2003
Revue française de gestion
Enseignement
Enseignement
Nicolas Mottis
Maurice Thévenet
[1]
L’article d’Yvon Pesqueux
publié dans ce numéro
spécial ouvre avec vivacité
le débat de l’accréditation
dans l’enseignement
supérieur de la gestion.
N. Mottis et M. Thévenet,
professeurs responsables
de programmes
d’enseignement et de
processus d’accréditation,
ont accepté de poursuivre
ce débat en répondant au
texte d’Y. Pesqueux.
L’enseignement à la gestion devrait-il subir un
contrôle externe ? Les procédures d’accréditation répondent-elles à cet objectif si jamais
c’était le leur ? Comment l’accréditation s’insère-t-elle
aujourd’hui dans la pratique des acteurs de l’enseignement au management, que ce fût leur but de départ ou
pas ? Voilà quelques excellentes questions auxquelles la
contribution d’Yvon Pesqueux contribue à répondre.
L’article situe le développement de l’accréditation dans
le cadre du développement de l’économie dite libérale et
d’une généralisation dans le monde de l’enseignement
au management. Il développe également avec beaucoup
de pertinence ce débat important aujourd’hui dans notre
société du remplacement de la loi par la norme que Pesqueux compare tacitement à la revanche des sophistes
sur Platon.
Deux constats s’imposent d’emblée. En quelques
années les démarches d’accréditation dans le secteur de
l’enseignement à la gestion sont devenues une réalité et
tiennent une grande place dans les stratégies des écoles
qui ont à décider si elles se lancent dans la
démarche et, en cas de réponse positive,
vers quelles accréditations elles se dirigent. Les institutions qui ont fait le pas ne
peuvent manquer de confronter leurs
actions et politiques aux critères de ces
accréditations qui les obligent. Le second
constat, c’est que ces accréditations surviennent comme une phase assez normale
et peu surprenante du développement d’un
secteur d’activité de nos jours. Les formes
prises par le marché de l’accréditation
peuvent surprendre, réjouir, satisfaire ou
agacer mais leur existence en cette période
ne devrait pas étonner ; tous les secteurs
ont développé des moyens de mieux se
connaître et se comparer ; ils ont tous
éprouvé le besoin d’être plus clairs vis-à-vis de leurs cibles, plus transparents dans
leurs positionnements et plus soucieux de
développer des processus d’amélioration
permanente de leur qualité.
Ainsi l’article de Pesqueux peut paraître
décalé. Il souligne des évolutions de l’enseignement à la gestion traduisant cette
dérive libérale, trop forte selon lui, qu’il est
difficile d’imputer totalement ou partiellement à l’accréditation. Si on peut admettre
l’idée selon laquelle l’accréditation est une
pièce du dispositif d’évolution de cette activité sociale qu’est l’enseignement à la gestion, il ne faudrait pas la transformer en une
démarche « bouc émissaire ». En effet certains mouvements de fond soulignés par
Yvon Pesqueux existaient bien avant en
dehors de toute idée d’accréditation. L’auteur pointe par exemple les pressions sur la
composition de corps professoraux très uniformes : il faut bien reconnaître que la plupart des écoles évoluaient dans cette direction depuis longtemps, suivant en cela
quelques leaders du marché qui avaient très
tôt pris cette direction, afin notamment de
faciliter des relations internationales
qu’elles voulaient toutes développer. Quand
l’article dit que l’accréditation a fait exploser les budgets de communication, il est difficile de le suivre totalement. Cela fait longtemps que les institutions communiquent
lourdement pour attirer les étudiants, pour
conforter leur réputation et leur place sur le
marché, pour envoyer au monde des
signaux sur leur existence ; l’accréditation
ne fait que leur donner matière supplémentaire à communiquer plutôt qu’elle ne les
fourvoie dans une dérive « communicationnelle ». Davantage même, elle leur donne
des bases précises d’argumentation au-delà
de slogans marketing souvent un peu creux.
Même le diagnostic sévère d’un « appauvrissement intellectuel » des contenus,
avéré ou pas, serait difficilement imputable
à ces démarches.
Mais au-delà de ces critiques d’un système et de ces évolutions, pas toujours
imputables à l’accréditation, l’article de
Pesqueux nourrit la réflexion que suscitent ces démarches. En effet il ne faudrait
pas que le lecteur ne regarde les
démarches d’accréditation qu’à travers le
prisme d’une critique plus systématique
de l’enseignement à la gestion, que la critique du tout empêche l’examen des parties, que l’on jette finalement trop rapidement le bébé de l’accréditation avec l’eau
du bain de l’enseignement à la gestion.
