2003
Revue française de gestion
Comptabilité
La normalisation comptable internationale
Origine, pratiques et enjeux
Peter Walton
La normalisation comptable
internationale est depuis
plusieurs années une
question d’actualité.
Cet article s’intéresse à
l’histoire, aux enjeux, aux
aspects formels et plus
informels du processus de
normalisation. L’origine du
normalisateur international,
la procédure établie pour
l’élaboration des normes
internationales ainsi que
les contraintes et
préoccupations pesant
sur ce processus et
susceptibles d’influencer
les futures normes sont
analysées dans cet article.
Le champ de l’information financière et la question de sa normalisation ont connu des bouleversements de fortune au cours des cinq der
nières années. La chenille, assez chétive, de
l’International Accounting Standards Committee
(IASC), entourée de nombreux ennemis, s’est métamorphosée en l’International Accounting Standards
Board (IASB), régulateur aux couleurs vives disposé à
jouer un rôle prédominant. En effet, l’Union européenne espère que l’IASB puisse l’aider à construire un
marché financier unique, et d’autres y voient l’ultime
espoir de restaurer la crédibilité de l’information financière, après les événements désastreux qui se sont produits aux États-Unis.
L’IASB est assez différent de l’IASC, tant par son
poids vis-à-vis des gouvernements et des entreprises,
que par son processus de normalisation. L’IASB traverse encore, toutefois, sa période de lune de miel
(peut-être l’intervention surprenante de Jacques Chirac
en juillet 2003 en marque-t-elle la fin ?
[1] ).
Il reste à savoir si l’IASB pourra produire
des normes fiables et si les commissions de
surveillance pourront exiger un respect
uniforme de ces normes. Cet article analyse la normalisation internationale
d’abord en étudiant son évolution historique, puis en explicitant le processus de
normalisation et enfin, en en discutant les
interfaces avec l’Union européenne.
1. L’IASC et les origines
de la normalisation comptable
internationale
Bien que divers comptes rendus des origines de l’IASC aient été écrits (e.g. Benson, 1989 ; Brennan, 1979), ceux-ci n’ont
été, jusqu’à présent, que des références en
passant dans des ouvrages d’une plus
grande envergure, et aucune analyse des 27
années d’histoire de cette institution n’a
jamais été publiée (bien que Stephen Zeff et
Cees Camffermann soient maintenant en
train d’en préparer une). Fondamentalement, l’IASC a commencé sa vie en juin
1973 sous la forme d’un comité commun
entre organisations professionnelles de
l’audit et de la comptabilité issues de neuf
pays (comprenant, notamment, les États-Unis, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne). Son premier président fut Henry
Benson, un Anglais, petit-fils de l’un des
quatre frères Cooper, dont le cabinet est
l’un des constituant de l’actuel PricewaterhouseCoopers. Lord Benson et Douglas
Morpeth (à l’époque président de l’Institute
of Chartered Accountants of England and
Wales – ICAEW) ont lancé le projet dans
les coulisses du congrès mondial de la
comptabilité en octobre 1972, et ont réussi
à établir Londres comme le siège du normalisateur.
Benson, dans son autobiographe, explique
que cette initiative constitue l’évolution
naturelle d’un comité qu’il avait créé en
1964 (Accountants’ International Study
Group) pour faciliter les échanges techniques entre les États-Unis, le Canada et la
Grande Bretagne, suite à la demande
d’autres pays. Ce fut d’ailleurs l’explication
donnée au conseil de l’ICAEW lors d’une
demande d’approbation et de financement
du projet en janvier 1973. Bocqueraz et
Walton (1999) constatent que cette explication est devenue l’histoire officielle de la
naissance de l’IASC, mais des entretiens
inédits (avec entre autres Douglas Morpeth)
et les commentaires d’un ancien président
de l’American Institute of Certified Public
Accountants (Olson, 1982) font émerger
d’autres influences.
Selon Morpeth, ce serait lui qui, dans une
conversation téléphonique avec Benson
pendant le congrès, aurait soulevé la question de la création d’un normalisateur international (à l’époque Morpeth était aussi
vice-président de l’organe de normalisation
en Grande-Bretagne) et qui aurait présidé
les premières réunions avec ses collègues
américains et canadiens. Olson, pour sa
part, note que les Anglais s’inquiétaient des
conséquences négatives pour la comptabilité britannique de la quatrième directive
européenne, dont la première version avait
été publiée en 1972 et qui prenait modèle
sur l’Aktiengesetz de 1966 régissant le
droit de sociétés en Allemagne. Olson a
pensé qu’un normalisateur international
pourrait peut-être faire contrepoids à l’harmonisation européenne alors à l’œuvre.
