2003
Revue française de gestion
Management
Audit social
Pratiques et principes
Bernard Martory
Les démarches d’audit
social sont fortement
sollicitées actuellement,
notamment au titre du
développement durable
et de l’évaluation globale.
Il est pourtant impossible
de calquer
systématiquement leurs
pratiques sur celles
de l’audit financier.
Aussi, cet article
présente-t-il les processus
et les fondamentaux de
l’audit social en vue d’un
passage à l’action. Il
traduit les démarches
spécifiques
de l’audit social dans
l’appréciation de la valeur
sociale et la quête de sens
dans un univers
profondément dialectique.
« Cessons d’avoir précisément tort et commençons
à avoir vaguement raison » aurait dit
J.M. Keynes : voilà une assertion qui s’ap
plique parfaitement à l’audit social dont les aspects protéiformes nous incitent à la prudence, dans des réponses
de plus en plus fortement sollicitées face aux besoins
d’une connaissance maîtrisée des composantes sociales
des entreprises.
En effet, deux entreprises de même nature et d’activité
identique, ayant des valeurs patrimoniales voisines, peuvent être radicalement différentes du point de vue de leur
valeur réelle et surtout de leur potentiel de développement, dès lors que l’on tient compte des valeurs ou des
risques représentés par leur personnel et leur inscription
dans l’environnement. Ces différences, ces valeurs ou
ces risques spécifiques apparaîtront dans le cadre d’un
audit social conduit, par exemple, en complément d’un
audit financier classique.
L’audit social vise à donner l’opinion professionnelle et
indépendante sur la situation et/ou la gestion sociale
d’une entreprise et, lorsque cela est possible, à mettre en
lumière des écarts par rapport à des normes (Martory,
1996). Il s’appuie sur une démarche inspirée de l’audit
classique et surtout sur des concepts et des
définitions tout à fait spécifiques des éléments à auditer. L’absence de normalisation
dans beaucoup de domaines sociaux
conduit en effet à proposer un cadre de référence spécifique permettant de porter une
appréciation aussi objective que possible.
Même s’il n’est pas interdit de conduire un
audit lorsque l’entreprise est en régime de
croisière, on constate en réalité que la procédure est généralement déclenchée par des
événements dont les conséquences socio-économiques sont ou seront significatives.
En cas de mutations lourdes, telles acquisition, fusion, redéploiement d’activité, changement des temps et des rythmes de travail,
il s’agit d’examiner si des déséquilibres
sociaux ne vont pas perturber ou faire
échouer l’opération. L’objectif est aussi,
dans les cas d’achat ou de fusion, de
conduire une estimation aussi professionnelle que possible de la valeur réelle d’une
entreprise et des risques liés au redéploiement des ressources humaines. L’audit
social est un préalable à la mise en œuvre
de solutions pertinentes en cas de dysfonctionnements à caractère social : conflits,
absence de communication, départ des plus
compétents, absentéisme, etc., ou ayant une
traduction économique sous forme de
pertes, de baisse de la qualité, d’allongement des délais.
De plus en plus souvent l’audit social apparaît comme le complément de l’audit financier sans s’épargner l’ambiguïté de « l’humanisme » face à « la cruauté des chiffres »
et celle de l’installation affichée mais
superficielle dans la durée face au « courttermisme » des analyses financières. Il
s’agit alors pour nous de lever quelques-unes de ces ambiguïtés.
En constatant que l’existence précède l’essence en matière d’audit social, nous avons
choisi de partir de la réalité de l’audit en un
premier temps, dans le constat de sa variété,
pour tenter de bâtir en un deuxième temps
le socle méthodologique des pratiques.
Nous le ferons en référence et en contre-point de l’audit financier avec pour objectif
d’interroger les deux pratiques sur les fondamentaux.
I – DES PRATIQUES VARIÉES
REGROUPÉES SOUS UN VOCABLE
COMMODE
Autant l’audit financier est balisé, encadré,
professionnalisé, autant l’audit social est
laissé dans le cadre de pratiques dont l’hétérogénéité est la règle. D’où l’interrogation
initiale sur la légitimité de l’utilisation d’un
vocable pour des pratiques dont les fondamentaux ne sont pas vraiment stabilisés. La
variété des pratiques traduit-elle finalement
l’instabilité de leur socle ?
