2003
Revue française de gestion
Enseignement
Les accréditations des cursus de management : clonage ou amélioration qualitative ?
Yvon Pesqueux
Les accréditations sont
aujourd’hui une donnée
du paysage de
l’enseignement de gestion.
En traiter dans
un numéro consacré au
contrôle externe est
affirmer à la fois ce
qu’il y a de commun
avec les catégories du
contrôle externe dans
l’entreprise, mais
également marquer
ce qu’il y a de différent.
Poser ainsi la
problématique est
souligner, pour le critiquer,
le continuum couramment
établi aujourd’hui
entre entreprises –
organisations et
institutions publiques.
Les accréditations des cursus de management sont
aujourd’hui une donnée du paysage de l’enseignement de gestion. En traiter dans un numéro
consacré au contrôle externe est affirmer à la fois ce
qu’il y a de commun avec les catégories du contrôle
externe dans l’entreprise, mais également marquer ce
qu’il y a de différent au nom de la spécificité du champ
concerné. Traiter des accréditations des cursus de management, c’est aussi, de façon métonymique traiter des
accréditations des établissements d’enseignement supérieurs et aussi, plus généralement, des organisations
publiques.
Les aspects les plus généralement avancés pour fonder la
perspective des accréditations sont les suivants :
- la construction d’un référentiel, son implantation et la
vérification de son implantation seraient facteurs d’amélioration qualitative des cursus,
- le référentiel offrirait également des éléments « objectifs » de « classement » des cursus et permettrait ainsi de
fonder la circulation des étudiants et des
enseignants,
- la vérification ayant lieu sur la base
d’un contrôle externe (plutôt effectué par
les « pairs » ici), ceci en garantirait
« l’objectivité ».
Poser ainsi la problématique choisie est de
souligner, pour le critiquer, le continuum
couramment établi entre entreprises - organisations et institutions publiques. La critique portera sur ce continuum vu comme la
manifestation d’un projet idéologique d’un
« État efficace », corrélatif du « moment
libéral ».
1. « Notre monde fait d’organisations »
Les « sciences de gestion » nous conduisent aujourd’hui à reconnaître l’organisation comme un champ « autonome » de
recherche et, par conséquent, d’accepter
l’existence d’un sens « donné » quant à
leur fonctionnement en cohérence avec les
catégories qui servent de référence : celles
de l’entreprise. Cette position repose sur le
postulat du continuum entreprise - organisation - institution - État. L’entreprise est
modélisée comme une organisation et la
« science des organisations » serait par
conséquent susceptible d’offrir un contenu
scientifique à l’explication de ce que sont
les institutions, celles-ci pouvant être étudiées au travers du concept d’organisation,
de la même façon que les méthodes de gestion qui prévalent dans les entreprises leurs
seraient alors applicables, sans autre forme
de procès. C’est d’ailleurs en cela que l’on
parle d’accréditation des établissements
d’enseignement supérieur et non d’universités, dénomination qui leur donnerait alors
tout leur sens institutionnel. Par extension,
l’État serait donc aussi récursivement une
organisation dans la mesure où il s’agirait
d’une organisation d’organisations. L’institution perd ainsi ses caractères aussi bien
juridique, historique que politique. C’est à
cela que nous convie d’ailleurs, entre
autres, Mintzberg (1999) quand il nous
invite à l’exploration d’« un monde fait
d’organisations ». Les « sciences de l’organisation » conduisent ainsi à une réification
de l’organisation dans une dimension a-his-torique, réductrice aussi bien de leur diversité « formelle » que de leur nature institutionnelle et politique.
C’est la mise en avant de permanences dans
l’interdépendance organisation - environnement qui mène à l’élaboration tout comme
à la justification du programme de cette
« contingence non contingente » et c’est ce
qui est à l’œuvre avec les processus d’accréditation des cursus de management dans
la perspective d’un double renforcement
idéologique :
- l’affirmation que les business schools sont
des organisations, avec, de facto, l’affirmation d’un « modèle » indiscuté et le fait
que, plus elles seraient « proches » du marché et mieux cela serait…
- étant le lieu d’enseignement de la gestion, il va de soi qu’il s’agit bien pour elles
de montrer l’exemple… en s’appliquant
les catégories qui y sont enseignées, d’où
leur ouverture aux perspectives de l’accréditation.