Dans ses premiers jours l’IASC a bénéficié,
comme peut-être l’IASB aujourd’hui, d’une
période de grâce : les organisations qui
l’entouraient étaient bienveillantes et
l’IASC s’occupait de questions techniques
sans que cela ne prête à controverse. Au fil
du temps, toutefois, il est apparu clairement
qu’aucun des pays membres n’avait l’intention d’appliquer formellement les normes
sur son territoire, alors que des organisations concurrentes commençaient d’ailleurs
à entrer en jeu. L’Organisation des nations
Unies (ONU) et l’Organisation pour la
coopération économique et le développement (OCDE) ont toutes deux créé des
groupes de travail sur la publication d’informations financières internationales. La
souveraineté de l’IASC se trouvait également menacée par l’International Federation of Accountants (IFAC), créé en 1977
pour remplacer le comité (International
Coordinating Committee of the Public
Accounting Profession) qui anciennement
s’occupait de la coordination de la profession sur le plan international et de l’organisation du congrès tous les cinq ans. Certains
membres de l’IFAC (en particulier les
États-Unis) trouvaient que l’IASC aurait
plutôt dû être un sous-comité sous l’égide
de l’IFAC et non une organisation indépendante comportant pratiquement les mêmes
membres que l’IFAC.
Au cours des années 1980, l’IASC a réglé
certains de ses problèmes politiques.
L’ONU et l’OCDE ont accepté de laisser à
l’IASC l’écriture des normes proprement
dite, et l’IFAC a signé avec l’IASC des
« engagements mutuels », par lesquels
l’IFAC obtenait un rôle plus important dans
le gouvernement de l’IASC (surtout dans la
nomination des membres du board), mais
qui consacraient l’indépendance de l’IASC
(Cairns, 1996). Néanmoins, les normes diffusées à l’époque étaient peu robustes, et
n’étaient pratiquement pas appliquées. Les
modalités de préparation des normes en
affectaient la qualité. En effet, chaque
norme était d’abord préparée par un sous-comité constitué sur la base du volontariat,
et devait ensuite être soumise à l’approbation du board de l’IASC dont les effectifs
allaient toujours croissant. Pour parvenir à
une majorité de voix suffisante, les normes
devaient souvent, en définitive, comporter
plusieurs options concurrentes.
À cette époque, les normes internationales
servaient de modèle pour les normalisateurs
de pays en voie de développement, et c’était
là la seule utilisation effective qui en était
faite. Bien qu’ils ne les aient pas directement adoptées, des pays tels que la Malaisie ou le Kenya se sont inspirés des normes
de l’IASC pour développer leurs normes
nationales. Cette utilisation s’est depuis largement répandue, ce qui constitue en fait un
problème pour la crédibilité du nouvel
IASB. Quand l’IASB procède à la mise à
jour d’une norme, les pays qui ont
emprunté la norme d’origine (et qui annoncent généralement que leurs normes correspondent aux normes internationales) pren-nent-ils toujours le soin de la modifier ? Il
se peut que l’adéquation entre certaines
normes nationales et le référentiel international dont elles se réclament soit en pratique quelque peu problématique.
Au milieu des années 1980, les normes
internationales (IAS) semblaient donc
manquer d’objectifs et de principes directeurs clairs pour structurer leur contenu,
mais une nouvelle étape allait débuter
dans la vie de l’organisation. En effet,
l’IASC allait conclure un accord avec
l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV), par lequel le
normalisateur acceptait de revoir ses
normes afin qu’elles puissent devenir le
cadre de référence mondialement reconnu
pour la présentation de l’information
financière publiée par les entreprises
recherchant une cotation sur plusieurs
places boursières. L’OICV voulait uniformiser les règles de cotation des entreprises dans les pays autres que leur pays
d’origine, ou règles de cotation secondaire. Pour la première fois dans son histoire, l’IASC disposait ainsi d’un but spécifique pour orienter ses décisions et d’un
rôle direct dans une structure réglementaire. De plus, avec le soutien de l’OICV,
l’IASC pouvait devenir le normalisateur
dominant au niveau mondial.