1. Trois types d’audit assis sur
des systèmes d’information variés
L’audit de conformité
Chaque fois qu’il existe des règles légales
externes à l’entreprise, des normes et des
procédures internes, l’audit portera sur la
fiabilité, la validité, la conformité légale des
informations sociales et des résultats obtenus (Couret et Igalens, 1994). Nous
sommes dans une démarche très proche de
l’audit comptable et financier : l’auditeur
vérifie si les informations fournies sont
valides et conformes, au sens de la « compliance » anglo-saxonne.
Exemples : définir et valoriser les différents
types d’effectifs sur plusieurs entités d’un
groupe ; vérifier que les mêmes règles président aux calculs d’effectifs dans chaque
unité. Contrôler le respect du calcul de la
masse salariale dans les filiales d’un groupe
et suivre les écarts par rapport aux frais de
personnel comptables.
L’audit de la valeur et des risques
Cette démarche vise à apprécier – en termes
financiers le plus souvent – la valeur immatérielle que représentent les hommes d’une
part, les risques associés à leur présence ou
leur départ, d’autre part. Il révèle les coûts
cachés actuels et futurs, associé au personnel d’une organisation. Il vise ainsi à évaluer les risques sociaux. Enfin, et de façon
plus ambitieuse, il conduit à identifier les
valeurs actuelles ou futures que représentent les personnels d’une entreprise.
Exemple : un absentéisme exagéré peut
conduire à l’appel aux heures supplémentaires ou au gonflement des effectifs d’intérimaires pénalisant les résultats financiers.
La mission d’audit concernera l’analyse de
ses conséquences économiques et sociales
et la proposition des pistes de progrès.
L’audit de l’efficacité de la gestion sociale
Il est incontestablement plus ambitieux et
plus éloigné des procédures classiques
d’audit. Les spécialistes lui assignent deux
objectifs venant en réponse à deux questions fondamentales :
- celle de l’efficacité de la gestion sociale :
les résultats sociaux, socio-économiques,
sont-ils conformes aux objectifs fixés ? Une
des missions les plus courantes dans ce
cadre consiste à suivre les écarts sur les
effectifs, les temps, les rémunérations et les
coûts salariaux et les écarts qui peuvent
exister entre les prévisions budgétaires et
les réalisations périodiques ;
- celle de l’efficience de la gestion sociale :
les résultats obtenus l’ont-ils été au
moindre coût ? Les missions d’audit consistent alors à fixer les principes puis à mettre
en place des indicateurs de suivi des performances sociales et des performances socio-économiques.
La question qui se pose pour ce dernier
type d’audit est celle de la légitimité de
l’emploi du vocable d’audit alors que l’on
ne dispose pas de normes d’efficacité ou
d’efficience de la gestion sociale pouvant
servir de référence. Beaucoup dirons que
l’on dépasse alors le cadre de l’audit pour
entrer dans une logique de conseil organisationnel et social dont les bases sont plus
incertaines.
En termes de déontologie, de procédures
d’investigation, l’audit social reproduit les
démarches devenues courantes dans
d’autres domaines. Son champ d’application induit toutefois de fortes spécificités
dans la quête d’informations. L’auditeur
commence par les sources d’informations
les plus accessibles : d’abord la base de
données paie-personnel qui constitue évidemment la source incontournable de
connaissances sur les effectifs, les rémunérations, l’absentéisme, la masse salariale. Il
s’appuie ensuite sur le bilan social lorsqu’il
existe, les tableaux de bords sociaux dans
leur variété, les documents supportant le
dialogue social (ensemble des procèsverbaux, des comptes rendus et des rapports
mis à la disposition des représentants du
personnel), les données financières et du
contrôle de gestion.
Une des premières tâches de l’auditeur
social et de se livrer à la recherche et à la
hiérarchisation d’informations éparses et
variées, jamais présentées de façon homogène. Il est en cela beaucoup moins favorisé
que l’auditeur financier. De surcroît, devant
l’absence de données (notamment sur les
comportements), l’auditeur n’échappe pas à
la réalisation d’enquêtes pour aller chercher
les informations auprès des acteurs qui en
sont les détenteurs. Sa vigilance s’exerce
alors dans la séparation des opinions (nombreuses et souvent contradictoires) et des
faits, moins nombreux et plus délicats à
apprécier.
