2003
Revue française de gestion
Benchmarking
Utiliser l’audit par benchmarkingpour améliorer les performances
Xavier Mesnard
Jean-claude Tarondeau
L’audit par benchmarking
est un outil d’amélioration
des performances
par comparaison
des pratiques d’entreprises
ou par transfert
d’innovations d’une
industrie à une autre.
Ce texte analyse les
méthodes d’audit utilisées
par A.T. Kearney et évalue
les conditions à remplir
pour que le benchmarking
débouche effectivement sur
des actions d’amélioration.
L’audit externe évoque le contrôle par des
tiers des performances financières de l’entreprise et de la conformité de ses pratiques
par rapport à la réglementation ou aux règles couram
ment admises. Or les performances financières ne
s’obtiennent pas ex nihilo. Elles naissent de la plus ou
moins bonne gestion du portefeuille produits ou services et de leur positionnement sur le marché, du
niveau de performance des principaux processus stratégiques tels que processus de R&D ou processus
logistique, de la qualité des ressources mises en
œuvre, du talent de son personnel et de ses aptitudes
pour identifier et mettre en œuvre les meilleures pratiques de management.
L’identification et l’évaluation de ces facteurs de performance exigent de disposer de cadres de références. On
les obtient généralement en exploitant des comparaisons
systématiques et organisées de performances et des facteurs explicatifs correspondants au sein d’un échantillon
d’entreprises choisies pour offrir un spectre suffisant de
situations exploitables. Ces méthodes, dites de « benchmarking »
[1] ou étalonnage concurrentiel,
permettent de réaliser des audits de performances et non des audits de conformité à
des règles juridiques ou à des pratiques
communément admises.
De telles méthodes ont également des
limites d’application. Dans tout exercice de
benchmarking traditionnel se pose la question de la comparabilité des situations et de
l’applicabilité des niveaux de performance
« étalons » à diverses organisations présentant chacune leurs spécificités. Il ne faut pas
se tromper, ces techniques permettent généralement de répondre à la question du
« quoi ? », parfois du « combien ? » mais
plus rarement ou moins directement du
« comment ? » de l’atteinte de l’excellence
opérationnelle. Leur utilité principale réside
dans le fait qu’elles permettent d’identifier
rapidement et de faire prendre conscience
d’écarts de performance.
Après un bref rappel des pratiques d’étalonnage concurrentiel, nous présenterons
certains des outils et méthodes développés
récemment au sein d’A.T. Kearney et les
résultats que ces outils ou méthodes ont
permis d’atteindre. Dans la discussion,
nous montrerons également les limites
d’utilisation du benchmarking et les
conditions à remplir pour garantir la qualité des résultats étalonnés. Nous aborderons ensuite le sujet de l’utilisation du
benchmarking dans les processus de
management pour « passer à l’action »
afin d’améliorer la performance opérationnelle, puis les « meilleures pratiques »
à mettre en œuvre pour tendre vers
l’excellence opérationnelle.
I. – QU’EST-CE QUE
LE BENCHMARKING ?
Le benchmarking est un ensemble d’outils
et de méthodes d’évaluation des produits,
des services, des méthodes, des processus
d’une entreprise par comparaison à un référentiel issu de l’étude d’autres entreprises
dans le but d’étalonner les performances
par rapport aux concurrents ou de découvrir
des pratiques nouvelles susceptibles de les
améliorer. C’est une méthode d’accompagnement et d’incitation au changement :
« Le benchmarking est une méthodologie
qui consiste à rechercher en permanence les
meilleures pratiques afin d’adapter ou
d’adopter leurs aspects positifs et de les
mettre en œuvre pour devenir le meilleur
des meilleurs »
[2].
Le benchmarking peut se pratiquer au sein
de l’entreprise par comparaison de différents sites ou fonctions pour mettre en évidence ceux qui obtiennent les meilleurs
résultats et pour transposer leurs facteurs de
succès sur les moins performants. La presse
fait état de telles pratiques au sein du ministère de l’Intérieur pour comparer les résultats de la lutte contre la délinquance département par département. Évidemment, cette
démarche s’apparente à de l’audit interne.