Le partenariat avec l’OICV s’est concrétisé
par un projet d’amendements et d’améliorations, dont l’objectif consistait à supprimer les choix de politique comptable et à
diminuer la flexibilité des normes. Le projet a certes rencontré des difficultés, mais a
toutefois abouti en 1993, date à laquelle, à
la grande déception de l’IASC, la gamme
de normes élaborée a été rejetée par
l’OICV. L’argument officiel faisait état de
la persistance d’un manque de rigueur dans
les normes révisées. Certains ont toutefois
remarqué (voir Walton, 2002a) que la
société allemande Daimler-Benz était
entrée en bourse aux États-Unis en 1993,
devenant ainsi la première entreprise allemande cotée à New York. Il est possible
que l’intérêt manifesté pour les normes
internationales par les Américains, qui disposaient d’une influence très forte dans
l’OICV, était en fait motivé par la volonté
d’attirer des entreprises européennes vers
les bourses américaines. L’arrivée de
Daimler avait changé la donne, la reconnaissance des normes IAS, qui n’était
qu’un moyen, ne semblant plus indispensable pour permettre la réalisation de l’objectif poursuivi.
Finalement, l’IASC a survécu à cet échec,
et sous un nouveau secrétaire général les
relations avec l’OICV ont redémarré. Lors
du congrès annuel de l’OICV à Paris en
1995, les deux organisations ont conclu un
deuxième accord et lancé un deuxième
programme de révision des normes internationales. Ce nouveau programme ne
proposait pas la seule amélioration des
normes existantes, mais aussi la promulgation de normes nouvelles traitant de sujets
tels que les provisions, la dépréciation permanente et, bien entendu, les instruments
financiers (pour lesquels le normalisateur
international fait véritablement figure de
Sisyphe).
Durant la période 1995-2000, qui allait être
en fait la phase finale de la vie de l’IASC,
une grande polémique s’est fait jour concernant la normalisation internationale. Certains, surtout les dirigeants d’entreprises
internationales, prétendaient que le travail
de l’IASC n’était pas nécessaire, qu’il suffisait d’utiliser les normes américaines.
Cependant, un tel argument était politiquement inacceptable : en aucun cas l’Union
européenne n’accepterait de reconnaître les
normes d’un autre pays (pour autant nombreux étaient ceux qui proféraient alors le
contraire).
Il existait néanmoins un concurrent possible à l’IASC, le soi-disant « G4+1 ». Ce
groupe, composé en réalité de cinq (et non
quatre) normalisateurs anglophones avec
l’IASC comme observateur, a commencé à
se réunir régulièrement au début des
années 1990. À la différence de l’IASC
(constitué de représentants des organisations professionnelles de la comptabilité),
le G4+1 était un comité de normalisateurs
(le Canada, l’Australie, la Nouvelle
Zélande, les États-Unis et la Grande-Bre-tagne) disposant d’un cadre conceptuel
commun. Leur objectif était de préparer
des textes sur des sujets techniques – par
exemple, le projet de norme actuel de
l’IASB en ce qui concerne les options
d’achat d’actions a été calé sur un projet
du G4 + 1. L’OICV avait donc la possibilité de faire appel à ce groupe.
En effet, dans le même temps, la structure
future du normalisateur international était
le sujet d’un débat intense au sein de
l’IASC. Un sous-comité, dont l’un des
membres était Georges Barthès de Ruyther, ancien président en France du
Conseil national de la comptabilité, devait
proposer une nouvelle structure. L’alternative était entre un comité, davantage
représentatif des pays susceptibles d’utiliser les normes, et une petite cellule de
normalisateurs spécialisés, sans lien avec
les « clients » de l’IASC. Pour certains,
une grande organisation aurait du mal à
prendre des décisions cohérentes, mais il
n’était pas moins vrai que les pays clients
auraient du mal à accepter des normes
sans pouvoir participer au processus (la
lettre de Jacques Chirac du 4 juillet 2003
en témoigne !)
2. L’IASB, affirmation d’une nouvelle
instance de normalisation
La prise de décision fut très difficile et les
consultations nombreuses, y compris avec
la Securities and Exchange Commission
(SEC) aux États-Unis. Un petit comité de
normalisateurs expérimentés, une variante
donc du modèle G4+1, est la structure qui
en a finalement émergé. D’ailleurs, quand,
par la suite, les membres du nouveau
board ont été nommés, une grande partie
d’entre eux avait participé aux travaux du
G4+1.
L’OICV a voté finalement en mai 2000 (par
coïncidence à Sydney, ville ou en octobre
1972 Morpeth et Benson avaient eu l’idée
de créer l’IASC) l’acceptation des normes
IAS, mais avec quelques réserves. Cependant, cette approbation si longtemps attendue a immédiatement été occultée par la
décision de la Commission européenne,
annoncée en juin 2000, d’adopter les
normes IAS pour les sociétés européennes
cotées en bourse. Les membres de l’IASC,
réunis à Edimbourg en juillet 2000, ont voté
l’abandon de l’ancienne structure de
l’IASC pour la remplacer par une fondation
privée, basée dans l’État du Delaware aux
États-Unis. La fondation est gérée par des
trustees et est présidée par Paul Volcker,
ancien président de la Federal Reserve
Bank (et plus récemment engagé dans un
tentative de sauvetage d’Arthur Andersen).