2. Les champs classiques de l’audit
social : les équilibres sociaux
et socio-économiques
L’audit des ressources humaines fait porter
l’analyse sur l’ensemble des pratiques qui
visent à mettre « l’homme idoine à la place
appropriée ». Il s’intéresse au recrutement,
au suivi des effectifs, aux équilibres démographiques de l’entreprise, à la gestion prévisionnelle du personnel. Plus profondément, il s’attache à recenser les
compétences disponibles et les risques
associés à l’évolution des métiers. Au-delà,
les audits de climat social et des comportements visent à apprécier l’évolution de climat, notamment par le suivi des indicateurs
de dysfonctionnement. De façon complémentaire, les auditeurs se voient assigner
des missions dans le suivi de la mise en
œuvre des procédures de communication
interne et de développement du dialogue
social.
Les questions du traitement des salariés
dans l’audit social relèvent de la théorie des
contrats ; elles consistent à placer les salariés, soit au centre de la création de valeur
donc de la démarche d’audit, soit parmi les
créateurs de valeur. Dans la première hypothèse, l’auditeur est placé dans une perspective d’analyse et de mesure mettant les salariés au cœur de la création de surplus dans
une approche que l’on pourrait qualifier de
« intelligence holders » ou de « competence
holders ». En remplaçant le vocable de
« valeur travail » par celle de « valeur compétences » qui traduit mieux les réalités
contemporaines, on identifie alors deux
sources d’évaluation de la valeur : au
niveau individuel, la mise en œuvre des
compétences, au niveau organisationnel, la
création d’une intelligence collective : la
mise en œuvre du « 4e cerveau » concrétise
le développement d’une intelligence collective supérieure à la somme des intelligences
individuelles.
En termes d’audit, ces démarches incitent à
examiner les politiques sociales dans leurs
aptitudes à créer et développer le capital
intellectuel d’une organisation, d’un triple
point de vue : le développement des compétences individuelles (professionnelles et
managériales), la création et le développement d’un potentiel collectif à travers les
processus de gestion et l’organisation, la
mobilisation, c’est-à-dire la mise sous tension des hommes et des équipes.
La deuxième hypothèse nous invite à placer
les salariés parmi les stakeholders. Nous
entrons dans une vision de l’entreprise
comme une somme de contrats, dans lequel
les salariés sont des contractants comme les
autres visant à maximiser leurs gains à
court terme ou dans la durée, les dirigeants
étant en charge de l’optimisation au profit
des détenteurs du pouvoir (Hoarau et Teller,
2001). Il convient alors que l’auditeur
tienne compte de l’inégalité des pouvoirs et
des asymétries d’informations.
Une approche développée par Doyle traduit
bien cette logique. Pour lui, l’entreprise est
un système à multifinalité, ces finalités
étant partiellement incompatibles entre
elles, chacune favorisant ou défavorisant un
groupe d’acteurs par rapport aux autres
(Doyle, 1994). Neuf groupes d’acteurs sont
retenus, chacun poursuivant des objectifs le
plaçant en opposition ou en collaboration
provisoire avec les autres : les cadres, les
employés, les minorités, la communauté
d’environnement, les créanciers, les actionnaires, les clients, les fournisseurs, les pouvoirs publics. Le problème de l’auditeur est
de comprendre les équilibres existant entre
les différents acteurs et leurs finalités et
d’en rendre compte avec le maximum d’objectivité. Il est vu, dans cette optique,
comme l’entomologiste patient des nœuds
de contrats que constitue une entreprise.
3. Un domaine fortement émergent :
l’audit social et sociétal du
développement durable
La loi NRE a eu le mérite d’inscrire dans
les faits un constat sous-jacent sur les
piliers de la création de valeur : à côté des
salariés, de leurs compétences et de leur
organisation (voir les développements qui
précèdent), cette approche retient deux éléments du développement durable : le comportement éthique et les rapports avec l’environnement.
Donner du sens à l’audit : l’introduction
de l’éthique
Le point-clé de l’arbitrage sur le sens réside
dans l’identification d’un corps de règles
dont la transgression est significative des
limites à la prise en compte de la valeur.
Citons les axes principaux de formulation
de ces règles :
- les conditions de travail offertes aux salariés : travail des enfants, distorsions des
temps ou conditions matérielles de travail
dans les différents pays, suivant leur niveau
de développement ;
- le respect de la non discrimination des
sexes, des races et des libertés syndicales ;
- les rapports avec les autorités politiques
des pays en bannissant toutes les opérations
de corruption ou d’interventions politiques.