Elle présente cependant en général l’avantage d’un bon niveau de comparabilité des
entités « benchmarkées » et donc d’une
meilleure acceptation des résultats par les
parties prenantes. L’accès facilité, car au
sein de la même entreprise, aux facteurs
explicatifs de cette performance permet
également d’accélérer le travail d’analyse
des différences, d’identifier les facteurs de
succès correspondants et, le cas échéant, de
prendre les mesures pour remédier aux
écarts de performance constatés
Dans le cadre de cet article, nous limiterons
notre propos à l’audit externe et traiterons
donc uniquement du benchmarking s’appuyant sur des évaluations interentreprises.
Selon la composition de l’échantillon d’entreprises retenues pour la comparaison, on
distingue le benchmarking concurrentiel ou
étalonnage, du benchmarking exploratoire
ou générique.
Dans le benchmarking concurrentiel ou
étalonnage, on se compare à des entreprises concurrentes appartenant à la même
industrie, voire à la même région ou au
même groupe stratégique, en s’attachant à
retenir celles qui réalisent les meilleures
performances. Philips se compare à General
Electric, General Motors à Toyota, l’Essec
à l’Insead. Le but de la démarche est de
mesurer l’écart de performance par rapport
au meilleur de la classe et tenter de mettre
en évidence les principaux facteurs explicatifs de cet écart. C’est le point de départ du
processus de fixation des objectifs à
atteindre pour rivaliser avec les meilleurs.
En conséquence, les changements réalisés
le sont par mimétisme. On s’aligne sur les
meilleurs. En adoptant cette démarche,
toutes les entreprises de la même industrie
tendraient à se ressembler, les meilleures
pratiques de management à se banaliser, à
devenir des « commodités ».
Dans le benchmarking exploratoire ou
générique, on est, au contraire, à la
recherche d’idées nouvelles, de solutions ou
de pratiques novatrices pour réaliser des
sauts qualitatifs et se différencier de ses
concurrents. On s’attache à identifier les
entreprises leaders dans une fonction ou un
processus déterminé pour tirer parti de leurs
expériences. On compare le processus logistique de Renault avec le processus
« 48 heures chrono » de La Redoute, l’organisation des achats d’Alcatel avec celui de
Carrefour, la logistique des Vins de Moselle
avec celle de Dell. Ce processus vise à être
un catalyseur d’innovation. Il débouche sur
des objectifs qualitatifs dont l’atteinte
nécessite la mise en œuvre de programmes
d’apprentissage par expérimentation. En
effet, les pratiques sur lesquelles reposent
les performances des entreprises leaders ne
se prêtent pas à de simples adoptions
puisque les contextes sont différents. Elles
doivent être transformées, adaptées, enrichies pour que l’adoptant se les approprie et
bénéficie totalement de leur potentiel de
progrès.
Figure 1
POTENTIEL DES DIFFÉRENTS TYPES DE BENCHMARKING
Les démarches de benchmarking sont de
quatre types : l’audit interne, le recours à
des outils et standards d’étalonnage
concurrentiel, l’audit externe concurrentiel spécifique à une entreprise ou à une
fonction ou activité particulière, l’audit
spécifique appuyé sur des outils d’étalonnage concurrentiel. Dans la suite du texte,
nous traiterons des outils puis des processus d’étalonnage concurrentiel avant de
développer leurs limites et conditions
d’utilisation.
II. – OUTILS D’ÉTALONNAGE
CONCURRENTIEL
De nombreux outils ont été développés
pour faciliter l’étalonnage concurrentiel.
Beaucoup de ces outils font appel aux technologies de l’information et de la communication. Le site de TBE (
The Benchmarking Exchange) propose des outils
d’étalonnage par rapport à des standards de
qualité du management comme SelfAssessor
[3]
ou des outils d’études spécifiques comme
Surveyor
[4].