Il s’agit aussi, de cette manière, d’ouvrir la
voie à l’accréditation des établissements
d’enseignement supérieur… C’est toujours
cela de gagné dans la perspective d’une
idéologie d’un État « enfin » efficace… sur
la base d’un postulat non discutable de la
représentation du fonctionnement des
entreprises considérées comme efficaces
« par nature ». L’organisation est alors vue
comme un « agent élémentaire » de l’économie et de la société, ce qui vient justifier
d’autant l’existence d’une « économie »
des organisations (avec ses actions qui
conditionneraient et seraient conditionnées
par le « marché ») et, en décalque, celle
d’une « société » des organisations. L’organisation pourrait ainsi être considérée
comme institutionnalisation de rapports
économiques par référence à une structure
hiérarchique en comblement du déficit des
« mécanismes » de marché.
2. La distinction entre la norme et la loi
Le trait venant essentiellement caractériser
le « moment libéral » est celui du passage
d’une représentation de la vie en société
dans les termes du « vivre dans » à ceux du
« vivre avec » et donc du passage de la primauté accordée à la loi à celle accordée à la
norme (qui viendra servir de référentiel au
contrôle externe, y compris dans le champ
des organisations publiques et donc, pour
ce qui nous concerne ici, celui des cursus
d’enseignement du management). Le
« moment libéral » contemporain est en
effet corrélatif d’une modification de la
question du politique et de la transformation de la « raison d’État » en une sorte de
« raison d’entreprise ».
Le « vivre dans » s’articule autour du
concept de loi vu tout autant dans le contexte
de sa genèse (qui émet les lois ?), celui de sa
légitimation (le vote démocratique) que celui
de son application (l’État et son appareil). Le
« vivre avec » prend l’individu et l’expression de sa liberté comme point de départ. Au
concept de loi correspond celui de norme,
c’est-à-dire une auto-édiction de règles par
un individu ou un groupe social indépendamment de sa représentativité politique, les
normes allant dans le sens de l’expression de
l’intérêt des agents concernés dans le cadre
général d’un « État gendarme » qui viendrait fixer les règles du jeu de l’expression de
cette liberté individuelle sur un « marché »
des intérêts. L’entreprise, et donc plus généralement les « organisations » y sont alors
vues comme des individus « génériques »
ayant vocation à faire valoir leurs intérêts. Il
s’agit alors de se référer à des normes et de
rendre compte de la plus ou moins grande
conformité de leur situation réelle comparativement à celles-ci en s’exposant au jugement d’un contrôle externe (considéré
comme un « spectateur impartial » – Adam
Smith, 1759,1999). À la figure du sage
(d’ordre politique) vient se substituer celle
de l’expert (d’ordre technique). À la question du « juste » vient également se substituer celle du « vivre bien » lu sous son
aspect matériel, d’où la vocation légitime de
l’extension des catégories gestionnaires de
l’entreprise à l’ensemble de la société et la
construction de l’idéologie correspondante.
Cette substitution prend en particulier les
traits de la contestation de l’omniscience du
législateur public, devant céder la place aux
experts techniques, considérés comme plus
légitimes car étant plus proches du « terrain ». Aux contrôleurs d’État, dont non
seulement l’omniscience mais aussi l’impartialité est contestée (car ils représentent la
raison d’État) se substituent les contrôleurs
externes dont la légitimité naît de leur expertise au nom de la raison technique. C’est
donc à toute une relecture de la faculté de
juger que l’on assiste là. À la rigidité de la
loi, déclassée dans les catégories de l’efficience car source de contrainte, répondrait la
souplesse efficace de la régulation par la
norme, relayée de façon positive par ce qu’il
est convenu d’appeler l’apprentissage organisationnel.
