
cela, sur les qualifications que rechercheraient à l’avenir les entreprises, le P.-DG de
la division France-Benelux de BASF avait
immédiatement répliqué : « Des cadres
aptes à gérer les flux et capables d’en avoir
une vision globale » (cité par Lebraty,
2000). Depuis lors, peu d’observateurs peuvent affirmer que cette vision prospective
ne s’est pas vérifiée, comme en témoigne le
caractère jugé stratégique de la logistique
et, plus récemment, du SCM. Affirmer que
la maîtrise des processus logistiques se présente comme une source d’avantage
concurrentiel reste cependant insuffisant si
l’on ne se dote pas d’indicateurs permettant
d’en évaluer la performance relative.
1. Enjeux stratégiques du SCM
L’essor remarquable et largement médiatisé
du SCM dans les années 1990 trouve en
priorité son origine dans la volonté des
firmes industrielles et commerciales de
répondre en quasi-temps réel aux demandes
des clients, tout en étant capables de se
maintenir en bonne place dans l’arène stratégique par l’introduction régulière de nouveaux produits dans des conditions satisfaisantes de coût et de qualité de service. Le
management intégré des processus logistiques cherche avant tout à relever ce défi:
en synchronisant des flux d’intelligence
(Mesnard et Dupont, 1999), le SCM souhaite créer de la valeur pour l’ensemble des
clients (internes et externes) d’une chaîne
logistique étendue.
Le SCM, par sa vision intégrative et systémique plutôt que cloisonnée, conduit à aller
dans cette direction. Il considère la logistique avant tout selon un angle stratégique
(et non instrumental), et en référence à une
entreprise « étendue » qui va des fournisseurs des fournisseurs en amont jusqu’aux
clients des clients en aval (Christopher et
Peck, 2003). Comme le notent Mentzer et
al. (2001), le SCM se définit effectivement
comme « la coordination systémique, stratégique et la gestion tactique des actions au
sein des départements d’une organisation
particulière, ainsi que des affaires menées à
l’intérieur de la chaîne logistique. Il a pour
but d’améliorer la performance à long
terme de chaque organisation et de la
chaîne logistique interorganisationnelle
dans leur ensemble ».
Si l’intérêt des entreprises industrielles et
commerciales vis-à-vis du SCM apparaît
aujourd’hui incontestable, c’est que beaucoup d’entre elles souhaitent se recentrer
sur leur cœur de métier pour répondre à des
demandes spécifiques de leurs clients et
délèguent, de fait, une partie de la gestion
de leurs actifs à autrui. Plus largement, la
conception et la production d’un produit
et/ou d’un service nécessitent de faire appel
à des compétences extérieures, et seul un
regroupement cohérent de plusieurs entités
aux savoir-faire complémentaires permet de
faire face à une concurrence nationale ou,
de plus en plus souvent, mondiale. Une
bonne coordination inter-organisationnelle
en matière de flux de produits devient dès
lors une source d’avantage concurrentiel
durable.
Figure 1
REPRÉSENTATION STYLISÉE D’UNE CHAÎNE LOGISTIQUE MULTI-ACTEUR
document A.T. Kearney.
Enjeu stratégique majeur pour les entreprises en tant qu’organisations impliquées
dans un réseau de compétences, le SCM
l’est aussi pour les salariés qui doivent
s’adapter à des modes de fonctionnement
nouveaux. De plus en plus souvent, ils
feront notamment l’objet d’un contrôle
externe de la part d’un personnel appartenant à une autre entreprise, et dont la mission est de vérifier la bonne exécution des
tâches. C’est par exemple le cas des préparationnaires de commande chez les prestataires de services logistiques sous la surveillance directe de salariés de leurs clients
industriels ou distributeurs détachés sur
site. Or, ces modes de fonctionnement nouveaux risquent de faire l’objet de profondes
remises en cause, et parfois même de rejet,
si leur légitimité n’est pas clairement exprimée et leur efficacité prouvée. Il semble par
conséquent urgent de s’interroger sur la
façon dont les acteurs de chaque organisation associée à une démarche SCM la perçoivent et l’apprécient.