La qualité des services rendus par ces
outils dépend de nombreux facteurs parmi
lesquels la structure du modèle d’entreprise sur laquelle repose l’analyse, les
variables de performances, les processus et
les pratiques retenues pour les expliquer,
les méthodes de collecte et d’analyse des
informations. Pour concrétiser la discussion de ces facteurs, nous présenterons
un outil d’étalonnage développé par
A.T. Kearney et baptisé GEO (
Global
Excellence in Operations)
[5].
Au-delà d’une base de l’étalonnage des
principaux indicateurs de la performance
dans les opérations, GEO est un véritable
programme de benchmarking des pratiques
et d’identification de ce qui peut permettre
à l’entreprise de tendre vers l’excellence
opérationnelle ; il vise par conséquent à
cumuler les avantages de l’étalonnage
concurrentiel et du benchmarking exploratoire, en particulier en ce qui concerne les
pratiques de management.
1. La structure du modèle GEO
Comme tous les outils de ce type, GEO est
fondé sur un modèle d’entreprise, des hypothèses explicatives des performances, des
formules de « scoring » et sur un processus
formalisé de collecte et d’analyse des données d’entreprises.
Pour les besoins de l’analyse, l’entreprise
est décomposée en onze domaines structurés en trois niveaux. Le domaine « stratégie
et orientations générales », en haut de la
pyramide, est celui où se définit la vision à
long terme dans laquelle s’inscrit la stratégie opérationnelle. Le controle de la mise
en œuvre de cette stratégie exige des indicateurs de performances et des outils de
mesure des résultats atteints. L’action est
menée dans des processus intégrant des
moyens, ressources et compétences. Les
principaux processus concernent le développement des produits et processus industriels et logistiques et l’intégration des
clients et fournisseurs. Ces processus
consomment des ressources financières,
humaines et techniques qui constituent la
base de la pyramide modèle d’entreprise.
Les observations de pratiques et les
mesures de performances réalisées dans ces
onze domaines sont agrégées pour déterminer des scores d’excellence.
Les mesures et analyses de l’excellence
sont fondées sur les hypothèses suivantes :
- le recours aux meilleures pratiques, best
practices, et l’obtention de niveaux de performances élevés traduisent l’excellence de
l’entreprise ;
- les pratiques et niveaux de performance
fondant l’excellence, sont regroupés en
cinq agrégats : satisfaction clients, qualité,
performances économiques, « agilité » et
innovation, qui sont, dans le concept GEO,
les fondements de la création de valeur.
Figure 2
LA STRUCTURE FORMELLE DE L’OUTIL GEO
Ces hypothèses font l’objet de nombreuses
vérifications. Ainsi à titre d’exemple, les
cinq meilleures entreprises du programme
GEO 2001 créent 2,5 fois plus de valeur
économique que la moyenne de l’échantillon des firmes participantes et elles sont
significativement plus performantes que la
moyenne sur ces cinq indicateurs agrégés.
2. Le processus de collecte et traitement
de données de GEO
Les données sont collectées et traitées en
trois temps. Dans un premier temps, les
entreprises participantes rassemblent leurs
informations sur la base d’un questionnaire
(sous la forme d’un CD-ROM). Dans un
second temps, ces données sont exploitées
pour calculer des scores d’excellence qui
permettent de sélectionner les entreprises
« finalistes » par région :Amérique du Nord
et du Sud, Europe, Asie. Enfin, les finalistes
sont visités par des équipes mixtes composées de consultants d’A.T. Kearney et d’experts académiques qui s’attachent à compléter l’analyse, à vérifier la cohérence des
données et à les enrichir par une meilleure
compréhension des mécanismes conduisant
à l’excellence. Ces visites sont l’occasion
d’identifier les pratiques innovantes (baptisées next practices), qu’un questionnaire
préétabli et fermé ne peut permettre de
repérer directement.