3. L’accréditation des cursus
de management comme concrétisation
de la primauté accordée à la norme
Pour ce qui concerne la certification des
cursus de management, qui peut en effet
mieux les « normer » si ce ne sont ses
acteurs à condition d’atteindre un consensus acceptable et qui peut les contrôler efficacement si ce ne sont aussi ses acteurs
eux-mêmes… à condition là aussi d’avoir
fixé les règles du jeu afin de garantir « l’objectivité » du jugement effectué.
La loi est une règle « objective » car spécifiée dont l’objet est le comportement en
société, à vocation « universelle » sur la
base d’un territoire et assortie de sanctions.
Goyard-Fabre (1996) constate que l’apparition de la loi, dans son acception politique,
est corrélative de l’écriture et de la formation des cités. Cet ordre conventionnel distingue la loi de la cité de l’ordre de la
nature. Mais ce rationalisme positiviste se
heurte à l’implicite (« l’esprit des lois ») et
à la confusion du légal et du légitime
(comme nous le rappelle le conflit Antigone
– Créon) d’où la recherche de l’intelligibilité des lois aussi en dehors d’un rationalisme formel.
Si l’un des principes de la loi est son caractère universel (application à tous dans les
mêmes conditions de forme et de fond, en
tous lieux et en toutes circonstances), il
vient se poser les problèmes de son application dans les conditions concrètes. C’est ce
qui vient fonder la discussion qui se développe aujourd’hui au travers de la question
territoriale, critère venant justifier des différences dans les mises en œuvre suivant des
aspects tels que les conditions pratiques, les
situations locales, l’état d’esprit du lieu, le
degré de réactivité, la capacité d’auto~organisation, d’initiative… C’est à ce titre que
les cursus d’enseignement du management
constituent des territoires spécifiques. Mais
c’est aussi comme cela que s’effectue le
glissement de la loi vers la norme. La question de l’adaptation territoriale de la loi et
sa substitution par la norme, corrélative du
« moment libéral », conduit à accepter
l’idée de réponses spécifiques suivant la
nature des enjeux et des situations. Il s’agit,
compte tenu de la légitimité accordée à la
notion d’autonomie, de reconnaître l’existence d’évolutions différenciées des sous-ensembles constitutifs de la société.
La normalisation apparaît donc avec
la « crise des lois » dans le contexte de
dérégulation qui l’accompagne. Elle ne
constitue donc pas une réponse à une
demande sociale. C’est une « pseudo-nor-malisation » (qui peut, à la limite, être vue
comme propagande, alibi, justification
idéologique, transgression discursive) de
l’ordre du micro-politique et non dépourvue d’arrière pensée publicitaire. On le voit
ainsi avec les cursus d’enseignement du
management qui « communiquent » sur la
détention de tel ou tel label. La normalisation correspond alors à une des caractéristiques structurelles du système capitaliste
déjà soulignée par Braudel (1988) :
la destruction de la concurrence et, par
conséquent, la défense des « hiérarchies »
établies. Peut-être est-il ainsi possible
d’expliquer que les plus ardents défenseurs
de la normalisation des cursus de management sont les acteurs les plus « puissants »
du secteur : les Américains vite rejoints
par l’Europe et, sauf exception, les business
schools du haut du classement les
défendront au nom du « marché ». C’est
aussi à partir de celles-ci qu’elles pourront
mieux « communiquer » leur supériorité et
c’est aussi ce qui contraindra « les autres à
s’y soumettre plus ou moins volontairement
et à éprouver les difficultés de mise en
œuvre.
Les accréditations des cursus
de management
L’accréditation des cursus de management
repose sur la validation d’un système de
normes.
Trois grands systèmes sont en compétition/coordination, certains établissements
(parmi les plus grands) refusant les accréditations tout en étant membres des institutions qui les supportent alors que d’autres
les cumulent. Par ailleurs, et c’est ce qui
rend les comparaisons chiffrées très difficiles, les accréditations peuvent concerner
tout ou partie des établissements en visant
les « programmes ».