Ainsi dans une première partie nous nous
permettrons de questionner quelques affirmations dans le seul but de donner, à partir de faits, un autre regard sur ce qu’a été
et ce qu’est l’accréditation. Dans une
seconde partie nous mettrons en évidence
quelques aspects importants de ce qu’elle
peut devenir.
I. – L’ACCRÉDITATION,
QUELQUES RAPPELS
Finalement, l’article voit dans l’accréditation une péripétie de ce mouvement de la
loi vers la norme dans l’univers libéral
actuel. Les deux grandes critiques portées à
cette démarche concernent la pression pour
imposer un modèle de l’enseignement à la
gestion, de ses critères d’efficacité et de
légitimité. La seconde critique a trait au
rôle de l’accréditation dans le jeu politique
et concurrentiel au sein du secteur.
En ce qui concerne le premier point, nous
ne discuterons pas l’efficacité et la légitimité d’un éventuel modèle mais plutôt le
rôle de l’accréditation dans la pression pour
généraliser un modèle et développer le
« clonage ». Plusieurs remarques peuvent
être faites. Tout d’abord si modèle il y a
dans l’enseignement à la gestion, le mouvement a commencé il y a bien longtemps.
Pour ne citer que la France, il faut souligner
l’importance prise par les formations doctorales américaines dans la formation des premiers corps professoraux de gestion. Sans
même parler des politiques des plus
grandes écoles et des premiers instituts
d’administration des entreprises (IAE) pour
copier dans leurs cursus, leur organisation
pédagogique, leur structure ou leur mode de
fonctionnement des principes qui mimaient
plus les business schools d’outre-atlantique
que les universités hexagonales.
Quant à l’accréditation, elle n’est pas en
elle-même un vecteur de « modélisation et
d’uniformisation ». Certes on pourra dire
qu’Equis requiert des écoles qu’elles
démontrent leur dimension internationale et
leur mission de développement de leurs étudiants. Ce sont effectivement là deux directives car des écoles pourraient très bien ne
pas inclure ces deux dimensions dans leur
projet pédagogique. L’accréditation
AACSB est plus ouverte puisqu’elle
demande aux écoles de prouver qu’elles
font bien ce qu’elles affirment faire. Il ne
s’agit donc pas de susciter des modèles en
termes de missions, pédagogie ou autres
mais simplement d’assurer que l’on sait ce
que l’on fait et qu’on dispose des moyens
pour vérifier qu’on le fait bien.
D’ailleurs un examen attentif des écoles
accréditées par l’AACSB montrerait qu’il
n’existe vraiment pas de modèle entre la
grande business school américaine, l’école
régionale ou locale centrée sur le service
d’éducation à sa « communauté » environnante, pas plus qu’il n’existe de modèle commun entre une grande école française, l’université de Mannheim, la Rotterdam School
of Management ou l’HKUST à Hong-Kong.
Corollairement, Pesqueux suggère une
américanisation des normes qui s’imposent
par ces démarches d’accréditation. C’est
effectivement ce constat qui avait justifié le
développement d’un système européen
d’accréditation avec Equis alors que
l’AACSB commençait d’accréditer des
écoles hors d’Amérique du Nord. On a
effectivement abouti à deux systèmes
concurrents qui comportent des différences
sensibles mais aussi beaucoup de ressemblances. Les différences concernent des critères, ceux qui ont été précisés plus haut,
mais aussi l’attention portée à la formation
permanente ; elles concernent aussi les
acteurs moteurs de ces institutions, l’expérience accumulée et leur visibilité internationale. Ces différences sont des différences
de « produit » mais peut-on pousser l’emphase jusqu’à dire que s’opposent un
modèle américain et un modèle
européen alors que conceptuellement on est
dans les deux cas dans une démarche de
type Total Quality Management très
basique (bouclage mission/moyens/résultats) ? Certes l’accréditation AACSB est le
produit d’une longue histoire (l’accréditation y a commencé en 1916) de l’éducation
au management sur une seule zone géographique (jusqu’en 1997). Mais le système
Equis est-il européen ? Il a été élaboré par
des européens mais reflèterait-il une
conception européenne de l’enseignement à
la gestion ? Cela mériterait d’être démontré.
Mais il faut bien reconnaître, pour aller dans
le sens d’Yvon Pesqueux, que les démarches
se ressemblent plus qu’elles ne se distinguent. Plusieurs raisons contribuent à l’expliquer. Premièrement, il est difficile d’être très
créatif quand on veut trouver des moyens de
vérifier la qualité du travail d’une institution
d’enseignement : une fois que l’on a couvert
les curricula, la qualification des enseignants, la recherche, l’existence de moyens
financiers et pédagogiques, le professionnalisme du management de l’institution et les
services rendus aux étudiants, il devient difficile d’être très imaginatif. Deuxièmement,
il est toujours intéressant de considérer que
les normes sont écrites par des personnes ;
culturellement il n’est pas certain qu’il existe
des valeurs professionnelles très différentes
entre les auteurs des normes dans l’un ou
l’autre des systèmes : on pourrait rejoindre
Pesqueux en disant qu’ils sont du même
moule. Troisièmement, comme le souligne
très bien Pesqueux, ces systèmes ont la
caractéristique forte d’être le produit des
pairs, du secteur d’activité lui-même. Reste à
savoir si l’environnement reconnaît leur légitimité ou pas : l’avenir le dira.