À l’issue de ce processus, le comité GEO,
composé de consultants expérimentés et
d’experts académiques, sélectionne les
vainqueurs par région puis le vainqueur
global. Cette sélection donne lieu à un certain nombre de forums de rencontre
ouverts aux participants et à d’autres entreprises, et permettant d’échanger sur les
niveaux de performance, facteurs explicatifs et meilleures partiques. Chaque entreprise participante reçoit un rapport indiquant sa position par rapport aux cinq
entreprises leaders et par rapport à la
moyenne des participants ainsi que des
hypothèses d’explication de ces positions
et des recommandations de domaines
d’amélioration et de types d’actions.
3. Les facteurs de qualité
de l’étalonnage concurrentiel
En tant qu’outil d’étalonnage concurrentiel,
GEO présente des qualités que n’ont pas la
plupart des outils standards offerts en libre
service. Ces qualités sont au nombre de
cinq.
Un objet bien défini, l’unité productive
GEO compare des entreprises appartenant à
des industries différentes et, par conséquent, soumises à des facteurs de succès
différents. Parmi les dernières entreprises
reconnues pour leur niveau d’excellence, on
trouve des firmes de l’automobile, du
papier, de la chimie, de l’électronique, des
systèmes médicaux, etc. L’échantillon des
participants est cependant suffisamment
homogène pour permettre de procéder à des
comparaisons car l’objet d’observation
n’est pas l’entreprise mais l’unité productive au sens d’Abernathy
[6]. Le concept
d’unité productive associe les produits et
les processus qui leur donnent vie au sein
d’une entité dont les frontières ne coincident pas avec celles de l’entreprise et ne
sont pas contraintes par son organisation.
Ne prenant en compte qu’un ensemble
homogène de produits-processus, l’unité
productive est une partie de l’entreprise
parfois assimilable à une division dans une
structure multidivisionnelle. Mais associant
clients, fournisseurs et autres partenaires
des processus opératoires, l’unité productive déborde les frontières juridiques de
l’entreprise. L’unité productive met en
œuvre des processus, consomme des ressources, développe des compétences dans
un ensemble ordonné et intégré d’opérations défini et géré pour atteindre des objectifs stratégiques. Mais ces objectifs sont
définis en dehors d’elle. Le choix de l’unité
productive comme objet de comparaison
centre donc les analyses de performance sur
les opérations plutôt que sur les stratégies et
permet de faire abstraction des conditions
d’environnement pour ne considérer que les
conditions d’excellence dans la gestion des
opérations. Le modèle de la figure 2 illustre
ces choix.
Un échantillon de taille suffisante
Les analyses comparatives menées annuellement portent sur des échantillons de taille
suffisante pour obtenir des résultats significatifs dans les tests d’hypothèses sur lesquelles repose le modèle explicatif des performances.
La prise en compte du qualitatif
La démarche de comparaison ne se limite
pas à l’analyse de variables quantitatives
ou formalisées et de données obtenues par
administration de questionnaires fermés.
Le qualitatif, l’expérience et l’innovation
sont pris en compte, en particulier dans la
phase de visite des finalistes par les équipes
d’évaluation. Le vainqueur de GEO 2000
fut une division médicale du groupe Siemens qui avait développé un système mondial de webcam sur internet permettant la
gestion visuelle des sites où sont installés
les équipements qu’elle livre à ses clients.
Cette entreprise était excellente à tous
points de vue sur les aspects classiques de
la gestion des opérations comme le montraient les résultats de l’analyse menée en
première phase mais fut distinguée en
deuxième phase grâce au flair et au questionnement ouvert des équipes de visite.
On observe d’ailleurs qu’un grand nombre
d’entreprises participantes atteignent des
niveaux d’excellence élevés sur les pratiques et les variables de performances
« classiques ». C’est en quelque sorte le
prix à payer, ou le ticket d’entrée, pour
avoir le droit de participer au jeu concurrentiel. Le benchmarking concurrentiel
aide à la dissémination de ces facteurs de
performances et à l’alignement sur les
meilleurs. Mais, pour sortir du lot, il faut
inventer de nouvelles pratiques et faire des
sauts qualitatifs que le benchmarking générique poussé et les analyses qualitatives
approfondies peuvent seuls identifier et
proposer.