Dans cette perspective, associer SCM et
contrôle de gestion revêt un intérêt évident
pour la recherche appliquée. En effet, à leur
manière, chacun des deux champs disciplinaires pose la question du passage d’une
logique de coût à une logique de profit. La
position concurrentielle d’une organisation,
et a fortiori de plusieurs organisations
impliquées dans une relation d’affaires, ne
peut être défendue uniquement par la
recherche d’un équilibre financier de court
terme qui risque de bloquer l’accès à des
marchés, voire à des domaines d’activités
stratégiques nouveaux. L’efficacité et l’efficience de chaque entreprise résident désormais dans son aptitude à se repositionner le
plus rapidement possible pour saisir des
opportunités (volatiles) de croissance. Un
tel impératif d’agilité exige de repenser les
outils de gestion de type tableau de bord
pour pouvoir « actionner » des manœuvres
opérationnelles, tactiques et stratégiques,
sur le moyen et long terme.
2. Rôle des indicateurs dans la lecture
d’un tableau de bord SCM
De manière traditionnelle, la lecture de l’indicateur de gestion s’établit au travers d’un
tableau de bord. En effet, si l’on se réfère à
la définition de Bouquin (2001), le tableau
de bord se définit comme un instrument de
contrôle et d’action correctrice dans lequel
un « ensemble d’indicateurs peu nombreux
(cinq à dix) (sont intégrés) pour permettre
aux gestionnaires de prendre connaissance
de l’état et de l’évolution des systèmes
qu’ils pilotent et d’identifier les tendances
qui les influenceront sur un horizon cohérent avec la nature de leurs fonctions ».
Construit par principe en fonction d’un
contexte et d’une situation donnés, il peut
être appréhendé selon nous comme un
moyen privilégié d’évaluation de la performance du SCM entendu comme projet
logistique porteur de changement organisationnel. En effet, le tableau de bord constitue un outil de gestion qui accompagne et
contrôle ex post l’impact du changement au
sein des entreprises grâce à l’introduction
« d’indicateurs physiques, d’indicateurs
non produits par l’organisation (à la différence des chiffres comptables et budgétaires), d’indicateurs sur l’environnement,
ou encore d’indicateurs transversaux »
(Chiapello et Delmond, 1994).
Tout indicateur a une utilisation précise qui
justifie la manière singulière de le formaliser. Ainsi, Lebas (1995) développe l’idée
originale d’une véritable construction de la
performance selon laquelle l’entreprise (ou
un ensemble d’entreprises en relations d’affaires) aura besoin d’une batterie d’indicateurs et de mesures ad hoc afin de pouvoir
comparer l’existant à une référentiel plus ou
moins normatif. C’est l’identification et
l’implantation des indicateurs descriptifs
retenus qui permet alors de rendre l’organisation ou les relations interorganisationnelles pas à pas plus performantes, par
exemple en mobilisant des méthodes issues
du benchmarking.
Le lien avec le projet logistique de type
SCM est ici étroit. En effet, si de nombreuses recherches insistent sur l’impérieuse nécessité de mesurer l’impact des
décisions relatives à la construction d’un
SCM, peu de choses ont été dites et écrites
jusqu’à présent sur la détermination d’indicateurs et d’outils pour y parvenir (Zimmermann, 2002). Certes, le modèle SCOR
du Supply Chain Council aux États-Unis
propose un tableau de bord de pilotage de la
chaîne logistique étendue comprenant plus
de 150 indicateurs, mais on peut s’interroger sur son caractère « actionnable » ! Un
outil d’aide à la décision doit rester simple
et de manipulation aisée, d’où l’importance
cruciale de la détermination d’indicateurs
phares en nombre relativement réduit. C’est
à quoi nous nous sommes attachés à partir
d’une étude exploratoire conduite auprès
d’une entreprise multinationale du secteur
du semi-conducteur, impliquée dans un
projet logistique de type SCM depuis plus
de cinq ans (Morana, 2002).