Prendre en compte le non marchand
et les externalités : l’audit sociétal
De plus en plus souvent – pour les grandes
unités au moins – les responsables ne peuvent négliger l’incidence de leurs décisions
stratégiques sur l’environnement au sens
large, c’est-à-dire clients, fournisseurs, collectivités locales, environnement naturel,
etc. Les pressions externes pour l’emploi, la
préservation de l’environnement, le maintien des équilibres économiques conduisent
naturellement à l’intégration d’éléments
jusqu’alors étrangers aux problématiques
habituelles d’audit (Ordre des experts
comptables, 1996).
L’information traitée à ce niveau concerne
l’ensemble des effets diffus de choix stratégiques lourds sur l’environnement dans ses
composantes écologiques, économiques et
sociales. On pourrait évoquer l’effet d’un
cri dans une chambre d’écho pour symboliser la variété et la dispersion des incidences
et témoigner de la difficulté de la mesure
des impacts des choix stratégiques sur la
collectivité, ce qui ne contribue pas à favoriser la mesure. Toutefois, une approche de
ces phénomènes peut être proposée, qui
retiendrait trois niveaux d’investigation.
Sans être nécessairement exhaustive face à
chaque cas, elle met l’auditeur à l’abri des
redondances et des oublis les plus graves.
D’abord, les incidences économiques et
sociales des activités sur les prix, les marchés des consommations énergétiques ou
celles des biens rares. Comment se répartissent les variations de prix le long d’une
filière de production ? Le consommateur
final prend-il en charge l’ensemble des
coûts supplémentaires ? Au contraire, comment les suppléments de marge sont-ils distribués ? Ce sont souvent les éléments les
plus difficiles à évaluer dans la mesure où
ils mettent en cause les réactions comportementales de divers agents. Ensuite, les incidences sociales des activités aux niveaux de
l’emploi et des comportements des agents
économiques : sur ce plan, sont analysées
les modifications enregistrées dans les habitudes de consommation mais aussi l’incidence dans l’environnement des modifications dans la qualité et la quantité des
emplois. Enfin, sera retenu l’impact sur
l’environnement naturel : pollution, gaspillage. On retient à ce niveau l’évolution
des rejets de toute nature, l’impact sur le
milieu des nouvelles implantations, l’ensemble des transformations écologiques
associées aux options stratégiques.
À titre d’exemple, les indicateurs retenus
dans les trois dimensions du rapport sur le
développement durable du groupe Lafarge
sont présentées ci-après. Ils illustrent bien
la variété des domaines de l’audit social et
le souci de présenter des éléments objectifs
de mesure
[1].
II. – À LA RECHERCHE
DES FONDAMENTAUX
DE L’AUDIT SOCIAL
Rapidement la pratique de l’audit social
interroge les fondamentaux, c’est-à-dire
ses principes théoriques et méthodologiques. Dans la mesure où la symétrie supposée avec l’audit financier existe peu
(d’Arcimoles, 1995), il convient de fixer un
cadre de référence pertinent pour baliser
les démarches. C’est en fait la quintessence
des questions relevant des pratiques
actuelles de l’audit financier qui se trouve
posée dans ce domaine particulier. D’abord
celles de la validité et de la légitimité de la
mesure. Ensuite, celles concernant les
bases de la détermination de la valeur et du
risque lorsqu’elles ne peuvent s’appuyer
sur des prix. Enfin, la bouteille à l’encre
qui est celle de la quête du sens dans un
audit. Ces questions sont évidemment partagées avec les audits économiques ; disons
simplement qu’elle se posent dans le
domaine social avec une particulière
acuité.
1. Les spécificités de la mesure
dans le domaine social
Au plan fondamental de l’appréciation des
états du social, c’est la question des rapports entre le signifiant et le signifié qui se
trouve soulevée. Plus le signifié est complexe, plus il est difficile de formaliser son
expression, le signifiant, donc plus le rôle
de l’interprétation du réel que nécessite le
passage de l’un à l’autre est important.
Autrement dit, plus l’auditeur est mis en
demeure de témoigner d’états sociaux complexes, moins l’information unique et quantifiée (le chiffre) – et la rationalité qu’elle
autorise – est opératoire. Les états du réel
que nous avons à traiter nous éloignent de
signifiants simples et laissent de ce fait une
plus large place à la subjectivité de l’interprétation.