Des équipes conjointes d’experts
et d’analystes
Le benchmarking repose sur des analyses
qui se doivent d’être menées scientifiquement. Mais le benchmarking est également
une industrie où cohabitent des firmes qui
n’ont pas toujours pour seul objectif de
fournir l’information de la meilleure qualité possible. On cherche trop souvent à
maximiser le nombre d’accès à des sites
spécialisés ou attirer des prospects pour
des actions de conseil. La démarche GEO
se distingue également des nombreuses
autres propositions, par le fait qu’elle
associe compétences d’analyse et expertise industrielle au travers d’équipes
mixtes consultants - experts académiques.
Ces derniers sont pleinement intégrés dans
l’équipe et contribuent à la conception des
modèles, variables et instruments de
mesure. Ils participent aux investigations
sur les terrains sélectionnés et aux décisions finales distinguant les entreprises les
plus performantes. Ils sont garants de la
rigueur et de l’indépendance dans la
construction de l’outil, de l’objectivité
dans l’appréciation des résultats. Ils
contribuent également à faire de GEO un
véritable programme de recherche sur les
facteurs de succès en matière de management des opérations.
La recherche de l’explication
de la performance
La qualité des hypothèses explicatives des
performances et la richesse des observations de terrain permettent de dépasser le
simple calcul de scores et le classement des
entreprises participantes. Les écarts observés entre firmes sont attribuables à des différences observées dans des pratiques ou
dans les niveaux de performances. Il en
résulte des recommandations d’actions qui
sont susceptibles d’enrichissement lors des
visites d’entreprises.
Ces caractéristiques font de l’approche
GEO, non seulement un outil d’audit et de
scoring des performances, mais aussi un
véritable moyen d’identification des
bonnes pratiques et des pratiques innovantes. Ainsi, ce type d’approche peut être
à l’origine des sauts qualitatifs et de l’amélioration accélérée de la performance opérationnelle.
III. – DE L’ÉTALONNAGE
CONCURRENTIEL
À L’AMÉLIORATION
DES PERFORMANCES
OPÉRATIONNELLES
La notion de benchmark est très largement
répandue dans le domaine de l’entreprise.
Toute discussion, tout rapport sur les performances opérationnelles d’une entreprise fait
référence aux meilleures pratiques des
concurrents et à leurs résultats. Cependant
cette notion est souvent utilisée de façon
déconnectée de la décision de management
car appliquée à des objets et indicateurs trop
globaux. Dans le meilleur des cas, cette utilisation de l’étalonnage par benchmark permet de créer le sentiment d’urgence. Ainsi,
les efforts intenses de réduction des délais de
développement d’un nouveau véhicule chez
les constructeurs automobiles au cours de la
dernière décennie ont été succités par
l’exemple largement communiqué du
« benchmark 24 mois et moins » de Toyota.
Cependant elle ne permet pas de passer
directement à l’action en prenant les décisions et en effectuant les changement qui
améliorent les performances opérationnelles.
Savoir qu’un concurrent donné ou que la
moyenne des entreprises d’un secteur fonctionne avec un TRS (taux de rendement
synthétique, indicateur de productivité d’un
équipement) supérieur peut permettre de
fixer des objectifs de haut niveau et de
mobiliser les énergies mais n’est en aucun
cas suffisant pour définir le plan d’action
permettant de l’améliorer. Le TRS est
influencé par de très nombreux facteurs
explicatifs qui vont de la capacité installée
et du rendement instantané, au temps de
changement de produit, au taux de rebut, à
la durée de fonctionnement, à la taille des
lots, etc. Ceux-ci sont influencés par la politique d’investissement, la stratégie de maintenance, la performance des équipes de production, l’offre de service, etc. Sur quel
domaine focaliser ses efforts ?