II. – L’IDENTIFICATION
D’INDICATEURS PHARES D’UN
PROJET LOGISTIQUE : UNE ÉTUDE
EXPLORATOIRE
Dans un monde économique marqué par
des phénomènes de globalisation, où les
rapprochements et coopérations (plus ou
moins durables) entre entreprises sont un
élément primordial de leur compétitivité, le
secteur du semi-conducteur semble devoir
retenir une attention toute particulière. En
effet, il est caractérisé par des cycles économiques de courte durée, une forte mais versatile croissance, des investissements productifs très élevés et une sensibilité
importante des clients au prix, facteurs qui
font que seules les cinq premières firmes
mondiales peuvent survivre à moyen terme.
La réactivité et la flexibilité des processus
deviennent ici des impératifs majeurs pour
essayer de maintenir une relative avance
technologique et organisationnelle vis-à-vis
des concurrents.
Au sein de l’organisation étudiée, dénommée Alpha pour des raisons de confidentialité, la démarche SCM a consisté à l’origine
en une réorganisation des schémas logistiques au sein des unités d’assemblage de
puces fonctionnelles, conduisant à la
refonte des systèmes informatiques par la
mise en place de progiciels ERP et de technologies MRP
[2]. Désormais, la démarche
s’étend en amont aux usines fabricant directement les puces fonctionnelles et en aval
vers les clients du groupe qui ont en ligne
une totale visibilité des commandes passées
(traçabilité des mises en production puis
des acheminements). Ajoutons qu’Alpha
propose diverses formations internes en
matière de SCM, soit au travers de son université, soit au sein même de ses différentes
filiales.
1. Le choix raisonné des indicateurs
Compte tenu des défaillances actuelles de
la littérature académique sur les indicateurs de gestion permettant d’évaluer la
performance d’une démarche SCM, nous
nous sommes appuyés prioritairement sur
la contribution de Gunasekaran et al.
(2001). Celle-ci est particulièrement pertinente selon nous dans la mesure où elle
présente une liste d’indicateurs qui revêtent quatre caractéristiques essentielles
dans la perspective de la construction, à
terme, d’un tableau de bord applicable au
SCM.
- Les indicateurs sont classés en trois catégories distinctes (stratégique, tactique et
opérationnelle), ce qui répond à une attente
formulée lors d’entretiens en face-à-face en
préalable à l’enquête de terrain (voir encadré ci-après): un tableau de bord applicable
au SCM doit être modulaire et proposer
plusieurs « niveaux d’entrée ».
- Les indicateurs sont à la fois de nature
financière et non financière, ce qui s’inscrit
dans la continuité des courants de recherche
les plus récents en contrôle de gestion et
correspond à la multidimensionnalité d’un
projet logistique, dont la performance se
fonde autant sur un management au plus
juste des coûts que sur des phénomènes
d’apprentissage organisationnel (Paché et
Guilhon, 1998).
- Les indicateurs concernent plusieurs axes
d’évaluation (par exemple, le retour sur
investissement pour l’axe financier ou le
temps de cycle total de la chaîne logistique
étendue pour l’axe processus), ce qui va
dans le sens des travaux de Kaplan et Norton (1996) militant depuis plusieurs années
pour l’introduction de plusieurs domaines
d’évaluation dans l’élaboration d’un
tableau de bord.
- Les indicateurs sont finalement en
nombre assez restreint, sans sacrifier à l’exhaustivité, pour garantir le caractère
« actionnable » de l’outil, puisque les
auteurs retiennent 16 indicateurs de nature
stratégique, 14 indicateurs de nature tactique et 14 indicateurs de nature opérationnelle, d’où un total de 44 indicateurs.
La liste des indicateurs de gestion issue de
Gunasekaran et al. (2001) a été prétestée
auprès de managers et d’experts universitaires spécialisés en logistique, soit 12 personnes. À la suite du prétest, l’intitulé de
deux indicateurs a été modifié pour améliorer leur compréhension, deux indicateurs
jugés peu pertinents ont été éliminés et huit
autres ont été ajoutés sur suggestion des
répondants. Au final, les 49 indicateurs de
gestion retenus ont été soumis à des cadres
d’Alpha impliqués dans une démarche
SCM ou ayant suivi des modules de formation au SCM au sein de l’université d’entreprise (voir encadré méthodologique).
MÉTHODOLOGIE
La collecte des données a été réalisée par l’envoi de questionnaires auto-administrés (en
langue anglaise) auprès des différentes filiales françaises et étrangères d’Alpha. Les
envois se sont déroulés en trois vagues successives entre août 2001 et mars 2002. Après
plusieurs relances par courrier électronique et par téléphone, 82 personnes ont répondu
au questionnaire.