Le champ est donc bien celui de la sémiologie, au sens que lui donne Roland Barthes :
« Je rappellerai donc que toute sémiologie
postule un rapport entre deux termes, un
signifiant et un signifié. Ce rapport porte sur
des objets d’ordre différent, et c’est pour
cela qu’il n’est pas une égalité mais une
équivalence. Il faut ici prendre garde que,
contrairement au langage commun qui me
dit simplement que le signifiant exprime le
signifié, j’ai affaire dans tout système
sémiologique non à deux, mais à trois
termes différents ; car ce que je saisis, ce
n’est nullement un terme, l’un après l’autre,
mais la corrélation qui les unit : il y a donc
le signifiant, le signifié et le signe, qui est le
total associatif des deux premiers termes. »
(1976). Autrement dit, l’auditeur se trouve
dans le rôle central d’interprétation du réel
en fonction d’un ensemble de règles, de
normes sociales, des états du pouvoir et,
malheureusement, de sa propre subjectivité.
Sa latitude d’interprétation est différente
suivant les différents types de mesure utilisables (Martory, 2001).
LES CHOIX D’INDICATEURS DANS LES TROIS DIMENSIONS
DE LA PERFORMANCE DURABLE DU GROUPE LAFARGE
1. Économie
Présentation des notes attribuées par les principales agences et gestionnaires de fonds
spécialisés dans le développement durable
2. Hommes et société
Les équipes de l’entreprise
- Évolution du nombre d’accidents avec au moins un jour d’arrêt par métier (par million
d’heures travaillées) de 1995 à 2000.
- Standards sociaux : proposer une rémunération (salaires + primes) se situant entre la
médiane et le troisième quartile d’entreprises comparables, couverture et rémunération
au moins aussi avantageuses que les pratiques locales.
- Évolution du nombre de cadres participant à des séminaires leur permettant d’avoir
une vision globale de l’identité du groupe et de son organisation.
- Répartition hommes/femmes au conseil d’administration, et dans les populations
cadres, employés, ouvriers.
- Diversité des origines géographiques (France/Amérique du nord/Europe occidentale/PVD) au conseil d’administration, et dans les populations cadres, employés,
ouvriers.
- Part des actions détenues par les employés.
Les communautés locales
- Présentation des scores obtenus sur le critère des droits de l’homme selon la section
britannique d’Amnesty international.
- Exposé des aides apportés par le groupe lors de différentes catastrophes naturelles dans
le monde.
- Impacts socio-économiques de l’implantation d’un site au Bangladesh (nombre d’emplois créés, salaire minimum).
- Résultat des mesures prises en matière d’emploi par le groupe lors de la fermeture de sites.
3. Environnement
- Pourcentage de carrières pourvues d’un plan de réhabilitation.
- Pourcentage de déchets de production mis en décharge.
- Pourcentage d’usines auditées sur 4 ans.
- Taux de remplacement des matières premières naturelles par des matériaux recyclés.
- Nombre de tonnes de gaz à effet de serre émis, diminution en pourcentage de depuis
1993.
- Consommation d’eau.
- Pourcentage de combustibles de substitution (farines animales, huiles de vidanges, etc.).
Mesure nominale : c’est le premier niveau
de la mesure, celui où l’écart entre le signifiant le signifié est le plus faible, consistant
à attribuer une qualification témoignant des
spécificités d’une population.
Exemple : le classement des salariés suivant
le sexe, l’âge, l’ancienneté, les qualifications, etc.
Mesure ordinale : hiérarchisation entre des
variables et phénomènes.
Exemple : comparaison du climat social
entre deux entités.
Mesure plurale : appréciation d’un phénomène à travers un panier d’indicateurs non
homogènes. Elle permet de rendre plus
objectif une appréciation subjective.
Exemple : satisfaction et mobilisation des
salariés mesurées à travers des indicateurs
du type : variation du taux de turnover,
résultats d’enquêtes, pourcentage de salariés actionnaires de la société, taux de
micro absentéisme, etc.
Mesure cardinale : attribution d’une valeur
chiffrée homogène (en monnaie, en temps,
en taux, etc.) à une variable ou à un phénomène. Nous sommes dans le même cadre de
référence que celui de la mesure financière
classique.
Exemple : montant de la masse salariale dès
lors que l’on a précédemment défini le périmètre de la mesure et les éléments à retenir
pour le chiffrage.
Dans le cadre d’une mesure cardinale l’auditeur ne confondra pas le prix et la valeur ;
l’écart entre le signifiant et le signifié est
évidemment réduit pour le prix, il est très
important pour la valeur.
Le prix est l’expression momentanée, en
monnaie, de la valeur sur un marché.