Les accréditations des cursus de management ont ainsi conduit à fonder un modèle
de la
business school avec des programmes
« obligés », des méthodes pédagogiques
spécifiées, une composition « standard »
du corps professoral et de ses activités, une
logistique précise, un modèle de « gouvernance ». On a vu, face à la tentative
« d’américanisation » des cursus, apparaître un référentiel européen. C’est un fait
classique dans le champ des normes : il y a
à la fois divergences mais aussi convergences des deux sources normatives les
plus puissantes aujourd’hui. Le résultat en
a été la « segmentation » des cursus de
management entre les
business schools qui
ont les deux labels, celles qui ont l’un des
deux (par choix effectué sur la base de critères le plus souvent géographiques – la
norme européenne EQUIS
[1] domine ainsi
en Europe – ou sur la base de « l’inféodation » – car les deux systèmes d’accréditation se livrent à une âpre compétition dans
les pays en développement ou dans les
pays en transition et la certification « choisie » est alors aussi marque d’affiliation),
celles qui tentent d’en obtenir une… et
celles qui disent qu’elles candidateront un
jour… C’est aussi la garantie de l’approfondissement de « l’exportation » sur
place qu’est devenue l’accueil d’étudiants
« étrangers », la comparabilité des catégories masquant d’autant leur appauvrissement intellectuel. L’alignement sur le système « américain », le plus puissant
d’entre eux en termes « d’exportation sur
place » concerne ainsi clairement aussi
bien les cursus d’enseignement de management que les établissements d’enseignement supérieur dans la perspective de la
définition d’une prestation « facturable ».
Et pourtant, son niveau « moyen » peut
être considéré comme plutôt médiocre sur
le plan de son contenu intellectuel même si
l’on en excepte (ce qui vaut aussi bien pour
l’Europe que les États-Unis) l’élite… Et
c’est la détention du label qui permet alors
d’en masquer toute la médiocrité !
- AACSB : Association to Advance Collegiate Schools of Business est une association
américaine. Les critères d’accréditation s’en ressentent en comportant, par exemple, des
aspects tels que la diversité ethnique et le respect de quotas en termes de genre. Elle
compte à ce jour 454 programmes accrédités sous la rubrique « Business » et 163 sous
la rubrique « Accounting », de nombreux établissements étant donc accrédités sous les
deux rubriques et non en tant qu’établissements.
- AMBA :Associations of MBAs est une association anglaise dont les critères d’accréditation ont vocation à servir de référence aux étudiants et aux employeurs et qui vise
des programmes de type M.B.A., plusieurs programmes d’un même établissement pouvant donc être concernés.
- EQUIS : European Quality Improvement System est supporté par l’EFMD, European
Foundation for Management Development. Il marque la volonté européenne d’intervenir dans ce processus sur la base d’un référentiel destiné à tenir compte des spécificités
institutionnelles propres à chaque pays et ce sont les établissements qui sont accrédités
(64 à ce jour).
Les effets de clonage des programmes et
des méthodes mentionnés plus haut ont, par
exemple, été dénoncés par Cornuel (2003),
preuve de ce jeu des divergences européennes. Mais ceci reste pour le moment de
l’ordre de la dénonciation tant les programmes sont comparables d’un établissement à l’autre… L’effet sur la composition
« standard » des corps professoraux et des
activités a été de l’ordre d’une modification
des catégories de la gestion des ressources
humaines avec l’obsolescence déclarée des
enseignants « non docteurs », difficiles à
« recycler » au regard de leur âge (par
exemple, ils avaient été embauchés, dans
les écoles de commerce en France sur
d’autres règles du jeu et ils profiteront alors
d’autant moins de l’apprentissage organisationnel qu’ils seront « sortis » du système
ou mis sur des voies de garage !) et l’embauche massive de « jeunes » docteurs,
ayant préparé le plus souvent leurs thèse
dans les catégories du clonage, « bouclant » ainsi avec le « système » qui les
produit.