Mieux encore, il faut bien être conscient que
les pressions à constituer des modèles viennent parfois d’autres lieux. En Europe par
exemple, d’aucuns essaient de faire ce que
jamais les inventeurs du MBA n’avaient fait,
à savoir définir ce qui serait ou ne serait pas
un tel diplôme : c’est dire si les menaces de
normalisation (au sens le plus strict) ne
viennent parfois pas d’où on le croit…
Pesqueux souligne ensuite que l’accréditation joue un rôle important dans les rapports
entre acteurs du secteur. Il suggère qu’il
constitue un moyen pour les plus grandes
institutions de créer des barrières à l’entrée
pour les plus petites. Ces normes seraient
aussi l’expression d’un rapport de forces. Il
est évident que des normes ne constituent
pas forcément un outil d’évaluation et de
contrôle en apesanteur des relations complexes entre acteurs d’un même système
d’action. Cependant, le rôle de l’accréditation dans ces jeux ne s’impose pas de
manière immédiate. Yvon Pesqueux
remarque qu’elle constitue un outil pour les
plus grands afin de barrer la route aux autres.
Ce n’est pas vraiment le cas. En Europe par
exemple la position a longtemps été de ne
pas avoir d’accréditation et il a fallu l’arrivée
de l’AACSB pour que la position change
rapidement. L’histoire récente de l’accréditation Equis et la situation actuelle de
l’AACSB sont à ce sujet assez intéressantes.
Certes les écoles qui se sont lancées très tôt
dans Equis étaient souvent parmi les plus
importantes dans leur pays mais elles ont très
vite été suivies par beaucoup d’autres. Quant
à l’AACSB, ses débuts hors d’Amérique du
Nord ont finalement été assez lents puisque
beaucoup parmi les plus grandes institutions
ne voulaient pas se faire accréditer, considérant qu’au plan international leur image, leur
marque suffisaient. Le dirigeant d’une très
grande institution française à l’époque disait
ne pas vouloir se faire accréditer
par l’institution qui accréditait aussi la
276e école du ranking américain… L’institution américaine d’ailleurs a en permanence
en son sein des débats houleux avec les plus
grandes institutions d’Amérique qui se
demandent ce que cette accréditation leur
apporte vraiment alors que leur réputation
est si grande… Il n’est donc pas si évident de
dire que les accréditations constituent un
moyen privilégié pour les grands acteurs de
protéger leur position. Plus que cela, c’est
surtout un moyen pour des écoles de
moindre image de marque de se confronter
aux pratiques des meilleures et de gagner,
grâce au label, une reconnaissance : elles ont
donc besoin que leurs concurrents plus forts
y soient également… Qui donc alors en profite le plus ?
Cela ne constitue pas plus d’ailleurs un
moyen de classement sauf à considérer que
la séparation entre ceux qui l’ont et ceux
qui ne l’ont pas est un classement (dans ce
cas c’est une situation très temporaire). Les
systèmes d’accréditation ne distinguent pas
entre les institutions accréditées ; mieux
encore, il existe sur le marché de l’information des medias de plus en plus efficaces et
reconnus qui établissent les classements qui
comptent vraiment pour le public, les étudiants et les entreprises. Les organismes
d’accréditation ne sont pas près de les
détrôner dans cette activité.
Pesqueux souligne que les normes traduiraient un rapport de forces entre des
acteurs. C’est bien entendu le cas à partir du
moment où elles ne proviennent pas d’une
autorité supérieure légitime qui énoncerait
les critères de qualité pour l’enseignement à
la gestion. Toutefois on peut s’interroger
sur les processus de constitution et de révision de ces normes. En regardant l’expérience américaine, il est frappant de voir le
nombre et la diversité des institutions participant aux nombreux conseils, groupes,
task-forces qui élaborent les normes ; les
processus sont lents, requièrent beaucoup
de consensus. L’ensemble des instances
procurent des mandats très courts qui obligent les responsables à développer le
consensus en permanence.
Finalement, plutôt qu’un processus organisé de propagation d’un modèle ou qu’un
terrain d’action créé de toutes pièces pour
consolider les positions d’acteurs, l’accréditation constitue plus simplement une
étape dans le développement d’un secteur
d’activité ouvert sur un environnement.