Exemple : le prix à payer pour recruter un
« nez » dans une entreprise de parfums ou
une équipe de recherche dans une entreprise
pharmaceutique.
La valeur est un construit social élaboré à
partir d’un ensemble cohérent de postulats.
Exemple 1 : la valeur d’une équipe de commerciaux au coût de remplacement
(dépenses à engager en vue de reconstituer
l’équipe « à l’identique »). Exemple 2 :
l’évaluation du potentiel d’un salarié sur la
base de sa trajectoire passée.
Il est évident que l’auditeur privilégiera
chaque fois que cela sera possible, la
mesure objective, cardinale et par les prix,
c’est-à-dire celle qui réduit l’écart entre le
signifié est le signifiant. Toutefois, dans
d’assez nombreuses circonstances, les particularités du domaine social conduisent à
adopter d’autres types de mesure dont il
sera important alors de connaître les
limites. Il est vain, et même dangereux, de
confondre une mesure objective et une
mesure subjective ou de tenter de traduire
un phénomène social complexe comme par
exemple, la satisfaction des salariés ou la
mobilisation d’une équipe de ventes, par un
seul chiffre.
2. La difficile inscription de l’audit dans
l’appréciation de la création de valeur
sociale
Comment par ses ressources humaines et
son inscription dans l’environnement, une
entreprise est-elle appelée à créer la valeur
aujourd’hui et demain ? Voilà la question
qui pourrait résumer la mission assignée à
un auditeur social dans une entreprise
contemporaine. L’évaluation s’effectue
comme dans le domaine financier, aux
quatre niveaux présentés ci-après. La différence est que nous sommes essentiellement
dans l’immatériel. De ce fait les évaluations
ne peuvent s’appuyer de façon significative
sur les systèmes d’information classiques et
l’appréciation des performances est plus
délicate.
-
Les moyens mis en œuvre : faute d’indicateurs de résultats, on pourra au moins mesurer les efforts consentis dans les domaines
social (en interne) et sociétal (en externe). Il
s’agit de caractériser les choix politiques
sur la base d’une hiérarchisation en termes
de « personnel mix », par exemple, pour les
dépenses concernant les salariés et par rapport à des règles, des normes ou des comparatifs avec des unités de la branche pour
les dépenses sociétales. Par exemple, l’ensemble des engagements en vue d’obtenir la
certification de préservation de l’environnement constitueront de bons indicateurs à ce
niveau. L’observateur se situe alors dans
une démarche typique de l’audit dans
laquelle il dresse un état des lieux objectif
des pratiques compte tenu des référentiels
existants. La mesure est essentiellement
financière et factuelle.
-
Les résultats obtenus : tout effort se traduit à des degrés divers dans les résultats.
L’appréciation est donc opérée à ce niveau
en termes d’efficacité, c’est-à-dire en fonction du degré d’atteinte des objectifs poursuivis. On appréciera par exemple comment
des efforts de montée en compétence se
sont effectivement traduits par des situations de polycompétences sur les postes
clefs ou la façon dont la flexibilité des processus de production s’améliore.
-
L’appréciation des performances :
chaque fois que possible l’auditeur rapporte
les résultats obtenus aux moyens mis en
œuvre en se situant dans une logique d’efficience. Il se place donc soit dans une
logique de productivité du travail, soit dans
celle des retours sur investissements,
comme pour les investissements en formation par exemple. La dépense et l’investissement social se trouvent alors replacés
dans le cadre d’analyse économique général d’efficience dans des logiques et des
comparaisons de types financiers classiques.
-
Les risques : un risque social ou sociétal
est généralement défini comme une espérance mathématique de pertes, c’est-à-dire
une baisse de valeur potentielle assortie
d’une probabilité de survenance. On pense
naturellement aux pénalités suite au non
respect de normes ou aux différents types
de conflits avec les salariés ou les consommateurs. Dans le domaine social l’approche
par les risques est très importante, dans la
mesure où le jeu des acteurs dans sa complexité relève le plus souvent d’une
approche aléatoire : une grève, par
exemple, est toujours un phénomène incertain dans son déclenchement et dans ses
conséquences.
Les modalités d’évaluation renvoient systématiquement au cadre de référence précédemment posé : la variété des approches
économiques de la valeur et la multiplicité
des acteurs concernés par la mesure. Elles
conduisent à une dissociation entre la
dépense et l’investissement : on connaît la
difficulté théorique de la séparation entre le
capital et la dépense surtout pour les incorporels. L’auditeur social y est confronté en
permanence.