Pour ce qui concerne les activités, celles de
l’enseignement ont été codifiées. Il s’agit de
retrouver les « cases » ad hoc, celles au
suffixe « international » (accounting, marketing, etc) étant les plus prisées mêmes si
elles reposent sur un corpus « baroque » où
l’on chercherait en vain ce qu’il y a d’international si ce n’est les entreprises (comprendre les entreprises multinationales)
auxquelles elles sont consacrées. Il en va
aussi de l’intégrisme de la pédagogie de
l’étude de cas, petites histoires toujours
« propres »…
Pour ce qui concerne l’activité de
« recherche », on assiste, depuis l’instauration des procédures d’accréditation des cursus d’enseignement de management, à une
véritable « marée » de publications dans
des revues plus ou moins ajustées aux cases
précédemment mentionnées, elles aussi
« classées » et dont la « gouvernance » est
également « clonée » (un comité de lecture, une procédure de publication avec
double révision « anonyme »), garanties de
« l’indépendance » des reviewers et des
reviewés… Mais c’est d’ailleurs ainsi que
l’on est sûr de rester entre soi ! Et pourtant,
il s’agit de textes écrits par des enseignants
de gestion pour des enseignants de gestion
et dont les acteurs des objets concernés (les
managers dédiés à des activités de gestion)
auraient le plus souvent bien du mal à y
retrouver trace de leur vie. De la même
manière, il s’agit d’une « autre » vie de ces
enseignants, en dehors des étudiants qui,
sauf référence obligée à celui qui corrige
leurs travaux, n’iront jamais lire cela. Ras-surez-vous, eu égard à la vague croissante
de publications, vous ne les verrez pas dans
les bibliothèques… si ce n’est « virtuelles ». L’autoréférencialité joue ici à
plein : les enseignants de gestion jugent les
enseignants de gestion, les enseignants de
gestion citent les enseignants de gestion, le
tout conduisant à la production d’une littérature formelle dépourvue de contenu pour
au moins 80 % de son volume… et les
contrôleurs externes, eux-mêmes enseignants de gestion, jugent ainsi formellement la qualité de l’activité de recherche
et « autodéclarent » ainsi les classements
des revues et des écoles suivant les revues
dans lesquelles publient leurs enseignants… on n’est jamais si bien servi que
par soi-même ! Ce sont les quantités
publiées qui « attestent » de la chose
sérieuse qu’est devenue cela.
La normalisation est bien une « auto »normalisation par les agents d’un secteur
donné compte tenu des modalités propres à
la construction des normes (« auto »définition d’un référentiel et des règles du jeu de
sa vérification, son implantation restant à
l’initiative de chacun). C’est alors une
« auto »-édiction par les acteurs d’un secteur donné dans le but d’asseoir des situations acquises et de continuer à faire de
bonnes affaires en toute tranquillité…
Mais la normalisation marque aussi un
transfert de légitimité vers les organes de
normalisation et, en contrepartie, une justification de la disparition des organes de
législation. Il s’agit donc d’inclure des
normes dans la logique du « marché » des
intérêts. Ce n’est donc pas une production
« gratuite », mais bien aussi une conséquence de l’affaiblissement de la loi qui
met les acteurs face à face, d’où la nécessité
de « l’œil de l’arbitre » que constitue le
contrôle externe exercé sur les catégories
techniciennes d’un référentiel normatif. La
norme, sa définition et le contrôle externe
qu’elle induit, apparaissent ainsi comme
une instance de régulation entre des
demandes sociales et comme une réponse à
une demande de valeur qui ne peut s’exprimer sur le marché. Mais c’est aussi la référence constitutive du lobby, l’exclusion de
ceux qui ne peuvent s’exprimer. C’est donc
l’expression d’un rapport de forces.