Les trustees ont le devoir de trouver les
quelque 15 millions d’euros annuels nécessaires au financement de l’IASB et de nommer les 14 personnalités membres du board
(dont 12 à temps complet) chargées d’écrire
les normes.
La nouvelle structure a souhaité que le
board entretienne des relations étroites
avec les principaux normalisateurs
nationaux. Certains membres du board ont
donc le devoir de rester en relation suivie
avec un normalisateur national, les pays
concernés étant les États-Unis, le Canada,
la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, l’Australie et le Japon. La nouvelle
structure comporte également un conseil de
50 membres, le Standards Advisory Council (SAC), qui se réunit trois fois par an et
qui permet des échanges avec d’autres normalisateurs, des entreprises, des organisations professionnelles, notamment. Dans
ses derniers jours, l’IASC comportait un
comité chargé de l’interprétation des
normes. Ce comité, renommé International
Financial Reporting Interpretations Committee (IFRIC) continue son travail, y compris désormais un rôle de liaison avec les
commissions de bourse et les comités d’urgence des normalisateurs nationaux.
Une nuance a été introduite dans les objectifs de l’IASB. Dans la Préface à l’
International Financial Reporting Standards
[2], est
indiqué un objectif de convergence vers une
gamme globale de normes comptables de
haute qualité. Alors que l’IASC essayait de
construire des normes modèles pour encourager l’harmonisation, il semble que l’IASB
souhaite établir une position commune avec
d’autres normalisateurs, ce qui peut éventuellement l’obliger à abandonner certaines
de ses propres positions existantes.
3. Les pratiques de l’IASB
L’IASB a commencé son travail il y a plus
de deux ans et, par conséquent, les observateurs ont pu cerner son mode opératoire et
ses préoccupations. Ainsi, l’IASB dispose
d’un processus officiel pour élaborer une
norme (due process), mais il est maintenant
clair qu’en parallèle viennent s’y ajouter
des processus officieux. De même, alors
que le board est doté d’un cadre conceptuel
officiel qui le guide dans l’élaboration de
ses normes, il est évident au vu des débats
qui ont eu lieu que d’autres paramètres sont
pris en compte lorsqu’il s’agit de prendre
des décisions. Dans la dernière partie du
présent article il sera question du mode de
fonctionnement de l’IASB, qu’il soit ou
non officiel.
L’IASB reste basé à Londres, comme le
fut l’IASC, et sa langue de communication demeure l’anglais. Seuls quatre
membres du board sur quatorze ne sont
pas de langue maternelle anglaise, et la
majeure partie de l’équipe technique (the
staff) est anglophone, même si les
membres de cette équipe sont ressortissants d’un grand nombre de pays. En
théorie, tout comme le Financial Accounting Standards Board (FASB) américain
sur lequel il est modelé, l’IASB tient ses
séances de normalisation en public, bien
qu’il ferme parfois les portes de ses
réunions pour traiter de questions administratives. Sur la base des commentaires
formulés dans les réunions ouvertes par
les membres du board et de l’équipe technique, il semble en fait que discussion et
élaboration des normes se déroulent en
dehors des réunions publiques (off line, tel
que l’indique le jargon de l’IASB).
Évidemment, seule la partie publique des
débats peut être analysée.
Les dossiers débattus par le board sont en
grande partie préparés par les membres de
l’équipe technique. L’IASB peut recourir à
des comités externes pour consultation, ce
qu’il a fait pour son projet concernant les
contrats d’assurance ou pour celui traitant
de la comptabilité des PME, mais ses statuts ne l’y obligent pas. En principe, le
mécanisme du processus officiel d’élaboration d’une norme veut qu’après que le
board s’est mis d’accord pour inscrire un
projet à son ordre du jour, des membres de
l’équipe technique soient désignés pour
rédiger les documents établissant les questions à traiter. Ces documents sont lus et
discutés par les membres du board lors des
réunions publiques, de même que par chacun d’eux, à titre individuel, en dehors de
ces réunions. Lorsque l’équipe technique
estime que les discussions préalables ont
été suffisantes, elle rédige une proposition
de norme qui est alors discutée par le board
en réunion.
À l’issue de ce processus, le board parvient
à une version qui est soumise à un vote formel. Huit voix favorables (sur quatorze)
sont nécessaires pour qu’elle soit publiée.