Concernant l’échelle appliquée à la liste des indicateurs de gestion proposés, elle se
décompose en deux parties. Dans une première partie, les répondants devaient indiquer
leur classification pour chaque indicateur : non important (1), peu important (2), moyennement important (3), assez important (4) ou très important (5). Dans une seconde partie, leur avis était demandé sur la nature de l’indicateur : stratégique, tactique ou opérationnel, avec deux possibilités complémentaires : indicateur peu clair ou indicateur non
applicable.
L’analyse des données a été conduite en deux étapes. La première étape, à partir d’une
analyse univariée, consiste à présenter les résultats sous forme de fréquences (par comptage des réponses). Elle permet de réfléchir sur le « profil » des indicateurs phares à retenir. La seconde étape, à partir d’une analyse typologique relative à l’étude proprement
dite des indicateurs phares, fait ressortir une hiérarchie entre eux selon l’importance qui
leur est accordée.
2. Synthèse des principaux résultats
Les données recueillies suite à l’analyse
univariée tendent à indiquer que les répondants classent principalement l’importance
de chaque item en « assez important » (4)
et « très important » (5). Les indicateurs
sont placés soit dans une catégorie unique
(stratégique, tactique ou opérationnelle),
soit dans deux, rarement dans les trois.
Notons toutefois la prépondérance des
indicateurs de nature stratégique et de
nature opérationnelle puisque seuls deux
indicateurs obtiennent un score significatif
dans la catégorie tactique. Lors de la
seconde étape, fondée sur une analyse
typologique de nature hiérarchique, six éléments considérés comme non pertinents,
car non représentatifs d’un projet logistique de type SCM selon les répondants,
ont été éliminés : « Cycle total de la marge
brute d’autofinancement », « Durée de vie
du produit », « Délai de qualification du
produit », « Initiatives du fournisseur en
termes d’économies de coût », « Priorité
des dépenses actuelles sur les dépenses
budgétées » et « Coût par heure d’opération ». Une fois les traitements effectués
(analyses univariée et typologique), les
indicateurs restants ont été regroupés en
quatre classes distinctes sur lesquelles il est
possible de faire un certain nombre de
commentaires.
Les indicateurs phares du projet logistique
Les indicateurs de la classe 1 font référence à l’organisation et au pilotage d’une
chaîne logistique étendue impliquant durablement l’ensemble de ses parties prenantes. C’est ce que la littérature académique considère comme étant le cœur de
la vision stratégique du SCM, si l’on
reprend Lambert et Cooper (2000). Les
quatre indicateurs jugés très importants
sont les suivants : « Ajustement du processus au temps de cycle planifié », « Efficacité du calendrier du planning de distribution », « Délai du cycle de transmission de
l’information » et « Efficience du circuit
logistique du produit ». S’agit-il ici de la
résultante d’une mise en pratique des technologies MRP implantées dans l’entreprise, et dont les effets rejaillissent sur ses
partenaires ? Tout porte à le croire, même
si les indicateurs en question ne font que
refléter au final les facteurs-clés de succès
d’une chaîne logistique étendue, à savoir
une réingénierie complète de l’organisation, le strict respect des délais, une totale
fluidité de l’information en provenance de
l’aval et, enfin, un arbitrage optimal coût -
service-réactivité. En référence au
tableau 1, s’il fallait prendre rapidement
une décision, nous suggérons une mise en
œuvre en trois étapes : d’abord les indicateurs opérationnels très importants, ensuite
les indicateurs stratégiques assez importants et, enfin, les indicateurs opérationnels assez importants.
Les indicateurs de la classe 2concernent un
aspect critique pour l’implantation d’un
SCM efficace : la gestion de la qualité dans
sa globalité. En effet, le SCM est avant tout
un projet logistique transversal dont les différents membres doivent avoir la même
vision, ou du moins une vision convergente,
en termes de qualité des processus. À ce
stade de l’analyse, et pour la première fois,
un indicateur est perçu par les répondants à
la fois comme stratégique et comme très
important : il s’agit de la responsabilité des
risques (voir tableau 2). Ceci conforte
l’idée selon laquelle, dans un secteur d’activité jugé particulièrement volatil et turbulent, il convient de mettre en place des
conventions de partenariat totalement trans-parentes qui fassent apparaître, au travers
d’un indicateur adéquat, les bénéfices et les
charges que chaque partie prenante peut en
attendre.