L’examen des faits peut conduire au constat
qu’il s’agit plus d’une « normaticité ». Le
contrôle externe devient « régulateur » des
équilibres sociaux, enjeu du lobbying, instance devant se positionner par rapport à
d’autres organes de régulation (CSA, ART,
etc. en d’autres domaines, AACSB, EFMD
pour ce qui nous concerne ici, par
exemple)
[2]. Ces « organes de régulation »
constituent le lieu de déconcentration de la
législation à des sous-organes particuliers et
« indépendants » sur la base de l’argument
de l’expertise, conséquence des pratiques
techno-scientifiques légitimes aujourd’hui.
C’est ce qui explique l’aspect « absorbant » de la normalisation qui concerne
tout et tous dans une représentation dont les
caractéristiques soulignées sont la pertinence et la souplesse, permettant de déclasser d’autant la rigidité supposée de la loi. Et
pourtant, la multiplication des normes tend
à rendre « impossible » la vie des institutions : par exemple, les budgets de communication des
business schools ont explosé,
conduisant à la création de services dédiés,
très à la marge de ce que l’on peut qualifier
d’activité pédagogique. Il en va de même de
la multiplication des audits et conseils vendus plus ou moins chers (plutôt plus que
moins) à ces institutions dans le but d’accéder à la certification. On pourrait même,
face à cette explosion des normes et aux
investissements massifs en temps et en ressources pour les générer, les appliquer et les
contrôler, parler de « libéralbureaucratie », c’est-à-dire d’une situation où les
consommations de ressources s’effectuent
sans contribuer en rien au processus
concerné. L’accréditation des cursus de
management en est une illustration. Le
contrôle externe peut alors être vu comme
un processus de masquage de cette « libéralbureaucratie ».
4. Accréditations et apprentissage
organisationnel
Les accréditations des cursus de management reposent, comme les processus d’accréditations en général, sur l’argument
« positif » de l’apprentissage organisationnel. Helfer, Kalika et Orsoni (2000) définissent l’apprentissage organisationnel comme
« la modification stable faisant suite à la
perception et à la résolution d’un
problème ». L’apprentissage organisationnel recoupe la problématique de l’organisation en compétences et il est bien alors
question de devoir « recouper » normes et
compétences. Mais il est nécessaire de
poser la question de l’aspect tout simplement mythique de l’apprentissage organisationnel et du projet idéologique cynique
qu’il recouvre en permettant de distinguer
entre les organisations (et/ou les « acteurs »
de celles-ci) qui « apprennent » et celles
qui « n’apprennent pas », vouées à la disparition. Rappelons que l’on avait fait plus
haut référence aux collègues enseignants de
gestion, recrutés à une autre époque sur la
base d’autres règles du jeu… L’accréditation opère en quelque sorte par externalisation de la « figure du Maître » qui va reposer dans les normes, dédouanant en quelque
sorte les directions de toute espèce de responsabilité dans la contrainte qu’elles exercent sur les individus.
L’apprentissage organisationnel recoupe
donc les problématiques du changement
organisationnel, qu’elles s’inscrivent alors
ou non dans une perspective « socio-darwi-nienne » et l’apprentissage organisationnel
apparaît comme adaptation au regard d’un
référentiel. Les auteurs ayant proposé
d’étudier la question (par exemple, Argyris,
1995) mettent en avant le concept de « routine défensive » qui désigne les pratiques
qui évitent aux agents d’éprouver un
embarras, de ressentir une menace, ce qui
les empêche en même temps de se représenter l’évolution de l’environnement dans
lequel ils se situent et qui pose donc difficulté aux business schools « hors » du
modèle tout comme à celles du « cœur » du
modèle. C’est ce qui fonderait d’autant la
référence à une norme « externe » et au
contrôle de sa conformité. Mais le chemin
est aussi souvent plus court qu’il n’y paraît
entre conformité et conformisme, l’apprentissage organisationnel se faisant alors
apprentissage du conformisme comme on a
déjà eu l’occasion de le souligner avec le
mimétisme constaté dans le fonctionnement
des établissements, le contenu des cursus
d’enseignement du management, etc. et
l’élimination de ceux (établissements ou
personnes) qui ne fonctionnent pas suivant
ces catégories.