Pour dépasser la notion d’audit et jouer
pleinement son rôle de déclencheur de l’action visant à améliorer la performance opérationnelle, l’exercice de benchmarking ou
d’étalonnage concurentiel doit présenter les
caractéristiques suivantes :
Rigueur des définitions
Il est impératif d’avoir des définitions
claires et rigoureuses des domaines et indicateurs étalonnés. Par exemple, définir clairement si le TRS, dont plusieures définitions coexistent dans le monde industriel,
comprend ou non le temps d’ouverture des
capacités concernées. Sans définitions précises et partagées, les résultats de l’étalonnage seront remis en cause par les opérationnels et le débat se portera sur la
comparabilité plutôt que sur les enseignements du benchmark.
Profondeur d’analyse et représentativité
Il est nécessaire de pousser l’analyse jusqu’au facteur explicatif « élémentaire », qui
permet d’identifier les meilleures pratiques
correspondantes et devient alors comparable et indiscutable. L’étalonnage concurrentiel ne saurait se résumer uniquement à
la valeur d’un indicateur étalon. C’est
l’analyse détaillée des pratiques associées
qui en garantie la mise en œuvre. À titre
d’illustration, un TRS étalon dans un secteur donné peut se décomposer en facteurs
explicatifs comprennant, par exemple, la
procédure de changement d’outil, elle-même optimisée par une pratique de type
« mise en place d’un système de barillet ».
Sélectivité des domaines à analyser
C’est le corrolaire de la profondeur d’analyse.
Il s’agit de focaliser l’analyse sur les
domaines qui font vraiment la différence plutôt que de rechercher l’exhaustivité au détriment de la pertinence. Pour une entreprise,
l’exercice d’étalonnage concurentiel devra
donc être précédé ou accompagné d’une analyse des leviers de performance et de sélection
des plus importants dans son contexte propre.
L’approche GEO vise à permettre de faire le
lien entre étalonnage et amélioration de performance. Ainsi elle comprend un lexique
détaillé décrivant chacun des indicateurs, et
associe questionaires et interactions sur site
pour vérifier le bon respect des définitions.
De même, l’analyse sélective et en profondeur des éléments-clés est facilitée par le référentiel GEO de bonnes pratiques et de pratiques innovantes pour chacun des domaines
de l’entreprise. Pour chacune des entreprises
participantes, elle donne lieu à un retour personalisé mettant en avant les écarts par rapport aux meilleures pratiques et les pistes
prioritaires d’amélioration de performance.
IV. – LES ENSEIGNEMENTS
DES LEADERS OU « DE L’ATTEINTE
DE L’EXCELLENCE
OPÉRATIONNELLE »
Pour porter ses fruits et permettre de s’approcher de l’excellence, le benchmark par
étalonnage concurrentiel ou exploratoire
doit s’inscrire dans une véritable stratégie
d’amélioration de la performance opérationnelle. Aussi efficace soit-il, il ne suffit
malheureusement pas de participer au programme GEO pour améliorer durablement
sa performance ! Les entreprises primées
par GEO l’ont bien compris. Elles tendent
vers l’excellence opérationnelle en mettant
en œuvre une stratégie d’amélioration de
performance qui peut se résumer à sept
principes communs qui sont autant de
bonnes pratiques :
- le top management doit donner l’impulsion et gérer la diffusion des résultats dans
l’ensemble de l’organisation ;
- un effort continu s’appliquant à la chaine
de valeur étendue ;
- focalisé sur l’efficience, la réactivité et
l’agilité des opérations ;
- priviligiant les organisations en projets et
équipes ;
- basé sur une approche du capital humain
proactive et adaptée à la culture ;
- avec un programme formalisé de gestion
de la performance ;
- généralisant la gestion rigoureuse des
connaissances et du savoir dans l’ensemble
de l’organisation.
Cette analyse par benchmarking GEO des
pratiques d’amélioaration de performance
des leaders fait partie intégrante de la restitution faite aux participants. Outre la liste
de bonnes pratiques, elle comprend des
exemples illustratifs de leur mise en œuvre.