Les membres du board qui lui sont hostiles
ont la possibilité de publier leur avis négatif (dissenting opinion) et les raisons pour
lesquelles ils s’y opposent. Selon les pratiques du FASB, la proposition inclut également un « relevé de conclusions » (basis for
conclusions) par lequel l’équipe technique
expose la logique suivie par le board dans
ses décisions.
La proposition de norme (exposure draft,
appelé en France exposé-sondage,) est
publiée et un délai d’au moins deux mois
(trois ou quatre mois pour des questions
plus complexes) est laissé pour que des
réactions puissent se manifester. L’équipe
technique analyse alors les commentaires
reçus et apporte ses conclusions que le
board discutera durant les séances ouvertes.
Jusqu’à présent, la position de l’équipe
technique veut que les commentaires qui
concernent des arguments déjà considérés
par le board au cours du processus d’élaboration soient rejetés, seuls les commentaires
qui soulèvent des aspects non traités jusqu’alors pouvant susciter un amendement à
la proposition. Cependant, les tables rondes
qui furent tenues en mars 2003 sur la comptabilisation des instruments financiers ont
conduit le board à reconsidérer des décisions précédentes.
Après discussion, une version finale de la
norme est préparée et soumise au vote et, si
elle est approuvée, la norme est publiée. Le
vote lui-même ne s’effectue pas en séance
ouverte. En principe, les changements susceptibles d’être introduits à ce stade ne peuvent concerner que des questions soulevées
par le public. Si le board lui-même souhaite
modifier sa position, il se doit de publier
une nouvelle proposition.
La procédure présentée ci-dessus s’applique lorsque l’IASB traite d’une question
indépendamment de tout partenaire. Cependant, comme l’IASB considère que son
mandat de convergence internationale vers
une comptabilité de haute qualité est basé
sur un travail de projets avec les organismes
nationaux de normalisation comptable avec
lesquels il maintient une liaison permanente, un certain nombre de projets se
déroulent avec la participation d’un ou plusieurs pays. Ainsi l’IASB a travaillé en
étroite collaboration avec la France sur la
norme qui traite de la première application
des IFRS, avec le Royaume-Uni sur le projet de rapport sur la performance financière
et avec les État-Unis sur les comptes consolidés et la prise en compte des produits.
Tout en appliquant la même procédure formelle, l’équipe technique de l’IASB travaille en étroite collaboration avec celle du
pays concerné. Cette dernière peut aussi
participer aux réunions de l’IASB, en personne ou par téléphone. L’IASB et l’organisme de normalisation étrangère s’informent de leurs propositions respectives et
les projets sont discutés en détail durant les
réunions (qui ont lieu trois fois par an) de
tous les organismes nationaux de normalisation qui sont en liaison permanente avec
le board. On peut distinguer un travail
commun, comme celui avec la France sur
la première application des IFRS, qui
débouche sur une norme IFRS, et un travail comme celui avec les États-Unis sur
les comptes consolidés qui mène à une
norme nationale ainsi qu’à une norme
internationale. Dans le deuxième cas, le
déroulement du processus semble donc en
pratique susciter un certain nombre de
points de divergence.
4. Les contraintes du processus
de normalisation
Les décisions prises par le board sont déterminées par un certain nombre de paramètres.
En premier lieu, le processus relève d’un
cadre conceptuel sur les rapports financiers
(celui de l’IASB pour la préparation des
états financiers). Selon Hoarau (1995),
cette démarche diffère de l’approche française. Dans cette dernière, des groupes
d’intérêt, face à une question qui les
concerne tous, vont discuter d’une question
technique particulière et parvenir à une
conclusion consensuelle tenant compte des
besoins respectifs des participants. Il s’agit
donc d’une normalisation par compromis
social. Une caractéristique de l’approche
consensuelle est que les normes s’ajoutent
de manière incrémentale, sans toujours
tenir compte de l’ensemble des règles précédentes, et peuvent avec le temps s’avérer
manquer de logique. L’approche adoptée
par l’ancien IASC a pu faire l’objet de critiques similaires.
Le nouvel IASB s’est engagé à écrire des
normes qui soient cohérentes avec le cadre
conceptuel. Ainsi, des observateurs ont pu
remarqué que certains membres de l’IASB
adoptent une interprétation très fidèle du
cadre. Par exemple, Walton (2002c) rapporte que Jim Leisenring, auparavant
membre du FASB pendant dix ans, a
déclaré que le principe déterminant devant
être suivi pour établir les normes est que
les éléments d’actif et de passif doivent être
évalués au bilan à leur juste valeur, tout
changement dans ces valeurs d’une clôture
à l’autre devant être signifié dans le compte
de résultat. De manière générale, les discussions du board font fréquemment référence
au cadre conceptuel et toute tentative de la
part d’un commentateur de structurer une
argumentation en dehors de ce cadre sera
vraisemblablement vouée à l’échec.