En mettant au cœur de l’apprentissage
organisationnel l’interprétation collective,
on confirme le pouvoir de la norme, lieu
d’arbitrage entre la pensée de chacun et la
pensée de tous. L’organisation apprenante
pose la question de ce qu’est une connaissance organisationnelle, le problème est ici
réglé par le référentiel normatif car, à ce
titre, les normes constitueraient bien les
connaissances organisationnelles de référence, acquises ou à acquérir. L’accent est
mis alors sur l’importance des capacités
organisationnelles à créer, acquérir, transférer de la connaissance à partir des
normes et de la modification des représentations des agents que cela entraîne. Le
processus de certification qui se développe
aujourd’hui tous azimuts (ISO 9000,
14 000,18 000, etc.) pourrait ainsi être le
lieu de la diffusion des normes, ce processus allant de pair avec l’importance accordée à la formalisation croissante (pour
construire des « traces ») dans un projet de
contraindre les agents à un apprentissage
de ces consignes. C’est en cela que l’on
peut souligner l’ambiguïté de tout projet de
certification et donc celui des cursus de
management. À ce titre, remarquons ainsi
que qualité et apprentissage sont bien le
pari explicite de la certification EQUIS
qualifiée de « A new pathway to excellence
for management education » et de modèle
dynamique de développement de la
qualité.
Les activités d’implantation des normes
sont ainsi mises en exergue comme favorisant l’apprentissage (Garvin, 1993) :
- la résolution de problèmes en groupe que
l’on retrouverait dans la gestion de la qualité (liée à la nécessité d’implanter des
normes) et dans la conduite du projet associé ; ce travail de groupe permettrait en
effet la confrontation de points de vue et
l’élaboration de pratiques communes…
mais aussi le risque d’une réduction de la
diversité vers le conformisme déjà souligné
plus haut ;
- l’expérimentation de l’implantation de la
norme comme occasion d’apprentissage
même si les résultats ne sont pas garantis, la
logique de projet se retrouvant là aussi dans
la construction d’une organisation « excitée », tant portée aujourd’hui par les discours du management ;
- le retour d’expérience sur la base de la
formalisation de bilans complets, qu’il
s’agisse de réussites ou d’échecs ; pour ce
qui concerne les cursus d’enseignement du
management, cela se caractérise par la possibilité de pouvoir « retourner » à la certification après un échec et l’illusion que l’on
peut toujours bien finir par « apprendre » ;
- le transfert des connaissances d’un établissement à l’autre, au gré des groupes de
pairs chargés des certifications et des transformations corrélatives des normes, qui est
aussi facteur de mimétisme.
L’apprentissage organisationnel repose bien
sur deux processus cognitifs :
- le processus individuel (qu’il s’agisse de
personnes stricto sensu ou de groupes
d’individus) sur la base de la boucle d’apprentissage classique signaux – interprétation – réponse au regard d’une norme de
référence.
- le processus collectif sur la base de la
construction et de l’acceptation de références partagées d’où la gestion de l’information faite à partir de représentations
codifiées et les réunions autour de ces
représentations, aussi mode privilégié d’externalisation de la « figure du Maître »
comme il en a déjà été question plus haut.
Les facteurs qui sont cotés comme favorisant l’apprentissage organisationnel se
décomposent entre (Ingham, 1998) :
- les facteurs externes de pression environnementale relayés par les dirigeants, ce qui
joue a plein aujourd’hui pour ce qui
concerne les accréditations des cursus d’enseignement du management au regard du
référentiel construit,
- les facteurs internes relevant aussi bien
des configurations organisationnelles (la
décentralisation, les projets, la flexibilité),
de l’existence d’un système d’information
formel ouvert et performant, de la reconnaissance de l’importance d’un système
d’information informel, de l’implication de
la direction, tous éléments faisant l’objet
d’appréciations pour ce qui concerne les
accréditations des cursus de management.