C’est sans doute ce qui explique la création
et le développement de l’accréditation; cela
ne veut pas dire que la présence de ces dispositifs n’aura pas à l’avenir des effets bien
éloignés de cet état de fait initial.
Il n’est pas besoin d’être un spécialiste des
effets pervers pour imaginer que tout dispositif produit des effets que n’ont pu imaginer et désirer leurs initiateurs. En effet tout
dispositif va être utilisé par des acteurs
selon leurs propres stratégies, pour le
meilleur ou le pire : ce n’est pas l’outil qu’il
faut blâmer quand on se blesse, c’est son
utilisateur. Prenons un aspect important de
l’accréditation que Pesqueux n’évoque pas.
Se faire accréditer ne constitue pas qu’une
opération de communication externe ou de
propagande pour citer l’auteur. C’est aussi
un moyen de travailler sur le fonctionnement interne de l’institution. En effet l’outil
peut permettre de remettre à plat des modes
de fonctionnement, interroger des pratiques
en fonction des valeurs professionnelles de
base du secteur auquel on appartient. C’est
un exercice assez sain quand il vous aide à
repérer que vous ne remplissez plus vraiment vos missions, à décider de tel ou tel
choix. Mieux encore le regard extérieur
apporte des idées, remet en question ce qui
est évident pour le professionnel en charge.
Pour abonder dans l’idée des rapports d’acteurs on ne soulignera jamais assez que
l’accréditation et l’avis des équipes sert
aussi – et parfois surtout – au doyen ou
directeur de l’institution à s’en retourner
vers ses structures de gouvernance pour
revivifier leur engagement dans le fonctionnement de l’institution ou vers ses équipes
internes pour légitimer par des avis externes
des projets de changement…
Mais on sait aussi qu’une liste de critères
quelle que soit leur formulation peut brider
la créativité, servir d’excuse à tout mouvement ou à tout immobilisme. Dans beaucoup d’institutions il est frappant de voir
comment les acteurs s’approprient très vite
les critères pour renforcer leurs propres
stratégies personnelles. On imagine aussi
qu’à trop se concentrer sur des critères
d’accréditation, on peut perdre toute créativité. Cela se passe pour les entreprises avec
la qualité totale, il en va de même pour les
institutions d’enseignement mais ce sont les
personnes qu’il faut blâmer pas les processus qui, bien utilisés, peuvent aussi aider à
être plus créatifs.
Un autre débat mériterait également d’être
mené à propos de ces dispositifs. Plutôt que
de les accepter ou de les refuser, ils pourraient valablement être questionnés, etc.,
accrédités. Les critères sont-ils toujours les
bons ? Pesqueux pose la question de la composition des corps professoraux avec raison :
s’il allait plus loin dans la démarche, il se
mettrait sans doute à dos toute la communauté académique, mais il est certain que
l’on ne peut en rester à cette définition étroite
des qualifications : l’AACSB d’ailleurs dans
ses derniers critères fait évoluer la notion de
professeur permanent vers l’idée de professeur à responsabilité indiquant par là que le
statut ne compte pas seul mais que la contribution des enseignants à l’institution compte
tout autant… De la même manière on peut
interroger les process : quelle est la qualification des membres des équipes d’accréditation, quel est leur investissement personnel,
quelle expérience ont-ils pour assumer leur
mission ?
Enfin, si l’on parle du devenir de ces
approches, il ne faut pas réduire la critique
de ces démarches à une simple confrontation de systèmes à un moment donné. Ces
démarches s’inscrivent dans le temps, ce
qui a deux conséquences fortes qu’il ne faut
pas sous-estimer. D’une part, elles ne
constituent pas que l’obtention d’un label
définitif : elles contraignent à des évolutions, à des remises en question permanentes dans lesquelles beaucoup d’acteurs
mettent en jeu des aspects importants de
leur carrière. D’autre part, il sera intéressant
de voir comment les différents systèmes
d’accréditation vont s’influencer mutuellement, comment ils vont conduire à une
hybridation qui infirmera peut-être l’hypothèse de la victoire d’un modèle sur l’autre.
Dès que des personnes et des institutions
sont en jeu, la réalité nous fait souvent
d’imprévisibles « pied-de-nez ».
Il est un bon vieux théorème du marteau qui
énonce que ce n’est jamais de la faute du
marteau si l’on se tape sur les doigts. Cela
peut être appliqué aux démarches d’accréditation et cela devrait inciter les acteurs à être
vigilants sur les déviations possibles qui
entraîneraient les démarches d’accréditation
à ne plus sérieusement aider les institutions
à vérifier qu’elles font bien leur travail.
[1]
N. Mottis et M. Thévenet sont les auteurs de l’article « Accréditation
et environnement académique. Une expérience américaine en
Europe »,
Gérer et Comprendre, décembre 1999.