La deuxième contrainte concerne la convergence. Il est établi que la convergence sur
des normes de grande qualité est l’objectif
principal de l’IASB (voir la Préface aux
IFRS) et même si en théorie, cela signifie
une convergence sur des normes à partir de
n’importe quelle juridiction, en réalité la
convergence vers le référentiel GAAP américain est la priorité. L’IASB et le FASB ont
signé un document en 2002 (dit accord de
Norwalk) après une réunion commune des
deux boards au quartier général de la FASB
dans le Connecticut. Ce document a établi
que tous deux aborderaient la convergence
par différents moyens, tels qu’un projet de
convergence à court terme pour réviser les
normes existantes ou la poursuite de projets
communs dans des domaines, tels que l’information en matière de performance financière ou la prise en compte des produits.
Le principe de convergence avec les États-Unis reconnaît explicitement que les sociétés étrangères cotées dans ce pays répugnent à établir « l’état de réconciliation
20F », par lequel elles doivent expliquer les
écarts entre profits et capitaux propres évalués selon les règles domestiques et ceux
obtenus par application des règles américaines (voir Bay et Bruns, 2003). La Securities and Exchange Commission (SEC)
aux États-Unis n’a pas levé cette exigence,
bien que l’OICV ait reconnu les normes
IFRS pour l’élaboration des états financiers
des sociétés cotées sur plusieurs places
boursières. En pratique la convergence a
pour objectif d’éliminer les principales différences susceptibles de se produire lors de
l’élaboration de cette réconciliation. Cette
orientation a reçue le soutien politique de la
Commission européenne ainsi que celui de
la SEC. Le chef de la comptabilité en exercice de la SEC a déclaré, lors de la conférence annuelle des sociétés américaines
soumises au contrôle de la SEC qui s’est
tenue en décembre 2002, qu’elles devaient
se préparer à des changements dans les
règles américaines en vue de faciliter la
convergence.
Bien que, selon certains commentateurs, la
convergence soit un euphémisme destiné à
masquer une mise en conformité avec les
règles américaines, les choses sont plus
complexes en pratique. Les deux boards se
sont mis d’accord pour que, face à n’importe quel sujet, la norme la plus récente
soit adoptée, quel qu’en soit le board d’origine, en partant du principe que la dernière
norme représente la meilleure position.
L’IASB est ainsi en train de corriger ses
règles pour les comptes consolidés afin de
se conformer, plus au moins, aux normes
141 et 142 du FASB, alors que le FASB a
publié la proposition de l’IASB sur la
comptabilisation des stock-options avec
l’intention de procéder à une modification
des règles américaines. Les forces relatives
du FASB et de l’IASB ont probablement
subi l’impact des scandales américains. Il
est cependant trop tôt pour dire ce qu’il
adviendra du processus de convergence.
Un mot-clé dans les discussions du board
(Walton, 2002b) est la cohérence (consistency). L’analyse des débats indique clairement que les membres souhaitent la cohérence des normes a) avec le cadre
conceptuel de l’IASB, et b) en interne avec
les autres normes de l’IASB, et c) si possible avec les normes américaines. Ceci est
difficile à réaliser, mais c’est une des motivations du projet d’amélioration des
normes, initié en 2001 qui, en changeant un
nombre important d’anciennes normes de
l’IASC, vise à améliorer la logique interne
de ce cadre et à lever les obstacles à la
convergence.
La volonté de cohérence est en elle-même
contrainte par la nécessité de rédiger des
normes qui n’offrent pas aux préparateurs
de comptes la possibilité d’écart ou de
marge de manœuvre, et qui soient susceptibles d’être appliquées concrètement. Au
sein des débats techniques, les représentants au board de préparateurs de comptes
(c’est-à-dire : Harry Schmid, précédemment chez Nestlé, Hans-Georg Bruns, précédemment chez Daimler-Chrysler, et Tom
Jones, précédemment chez Citicorp) se
retrouvent souvent à débattre du coût et de
l’impossibilité de fournir des mesures tandis que les analystes (Tony Cope, Bob Garnett) et d’autres insistent sur la nécessité de
fournir des informations aux marchés et
cherchent à bloquer les possibilités de
manipulation des états financiers. En pratique, il s’avère que les règles de précaution
contre les abus dominent l’application pure
et simple du cadre conceptuel.