3. La quête de sens et le cadre
dialectique de l’audit social : rendre
compte simplement et objectivement
de la grande complexité
Retenons quelques indicateurs parmi les 22
proposés par Edvinsson et Malone (1999),
en vue de donner une mesure objective du
capital immatériel d’une entreprise du point
de vue de ses ressources humaines
[2] :
- indice de leadership (%) ;
- indice de délégation des responsabilités
- sur 1 000) ;
- âge moyen du personnel ;
- turnover annuel des salariés permanents à
plein temps ;
- nombre de salariés travaillant à temps
partiel et de sous-traitants à temps partiel.
En nous mettant à la place d’un auditeur et
sans parler de la délicate mesure de « l’indice de leadership », comment apprécier si
l’élévation de l’âge moyen, la réduction du
turnover annuel des salariés, l’augmentation ou la diminution du nombre et de la
durée moyenne des contrats d’embauche
sont ou non favorables au développement
de l’entreprise dans la durée ? Faut-il des
salariés plus anciens est donc plus experts
ou des collaborateurs plus jeunes et de ce
fait supposés plus dynamiques ? Fondamentalement, quel est le sens du progrès
social pour l’entreprise ? Chaque entreprise
constitue un cas particulier.
En allant vers la caricature, interrogeons-nous sur les conclusions de l’audit social
de la multinationale « Medellin and Co. »
dont l’activité fructueuse est consacrée au
trafic de substances illicites mais qui verse
de très substantielles rétributions à ses
salariés, assure le développement de leurs
compétences, le respect scrupuleux du
droit du travail à travers le monde et a été
très précocement reconnue par la norme
ISO 14xxx sur le respect total de l’environnement.
Une première observation s’impose : l’auditeur est celui qui donne du sens aux analyses, c’est-à-dire qui est capable d’opérer
les arbitrages pour dire si les données et les
faits qu’il recense vont ou non dans le sens
du développement de l’entreprise ou est
dans l’intérêt de son environnement.
Relevons le cadre dialectique dans lequel
se situe son action. Les actionnaires attendent plus le versement des dividendes que
le développement d’une région. Les salariés sont à la fois créateurs de valeur et
bénéficiaires d’une part de la valeur créée.
Même sans les placer au centre de la création de valeur, il est de plus en plus difficile
dans des entreprises qui produisent de l’intelligence avec de l’intelligence, de ne pas
tenir compte de leur rôle dans la production
du surplus. En même temps, ils sont aussi
bénéficiaires d’une part du surplus distribué. Tout ce qui est versé sous forme de
rétribution élargie ne bénéficie pas aux
autres stakeholders. La relation dialectique
est évidente : elle concerne principalement
les actionnaires et les consommateurs face
aux salariés. Clairement du point de vue
des salariés, c’est à la fois la rentabilité,
facteur de mise à l’écart des risques, la
continuité de l’exploitation garante de
l’avenir, l’absence de risque d’absorption
ou de fusion qui constituent leurs paramètres d’évaluation. La vision des actionnaires, d’une part, et celle de l’environnement de l’entreprise, d’autre part, peuvent
être largement divergentes.
Cet univers dialectique pose notamment un
problème méthodologique tenant à l’impossibilité de distinguer dans les systèmes de
rétribution ce qui constitue un investissement sur la performance future des salariés
et la répartition d’un surplus. Par exemple,
dans le cas fréquent et banal de versement
d’un bonus variable, on ne peut faire l’arbitrage entre ce qui est rémunération de performances passées (comme l’indique le
mode de calcul) ou incitation à développer
les performances futures (comme le suppose la stratégie de rémunération). L’auditeur devra arbitrer pour savoir quelle partie
de la prime participe d’une distribution du
surplus et quelle autre partie constitue un
investissement en performance porteur de
valeur dans la durée.
L’auditeur social est donc conduit à « choisir son camp » : parle-t-il à l’entreprise et à
ses actionnaires, à ses salariés ou éventuellement aux agents de son environnement ?
L’auditeur social du comité l’entreprise
n’est pas celui du conseil d’administration.