Impulsion du top management et diffusion
dans l’organisation
Dans toutes les entreprises GEO leaders, le
management est à la fois l’initiateur et le promoteur du programme d’amélioration de performance opérationnelle. Il définit la vision,
fixe les objectifs globaux, s’implique dans la
démarche, en commente les bénéfices et les
résultats. Il s’assure que toute l’organisation
est impliquée et évaluée en fonction de sa
contribution à l’atteinte des résultats.
Chaîne de valeur étendue
Le programme GEO a identifié de nombreux exemples d’extension du rôle des leaders dans la chaîne de valeur. Ainsi,
Brembo, une des entreprises primée à l’occasion du programme 2001, en pointe dans
le domaine des systèmes de freinage de
haute performance, s’est bâti une réputation
mondiale en termes d’innovation et de leadership technologique dans la conception
d’équipements de freinage et périphériques.
Ceci permet à la société italienne d’étendre
son rôle dans la chaîne de valeur de la production d’équipement de freins à la prise de
responsabilité totale de la conception et la
fourniture de systèmes complets.
Réactivité et agilité des opérations
Les leaders excellent en termes de coûts, de
délais et de qualité. Au-delà de ces indicateurs de base de la performance opérationnelle, ils gèrent également leur capacité
d’adaptation en termes de réactivité, c’est-à-dire de vitesse à laquelle ils s’adaptent à
des changement de la demande et d’agilité,
c’est-à-dire de vitesse à laquelle leurs opérations peuvent atteindre une perfomance
coût-service optimale. À titre d’exemple,
une filiale de Marconi à développé, dans le
cadre de son approche 6-Sigma de conception à coût objectif, un système de modélisation de la performance du processus de
production (utilisation, rebut, rendement)
afin de prendre en compte les résultats
durant la phase de conception et d’améliorer de la performance au niveau des produits et des processus de fabrication.
Organisations en projets et équipes
Le concept d’équipes multifonctionnelles,
multicompétences et responsables de leurs
résultats est très largement répandu chez les
leaders. Ainsi Brembo a mis en place une
approche intégrée basée sur des équipes
dédiées à chaque client OEM et gérant la
formalisation des besoins et la conception
des plateformes ainsi que des cellules de
production dédiées afin de privilégier réactivité et service client.
Gestion du capital humain
Dans ce domaine également, l’approche de
benchmarking GEO a confirmé que les leaders font significativement plus d’efforts
que la moyenne. À titre d’exemple, la
société OTIS a mis en œuvre une stratégie
proactive et adaptée à la culture locale de
ses implantations, basée sur un mélange
d’encouragement – y compris financiers – à
la formation professionnelle, de rémunération en fonction des compétences, du
recours à des experts renommés pour la formation au progrès continu, etc.
Programme formalisé de gestion de
performance
L’institutionalisation de programmes
d’amélioration est une des priorités clairement affichée par les leaders en termes
d’excellence opérationnelle ; les plus
renommés allant jusqu’à donner leur nom
au concept qu’ils ont adopté. Ainsi on parle
du programme « 5-axes Valeo », du « Delphi Manufacturing System » ou du « GE 6-Sigma ». Dans ce cadre et pour les plus
avancés, le benchmark remplace l’historique comme référentiel de gestion de la
performance.
Gestion rigoureuse des connaissances
Cette « meilleure pratique » est à la fois
probablement la plus complexe et la moins
bien maîtrisée. Elle pose notamment les
problèmes de la structuration du savoir, de
son accessibilité et de la nécessaire confidentialité pour les éléments les plus sensibles. GEO a identifié les efforts louables
de certains leaders deployant des programmes visant par exemple à rassembler
« des connaissances-clés accessibles en
60 secondes ». Des technologies permettent
une certaine industrialisation (base de
connaissance, recherche et classement
sémantique, etc.). Mais, dans tous les cas, il
faut d’abord investir dans les hommes et la
capacité de donner du sens à la connaissance, par exemple en développant la compréhension fine des comportements des
coûts ou l’intelligence concurrentielle.
À condition d’être conduit de façon rigoureuse et controlée, le benchmarking peut
fournir la profondeur d’analyse qui fait souvent défaut aux pratiques d’audit financier.