5. Le rôle de l’Europe
Le soutien européen à l’IASB a constitué un
élément fondamental pour favoriser une
position dominante de ce normalisateur et il
se peut que le processus par lequel l’Europe
adopte des normes particulières s’avère un
élément primordial dans les processus de
l’IASB. La réglementation de l’Union européenne imposant l’utilisation des IFRS par
les sociétés cotées exige aussi que les IFRS
soient approuvées dans le cadre d’un processus connu sous le nom de
« comitologie » :un comité de représentants
permanents des États membres, l’Accounting Regulatory Committee (ARC) doit procéder à un vote formel sur chaque norme
pour qu’elle soit annexée aux statuts européens et ait force de loi dans l’Union européenne. En théorie, l’ARC peut modifier les
normes dans le cadre de ce processus et le
Parlement européen dispose lui aussi d’un
droit de commentaire sur les normes lorsqu’elles sont proposées à l’ARC. Le système européen pourrait donc offrir des
moyens de pression sur l’IASB, quoique
l’ARC soit censé indiquer uniquement si,
selon lui, la norme est conforme à la législation européenne, la Commission pouvant,
quant à elle, si elle n’approuve pas la décision de l’ARC, s’en remettre au Conseil des
ministres. Philippe Danjou, responsable des
affaires comptables à la Commission des
opérations de Bourse (COB) a évoqué cette
éventualité de modifier une norme comme
un équivalent de bombe nucléaire. La tentative de la part du Président Jacques Chirac
en juillet 2003 de faire pression sur la Commission européenne pour modifier la norme
sur les instruments financiers a représenté le
premier signe des difficultés susceptibles de
se présenter en Europe.
Comme la Commission européenne n’a
aucune voix directe dans les procédures de
l’IASB, elle n’a aucun moyen de discuter
du contenu des normes en préparation. À
défaut d’interagir avec l’IASB, la Commission travaille avec un organisme du secteur
privé qui est financé par des groupes de lobbying européens, l’European Financial
Reporting Advisory Group (EFRAG).
L’EFRAG a été mis en place par la Fédération des experts-comptables européens et
d’autres groupes d’intérêt pour échanger
avec l’IASB et fournir à la Commission des
évaluations du contenu des normes.
Le groupe de travail de l’EFRAG,
dénommé Technical Expert Group (TEG),
est composé de onze personnes issues
d’États membres de l’Union européenne.
Le TEG se réunit deux jours par mois pour
débattre des questions à l’ordre du jour au
sein de l’IASB et pour y apporter des commentaires. Le TEG est en liaison avec tous
les normalisateurs européens et essaie de
coordonner tous les apports européens
auprès de l’IASB. Tom Jones, le viceprésident de l’IASB et Kevin Stevenson, directeur des opérations techniques à l’IASB
traitent directement avec le TEG au titre de
l’IASB, bien que la France, l’Allemagne et
le Royaume-Uni aient également leurs
propres membres de liaison au sein de
l’IASB ( Gilbert Gélard, Hans-Georg Bruns
et Geoffrey Whittington, respectivement).
Tous les États membres européens ne disposent pas de mécanismes de surveillance
boursière, tels que la COB, notamment
pour le contrôle des états financiers des
sociétés cotées. Une fois que les IFRS
seront en vigueur en Europe, le contrôle de
conformité sera effectué par les régulateurs
des pays concernés. Ceci signifie que certains pays devront faire évoluer leurs systèmes actuels, mais aussi qu’il est nécessaire de mettre en place une coordination
étroite entre les régulateurs sur des questions telles que l’interprétation et l’application des IFRS. En 2002, les États membres
ont créé le Committee of European Securities Regulators (CESR) dont la tâche est de
coordonner l’action réglementaire. Le
CESR s’appuie sur deux sous-comités qui
s’occupent de différents aspects de l’information financière publiée par les sociétés
cotées. L’un d’eux, présidé par Philippe
Danjou, traitera des questions concernant la
préparation des états financiers et travaillera
étroitement avec l’International Financial
Reporting Interpretations Committee
(IFRIC) sur l’interprétation et l’application
des normes. L’objectif de parvenir à la
publication d’informations financières
comparables pour toutes les sociétés cotées
en Europe serait évidemment compromis si
l’application des normes était traitée différemment dans chacun des États membres.