Tableau 1
INDICATEURS DE LA CLASSE 1 : LA CHAÎNE LOGISTIQUE
DANS SON ENSEMBLE
Tableau 1
INDICATEURS DE LA CLASSE 1 : LA CHAÎNE LOGISTIQUE
DANS SON ENSEMBLE
Les indicateurs de la classe 3 s’intéressent
à la nature des relations interorganisationnelles et à l’efficacité de certaines procédures de suivi et de contrôle. Un certain
nombre de travaux ont effectivement
montré, depuis quelques années, que les
interactions entre membres d’une chaîne
logistique étendue participent fortement à
un accroissement de ses performances
(Aurifeille et al., 1997). Outre le caractère
central de l’intensité des relations nouées
par le vendeur avec la firme cliente, on
doit noter l’importance accordée par les
répondants à l’existence d’un indicateur
évaluant au plus près l’efficacité du transport (soutien essentiel pour une livraison
exempte de défauts). Quant au suivi de la
qualité du cycle de traitement du bon de
commande en termes de rapidité et de fiabilité, il témoigne clairement de la volonté
de chaque entreprise d’améliorer la coordination des flux par delà ses frontières
légales (voir tableau 3).
Tableau 2
INDICATEURS DE LA CLASSE 2 : GESTION DE LA QUALITÉ
Tableau 2
INDICATEURS DE LA CLASSE 2 : GESTION DE LA QUALITÉ
Tableau 3
INDICATEURS DE LA CLASSE 3 : PROCÉDURES DE SUIVI ET DE CONTRÔLE
Tableau 3
INDICATEURS DE LA CLASSE 3 : PROCÉDURES DE SUIVI ET DE CONTRÔLE
Les indicateurs de la classe 4, enfin, portent
sur des aspects liés à la gestion administrative des flux. De façon symptomatique, ils
sont tous jugés systématiquement très
importants (voir tableau 4). En l’état
d’avancement de notre étude exploratoire,
on peut en conclure que, pour l’instant, la
connaissance et la diffusion du projet logistique reposent prioritairement sur l’implantation d’indicateurs phares permettant de
repérer la présence de dysfonctionnements
et d’anomalies dans l’exécution des opérations logistiques. En quelque sorte, il s’agit
de « clignotants » dont la mission est de
prendre le plus vite possible d’éventuelles
décisions correctives. Si une telle démarche
est en phase avec le souhait de mieux coordonner les flux le long de la chaîne logistique étendue, rien ne permet d’écrire que
les répondants ambitionnent d’aller plus
loin dans l’implantation de pratiques collaboratives multi-acteurs.
La permanence d’enjeux organisationnels
prioritaires
La structure des indicateurs phares telle
qu’elle émerge de l’analyse des quatre
classes devrait déboucher sur la construction progressive de deux types de tableaux
de bord : un premier de nature stratégique,
et un second plus en relation avec les activités logistiques opérationnelles. Un tel
découpage semble être un point de passage
obligé pour développer à l’avenir des outils
de pilotage des chaînes logistiques étendues
aisément manipulables. Rappelons que,
pour Bouquin (2001), un tableau de bord
performant doit contenir seulement une
dizaine d’indicateurs. L’avantage de cette
décomposition opérationnel/stratégique
serait également de procéder par étapes, en
fonction des moyens et des objectifs affichés par les entreprises impliquées dans le
projet logistique.