Il s’attache, en particulier à identifier les
leviers de la performance et à mettre en
place des moyens permettant de les actionner. Il ne se limite pas à des étalonnages par
rapport à des « standards » mais recherche
les pratiques innovantes.
Dans un monde de l’entreprise où l’innovation et la vitesse priment, l’imitation ne saurait tenir lieu de doctrine de management à
long terme. L’audit de performance par étalonnage concurrentiel constitue une brique
de base fondamentale de tout programme
visant à l’atteinte de l’excellence opérationnelle. Il est en particulier utilisé comme
moyen de fixer et de communiquer les
objectifs d’amélioration de la performance.
Fondé sur une approche structurée et rigoureuse visant à analyser les facteurs explicatifs à l’origine de l’excellence opérationnelle, le benchmarking et la recherche des
meilleures pratiques peut également être à
l’origine de l’amélioration effective de la
performance financière.
·
Abernathy W. J., The Productivity Dilemma, Roadblock to Innovation in the Automobile
·
Industry, Johns Hopkins University Press, Baltimore, 1978.
·
Balm G. J., Évaluer et Améliorer ses Performance – le Benchmarking, AFNOR, Paris, 1994.
·
Bergemann D. et Hege U., The value of benchmarking, Les cahiers de recherche, Groupe
·
HEC, direction de la recherche, Jouy-en-Josas, 2002.
·
Camp R., Benchmarking : The Search for Industry Best Practices that Lead to Superior Performance, ASQC Quality Press, 1989, traduction française : Le benchmarking – Pour
atteindre l’excellence et dépasser vos concurrents, Éditions d’Organisation, Paris, 1992.
·
Gautron J. et alii, Le guide du benchmarking, Eyrolles, Paris, 2003.
·
Karlof B., Pratiquer le benchmarking, Éditions d’Organisation, Paris, 1995.
·
Karlof B. et Ostblom S., Le benchmarking : un indicateur d’excellence en matière de qualité et de productivité, Masson, Paris, 1994.
·
Lorino P., Méthodes et Pratiques de la Performance, Éditions d’Organisation, Paris, 1997,
nouvelle édition remaniée, 2000.
·
Lorino P., Cohendet P., Jacot J.H., Cohérence, pertinence et évaluation, Economica, Paris,
1996.
·
Lorino P., Comptes et récits de la performance. Essai sur le pilotage de l’entreprise, Éditions
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·
Ohinata Y., “Benchmarking : The Japanese Experience”, Long Range Planning, vol. 27, n° 4,
1994.
[1]
Pour traiter les problèmes de Xerox qui perd rapidement de sa compétitivité par rapport aux producteurs japonais
de photocopieurs, R. Camp mène, au début des années 1980, une étude comparative approfondie des produits et
processus de production de Xerox avec Fuji-Xerox et d’autres concurrents japonais. Cette première expérience de
« benchmarking », qui permit à Xerox de redresser rapidement sa position, est relatée dans Camp (1989).
[2]
Définition donnée sur un site internet spécialisé :
www. stratenet. com
[3]
SelfAssessor est un outil disponible sur internet qui permet à une organisation de s’étalonner en temps réel sur
des échelles de performances telles que celle de l’EFQM (European Foundation for Quality Management), du
MBNQA (Malcolm Baldrige National Quality Award) ou de l’AQA (Australian Quality Award). Pour plus d’information, voir :
http :// www. benchnet. com/ selfassess/ index. htm.
[4]
Surveyor est un outil d’enquête en ligne où les entreprises à la recherche d’informations peuvent administrer leurs
propres questionnaires et obtenir les réponses par courrier électronique de façon quasi instantanée. Pour plus d’information, voir :
http :// www. industrymetrics. com
[5]
Les deux auteurs de ce texte ont directement participé à l’administration de GEO, l’un comme responsable du
programme pour la France, l’autre comme membre du GEO
Academic Advisory Board.
[6]
Abernathy (1978).