La question de l’interprétation des normes
est d’importance en ce qui concerne les
grands groupes d’audit, la mise en place des
IFRS représentant une ouverture commerciale majeure pour les plus grands réseaux
internationaux (les Big Four). Il n’existe
pas de mécanismes de consultation officiels
entre ces cabinets et l’IASB. Cependant, un
des deux membres du board à temps partiel
(John Smith) est partenaire dans un des
« Big Four » et les réseaux sont également
présents dans l’IFRIC, mais loin d’y être
majoritaires. Chacun des réseaux dispose
d’une unité technique spéciale, appelée le
« bureau IAS », qui observe de très près
l’activité de l’IASB et répond aux questions
des clients concernant l’application des
IFRS. Les spécialistes IFRS se rencontrent
régulièrement pour comparer leurs positions et coopérer sur des projets communs.
Tous ont également participé à au moins
une rencontre avec le board. De plus,
l’équipe technique du board sollicite parfois des commentaires sur les propositions
durant les périodes de rédaction et les
bureaux IAS sont sollicités pour contrôler
l’existence éventuelle d’un « défaut fatal »
dans les propositions de normes – travail
que réalise également l’IFRIC.
Il est impossible de prévoir si les relations
entre l’Union européenne et l’IASB survivront à l’application des IFRS en Europe.
Les entreprises européennes, et surtout les
banques et les assureurs, vont devoir faire
face à des règles comptables qu’ils n’apprécient guère, et à un nouveau système très
éloigné de leurs anciennes habitudes. Les
modes de communication ayant existé des
décennies durant au niveau national entre le
régulateur et les réglementés n’auront plus
cours. Il reste à savoir si les entreprises
européennes pourront ou non exercer une
influence sur les IFRS.
Au niveau de chaque entreprise, les responsables de la comptabilité et les commissaires aux comptes doivent apprendre les
nouvelles règles ainsi qu’une nouvelle
façon de faire. Le besoin de formation sera
donc grand. Il faut bien comprendre, également, qu’un board à plein temps est désormais en place pour élaborer et améliorer les
normes en vigueur d’une façon permanente,
ce qui va conduire à une situation où les
normes seront régulièrement appelées à
changer.
Ces questions sont d’autant plus importantes que, dans plusieurs pays, il semble
que les entreprises non cotées veuillent
elles aussi utiliser les IFRS, au moins pour
leurs comptes consolidés et même, éventuellement, pour les comptes sociaux. Il est
probable que les petites et moyennes entreprises ne se satisferont pas à long terme
d’un système national à deux vitesses. Aux
États-Unis, seules 16 000 entreprises sont
obligées de suivre les normes du FASB,
mais la vaste majorité des entreprises non
cotées applique également ces normes, soit
pour des questions de standing, soit parce
que leurs banquiers l’exigent. Préparons-nous donc pour dix ans de changements !
·
W. Bay, et H.-G. Bruns, “Multinational companies and international capital markets”, International Accounting, P. Walton, A. Haller et B. Raffournier, 2e édition Thomson Learning,
Londres, 2003, p. 385-404.
·
H. Benson, Accounting for Life London, Kogan Page/ICAEW, 1989
·
C. Bocqueraz et P. Walton, “Creating a supranational regulator : the role of the individual and
the mood of the times. A case study of change in accounting”, Conference paper presented
at Accounting History international conference, Melbourne, 1999.
·
W.J. Brennan (ed.), The internationalization of the accountancy profession, Canadian Institute of Chartered Accountants, Toronto, 1979.
·
D. Cairns, “The future shape of harmonisation : a reply”, European Accounting Review,
vol. 6, n° 2,1996, p. 305-348.
·
C. Hoarau, “International accounting harmonization : American hegemony or mutual recognition with benchmarks ?”, European Accounting Review, vol. 4, n° 2,1995, p. 217-233.
·
W.E. Olson, The accounting profession, years of trial : 1969-1980, New York, AICPA, 1982.
·
P. Walton, La comptabilité anglo-saxonne, La Découverte, coll. « Repères », 2e édition,
Paris, 2002a.
·
P. Walton, “Oh to be inconsistent, now that winter’s here”, Accounting & Business,
février 2002b, p.16.
·
P. Walton, “The trouble with comprehensive income”, Accounting & Business,
septembre 2002c, p. 20.
[1]
Jacques Chirac a écrit à Romano Prodi, président de la Commission européenne, pour lui demander de ne pas
approuver les normes internationales sur les instruments financiers, et de revoir la place de la Commission dans le
processus de normalisation.
[2]
L’IASB continue à se référer aux anciennes normes de l’IASC sous l’appellation « International Accounting
Standards » (IAS), comme auparavant, mais ses propres normes sont dénommées « International Financial
Reporting Standards » (IFRS) qui est aussi le terme générique retenu par l’IASB pour désigner toutes les normes
internationales.