Tableau 4
INDICATEURS DE LA CLASSE 4 : GESTION ADMINISTRATIVE
Tableau 4
INDICATEURS DE LA CLASSE 4 : GESTION ADMINISTRATIVE
En effet, les premiers résultats tendent à
indiquer qu’un travail important reste à réaliser pour formaliser et implanter un outil
capable de faire passer le message, c’est-à-dire l’importance d’un projet logistique et
la légitimité du contrôle externe en découlant. Les répondants d’Alpha pensent en
priorité à une batterie d’indicateurs de gestion devant conduire à fiabiliser la (les)
chaîne(s) logistique(s) étendue(s) sur un
plan purement opérationnel, alors que les
enjeux du (et autour du) SCM sont largement plus significatifs :
- d’une part, le SCM doit être défini clairement et de manière ciblée. En tout état de
cause, une relation d’affaires durable entre
organisations ne peut être améliorée que si
chaque acteur interne connaît les raisons de
cette relation, ses tenants et ses aboutissants
en termes de performance ;
- d’autre part, le SCM implique une coordination étendue des hommes et des équipements. Seule une gestion transversale par
les processus, utilisant les flux de produits
et d’informations associées comme des
- passerelles » entre les différentes parties
prenantes, permet au projet logistique
d’aboutir dans les meilleures conditions.
La finalisation d’un tableau de bord applicable au SCM ne peut donc faire l’économie d’une volonté forte d’associer chaque
partie prenante au processus de conception,
de construction et de fonctionnement de la
chaîne logistique étendue. Pour cela, une
véritable politique de communication doit
être présente en amont, du top management
vers les niveaux hiérarchiques subalternes,
mais aussi de l’entreprise-pivot organisatrice d’une chaîne logistique étendue vers
ses partenaires externes : fournisseurs,
clients et prestataires de services. Tixier et
Mathe (1981) avaient noté que le management logistique est finalement une question
d’allers-retours réussis entre la stratégie et
la gestion des opérations. Tout en reconnaissant la justesse de cette approche, il est
sans doute possible d’aller plus loin en
affirmant que c’est par le développement
d’un processus itératif qui associe acteurs
internes et externes d’un projet logistique
que la formalisation d’indicateurs phares
les mieux adaptés aura le plus de chance de
réussir.
Les indicateurs de gestion permettant de
faire comprendre les enjeux d’un projet
logistique (et susciter l’adhésion de ses parties prenantes) constituent un thème de
recherche majeur tant sur un plan académique que managérial. La question de la
mesure de la performance qui lui est sous-jacente est au cœur de toutes les problématiques de recherche en gestion, tandis que
de leur côté, les entreprises sont sans cesse
à la recherche d’outils d’aide à la décision
simples et aisément manipulables. Avec
l’éclatement des frontières légales de la
firme et l’émergence de structures en
réseau, la question est encore plus brûlante.
En effet, la complexité accrue des systèmes
de pilotage, notamment des flux physiques,
pose le problème de la mesure des impacts
du contrôle externe de l’une des parties prenantes (par exemple, un distributeur) sur la
gestion des opérations d’une autre des parties prenantes (par exemple, un prestataire
de services logistiques).
En l’état, peu d’indicateurs de gestion
consensuels sont capables de donner une
« image fidèle » des enjeux financiers et
non financiers d’une meilleure coordination
des flux le long des chaînes logistiques
étendues. L’article est une première
ébauche dans cette direction, sachant que
de futurs travaux devront explorer des
pistes encore négligées. Parmi les diverses
alternatives envisageables, des indicateurs
liés à la gestion des ressources humaines
nous semblent notamment capitaux, tant il
paraît évident que la réussite d’une
démarche SCM dépendra en dernier ressort
de la capacité à impliquer durablement les
femmes et les hommes dans le déroulement
du projet.
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M. Goldbach (éds.), Physica-Verlag, Heidelberg, 2002, p. 399-415.
[1]
Les auteurs remercient les coordonnateurs de ce numéro spécial pour leurs remarques pertinentes.
[2]
L’
Enterprise Resource Planning (ERP) est un progiciel qui assure la mise à jour en temps réel de l’ensemble des
fonctions de l’entreprise, tant du point de vue des ordres d’achat, de lancement de production et de vente que de la
gestion des stocks et des flux de produits, en assurant un lien avec la gestion financière et les ressources humaines.
Quant au
Materials Requirement Planning (MRP), il correspond à un ensemble de techniques utilisant les nomenclatures, l’état des stocks et le programme directeur de production (PDP) pour calculer des besoins en composants;
il est vu essentiellement comme une technique de planification destinée à établir et maintenir des dates d’exigibilité correctes.