Le retour d’expérience est également un des
outils importants de l’apprentissage organisationnel qui tend en fait à être souvent
employé dans le cas des certifications des
cursus d’enseignement du management, en
particulier lors des échecs de certification,
dans le but de modifier les représentations
de certains des acteurs, comme ceux de la
tutelle pour ce qui concerne les chambres
de Commerce qui souvent gèrent de tels
cursus en France. C’est aussi en cela que
l’on peut alors parler d’apprentissage organisationnel.
Entrer dans les textes précisant les référentiels et les modalités du contrôle est également une aventure intéressante dans la
mesure où l’on peut remarquer l’utilisation
d’expressions « cultes » telles que culture
(de management bien sûr le plus souvent,
car « objet » de ces cursus tout comme des
processus de certification applicables aux
institutions) et « client ». C’est là sans
doute le point le plus important que l’on
retrouve d’ailleurs dans d’autres référentiels normatifs (ISO9000, par exemple).
Mais la surprise est tout de même de retrouver le terme de « client » dans les textes
concernant les cursus d’enseignement de
management, là tout de même où la figuration en est plus difficile s’agissant ici des
étudiants et de leurs employeurs potentiels.
La référence à la figure d’un « client-roi »
que l’on se représente comme malin, avisé,
indépendant, calculateur indique aussi la
manipulation qui en est possible : flatter son
narcissisme, lui apporter de la sécurité émotive, l’assurer qu’il est méritant, l’inscrire
dans son époque, lui donner un sentiment
de puissance, d’immortalité, d’authenticité,
de créativité, etc. en communiquant et non
pas en « faisant ». Et, à ce titre, la
« marque » n’est pas accessoire car il s’agit
de défendre les contours d’un cartel dont les
comportements (partage des marchés et
fixation du niveau des prix) sont ainsi masqués par la figure du « client-roi ». La
« liberté d’achat » du « client » d’un cursus d’enseignement du management – étudiant ou employeur – ne relève t-elle pourtant pas alors autant du conformisme et du
jeu des représentations sociales venant masquer l’individualisation de l’acte ? Notons
aussi, avec l’usage du terme de « client », le
même subterfuge idéologique à l’œuvre
avec le terme de « bourgeoisie », c’est-à-dire la confusion entre une bourgeoisie
« politique » et une bourgeoisie « sociologique ». En cotant le comportement d’une
bourgeoisie sociologique, on dissout d’autant l’idée d’une bourgeoisie politique telle
que la figurait Marx… et en cotant un client
« sociologique », on dissout d’autant la
figure d’un client « politique » et donc la
dimension politique du marché qui va avec.
Et l’on participe ainsi à la construction de
ce que l’on pourrait dénommer un « capitalisme académique ».
·
C. Argyris, Savoir pour entreprendre, InterEditions, Paris, 1995.
·
F. Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe -XVIIIe siècle, 3 tomes,
Armand Colin, Paris, 1988.
·
E. Cornuel, « À quoi peuvent bien servir les écoles de management ? », Le Monde, 21 janvier 2003.
·
D. Garvin, “Building a Learning Organization”, Harvard Business Review, juillet-août 1993,
p. 19-37.
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S. Goyard-Fabre, article « loi », Dictionnaire de philosophie politique, PUF, 1996,
p. 355-360.
·
J.P. Helfer, M. Kalika, J. Orsoni, Management : stratégie et organisation, Vuibert, Paris,
2000, p. 359-370.
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M. Ingham, La connaissance créatrice, DeBoeck Université, Bruxelles, 1998.
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H. Mintzberg, Voyage au centre des organisations, Éditions d’Organisation, Paris, 1999.
·
A. Smith, Théorie des sentiments moraux, PUF, collection « Léviathan », Paris, 1999.
[1]
EQUIS :
European Quality Improvement System.
[2]
CSA, Conseil supérieur de l’audiovisuel ; ART, Agence de régulation des télécommunications ; AACSB,
International Standing for Association to Advance Collegiate Schools of Business; EFMD,
European Foundation
for Management Development (lieu de développement de d’organisation du contrôle externe de la norme EQUIS).