Face à des rapports dialectiques ou les
avantages acquis par les uns le sont aux
détriment d’autres acteurs et à la nécessité
de donner du sens, il ne peut s’esquiver
dans la neutralité. Il lui est imposé, dès que
l’audit dépasse les limites de la conformation à des normes, de choisir le sens donné
à ces mesures
[3]. La nécessité de l’affichage
d’une déontologie, d’un bon professionnalisme acquis au fil des expériences et d’un
travail collectif sur les missions les plus
délicates, s’imposent alors comme une évidence. On a dit que le comptable était
l’économiste de l’entreprise, on dirait que
l’auditeur social est son « sémiologue » qui
crée du sens entre la mesure et son interprétation.
CONCLUSION : LA NÉCESSITÉ
DE L’AUDIT ET LE HASARD
DU SOCIAL
L’audit social diffère de l’audit classique
parce qu’il s’opère dans un environnement
différent : les hommes, leurs activités, les
rapports des groupes, l’ensemble des relations établies autour de la production, les
aléas et les risques de la gestion sociale.
Mais en fait les questions qui se posent
maintenant avec acuité dans l’audit financier sur l’évaluation de la création de valeur
se sont posées dès l’origine pour la conduite
de l’audit social. On pourrait à ce titre inciter les auditeurs financiers et les auditeurs
sociaux à travailler en concertation car ils
sont confrontés aux mêmes problèmes fondamentaux dans les entreprises modernes,
ceux d’une appréciation professionnelle et
objective de la création de valeur dans la
durée. Simplement, ce qui est plus nouveau
dans le domaine financier a existé dès l’origine dans le domaine social.
D’un premier point de vue, nous sommes
face à un certain nombre de lois qui s’imposent dans toutes les unités. C’est l’application des nombreuses contraintes légales
et conventionnelles qui règlent la détermination des rémunérations, le calcul des
cotisations patronales, la fixation des temps
et des rythmes de travail. C’est aussi la
prise en compte d’un certain nombre de
règles arithmétiques du comportement des
évolutions de la masse salariale, d’analyse
des écarts, de consolidation des budgets…
Ces approches relèvent du chiffre, de la
modélisation objective, de calculs arithmétiques classiques : c’est le domaine de la
nécessité.
D’un autre point de vue, nous entrons dans
la variété du jeu des acteurs, les aléas des
comportements, l’importance de l’intuition
et du savoir-faire des auditeurs, la quête du
sens et la maîtrise des risques, etc. Le
champ de la mesure et de l’analyse dépasse
alors celui de la quantification objective. On
entre dans le domaine de l’informel où la
modélisation devient impossible : c’est le
domaine du hasard autour des analyses de
la création de valeur sociale.
Le professionnalisme des équipes d’auditeurs se définit alors dans la mise en synergie de la nécessité de démarches rigoureuses et du traitement aussi objectif que
possible de la variété des hasards du
social.
·
C.H. d’Arcimoles, Diagnostic financier et GRH, Economica, Paris, 1995.
·
R. Barthes, Mythologie, coll. « Le Point », Éditions du Seuil, Paris, 1976.
·
L. Edvisson et M. Malone, Le capital immatériel de l’entreprise, Maxima, Paris, 1999.
·
A. Couret et J. Igalens, L’audit social, PUF, collection « Que sais-je ? », nº 2399, Paris, 1994.
·
F. Depoers, « Le rapport de développement durable : l’exemple de Lafarge », Revue française de comptabilité, nº 352, février 2003.
·
P. Doyle, « Il n’y a de saine performance que dans l’équilibre », l’Expansion Management
Review, 1994, p. 38.
·
C. Hoarau et R. Teller, Création de valeur et management de l’entreprise, Vuibert, Paris,
2001.
·
B. Martory, « Conduire un audit social », Dossier, Revue fiduciaire comptable, 1996.
·
B. Martory, Contrôle de gestion sociale, Vuibert 3e éd., Paris, 2001.
·
Ordre des experts comptables, Information financière et environnement. Le diagnostic des
risques. Les systèmes de management environnementaux. Le rapport environnement, Expert
Comptables Média, Paris, 1996.
[1]
Sources : Depoers (2003) et le rapport complet publié sur le site internet du groupe Lafarge.
[2]
Nous avons retenu cet exemple particulièrement significatif, mais toutes les propositions d’indicateurs d’audit –
y compris les nôtres – pourraient faire l’objet des mêmes remarques.
[3]
Ceux qui douteraient de l’inscription de l’audit dans un cadre profondément dialectique, sont invités à se rendre
sur le site francophone : « Le bêtisier du développement durable » pour constater que les assertions des entreprises
au titre du développement durable peuvent paraître surréalistes vues avec l’œil du consommateur ou celui du défenseur de l’environnement.